GALERIE VÉRO-DODAT
— 5 fl . —
ïlobert-iîlacairc bcmissionnaire.
Robert-Macaire avait entrepris l’exploitation en grand de l’art culinaire. Nous l’avons vu précédemment, le bonnet de coton en tête, rêvant le développement et l'application des théories nutritives. Le grand problème de l’alimentation universelle par une seule compagnie était au moment d’être résolu; les fourneaux étaient déjà allumés, les casseroles décrochées ; la broche s’apprêtait à obéir à la force impulsive et rotative de douze chiens de Terre-Neuve métamorphosés en moteurs; enfin, l’envie de manger allait être satisfaite, quand un autre genre d’envie qu’on ne satisfait jamais, l’envie à laquelle le poète prête des doigts crochus et un teint bitume en cuisson, vint souffler sur les fourneaux, et, par un effet anti-physique, les éteignit subitement.
Toute l’Europe et la banlieue de Paris furent averties, par une annonce, qu’à un jour dit , à quatre heures précises , on trouverait au Restauranl- Macaire la collection complète de tous les mets connus dans le vocabulaire gastronomique. Deux invalides attendaient à la porte le moment de repousser les flots de consommateurs; dix domestiques en livrée chocolat devaient distribuer un bouquet de thym à toutes les dames qui honoreraient l’établissement de leur présence.
Macaire était debout, la main placée sur le robinet principal, qui devait ouvrir une route souterraine aux consommés et autres mets liquides réclamés à domicile.
Dix-neuf mille fricandeaux attendaient , dans leur oseille, le moment du départ.
Soixante mille alouettes toutes rôties demandaient la permission de tomber dans autant de bouches de consommateurs.
Quatre heures sonnent..., pas un convive, pas un consommateur ne se présentent.
Le vaste et solitaire établissement Macaire ressemble à ces villes asiatiques sur lesquelles la mort et le temps ont passé. Macaire se sied près des morceaux de pain tendre montés en pyramides ; les hautes piles d’assiettes sont là debout comme des fantômes muets et immobiles; on dirait Marius sur les moellons de Carthage, ou feu M. de Yolney devisant sur des fragments de soupières, dans les antiques ruines de Palmyre....
Bertrand, hélas! ne voit rien venir; il ne voit que le sucre des beignets qui poudroie, et l'épinard qui verdoie... Enfin, une portière des environs vient faire une confidence au gérant de la grande entreprise , qui est au moment d'être brûlée, moralement parlant. Voici ce qu'elle dit :
— Le bruit s’est répandu que le nourrisseur du genre humain a passé un traité secret avec toutes les cuisinières de Paris et tous les restaurateurs de la banlieue : il leur achète à cinquante pour cent les débris de leurs provisions de la veille, qu’il donnera le lendemain à ses clients; on sait qu’il a acheté à la Halle onze mille œufs frais dont le plus jeune était âgé de soixante jours; on a eu vent d’une proposition faite à un vétérinaire, qui doit cacher dans la profondeur des marmites de Macaire bien des victimes qui n’appartiennent pas à la race bovine.
Pour achever la ruine de l’établissement, poursuit la messagère, tous les restaurateurs à vingt- deux sous viennent d’ajouter un plat à leur ordinaire, et ils donnent, au dessert, un mouchoir à chaque convive.
Ce dernier trait anéantit M. Macaire. Il comprend qu’il y a des tempêtes contre lesquelles le meilleur pilote 11e peut lutter. Il livre toutes ses provisions à l’appétit de ses deux factionnaires et de la désolante por-
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tière, à qui le récit a donné un appétit monstre, et le gérant abandonne ses biftecks et se retire dans ses lares.
La nuit porte conseil.
Le lendemain, les actionnaires sont réunis en assemblée générale. Avant l’ouverture delà séance, ils ont déjeuné avec les provisions délaissées; ils ont été même autorisés à emporter quelques échantillons pour leur famille.
Macaire est absent. C’est Bertrand qui prend la parole : il fait le récit des événements de la veille; mais il cache le véritable motif de 1 abandon. Peut-être quelque actionnaire crierait-il comme un âne s’il apprenait qu’on a voulu mettre le cheval en filet de chevreuil et fausser le baptistaire de l’œuf à la coque. Bertrand lève un autre lièvre. Il prouve aux actionnaires que ce sont les économies mal entendues qui ruinent les meilleures entreprises. — Vous avez été, Messieurs, dit-il, un peu chipotiers..., passez -moi le mot...
Un actionnaire se lève et demande ia parole.
— Après moi, dit Bertrand ; je sais d’avance ce que vous voulez dire : Vous avez été grands pour les moellons... ; vous n’avez pas été durs pour le fer ; pour le chapitre des viandes cuites nous avons été crus sur parole ; vous avez marché grandement dans les voies du charbon; mais, Messieurs, vous rappelez-vous que vous nous avez refusé au budget la dépense de l’étamage des casseroles... , question sanitaire qui a échoué.
L’actionnaire. — Vous demandiez deux cent mille francs...
— Ce n’était que dix sous par casserole : vous nous avez relusé, nous I avons donc été obligés d’opérer avec du cuivre non élamé ; bientôt le vert-de-gris s’y est mis. Malgré cela, Messieurs, nous aurions rempli nos obligations envers le public, nous n’aurions pas retardé 1 heure du service sous le prétexte puéril de quelques coliques. Mais le public, moins brave que nous, a reculé, et il n’a pas voulu mordre; alors, le créateur de la société, M. Macaire, s’est démis de ses fonctions de gérant. Voilà l’état dans lequel il a laissé l’opération. Capital social : 800,000 fr. ; dépense
d’affiches, annonces, prospectus, articles payés, 400,000 fr.; achat de
fourneaux économiques, allumettes, casseroles, et carottes première qualité , 400,000 fr. — Reste en caisse 400,000 zéros. En un mot, notre fonds est fricassé, nous l’avons mangé; le bouillon dont nous devions inonder Paris, c’est nous-mêmes qui 1 avons bu , et si nous ne mettons pas du beurre dans les épinards, la marmite est renversée.
Après celte brillante improvisation, un nouveau versement de 500,0001. est voté à l’unanimité.
Paris, chez AUltlïRT, galerie Vero-Dodat.
Typographie Lacrampr et Lornp., rue Damiette, 2
tiobert-Jîtacaire ouicibe.
A son réveil, madame Simonnot , rentière du Marais, est encore sous l’impression d’un affreux cauchemar. Toute la nuit son coquin de neveu, Robert-Macaire, a dansé sous ses yeux le galop avec les trois Parques; il a fait un en-avant-deux de cancan avec la Mort, et des chauves-souris sifflaient un air de Musard et battaient la mesure à coups d’ailes.
Madame Simonnot allait se résigner à prendre son café, quand sa domestique lui remit une lettre.
— C’est de Robert, de mon Benjamin! s’écrie la bonne tante. La joie rallume un peu son regard quasi-séculaire; mais le plaisir est de courte durée. A la première phrase madame Simonnot jette un cri , et laisse tomber l’épître. Elle a lu ces mots :
« Mon honorable tante, quand vous recevrez cette lettre , je ne serai plus.... »
Madame Simonnot comprend qu’il y aurait perte de temps à lire les considérants de l’arrêt que son neveu porte contre sa propre existence ; elle ne prend même pas la peine de mettre son chef à couvert sous son chapeau serin; elle part en pantoufles, comme une figurante qui va à la répétition; elle sort dans le simple appareil d’une femme d’âge qu’on vient d’arracher à sa tasse de café.
La tante entre chez Robert-Macaire au moment où le neveu allume du charbon dans un réchaud portatif.
— Arrête, malheureux! s’écrie madame Simonnot. Dieu soit béni! j’arrive à temps.
— Vous arrivez à temps, ma tante, pour m’empêcher de faire cuire ma côtelette.
— Robert, tu mens! le réchaud n'était pas destiné à saisir du mouton. C’est toi , ingrat , mauvais cœur, tête folle, qui voulais trancher avec de la braise le fil de les jours. Tu ne comptais pas sur la rapidité de la petiteposte quand tu m’as avertie de ton projet de départ. Heureusement, les lacteurs vont en omnibus, et j’arrive pour t’empêcher de partir.
— Vous voulez m'empêcher de partir! cependant j’ai promis; nous sommes six camarades qui faisons route ensemble.
— Six suicides! quelle boucherie!
— Je ne vous comprends pas, ma tante.
— Robert, tu veux dire adieu à l’existence. Je t’ordonne de vivre; je veux que tu vives, longtemps et bien. Commence par me jeter ce charbon par la fenêtre.
Robert-Macaire arrive à comprendre que sa tante n'a pas compris son épître; la sensibilité de son honorable parente vient de se révéler, il n’est pas homme à en perdre le profit...
— Eh bien, oui, ma tante; puisque vous êtes tombée chez moi comme une bombe, j'avoue que j’avais l’idée fixe de filer de ce monde comme une chandelle romaine.
— Voilà le ricochet de l’inconduite, mon cher neveu ; voilà ce que c’est que de n’avoir rien à soi : dans le malheur, on ne peut rien avoir des autres.
— O vérité poignante !... Vous avez raison, ma tante ; je suis un misérable, un mange-tout, un propre à rien; je n’ai plus le sou, je vais me brrrrûler la cervelle...
— Malheureux! que dis-tu?
— Oui , je veux mourrrrir !
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— Non , non ! je paierai tes dettes, je te donnerai tout ce que j’ai ; ne te tue pas.
— Ma tante, c’est pour vous obéir, car je suis bien las de la vie : mon crédit est ébranlé par un retard de dix minutes dans mes engagements.
— Pauvre garçon ! comme il tient à faire honneur à sa parole et h sa signature !
— Un homme dont le seing est compromis doit se faire sauter la tête.
— Tais-toi donc, Robert ! J’ai encore un sac de mille francs caché dans une chaufferette à double fond...
— Un sac de mille francs, ma tante! Je ne le prends qu’à une condition , c'est que vous prélèverez d’abord les intérêts à six du cent.
— Eh bien, soit !
— Et, à cette condition , j'accepte deux ou trois sacs pareils. S'il s'en trouve quatre dans votre réserve , je consens à ce qu’on ne les sépare pas ; je les accepte tous quatre.
Ma tante , ma bonne tante, puisque nous en sommes sur le chapitre des confessions, et que mon intention, à mon heure dernière, était de vous révéler toutes mes fautes, je dois vous avouer que j’ai encore un poids sur la poitrine. Vous savez la jolie maison de campagne de mon oncle...
— Celle qu'il t’a louée près de la forêt de Fontainebleau? L’ aurais-tu vendue dans ton aveuglement?
— Oh! non, ma tante, Dieu merci ! mais je l’ai fait démolir.
— Démolir?...
— Et j’ai vendu les matériaux; maintenant, à la place de la propriété, il y a un champ de carottes... de Flandre.
— Monstre !
— Ma tante, laissez-moi allumer derechef mon fourneau !
— Allons! je le passe encore ces carottes. Ton oncle n’en saura rien : je dirai que c’est l’ouragan qui a renversé l’immeuble, et que la malveillance a emporté les moellons.
— Amour de tante, va! Un papier s'échappe de la poche de madame Simonnot : c'est la lettre de Macaire.
Rassurée sur le sort de son neveu , elle la parcourt et lit : « Mon honorable tante, quand vous recevrez cette lettre, je ne serai plus.... à Paris , je serai avec quelques amis à l’île Saint-Denis où je vous prie de m'expédier quelques fonds pour faire douce vie. »
— Robert , tu as floué ta tante !
— Enfoncé, ma tante! dit Robert en écho. Ne lui donnons pas le temps du dédit, allons exhumer le trésor de la chaufferette.
Paris, chez AL’BERT, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacrampe et Comp., rue Damiette, 2
Robert- Jttacaire marbrier.
Dans tout il y a une affaire : ce mot est digne du siècle où naquit l’illustre héros de notre Odyssée. L’ami de Bertrand réduit toutes les affections, toutes les joies, toutes les souffrances humaines aux proportions de la spéculation; il les pèse dans le peso-stère du trafic.
Tous les habits vont à la taille deMacaire, parcelle raison que sa taille va à tous les habits; sa langue s’est habituée à tous les idiomes des treize cent quatorze professions dont X Almanach du Commerce constate l’existence plus ou moins légale.
Nous avons déjà vu ce Protée, style mythologique, ou, si vous l’aimez mieux, en langage théâtral, ce physionomane, sous trente masques divers, dans lesquels sa figure s’est enchâssée adroitement.
Nous avons vu cette individualité phénoménale se faisant banquier, se préparant à enfoncer la Banque de France en particulier, et généralement tout ce qui peut être enfoncé :
Philanthrope , Macaire a fait de la morale en actions... de 250 fr. ;
Escompteur, il nous a offert en à-compte de la moutarde blanche et des socques articulés...;
Houilleur et fouilleur de mines, il a prouvé victorieusement qu’il ne fallait chercher du charbon que là où on en avait apporté soi-même;
Gérant d’un journal , il a démontré aux actionnaires qu’il fallait toujours donner et ne jamais recevoir;
Avocat, il a plaidé avec succès la circonstance atténuante, et n’a exigé pour honoraires qu’une simple paire de bottes ;
Médecin , il nous a conviés à ses consultations gratuites, et n’a exigé de nous que vingt francs pour les fioles de sa pharmacie , qu’il offre de reprendre pour dix centimes, au comptant ;
Avoué , il a développé cette belle maxime : Il vaut mieux perdre quinze cents francs et gagner un procès, que de perdre un procès en gagnant quinze cents livres ;
Restaurateur, il a exploité la carotte en grand , il a mis les actions et les asperges en coupe réglée ;
Accusé , il a presque jugé ses juges, et a prouvé qu’il ne manquait pas de jugement ;
Mendiant , il a rappelé avec fruit les titres de sa famille à la reconnaissance de ses concitoyens ;
Journaliste , il a tenu la plume avec ce talent qui le caractérisait quand il tenait la casserole culinaire ou la queue de la poêle des affaires par actions;
Agent matrimonial , agent d’affaires, agent de renseignements , professeur d’industrie, libraire, banquier, juré, boursier, père de famille, notaire, membre de comité de bienfaisance, il n'a failli à aucune des conditions d’intelligence réclamées pour l’exercice de ces professions libérales.
Maintenant, notre héros descend pour un moment des hautes sphères dans lesquelles il planait comme une passagère hirondelle.
Il a revêtu l’habit de deuil; le mouchoir de batiste s’est trempé de larmes échappées à une douleur improvisée; l’expression souffrante de sa figure trahit l’ébranlement de cette âme sensible.
Une domestique n’a pu tenir aux sanglots de Robert-Macaire , qui a demandé à être introduit près d'une jeune femme, dont la douleur est plus muette que celle du visiteur.
ROBERT MAlAIRE
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