PREMIÈRE RÊVERIE
« O capitalistes, que vous êtes aveugles!... votre amour de l’or vous rend stupides...; vous marchez sur un volcan, la terre tremble sous vos pieds... : aujourd’hui vous reposez sur de moelleux divans, demain vous vous réveillerez peut-être à l’hospice, ou sur la paille !... Que faut-il pour vous ruiner?... une seule femme!... un seul ange qui se dise: Je veux laisser une fortune à celui que j’aime ; il faut que la vie lui soit de miel jusqu’au bout, et pour avoir beaucoup de miel, il faut beaucoup d’argent.... Je n’en ai pas, mais la Compagnie d’assurances m’en donnera pour lui. . . , elle m’en donnera pas mal. Je vais me faire assurer afin que vingt mille livres de rente lui soient versées à ma mort ! et ma mort, je l’obtiendrai sans suicide, c’est-à-dire sans suicide reconnu; je me ferai mourir à force de pleurer quand mon bien-aimé sera absent; je me rendrai poitrinaire à force de galops chez Musard , ou bien je boirai du vinaigre. . . J’irai en Suisse, et je prierai un chevrier ou une chevrière de me jeter dans un précipice; je retiendrai ma respiration deux heures dans un bain Yigier; je me couperai les cors avec un rasoir jusqu’à ce que je rencontre un artère; je prendrai de la groseille glacée après une contredanse; au spectacle, j’avalerai .par distraction ma lorgnette....; enfin je mourrai, ce ne sera ni par le suicide, ni par le duel, ni par l’échafaud.... ; il sera riche, lui...., et il me fera faire un tombeau soigné... »
Macaire eut soin de laisser , par mégarde, cette improvisation écrite sur un meuble de l’appartement de sa bien-aimée. Mais la bien-aimée avait l’œil perçant : elle avait aperçu la méditation , elle s’en était munie, et elle attendait la venue de son idole, pour lui révéler sa pensée... Le lendemain, M. Macaire entre comme un possédé, il réclame son prospectus; on le lui rend en souriant.
— Mon idolâtrée ! s’écrie-t-il , ne va pas mettre en pratique cette facétieuse théorie que j’ai esquissée dans un but de disiraction !...
Il n’était plus temps! l’imagination féminine avait fermenté. Huit jours après, la bien-aimée, qui avait fait assurer sa vie, ou plutôt sa mort au profit de Robert-Macaire, avait avalé son dé de cuivre.... Heureusement le médecin arriva, et enleva le dé et l’héritage Macaire...
Par, s, chez AUBFRT, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacrampe et Comp., rue Damiette, 2.
Îtobert-Macaiic exploitant les journaux.
Quel dommage que ce ne soit plus la mode de publier ses mémoires! de tous les mémoires passés, présents et futurs, les plus curieux seraient, sans nul doute, ceux d’un de ces courtiers d’annonces qui ont été chargés de faire mousser toutes les industries et tous les industriels de notre époque; et Dieu sait combien le nombre en est grand!
Tout individu qui , en moins de six semaines , veut se faire un nom aussi populaire que Louis XIV, Napoléon, ou M. Musard, n’a qu’à se rendre au bureau d’un marchand de publicité , qui par conséquent est marchand de célébrité; et, moyennant quelques sacs de mille francs, on se fait servir de la gloire à volonté. Bien plus, on peut se faire servir à prix lixe, ou à la carte, c'est-à-dire que l’on peut, moyennant une somme
versée h l’avance, s’en rapporter au goût du courtier, ou bien choisir soi-même les journaux dans lesquels on désire être très-célèbre et trèscélébré.
Par exemple, le prix de la gloire varie beaucoup suivant le nombre des abonnés de chaque journal; ainsi le Siècle ne vous illustrera pas a moins de vingt-deux sous la ligne; encore vous mettra-t-il, à ce prix, au niveau de la Pommade du Chameau et du Racahout des Arabes. Si vous voulez vous glisser dans le beau milieu du journal sous la forme insidieuse de réclame, il faut vous résigner h payer votre illustration deux francs la ligne. Le Journal des Déba!s est moins difficile, il vous illustrera assez proprement à quinze sous les cinquante lettres, mais vous serez mis sur la ligne de la Graisse d'Ours et du Clyso-Pompe , ce qui est une compagnie assez désagréable pour vous, si vous êtes romancier ou poète élégiaque.
Les personnes qui ont des goûts modestes et qui savent se contenter de la gloire départementale, ont une notable économie sur le prix de leurs annonces. On peut se faire une réputation colossale dans le département delà Moselle , à trois sous la ligne ; dans le département du Finistère , à deux sous, et dans le Puy-de-Dôme, à deux sous et demi, autrement dit six blancs. C’est juste le prix d’un mirliton de la foire de Saint-Cloud. La trompette de la Renommée se trouve ainsi mise sur la même ligne et au même tarif que la trompette du moutard de Paris. Bizarre hasard !
Outre l’annonce pure et simple, les courtiers de publicité ont inventé la Réclame , petite variété de l’annonce, qui, véritable Protée, sait revêtir toutes les formes.
Puis arrive enfin le feuilleton rédigé par la plume d’un ami. Ce léger service se rend surtout entre journalistes : en retour d’un coup de grosse caisse donné il y a six mois, on rend, dans l’occasion, un morceau de clarinette , et le bon public prête toutes ses oreilles à ce concert de louanges, sans se douter que la clarinette et la grosse caisse font partie du même orchestre. Heureux quand ces deux instruments ne sont pas joués par le même musicien, quoique dans des journaux différents! cela s’est vu, même à Paris !
Robert-Macaire ayant embrassé la carrière de médecin , devait nécessairement employer tous les moyens de publicité inventés par le génie de l’annonce moderne. Comme il est reconnu que , pour professer l’art si difficile qui consiste à guérir ses semblables, il faut posséder beaucoup d’instruction et de talent, les médecins modernes commencent par se donner infiniment d’instruction et de talent... à raison de dix , vingt, et même quarante sous la ligne. Le docteur moderne ne craint même pas
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Monsieur le Rédacteur
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par un autre moyen que lui dont vous parlez yx/\Jai l'ho
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d'afficher son talent à tous les coins de rues. L'affiche et la médecine sont aujourd’hui deux compagnes inséparables.
Robert-Macaire, homme exceptionnel s'il en fut, novateur hardi, génie créateur en un mot, ne pouvait pas se contenter de se traîner dans 1 ornière de l’annonce vulgaire... Il employa l’annonce, la réclame et l’affiche, comme tout débutant en médecine est obligé de le faire; mais il ne s en tint pas là, et, après avoir rêvé pendant pas mal de temps, après s être gratté le front pendant plusieurs jours, il s’écria, à l’instar de feu Archimède : Je l’ai trouvée !
— Quoi? exclama Bertrand, qui se tenait auprès de son fidèle ami.
— La poule aux œufs d’or! mon ami Bertrand.
— Tiens, liens, tiens..., dit Bertrand.
— Voici cette poule!... Je viens d’inventer la manière de faire des annonces magnifiques et pas chères, car elles seront totalement gratis!
— Ah , je comprends! tu ne paieras pas les courtiers d’annonces!
Farceur, va !.. .
— Bertrand , vous êtes un polisson !... Et depuis quand , s’il vous plaît , me supposez-vous capable de faire du tort à d’honnêtes courtiers d annonces, à de braves commerçants qui sont pères de famille..., ou du moins, qui ont totalement le droit de lêtre?... Apprenez que je ne fais jamais de tort à personne, que lorsque j’y suis forcé!... et aujourd’hui je puis m’en passer... Voici mon plan : Tu vas porter cette note aux journaux :
«Un provincial ayant, par mégarde, avalé une blague, devint subitement chauve et insolvable : le célèbre Robert-Macaire en conclut que les blagues ruinant les uns, doivent , d’après le système homœopalhique, enrichir les autres. Ce traitement médical lui a complètement réussi. Avis aux Perruques. »
Or, comme je suis nommé dans cet article , demain , en vertu de la loi du 9 septembre 1835, je réclamerai l’insertion de la lettre que voici :
« Monsieur le Rédacteur , je vous prie de déclarer que vous ne tenez pas de moi l’article dans lequel vous m’avez nommé hier. Je m'occupe, il est vrai, de guérir la Calvitie (rue Belle-Charge, n° 1) , mais je la traite par un autre moyen que celui dont vous parlez.
J’ai l’honneur, etc., etc. ,
Robert-Macaire (rue Belle-Charge , n° 1).
Que dis-tu de cela, mon bon ami?... Voilà deux annonces pour une !... et gratis ! Enfoncés les journaux, enfoncés les médecins, enfoncé le public!... J’espère que j’aurai des imitateurs; on verra que c’est la véritable manière de faire une annonce à l’œil. L. IL
i’aris, chez Al'lIKRT, galerie Véro-Üodai
Typographie L*rH4>u»R el Lump., rue Damiette, 2.
îtobert-ütacaire pot-bouillant un bitume.
On ne pourra jamais croire, dans les siècles futurs, combien ce liquide gluant, fumant et puant, nommé bitume, a obtenu de succès dans la société française pendant tout le cours de l’année 1838.
Le bitume était devenu un caprice, une mode, une idée fixe, une puissance. En un seul jour, les cailloux, les pavés, les pierres de taille, et même les dalles en granit, se virent conspués, arrachés, pulvérisés par leur ennemi le bitume. Toutes les rues et toutes les places publiques de Paris furent envahies par une armée de noirs marmitons qui, installant leurs chaudières et leurs casseroles, se mirent à faire bouillir tous les trottoirs, à fricasser toutes les chaussées , et qui se permirent de faire frire même l’immense place de la Concorde.
Ces torrents de bitume qui inondaient tout Paris, et dont les flots étaient noirs comme le Styx, furent cependant le fleuve de Pactole pour une foule de gens; il est vrai que par la suite ce même Pactole se transforma en la rivière la Garonne ornée de tous ses brouillards! Quoi qu’il soit arrivé depuis, il faut convenir pourtant que le bitume et les bitumiers eurent un moment fort agréable. Les agents de change n’étaient occupés qu’à coter cette nouvelle valeur; une cuillerée de bitume valait son pesant d’or, et une chaudière de moyenne dimension composait une fort belle fortune. Par malheur, lorsqu’il fallut liquider cette fortune, le pauvre possesseur s’aperçut qu’elle n’était pas très-claire.
Robert-Macaire comprenait trop bien son époque pour laisser échapper une occasion de gagner sa vie le moins honnêtement possible; aussi, lorsqu’il vit que ses contemporains goûtaient fort l’espèce de pot-bouille , de ratatouille servie à la Bourse sous la dénomination d’Àsphalte et de Bitume , il résolut immédiatement d’essayer de la recette indiquée par le Parfait Cuisinier commercial. Du reste , cet ouvrage culinaire donnait ses recettes d’une autre manière que la Cuisinière Bourgeoise ; car, au lieu de dire : Pour faire cuire un bon bitume, commencez par prendre du bitume, etc., le Cuisinier commercial disait au contraire aux fricoteurs, ses élèves : Pour faire de bon bitume, commencez par prendre des actionnaires que vous avez nourris de carottes pendant plusieurs semaines à l’avance; vous les tondez , vous les épluchez le plus possible, et, ayant préparé une grande marmite, vous les fourrez dedans, etc., etc. (Voir l’ouvrage, page 27.)
Maeaire ayant convoqué son ami Bertrand et son papa beau-père, le baron de Wonnspire, les conduisit dans une espèce de cave servant de laboratoire de chimie, et là, leur montrant une vieille marmite, un soufflet , un boisseau de charbon , une cuiller en bois, et un amas de terre, de petits cailloux et de boue première qualité , il s’écria :
— Amis !... voici une fortune !...
— Où ça?.... dirent les deux autres personnages en ouvrant des yeux non moins grands qu’étonnés.
— Où ça?... parbleu, dans cette marmite !
— Comment, Maeaire.... (dit le baron de Wormspire, qui avait une certaine érudition), est-ce que tu fais de l’or? aurais-tu la recette de la pierre philosophale ?
— Mieux que cela !... J’ai la recette pour empaumer les jobards !
— Embaumer !... dit Bertrand, diable! tu sais embaumer les jobards? j’aimerais mieux les faire empailler : il me semble que ça coûterait moins cher.
) HDHEHT MACAIHE
lmp: d'Aubert et Cl'
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- lis- donc, Macaire, que que cest que c'thé dla mère tf '7 f Gibou, que nous faisons là?. — Bêta! c'est du bitume. De la boi jm de la crotte et des cailloux, tu appelles ca du bitume? excusez faudra que les actionnaires soient bons enfans s'ils avalent celui-là.
- Bah ! ils avalent bien le bitume vitrifié, le bitume coloré
le bitume marbre, y-z, -ont les foies chauds ; c'est des vrais poulets dinde Ca did1 ère tout .
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— Bertrand , mon ami ! vous n’êtes pas fort sur la langue de notre belle patrie... J'ai dit empaumer!... Prends le soufflet, allume le :'eu, et tais-toi; souffle le charbon, et ne te permets pas de souffler mot.
Ayant dit ces paroles, Robert-Macaire jeta dans la marmite plusieurs fragments de plusieurs choses, et regarda bouillir le tout pendant quelques minutes. Bertrand, Macaire et Wormspire entourant ainsi une vieille chaudière qui fumait horriblement, avaient un faux air de ressemblance avec les trois sorcières de Macbeth, sauf que Macaire, au lieu de s’écrier de temps en temps : Tu seras roi ! disait tout simplement, en regardant le contenu de la marmite : Tu seras bitume!
Le baron de Wormspire voyant que Macaire se décidait enfin à remuer sa bouillie noirâtre à l’aide d’une cuiller en bois, rompit le silence, et se permit de dire en prenant une prise de tabac pour chasser l’odeur de cette fumée pestilentielle : —Macaire, qué que c’est que c’thé de la mère Gibou que nous faisons là?
— Bêta !... c’est du bitume.
— De la boue, de la crotte et des cailloux, tu appelles ça du bitume?. .. excusez!... Faudra que les actionnaires soient bons enfants s’ils avalent celui-là.
— Bah! ils avalent bien le bitume vitrifié, le bitume coloré, le bitume marbre; y-z-ont les foies chauds...; c’est des vrais poulets d’Inde, ça digère tout.
— Mais c’est que ça sent diablement mauvais pour faire des trottoirs?
— Oui, mais en revanche, on enfoncera là-dedans comme dans du beurre ; on n’usera plus de bottes , ça sera une grande économie.
— Ça ne fait rien; je crois que les dames ne prendront jamais d’actions dans cette affaire-là... c’est une fumée qui empoisonne.
— Attends! attends! je m’en vais ajouter à tout cela quelques gousses d’ail ! ça chasse le mauvair air.
— Ah çà! mais quel nom vas-tu donner à ce nouveau produit de l'industrie française?
— Parbleu ! c’est tout simple... ; comme dans la composition du... machin en question il n’entre pas pour un sou de bitume, je l’appellerai du bitume bitumineux !.. . Assez soufflé, Bertrand! le degré de cuisson est satisfaisant. Maintenant, mes amis, formons une Société! allons à la Bourse...; enlevons et servons chaud! Mais auparavant, allons chercher un gérant-fricoleur responsable.
Chez AUBERT, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacrajîfe et Comp., rue Damiette 2.
Ïüabert-Jttacaire choisissant un gérant commercial.
Le bitume bitumineux étant créé, nous avons dit qu’il fallait constituer la Société, qui devait rapporter pas mal de millions à chacun des trois associés Bertrand, Wormspire et Macaire; mais le difficile de la chose était de trouver un gérant pour la nouvelle Société bitumineuse.
Chacun des trois associés déclinait cet honneur avec une modestie qui prouvait qu'ils avaient étudié le Code de commerce, article je ne sais plus combien , où il est dit que le gérant est responsable, même sur ses propres biens. Ce n’est pas que Macaire, Wormspire et Bertrand craignissent beaucoup de voir un jour saisir leurs meubles, ou même leurs immeubles , mais ils redoutaient la banqueroute prise au point de vue de la prison.
Macaire, ayant beaucoup d’expérience de la Société... par actions, se
chargea de trouver un gérant première qualité, un gérant-modèle.
Il songea d’abord à installer, dans cet emploi de confiance, un homme qui eût beaucoup de fortune, et non moins de simplicité. Mais il réfléchit que si sa bonne étoile lui faisait rencontrer un homme aussi précieux , il valait mieux l’exploiter à lui tout seul que de partager sa fortune avec tous les autres actionnaires. Aussi se mit-il en quête cl’un individu qui n’eût à redouter aucune saisie mobilière, qui ne connût même pas les immeubles de nom, mais qui, en même temps, fût dans l’ignorance la plus complète du Code de commerce et de l’hôtel Clichy.
En se promenant aux environs d’un chemin de fer en construction , Macaire aperçut un pauvre diable de terrassier qui piochait comme un nègre et qui suait comme un cheval d’omnibus.
Macaire, montrant aussitôt le piocheur à son ami Bertrand , s'écria :
— Bertrand. . . , Ecce homo , voilà notre gérant !
— Fameux !... Mais tu n’avais pas besoin de me parler italien pour me dire cela.
— Allons, tais-toü... Laisse-moi aborder Monsieur, et ne me contrecarre pas dans mon dialogue avec cet homme estimable qui nous devra la gloire et la prison. {S'adressant à l’ouvrier terrassier.) Hé bien, mon camarade, nous piochons un peu ferme, à ce qu’il paraît? Nous avons là une profession bien désagréable pour les bras !
— Ah, oui, M’sieu..., c’est crânement fatigant; faut pas être faignant!
— Ab ! mais... attendez donc, que je vous regarde bien; levez le nez , s’il vous plaît. . . ; c’est bien vous, je ne me trompe pas ; c’est bien vous !
— Et pardienne, oui , qu’c'est moi !
— Non..., je veux dire que c’est bien vous que l'on m’a déjà désigné dans la Société... Comment vous appelez-vous, brave homme?
— M’sieu..., je m’appelle Godichard, dit Boi-z-à-mort .
— Parbleu! je ne m’étonne plus si je vous reconnaissais...; vous êtes le fameux Godichard , l’inventeur de la Poudre bitumineuse ?
— Non, M’sieu..., j’ai pas inventé la poudre.
— Si fait , si fait ! et la preuve, c'est que nous vous offrons cinq cents francs pour votre procédé, votre matériel, surtout votre nom! Vous serez gérant de la Société du Bitume bitumineux , qui sera connu au tribunal de commerce sous la raison sociale de Bitume -Godichard.
— Qué qu’j 'aurai à faire, M’sieu?
— Vous n’aurez qu'à boire, manger, dormir et signer.
— Mais, M’sieu, je sais pas signer !
— Qué que ça fait! nous autres du comité de surveillance, nous signerons pour vous.
imffuMO .
P j X Jytcv’d <) uweulioit , ccvjmLvI
/ : -dyriJommentvous appelez-vous brave homme ? 'M'sieu je m'appelle Godichard, dit ôoit-x a morte \ jr Ah! vous êtes le fameux Oodichard, T inventeur de la poudre bitumineuse. ! .J Non, ni'sieu iu i >' j l'ai pas inventé. la poudre... . Si fait, si fait1 et la preuve c'est que nous vous offrom , ' 1 / ; 500 francs pour votre procédé , votre matériel , et surtout votre nom . Vous serez ocrant /
V\ )s~ 1 ^oc’e^ du^iHuwtc pue que j'aurai a faire, m'sieu ?Vous (T
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Imp d' Aubert et C*.
— Et j’aurai plus besoin de piocher?
— Gomment donc , piocher ! Vous le célèbre monsieur Godichard , le gérant du bitume bitumineux!... Allons donc! vous voulez rire?... Le médecin vous ordonnerait de piocher pour raison de santé, que je m’y opposerais de toutes mes forces; je ne le permettrais jamais !
— Ça suffit, M’sieu !... je ne le demanderai jamais non plus.
— Allons! venez, mon cher Godichard, je veux vous installer de suite dans vos nouvelles fonctions. Recevez , je vous prie, cette pièce de quinze sous comme à-compte sur les cinq cents francs que je vous dois. Dès que j’aurai de l’or, je vous remettrai cette somme, car je rougirais de vous l’offrir en ignoble monnaie d’argent.
— Oh! ça fait rien, M’sieu, je prendrai ça tout d’même.
— Très-bien!... Venez au siège de la Société..., venez au sein du bilume-Godichard... Bertrand, porte la pioche de Monsieur... Je ne souffrirai pas qu’il se fatigue une minute de plus.
— Comment! il faut que je porte sa pioche? murmura le paresseux Bertrand; mais j'ai déjà mon parapluie.
— Eh bien! donnez votre parapluie à Monsieur... ; ce meuble de luxe lui fera bien augurer des ressources de l’entreprise.
— Comment! il faut encore que je lui donne mon parapluie?... comme si ce grand gaillard-là ne pouvait pas tout simplement porter sa pioche !...
— Hé bien, Bertrand! que dites-vous là? Vous voulez faire porter une pioche à Monsieur..., à notre gérant , une énorme pioche! Vous ignorez donc qu’à partir de ce moment M. Godichard n’est plus qu’un homme de paille?...
— Ah ! c’est différent.
— Oui , Bertrand ! je vous le dis en vérité : « Ce n’est qu’un homme de paille, et c’est sur cette paille que nous bâtissons tout l’édifice de notre Société. »
— J’comprends pas, dit Godichard.
— Illustre Godichard , il n’est pas besoin de comprendre pour être gérant de notre Société. Si vous compreniez , le charme serait moins grand.
— Parbleu! exclama Bertrand.
— Bertrand, mon ami! vous avez des réflexions très-saugrenues...;
votre parbleu! me déplaît... ; taisez-vous... Et vous, Godichard, venez chez le marchand de vin où se trouve provisoirement le siège de notre Société, je veux avoir le plaisir de vous offrir quelques petits verres de consolation..., léger à-compte sur tous ceux dont vous pourrez avoir besoin par la suite ! L. H.
Paris, chez ALBERT, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacrampr et Comp., rue Damiette, 2.
Uobcrt-Jttarairc faisant mousser son bitume.
Nous avons déjà eu assez souvent l’occasion de conduire nos lecteurs dans le monument national dit la Bourse , et situé place du même nom. Robert- Macaire affectionnait beaucoup cet édifice , qui est orné d’une foule de colonnes très-grecques, et d’une foule d’agents de change encore plus grecs.
Lorsqu’il se trouvait dans la grande salle de la Bourse , notre héros se sentait dans son élément; il était absolument comme un brochet au beau milieu d’un étang habité par des myriades de petits goujons pleins d’innocence et de candeur. Le goujon de la Bourse l'emporte même en bonhomie sur le goujon aquatique, car il mord cinquante fois de suite au même hameçon, qui n’est que fort mal déguisé par un appât fantastique.
Dès que Robert-Macaire eut mis la main sur un gérant selon son cœur, sur le naïf Godichard , il s’empressa de courir au temple de la place de la Bourse , non pas pour remercier l’Éternel , mais pour continuer son vaste plan financier et bitumineux. C'était déjà une chose fort agréable que d’avoir un gérant; cependant des actionnaires apportant des fonds ne pouvaient pas nuire à l’avenir, ni même au présent de la Société Godichard et Compagnie.
C’est pourquoi Macaire se dirigea vers la Bourse en compagnie de ses deux associés Bertrand et Wormspire.
Il va sans dire que dans cette circonstance importante Bertrand avait fait un bout de toilette analogue au monument imposant qu’il allait visiter; c'est-à-dire qu’il avait emprunté à son portier une redingote nuance café au lait , et qu’il avait donné un coup d’éponge à son chapeau ventilateur. Quant au baron de Wormspire, sa tenue était toujours irréprochable : quand on possède une tête ornée de cheveux blancs, et une boutonnière ornée de ruban rouge, on peut se présenter hardiment dans la meilleure société, et, à plus forte raison, dans la société de la Bourse.
De par un certain article du Code de commerce , l’entrée de la grande salle de la Bourse est interdite aux commerçants qui ont fait faillite , et Robert -Macaire ayant eu des malheurs une cinquantaine de fois dans le cours de son aventureuse existence , aurait pu , à la rigueur, être exclu cinquante fois pour une ; mais il jouissait toujours de toutes ses entrées dans ce local; et, grâce à son aplomb, en passant en compagnie de Bertrand et de Wormspire, il ne se serait pas gêné pour .dire au contrôleurgardien : Ces Messieurs sont avec moi ! Mais, règle générale et sans exception , les gardiens de la Bourse ne contrôlent que fort peu les visages des individus qui sont en état de faillite, et ils se contentent de se montrer impitoyables envers les cannes et les parapluies, qui seuls sont arrêtés au passage.
Lorsqu’ils approchèrent du sanctuaire de la flibusterie parisienne, Macaire tint conseil avec ses deux associés, et leur traça la marche qu'il fallait suivre dans cette nouvelle opération. Il est bien entendu que Godichard n’était pas de la partie : on avait laissé le gérant au siège de la Société, dans le cabinet particulier d’un marchand de vin, où l’heureux Godichard consommait tranquillement sa quatrième côtelette aux cornichons. Macaire avait bien fait les choses; il avait offert à son gérant un véritable déjeuner de Balthazar, et encore nous ignorons si Balthazar connaissait même les délices de la côtelette aux cornichons : c’est un point qui n’a pas encore été éclairci par l’histoire ; nous le recommandons aux membres de X Institut historique.
citlc itt\m.> n\)ua liW! K)A-
BERi'HAND va se faufiler dans tous les Groupes de la bourse el chauffer {Y- ■df f les actions du^Uuw^JtîW^i^w^, il les fera mousser, il dira qu'elles s enlèvent qu on.se 1 p j K ‘ les arraahe, quelles montent comme des ballons . . Vous, Baron, qui avez ur certain j j\,
ivf~N n chic, vous allez en acheter à 2o/oo,30/oo( loo|oo d‘ augmentation, je l$s ai toutes en:. ap, portefeuille, on ne pourra donc pas vous les livrer, nous les vendrons ce que nous d p pi
.voudrons et la providence fera le reste .
• Vena-cioctat , .
( Sie'U’iiWu) ) J>n cu/an{-, marc/wn<f Con/rc’y l/S dindons Vé/ortJ . . e/c
— Amis , dit Macaire , entendons-nous bien ! Nous tenons entre nos mains un véritable trésor ! nous avons dans notre marmite une fortune... en bitume; il s'agit de ne pas laisser refroidir cette fortune; il faut lancer le bitume tant qu'il est chaud.
— Bravo! s’écria Bertrand.
— Taisez-vous donc , monsieur Bertrand! je n'ai pas besoin de votre approbation!... Cet animal-là est insupportable en société! il a coupé le fil de mes idées; je ne sais plus où j’en suis.
— Tu en étais à tant qu’il est chaud , dit le baron de Wormspire.
— Ah ! très-bien ! . . Tant qu'il est chaud ; c’est pourquoi vous allez suivre exactement les ordres que voici : Bertrand va se faufiler dans tous les groupes de la Bourse et chauffer les actions du bitume bitumineux; il les fera mousser... ; il dira qu’on se les enlève, qu’on se les arrache..., qu’elles montent comme des ballons! Vous, baron, comme vous avez un certain chic, vous allez en acheter à vingt pour cent, à trente pour cent, à cent pour cent d’augmentation... Je les ai toutes en portefeuille , on ne pourra donc pas vous les livrer; nous les vendrons ce que nous voudrons, et la Providence fera le reste.
— Ça y est! dit Bertrand, qui s’élança en chantonnant:
(Air connu.)
En avant, marchons.
Contre les dindons.
Volons, etc., etc.
Une demi-heure après, le bitume bitumineux montait, montait comme une soupe au lait !... Tout le monde voulait de ces précieuses actions ; les agents de change ne pouvaient pas suffire aux demandes; et l’opération , suivant les prévisions de Macaire, devint magnifique... pour les trois actionnaires fondateurs.
Quelques mois après, ce n’était plus cela. Le bitume bitumineux suivit la dégringolade de tous les autres bitumes , et sa dégringolade fut même d’autant plus terrible , que le trottoir d’essai que l’on avait confectionné avec le bitume en question s’était parfaitement conservé tant qu’on avait eu la précaution de l'entourer d’une corde et de trois invalides pour empêcher les piétons de marcher dessus ; mais un gamin ayant franchi la barrière , on vit que le bitume bitumineux aimait beaucoup les souliers, et conservait tous ceux qui se posaient sur sa surface.
Quant à l’infortuné gérant Godichard, il fut poursuivi par les aciionnaires, qui le traitaient de fripon, et il fut enfermé pendant six mois à l’hôtel Clichy, où il ne mangea plus de côtelettes aux cornichons !
Paris, chez Aubert, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacr.vmpe et Cotnp., rue Damiette, 2.
lïobert-ittacairc préparateur au fiacealauréat.
Un illustre professeur, qui fit beaucoup de bruit dans le monde il y a quelques années, avait pour axiome favori : Tout est dans tout. Cette maxime, aussi neuve que consolante, avait pour but de faire connaître aux jeunes élèves qu'on peut tout apprendre en étudiant tout; à moins pourtant qu’elle ne signifiât que l’on peut tout apprendre en n’étudiant presque rien.
Robert-Macaire , s’étant un beau jour installé professeur de toutes sortes de sciences et d’une multitude de langues, créa un axiome encore bien plus neuf et encore bien plus consolant pour les jeunes gens qui désiraient se faire recevoir bacheliers ès lettres. Notre célèbre professeur, après de nombreuses méditations et de nombreux calculs, avait fini par découvrir que : Tout est dans deux cents francs.
Il faut avouer que voilà une merveilleuse découverte, et qui efface même celle du Daguerréotype ; car il en coûte au moins trois cent cinquante francs pour acheter l'instrument qui vous transforme en un dessinateur du plus grand mérite, tandis que pour deux cents francs notre préparateur vous donne la science infuse , vous apprend instantanément le français, le latin, le grec, la géographie, la philosophie, l'arithmétique, la géométrie , l'algèbre , enfln tout ce qui s’apprend dans les collèges royaux; plus, même l’orthographe, qui ne s’apprend pas toujours dans lesdits collèges royaux ! Enfin, il vous transforme en un Pic de la Mirandole , prêt à répondre sur tout, et sur beaucoup d’autres choses encore.
Grâce à de pompeuses annonces dans les journaux, le célèbre professeur Robert-Macaire reçut promptement la visite de nombreux élèves qui éprouvaient des difficultés assez grandes pour obtenir leur diplôme de bachelier. Voici le dialogue qui s'établissait entre le préparateur et le néophyte :
— Monsieur, vous désirez vous faire recevoir bachelier ès lettres , n’est-il pas vrai? c’est très-bien vu : ce titre pose fort avantageusement un jeune homme dans la société ; une fois qu’il a obtenu son diplôme, un jeune bachelier n’a plus qu’à se mettre à travailler comme un nègre, et sa fortune est faite. Et puis, vous avez le droit de porter nuit et jour deux petites palmes vertes à votre boutonnière ; le vert-pomme est une nuance fort agréable , et surtout fort bien portée quand on joue à un certain jeu de société intitulé : Je vous prends sans vert.
— Oui, monsieur Macaire.... Mais ce n’est pas seulement pour cela que je désire me faire recevoir bachelier... ; c’est pour me faire admettre plus tard comme avocat.
— Oh ! avocat !... noble carrière !... Vous verrez un jour, jeune homme,
quel plaisir on éprouve à plaider devant la cour d’assises!... quelle pure et sainte joie on éprouve à faire acquitter un homme, un de nos semblables, qui méritait d’aller aux galères! Mais laissons ce sujet atten-
drissant, et qui a toujours le talent de m’émouvoir profondément, pour en revenir au but de votre visite...; causons un peu baccalauréat! Nous avons deux manières de vous faire recevoir : la première, c’est de faire passer votre examen par un autre... ; la deuxième, c'est de vous le faire passer à vous-même.
— Je voudrais le passer moi-même.
— Bien ! Savez-vous le grec?
— Non.
— Le latin ?
— Pas davantage.
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Chez Au'et
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mais de vous enseiôner, non pas , non pas
imp d Aubert et C
— Très-bien !... Vous savez les mathématiques?
— Pas le moins du monde.
— Mais, mon cher Monsieur, que savez -vous donc?
— Rien du tout.
— Mais vous avez deux cents francs?
— Certainement.
— A merveille!... Vous serez reçu lundi prochain... , ou mardi au plus tard , sans faute. Si vous voulez mettre cent francs de plus, je vous garantis des boules blanches.
— Et si par hasard je n'étais pas reçu?
— Oh ! vous tombez là dans une hypothèse fantastique ; et , à la rigueur, je devrais ne pas répondre à une question pareille. Pourtant, comme vous venez de m’avouer que vous ne savez rien de rien, je veux bien mettre cette question singulière sur le compte de votre innocence. Comme j'aime beaucoup l’innocence dans les jeunes gens, et même dans les hommes déjà pas mal mûrs, je consens à vous répondre que si par hasard vous n’étiez pas reçu, il ne faudrait pas vous en affecter outre mesure.... : vous en seriez quitte pour recommencer, trois semaines après, à me verser deux cents francs.
— Comment! il faudra que je vous donne encore deux cents francs?
— Parbleu ! ne faudrait-il pas que ce fût moi qui vous offrît cette somme, peut-être? Apprenez que si vous n’êtes pas reçu, ce sera uniquement de votre faute... La bonté, l’excellence de ma méthode est incontestable; je n’ai jamais eu l'affront de voir un seul de mes élèves refusé; et si vous répondez mal, je serai autorisé à croire que vous vous faites un malin plaisir de m’humilier ainsi en public..., en pleine Sorbonne... Bien plus! à la rigueur, je pourrais même vous demander des dommages et intérêts considérables.
— Diable !... diable !... diable !...
— Mais, jeune homme, ne nous alarmons pas à proposée rien..., ne nous livrons pas à une plaisanterie aussi vide de sens!... Vous serez reçu lundi matin..., je le vois à ce noble feu qui brille dans vos regards intelligents..., je le jurerais sur ce qu’il y a de plus sacré..., sur ces deux cenls francs que je mets dans mon tiroir! Vous pouvez l’annoncer à madame votre mère, en lui présentant mes respects dans le post-scriptum.
Adieu, jeune homme!... Prenez garde à l’escalier!... il y a trois marches.... (4 part.) Ma parole d'honneur, les parents sont bien imprudents de laisser sortir un moutard pareil sans bourrelet!
Taris, chez AUBERT, galerie Vero-Dodat.
Typographie Lacrampb et Comp., rue Damiette. 2.
Robert-Jîtacaive créateur be tontine.
Bertrand, mon ami! n'es-tu pas, comme moi, vaguement et délicieusement ému lorsque tu contemples une nourrice allaitant un jeune voyageur qui, tout frais et tout rose, se met en route sur la grande route de l’existence , grande route si pleine de poussière, de cailloux et de gendarmes?
— Oh, qu’si! que je me sens... tout... comme tu viens de dire. Lorsque je regarde une grosse nourrice, je suis tout... chose! surtout quand la nourrice est jolie.
— Ah, Bertrand! vous n’avez pas pour deux liards de poésie dans le cœur !... voilà que vous retombez dans votre prosaïsme habituel ... : je vous parle enfant frais et rose, et vous me répondez grosse nourrice ...; réelle-
ment, je ne sais pas comment j’ai pu lier mon existence tout entière à celle d’un crétin comme vous...
— Comment , crétin !... Ah ça , mais ! ah çà , mais !...
— Oui, crétin; j’appuie sur le mot!... Cette expression peut n’êtrepas parlementaire, mais je la trouve parfaitement juste, et c’est la seule qui puisse rendre ma pensée à votre égard, surtout en cette circonstance.
— Je ne vois pas que je me sois permis une opinion inconstitutionnelle en trouvant jolie une jolie nourrice!
— Ah çà, Bertrand! allez-vous continuer à m’affliger pendant longtemps? Tu ne vois donc pas, homme à vue courte et à intelligence trèsmyope, que si je t’ai parlé de l’homme pris au point de vue de la nourrice, j’avais un motif tout spécial pour cela?... Je voulais t’amener à te faire comprendre que j’avais une idée sur le jeune voyageur en question ; mais là, une idée-mère..., une idée qui est grosse d’avenir.
— Diable! diable!... voilà une bien belle idée!... Et tu cherches une nourrice ?
— Bertrand!... je suis réellement peiné que dans ce moment-ci vous soyez placé en face de moi !... le pied me démange, Bertrand..., le pied me démange beaucoup... Je regrette vivement qu’entre gens comme il faut, on ne soit pas dans l’usage de se donner des coups de pied dans l’abdomen...
— Allons, allons, mon p’tit Macaire, ne te fâche pas!... j’ai eu tort... Je ne sais pas au juste pourquoi; mais je dois avoir eu tort !...
— Tu ne comprends donc pas que si je prends ainsi un sujet ab ovo , un enfant au sein de sa nourrice, c’est que j’ai en tête un plan qui ne demande qu’à grandir pour devenir magnifique?... Je veux faire une tontine 1
— Tu veux dire ton ton?
— Je dis ce que je veux dire..., et je veux dire ce que je dis... J’ai dit tontine, parce que tontine y a.
— Tontine y a!... Moi, j’ai toujours entendu dire tonton, dans la société.
— Tournez-vous, Bertrand!... pour l’amour de Dieu, tournez-vous!... je sens que je vais me trouver mal si vous ne vous tournez pas.
— Mon Dieu, mon Dieu! que tu es nerveux aujourd’hui!... Je ne soufflerai plus le moindre des mots... Je ne t’ai jamais vu aussi nerveux que cela.
— Je disais donc qu’ aujourd’hui on crée des tontines sur toutes choses, et pour toutes choses... On en a même créé déjà beaucoup à l’usage des enfants de l’un et de l’autre sexe, principalement pour leur acheter un
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u Omoi ,p efctJt* eujiv « ,1 '. ...
A\ 1 -Bertrand1 comprends tu la parabole Comprends pas![\ pi’.n 1 n\ÀC )X\\ /p\ \ -Beta1 nous créons une association là une tontine \ )!
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Chez Avtb»rt, ôal . Vêru dodat
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homme ou un mari, lorsqu’ils atteignent vingt ans, âge habituel de la conscription et du mariage.... Mais mon plan est beaucoup plus vaste..., et j’étais bien aise d’appliquer ma tontine aux enfants en nourrice, parce que d’ordinaire ces jeunes Français sont alors dans un âge où l’on ne raisonne que bien peu les opérations commerciales..., et mon opération est si simple qu’elle ne demande pas à être raisonnée.
— Ah i je...
— Plaît-il?
— Non, non!... je n’ai rien dit!...
— A la bonne heure!... Nous disions donc que beaucoup de tontines se créent journellement ; mais ces établissements ont un vice d’organisation radical..., ils prennent peu et donnent beaucoup ; il serait beaucoup plus logique, au contraire, de prendre beaucoup, de promettre encore plus, mais de donner le moins possible... C’est pourquoi j’ai résolu de m’adresser à ce public d’élite qui est encore sur les bras de sa nourrice, et je m’écrie : Laissez venir à moi les petits enfants! Comprends-tu la parabole, Bertrand?
— Comprends pas.
— Bêta! nous créons une association bambine..., une tontine enfantine... ; nous recevons cinq pour cent dans le présent , pour donner cinq cents pour cent dans l’avenir.
— Et que ficherons-nous dans l’avenir?
— Nous ficherons le camp , bêta , et nous planterons là la tontine
Ton ton, ton ton, tontine , ton ton.
— Ceci est un air de chasse...
— Oui, de chasse aux écus... Ainsi donc, venez , jeunes et charmants moutards, et vous aussi, ravissantes moutardes, venez, la Tonline-Macaire est ouverte !... Donnez seulement vingt sous par mois sur vos petites économies, et vous toucherez cent vingt-trois mille francs trente-cinq centimes à l’âge de cinquante-trois ans... en justifiant d’un certificat de vaccine.
— 11 faudrait n’avoir pas vingt sous dans sa poche pour se priver d'un agrément pareil.
— Comme tu dis, Bertrand!... Donne-moi la main, mon ami; tu viens d’avoir là un moment fort agréable ! c’est la première fois de ta vie. Viens, je te nomme caissier de mon établissement.... Dans tes moments de loisir tu te mettras à la fenêtre pour sonner sur le cor de chasse l’air national qui nous sert de devise, et le public répétera en chœur : Ton ton, ton ton , tontine ton ton.
Paris, chez AUBERT, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacrampr etCornp., rue Damiette, 2.
Kobert-JHacaire locataire.
Si Robert- Macaire, propriétaire , était impitoyable envers les pauvres diables qui venaient demander un peu de sursis pour payer leur terme , en revanche, lorsque le vent de la débine soufflait sur sa tête et le forçait h chercher un abri dans un logement garni , fort peu garni , il ne s’abaissait jamais jusqu’à aller demander du répit à sou propriétaire. Ce n'est pas que Macaire pa\ât exactement son loyer : bien loin de là, il avait au contraire l’habitude de ne rien payer du tout, bien exactement quatre fois par an , et tout compris.
Macaire, dont tout le mobilier se composait d’un matelas, d’une paire de draps, d’un lit de sangle et d’un chandelier, qui jadis avait exercé la profession de bouteille, était parfaitement insaisissable, selon toutes les lois
du monde, et notre gaillard profitait énormément des avantages de sa position sociale pour rire au nez des propriétaires qui se dérangeaient pour venir réclamer le loyer d'usage.
A la première sommation adressée par l'organe de la portière, Macaire ne répondait que par le silence du mépris; une seconde sommation, débitée par la basse-taille du portier, obtenait absolument la même réponse. Le propriétaire prenait alors la résolution de venir faire en personne la troisième sommation, et voici comment les choses se passaient.
Le propriétaire, qui naturellement était laid, comme doit l'être tout bon propriétaire, prenait sa figure la moins aimable, ce qui le rendait aiors horriblement laid, et, se présentant à l'improviste dans la chambre de Macaire, après avoir lancé un regard de crocodile au mauvais locataire, il se croisait les bras, à l’instar de plusieurs grands hommes , et prononçait les paroles suivantes avec une voix brève et saccadée, voix ordinaire de l’émotion , de la palpitation et de la vexation :
Ah çà ! mais, Monsieur, pourrai-je savoir quand il vous conviendra de payer votre terme?... Voilà trois fois qu'on vous le réclame, et vous ne daignez seulement pas faire un mot de réponse... Cela ne peut pas durer plus longtemps , et je viens savoir quel parti je dois prendre avec vous î
Ah! vous voilà, monsieur le propriétaire..., répliquait Macaire en se croisant les bras, a 1 instar de son propriétaire, et en s’asseyant sur le bord de son meuble unique; ah! vous voilà !... Parbleu, je suis bien aise de vous trouver; voila deux jours que je brûlais du désir de vous voir, pour vous dire ma manière de penser sur votre manière d'agir!...
— Comment cela?... qu'est-ce que signifient ces paroles?
INe changeons pas de rôle, s’il vous plaît! C’est moi, au contraire, qui vous demande qu’est-ce que signifie votre conduite à mon égard !...
Comment! ma conduite? Qu’est-ce qu'elle a d'étrange?
Quoi! vous feignez de ne pas comprendre!... Vraiment, j’admire une pareille dissimulation!... j’avoue que je n'ai jamais rencontré votre pareil...; pourtant, j'ai déjà connu bien des propriétaires!.... Et c’est que vous ne rougissez pas , encore !
Rougir de quoi?... Vous me faites donner au diable, à la fin...
De votre conduite, parbleu!... Comment, vous ne rougissez pas, \ous, un propriétaire, de demander de l’argent à un pauvre diable de locataire!
— Eh ! à qui donc en demanderai-je, de l'argent?... est-ce au receveur des contributions?
Demandez-en à qui vous voudrez; quant à moi, je n’en donnerai certainement pas...; au contraire...
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V emménagement, vous m'en donnerez pour dédomaôotueuL ou bien . . .
-F je reste vous ferez des frais conoé.sidnifîcalioVi juoen
je reste.
■^out le bataclan, tout le tremblement
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juoeme.nt,saisie,etc,etc, etc. etc, et ,,
nous rirons comme des bossus
— Au contraire !!! Il faudra peut-être que je vous en donne pour vous faire en aller ?
— Vous l’avez dit , mon doux Crésus! Vous m’en donnerez pour mon déménagement, vous m’en donnerez pour mon emménagement, vous m’en donnerez pour dédommagement..., ou bien je reste... Vous ferez des frais..., congé, signification, jugement, saisie, etc., etc. , etc., tout le bataclan..., tout le tremblement...; tant mieux! tant mieux! tant mieux!!
nous rirons comme des bossus ! ,
Imaginez-vous la contenance d’un malheureux propriétaire , loudroye par un discours pareil! Il fallait qu’il lut d’un tempérament bien robuste pour ne pas être à l’instant même assailli par une attaque d apoplexie.
Lorsqu’il reprenait un peu ses sens, le pauvre diable de propriétaire n’avait qu'à jeter un coup d’œil sur le mobilier de son locataire pour se convaincre de l’exacte vérité de tout ce qu’il venait d’avancer... Là où il n’y a rien à prendre, le roi perd ses droits ; et , à plus forte raison, un simple propriétaire... La seule consolation qu’il pouvait se permettre, c était de pousser un soupir... ou deux soupirs, ou même trois soupirs; car Robert-Macaire était trop poli pour vouloir les lui compter.
Rentré dans son domicile conjugal et propriétairial , 1 infortuné faisait chauffer de l’eau à cinquante degr és Réaumur, température du Sénégal et des bains de pieds. A peine avait-il placé l’extrémité de ses jambes dans le liquide en question, orné de deux livres de farine de moutarde, que Macaire venait relancer sa victime jusqu au fond du seau d eau transformé en baignoire , et il lui disait :
— A propos, mon cher Monsieur, j’avais oublié tout à l'heure de vous prier de vouloir bien recommander à votre portier de ne pas donner de mauvais renseignements lorsque j’aurai loué un nouveau logement, et que l’on viendra prendre des informations sur mon compta... Ce que j’en fais est uniquement pour vous; car, puisque vous consentez à payer les frais dont nous sommes convenus (du moins je dois le croire, puisque vous ne m’avez pas fait d’objection) , je serais fâché que votre portier me forçât à garder votre logement plus longtemps que je ne voudrais... Puis, cela me mettrait dans la dure nécessité d attaquer votre portier en calomnie et en diffamation... J’aurais droit à des dommages-intérêts considérables que vous seriez obligé de payer, comme responsable des faits et
gestes de votre domestique. .
L’infortuné propriétaire, atterré par ce second discours, se laissait aller au fond du seau, et on ne le retirait de la moutarde que pour le porter au lit, ou il restait pendant six mois.
Typographie Lacbampb et Comp., rue Damiette, 2.
Paris, cher AUBERT, galerie Véro-Dodat.
Uobert-Jîtacairc bébuiant en cljirurgie.
Un proverbe qui a cours depuis longtemps dans le monde , et qui est bien capable de remonter même à Salomon, ce grand inventeur de proverbes , nous apprend que l’on doit toujours prendre vieux médecin et jeune chirurgien . Si ce proverbe n’a pas été mis en circulation par feu Salomon, on peut pariera coup sûr qu’il a été inventé par un jeune chirurgien.
Pour faire valoir toute la sagesse de ce proverbe, Sancho Pança et ses élèves ne manquent pas de faire observer que le vieux médecin a la prudence du serpent (emblème de la pharmacie et de la médecine), tandis que le jeune chirurgien a toute la prestesse, toute l’agilité du singe (qui n’est pas l’emblème de la chirurgie).
Nous admettons volontiers que le jeune débutant en chirurgie soit fort léger dans ses opérations, mais, par malheur, il est souvent aussi encore plus léger pour décider quon doit avoir recours à ses opérations. Il est vrai qu’à l’instar des chirurgiens-dentistes, messieurs les chirurgiensopérateurs annoncent à l’avance que ce sera sans douleur ; mais le saltimbanque Bilboquet nous a donné la clef de ce mot à double entente , et aujourd’hui il est bien prouvé que cela veut dire uniquement , sans douleur pour l'opérateur .
Robert-Macaire , débutant dans la carrière chirurgicale avec une fortune qui tenait tout entière dans une trousse , et avec une instruction assez peu avancée et qui n'avait guère été poussée que jusqu’à la vaccine, exclusivement, comprit parfaitement qu’il lui fallait débuter par une opération extraordinaire, pour ne pas végéter pendant toute sa vie dans la foule des quarante mille chirurgiens qui s’arrachent les vingt mille malades qui ont annuellement besoin de leurs secours. Gomme cela fait tout juste deux chirurgiens par malade, on voit qu’il n’y a pas moyen de vivre longtemps là-dessus , surtout si le malade vient à mourir immédiatement , comme cela arrive quelquefois après les opérations sans douleur.
Robert-Macaire , après plusieurs mois d’attente , eut enfin le bonheur d’attraper aussi sa part de malades. L’opération première consistait dans l’extraction d'une simple dent; mais le chirurgien Macaire y mettant un zèle et une force extraordinaires, enleva du même coup trois dents, plus un fragment de mâchoire. Le malade ne se plaignit pas , il venait de tomber en faiblesse; et le docteur se plaignit encore moins, parce que cette opération première lui annonçait une série d’autres opérations.
Effectivement, au bout de quelques jours la mâchoire tout entière se détériora d’une manière terrible, des symptômes de gangrène se manifestèrent, et le chirurgien Robert accourut en toute hâte pour prodiguer ses soins à cette déplorable mâchoire.
Une consultation ayant été demandée par les parents de la mâchoire en question, Macaire obtempéra immédiatement aux vœux de la famille, et proposa qu’on lui adjoignît les lumières du jeune , mais déjà célèbre chirurgien Bertrand. La famille de la mâchoire n’avait jamais entendu prononcer le nom de ce docteur; mais Macaire ayant donné l’assurance que c’était un homme du plus grand mérite , on ajouta foi à ses paroles , et l’on admira même le caractère élevé du chirurgien Macaire, qui, loin de montrer de la jalousie de métier envers un de ses confrères, lui donnait au contraire des éloges publics, et qui ne témoignaient pas moins en faveur de Macaire qu’en faveur de Bertrand lui-même ! Du reste, cela ne se passe presque jamais autrement dans toutes les consultations où 1 on a
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Chez Aubert, oal. véro-dodat
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recours aux lumières de deux ou trois docteurs. Ces messieurs sont, dans ce cas , des amis intimes , qui se passent réciproquement la casse et le séné, qui se brûlent conjointement des pastilles du sérail sous le nez, et qui se tiennent ainsi des comptes de malades en partie double.
Si par hasard on choisit deux docteurs rivaux , alors, si l’un dit blanc, l’autre dit noir ; et, pendant qu’ils se disputent, le malade rend le dernier soupir ! Et ce soupir donne occasion aux deux docteurs de chanter un Te Deum , chacun en l’honneur de sa méthode, car ils s’écrient d’un air triomphant: « Si le malade avait suivi mes ordonnances, il ne serait pas mort ! »
Macaire, ayant tenu conférence avec son confrère Bertrand, trouva un moyen excellent pour guérir la mâchoire , pour la guérir radicalement el à perpétuité. Il s’agissait simplement de l'extirper entièrement et de la remplacer par une mâchoire en caoutchouc.
Bertrand mordit à cette idée de mâchoire , et il fut résolu que l’on tenterait immédiatement cette opération, neuve, délicate, hardie, unfcue peut-être dans les annales de la chirurgie ! La mâchoire malade accepta d autant plus facilement ce qu’on lui proposait, qu’elle ne comprenait plus grand’chose à ce qu’on Jui disait , et qu’elle ne pouvait plus articuler un mot de réponse.
Les deux praticiens apprêtaient déjà leurs bistouris , lorsque Bertrand, qui avait toujours le cœur un peu tendre, même depuis qu’il était entré dans la chirurgie, se prit à avoir quelques scrupules en songeant au martyre qu ils allaient faire souffrir à une mâchoire dont la grande innocence était le seul crime. Aussi, au moment décisif où il fallut retrousser la manche, il dit :
— Décidément, Macaire, je ne sais pas si nous ferions bien d’entreprendre cette besogne -là !... La malade est bien faible, elle succomberait... L’opération devient impraticable.
Que dites-vous là, M. Bertrand? impraticable!... Mais vous ne savez donc pas que Napoléon le Grand a rayé ce mot-là de tous les dictionnaires français en général, et des dictionnaires de chirurgie en particulier?. . Mais apprenez qu’il n’y a rien d’impraticable pour un débutant !... Ecoute..., suis bien mon raisonnement!... Nous sommes inconnus..., parfaitement inconnus, et encore plus dans la débine... Si nous échouons, nous restons dans l’obscurité; cela ne nous recule pas... Si par hasard nous réussissons, c’est fini!... Notre réputation est faite, nous sommes lancés , et nous gagnons cinquante mille francs par an.
( Duo des deux docteurs) : — Pratiquons ! pratiquons !
Donnez donc votre pratique à ces gaillards là ! L. IL
Paris, chez AUBERT, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacrampe et Uomp., rue Damiette, 2.
os.
Hobert-Jïlacaire parfumeur.
La parfumerie est encore une de ces branches de commerce qui se cultivent avec beaucoup d'agrément depuis quelques années. Les parfumeurs ont promptement marché sur les traces des apothicaires; pardon, nous voulions dire des pharmaciens.
Le peuple français, qui a la réputation d’être le plus spirituel de la terre (c’est lui qui s’est amusé à faire courir ce bruit sur son compte) , le peuple français, disons-nous, pourra aussi avoir bientôt la réputation d’être le mieux savonné du globe, car les parfumeurs parisiens lui offrent un tel choix de savon de toutes les espèces, qu’on n’a véritablement que l’embarras du choix.
Nous avons le savon pour la barbe, le savon pour les mains, le savon
pour la tête, le savon pour la figure, le savon pour les bains, le savon pour la toilette , le savon pour la joue droite, le savon pour la joue gauche, etc., etc. ! Sans compter que ces spécialités se subdivisent en une infinité d'autres spécialités, suivant que le savon est blanc, bleu, ou rose, à l'amande, à la noisette ou au noyau d’abricot , au jasmin , à la jonquille ou à la giroflée , etc. , etc. Il est bien entendu que chacun de ces savons spéciaux ne se trouve que dans le magasin spécial du célèbre M. Chose ! successeur du non moins célèbre M. Machin! Le tout est orné d’un nom baroque, d'une enveloppe en papier doré, et d’un brevet d'invention. Prix : cinq francs ! c’est vraiment pour rien , car le nom seul du savon vaut cent sous. Mais, hélas ! il arrive souvent que ce nom est beaucoup plus mousseux que le savon lui-même.
Robert-Macaire , dès son entrée dans la parfumerie , voulut éclipser tous ses concurrents, tout en annonçant bien haut qu'il méprisait le charlatanisme et les charlatans. Rien que cette simple déclaration devait cependant éveiller les soupçons du public; car les marchands qui annoncent à son de grosse caisse qu’ils ne veulent pas faire usage du charlala nisme , doivent être mis absolument sur la même ligne que les individus qui se vantent à chaque instant d’être de bons enfants, et que les femmes qui sont toujours à parler de leur vertu.
Lorsqu’un acheteur entrait dans la boutique de Robert-Macaire , notre gaillard ne manquait jamais de lui détailler la nomenclature de ses nouveaux articles de parfumerie, en insistant sur le mérite, les avantages et les agréments de cette nouvelle et précieuse découverte. 11 n’y a que sur la modicité du prix que Macaire n'insistait jamais; mais qu’est-ce que c’est que deux ou trois francs de plus ou de moins lorsqu'il s’agit de faire emplette d’un savon comme on n’en a jamais vu, ou d’un parfum comme on n’en a jamais senti?
— Voyez, Monsieur, disait notre homme, voici un article pour lequel je viens d'obtenir un brevet d’invention, c'est la Crème des Belles! j’en ai déjà expédié cent cinquante flacons à la reine de Madagascar. Si je voulais user des moyens qu’emploient tous les autres parfumeurs, je gagnerais un million en trois années; mais je ne le ferai pas, je me respecte trop.
— Comment! vous vous respectez trop pour gagner un million?
— Non, je veux parler des moyens mesquins.... J’aime mieux mettre quatre ans pour gagner mon million... Que voulez-vous? je suis comme cela, c’est dans ma nature...; je méprise le charlatanisme de l’affiche, je méprise les pufsde l’annonce, j’abhorre tout ce qui sentie charlatan, le sauteur, le danseur de corde, et je ine borne à produire tout naïvement , tout bêlement ma marchandise.... Tenez, lisez plutôt mon catalogue :
gp- cTÀiibert et Cf
Monsieur, je méprise le charlatanisme de l’affiche, je méprisé
de 1 annonce JR-'
A j abhorre tout ce qui sent le charlatan, le sauteur, le danseur de corde, et je me j borne à produire tout naïvement, tout bêtement ma marchandise lisez mon catalogue Vf’iwmnwr V V càtWu:/ et De iu , en flacons moyen-aoe . <Srt/uvU> V
dovi/u/te' Joa^imW Jei mcwiexo paâ () '(tX^ofpMv dtjuj. Je ÊaEfiuwce V ptuipfV,
J pour ie mouchoir, avec la chanson de Beranoer tTci'ï|utM/Jii/(jé*wxal-9by;ode.ii.r pour rafermirC fÇ les fibres du cerveau et rappeler aux Français leurs libertés et leurs droits ig<r garantis par la Charte constitutionnelle . Entouré, d'un discours prononcé sur
p,. a Tombe de 1 T mrnortel député, par un de ses honorables collègues rj Vous le voyez, d est impossible d’être plus simple . .
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Parfum de V Amour, de V Estime et de l’Amitié , en flacon moyen-âge: Extrait de sourire de V Enfance; Parfum des premiers pas d'Adolphe; Eau de l’Alliance des Peuples , pour le mouchoir, avec la chanson de Béranger ; Parfum du général Foy, odeur pour affermir les fibres du cerveau et rappeler aux Français leurs libertés et leurs droits garantis par la Charte constitutionnelle, entouré d’un discours prononcé sur la tombe de l’immor tel député, par un de ses honorables collègues!... Vous le voyez, il est impossible d’être plus simple...
— Combien le flacon du Parfum des premiers pas d'Adolphe ? Je voudrais en rapporter un à ma femme; tout justement, j’ai un fils qui s’appelle Oscar.
— Ah ! si vous y tenez , nous l’intitulerons Parfum des premiers pas d’Oscar?... Dix francs le flacon.
— Comment, dix francs? mais c’est horriblement cher.
— Je vous jure que je ne gagne pas quinze sous!... Le public ne songe
pas à ce qu’il faut de soin et de travail pour arriver à produire cet arôme délicat Le public croit que tout cela se fait comme de l'eau de Co-
logne à vingt-cinq sous le rouleau!
A propos ! cela me fait penser que je vous ai acheté dernièrement un petit flacon de votre Extrait d'Eau de Cologne , prix: quatre francs, et quand je l’ai débouché... j’ai trouvé qu’il était presque vide...
— Comment, Monsieur! vous avez débouché le flacon? Et vous vous étonnez, après cela, de ce que mon essence s’est évaporée?... mais mon extrait est si merveilleux qu’il se volatilise dans un instant!... Jamais de la vie on ne doit déboucher mes flacons ! on respire le parfum à travers le cristal.
— Ah ! diable. . . , je ne savais pas !...
— Mais sans doute, Monsieur! 11 en est même que l'on ne respire qu’à quinze pas. Le Parfum d'Adolphe se respire h six pouces! Voulez-vous que je joigne à ce flacon un petit pot de ma nouvelle crème pour les mains? c’est de la crème d’amande faite avec des noisettes , et qui sent , à s’y méprendre, le savon de Marseille ! Vous avouerez que c’est la dernière limite de l’art et de la perfection!
— Mais, pardon ! si j’achetais du savon de Marseille tout simplement , cela reviendrait au même ?
— Ah! Monsieur, vous ne dites pas ce que vous pensez... Le savon de Marseille est très-vulgaire, tandis que ma crème d’amande faite avec des noisettes, et sentant le savon de Marseille, coûte six francs le pot; vous voyez donc bien que ce n’est pas la même chose.
Chez AUBERT, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacramte et Uomp., rue Damiette 2.
Ïtobcrt-Ütacaire faisant un granit placement Partions.
C’est? à tort que l’on prétend dans la société qu’un grand nombre d’actions industrielles n’ont pas pu être placées lors de ces émissions qui inondèrent la France et l’Europe : il n est pas une seule de ces actions qui n’ait fini par être placée et à peu près à sa juste valeur. Il est un capitaliste que les monceaux les plus formidables d’actions et de millions ne parviennent jamais à effrayer. Il est vrai qu’il les achète avec du billon. Ce capitaliste, cet industriel universel, ne se borne même pas à faire des opérations avec les gérants des sociétés en commandite : il est encore la providence des libraires eux-mêmes, et il leur achèie en bloc et au comptant des milliers de volumes qui semblaient ne devoir servir d'aliment qu’à la curiosité et à la voracité des seuls vers et des seules souris.
Cet industriel phénoménal, dont les opérations sont plus gigantesques et plus millionniennes que celles de M. de Rothschild, cet homme incomparable qui est la providence de la librairie moderne, se nomme.... Y épicier.
Hélas! rien n'est plus vrai, c’est dans les catacombes de l'épicerie que finissent par se rencontrer toutes les feuilles de papier qui, nées et imprimées pour être au moins une action de mille francs, finissent par devenir un cornet de deux liards, y compris le poivre ou le tabac! O vanité des vanités ! ô néant des grandeurs de la société en commandite ! que d enseignements pourtant, que de leçons salutaires se trouvent renfermés dans de simples cornets de tabac, quand on sait les priser!
Robert-Macaire , vu ses nombreuses opérations commerciales, avait un épicier spécial auquel il repassait toutes ses anciennes valeurs toutes les fois qu il était sur le point d'entreprendre une nouvelle affaire. Il fallait bien déblayer les magasins et faire place aux nouveaux ballots d'actions qui arrivaient de l’imprimerie. Le vieux père Desrognures (c’est le nom de l'épicier en question) savait immédiatement de quoi il s’agissait quand Rertrand venait le chercher au nom de son ami Macaire, et, mettant un immense sac de toile sous son bras et quelques pièces de cinq francs dans la poche de son gilet, il allait trouver le célèbre gérant de tant d'illustres sociétés.
Macaire, qui avait contracté l’habitude de faire mousser ses actions, ne pouvait s’empêcher de chercher à leur donner encore de la valeur, même auprès du père Desrognures; et, à ce moment suprême où elles allaient abdiquer le nom pompeux d 'actions industrielles pour prendre l’obscure qualification de papier à cornets :
— J’ai aujourd’hui de bien bonnes actions à placer, monsieur Desrognures : en voulez-vous? ne manquait jamais de dire ce saltimbanque de Macaire.
C est selon. Qu'avez-vous en actions? répliquait le vieux sournois de Desrognures, qui louchait beaucoup du seul œil qui lui restait.
— J’ai trois mille actions de fonderies....
— Affaire fondue.
— Deux mille actions des usines....
— Usé, usé!
Dix mille actions des brasseries..., opérations magnifiques!...
— Oui , faites-les mousser !
— J en ai du recueil des Connaissances. . . .
Connu, connu!... Enfin, combien cela fait-il en bloc?
— Un milliard ou deux, pas plus....
ROBERT MAEAIRE
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Lith : d ’ Aubert et G*
fmp: d’ Aubert, «al V»ro-cta<tat
— Un milliard, c’est bien peu...; le papier est mince. Cela doit donner cent livres.... A quatre sous.... ça vaut vingt francs.
— Deux milliards pour vingt francs!... Y pensez-vous, mon cher?... Mettez au moins vingt-cinq francs....
— Pas un liard....
— Allons, enlevez.... Vous faites un marché d’or....
— Farceur!... vous me dites tous les jours la même chose.... Enfin, c’est égal, je n’ai qu’une parole.... Tenez, voici vos vingt francs.... Et pourtant, si votre papier est comme celui de la dernière livraison que vous m’avez faite, je m’attirerai encore du désagrément de mes pratiques.... Ils trouvent que le papier est trop mince..., qu’il n’est pas assez collé.
— Comment! pas assez de colles dans mes actions!... Ah! ce reproche m'est bien sensible, et je vous jure que je croyais ne l’avoir pas mérité; mais cela me prouve qu’on 11e peut jamais contenter tout le monde..., les épiciers et les actionnaires.... Les uns trouvent qu’il y en a trop, les autres pas assez....
— Ah çà, quand faudra-t-il revenir vous voir?
— Repassez dans six semaines. ... Je vais lancer demain quatre nouvelles grandes affaires.... Capital social, six millions.
— Pour les quatre affaires?
— Fi donc!... Est-ce que vous me prenez pour un liardeur, pour un petit carotteur en affaires?... Allons donc!... Six millions de capital pour chaque affaire, et des actions imprimées sur papier rose, rien que cela....
— Sur papier rose!... Ah çà, vous tenez donc à leur en faire voir de toutes les couleurs?
— Certainement. Depuis longtemps le besoin des actions roses se faisait généralement sentir, et la nuance des miennes est garantie pour un an.
— La couleur, vous voulez dire?
— Soit...., comme vous voudrez, quoique ce mot puisse paraître à double entente.... Mais cette fois nous ferons notre opération sur une plus vaste échelle. Je pense qu’il me restera au moins deux cents livres d’actions roses : j’en fais tirer une quantité énorme. Ah! mon cher Desrognures, il faut furieusement semer aujourd’hui pour recueillir bien peu!... Les affaires sont dans le marasme....
— De quoi vous plaignez-vous?... Moi seul, je vous ai pris, depuis le commencement de l’année, pour plus de six cents francs d’actions.
— Oui, mais cela valait dix-huit milliards!...
Paris. nhp7 AFBCTT, galerip Ypro-Dodat
Tvpoaraphip I acravpf pt Comp.. rup DamiPtlP, 2
Kobert-Jïlacaire à la clinique.
Le docteur Robert-Macaire a fait ses excuses aux clients qui sont venus le consulter à domicile; plusieurs cas graves se sont déclarés subitement et l’appellent à l’hospice, dont il est un des médecins titulaires et appointés.
— Où répondrai-je que vous êtes, Monsieur, si on vient vous demander? dit la vieille bonne du médecin.
— Vous direz , Madeleine, que je suis à la Clinique.
— Oui, Monsieur, à la Trinique.
— C’est bien assez, Madeleine, d’entendre la malveillance m’accuser d’écorcher les vivants, sans l’entendre encore vous blâmer d ecorcher la langue. Sachez donc, une fois pour toutes, dire clinique: clinique signifie
élude spéciale faite au lit du malade ; cela vient de deux mots grecs que je ne sais pas, mais que je pourrais savoir, si je voulais souscrire h un Dictionnaire qu’on publie en six mille sept cent trois livraisons , dont moitié payable d’avance.
Le docteur a brûlé le pavé dans son cabriolet; il a le droit d’écraser le peuple, puisqu’il le guérit gratuitement, à la condition expresse du paiement des remèdes.
Arrivé près de ses élèves, le docteur Macaire ne laisse pas échapper l'occasion de signaler son amour pour l’humanité. 11 lance force épi grammes sur ses confrères les médecins des autres hôpitaux. Le cri : — Aux salles ! aux salles ! se fait entendre.
L’interne approche du docteur et lui révèle deux faits surprenants qui viennent de s’accomplir sous ses yeux. Le premier fait regarde le n° 13 de la salle Sainte- Agnès, pauvre femme qui, après une amputation, est passée de vie à trépas.
— Eh bien, Messieurs! dit le praticien arrivé devant le lit de la défunte, vous l’avez vu, cette opération qu’on disait impossible a parfaitement réussi !
— Mais, Docteur, dit un novice, la malade est morte?
— Qu’importe! elle serait bien plus morte sans l’opération.
— Le second cas est beaucoup plus remarquable, dit l’interne : il s’agit du n° 29 de la salle Saint-Charles : Vous savez, ce portier qui avait tous les symptômes du choléra asiatique?
— Il est mort? ça ne m’étonne pas!
— Non; il est en vie, et même trop en vie; il est levé, et demande à grands cris à manger, ou son exeat.
— Cela ne m’étonne pas! Ce que je lui avais donné était de nature à rafraîchir les zones brûlantes de ce corps; car le choléra-morbus, que quelques-uns ont regardé comme un cas inflammatoire, que d’autres ont pris pour l’effet galvanique de la morsure d’un insecte interne..., moi je crois savoir que je ne sais pas encore ce que c’est, et je suis plus avancé que mes confrères. Je traite tout bonnement cet inconnu comme une diarrhée. (A un externe qui fait la grimace) : — Il n’y a pas de mot sale en médecine, jeune homme; si vous êtes si bégueule, à l’avenir je parlerai latin ou argot, alors vous ne comprendrez rien «à mes démonstrations. Pour en revenir à notre cholérique, je disais donc que sa guérison ne me surprenait pas. Qu’on fasse venir le n°29 : s’il se porte bien, il faut qu’il sorte, et ne mange pas plus longtemps le pain des pauvres.
Le n° 29 arrive le bonnet de coton à la main; s’il osait, il sauterait au cou du Docteur : il se contente d’embrasser le pan de sa redingote.
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— Eh bien , mon ami! dit le docteur, nous voila sur pied? c était sûr ! j'avais pleine confiance dans ma prescription. À l’Hôtel-Dieu , à la Charité, à Beaujon, on t’aurait tué... Qu’as-iu éprouvé en prenant ta tisane?
— Oh! monsieur le Docteur, c’était d’abord assez doux à la bouche , je ne peux pas dire autrement; mais à la seconde tournée, j’avais comme le feu dans la gorge, ça piquait, ça piquait...
— Ce qui prouve jusqu’à quel point l’inflammation dominait.
— A la troisième tournée, j’étais tout étourdi, Docteur; je voyais mon traversin danser le cancan. .
— Il y avait du délire...
— Et puis, tout d’un coup, voilà que je me suis trouvé en ribotte complette. Au respect que je vous dois, Docteur, j’étais bu comme trente mille hommes.
— Ah bah !
— J’ai dormi trente-six à trente-huit heures, même qu’on a manqué de me mettre le drap sur la figure et de m’emporter à l’amphithéâtre ; heureusement, je me suis réveillé à temps pour mettre le holà , et voilà, Docteur; tout prêt à reprendre encore deux pintes de la potion, mais avec un peu de sucre.
— Le sucre ne va pas avec l’eau de riz, mon garçon.
— Comment que vous dites, Docteur?... Vous appelez ce que j’ai bu de l’eau de...
— Riz; n’est-ce pas, interne? J’ai prescrit deux pintes d’eau de riz très-chaude. Le docteur prend le cahier de visites... Il fait un bond, et aperçoit que 1 interne, au lieu d’eau de riz, a écrit et administré deux pintes d’eau-de-vie au cholérique. Le docteur ne se laisse pas démonter ; il accepte la guérison à l’aide du quiproquo : il se promet bien de consigner dans les journaux de médecine le résultat que le hasard lui a fait obtenir; mais il s’en attribuera la gloire.
Voilà toutes ses idées médicales renversées, bouleversées. En sortant de l’hospice, il aperçoit une émeute formée de visiteurs mécontents : on refuse entrée aux vivres qu’ils apportent à des parents ou à des amis malades; la consigne ne permet que l’introduction du bouillon, des pommes cuites et du jus de réglisse. On porte plainte au docteur, qui, tout fier de son succès, crie à la portière : Laissez passer les gigots, les pommes de terre frites, et surtout l’eau-de-vie.
— L’eau de riz ? dit le poriier.
— Je vous dis, l’eau-de-vie ! êtes-vous sourd? l’eau de riz est bannie de la médecine progressive.
Paris, chez Aubert, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacrampe el Comp., rue Damiette, 2.
liobert-JUacaire beau -pcrc.
Quand vint l'époque où la fille de Macaire et d’Éloa dut songer à prendre un époux, son vertueux père l’appela, et lui dit : — Ma fille, ne t'avise pas de voler de les propres ailes.... Je ne suis pas assez ennemi de ton bonheur pour t’empêcher de voler : ce serait un déni de justice paternelle; mais ne vole pas seule...; voilà tout ce que je réclame de la piété filiale.
Nous classons les mariages, continue le bon père, en trois classes, savoir : mariage d’inclination, mariage d’argent et mariage d’estime. A quelle catégorie appartient celui que tu as en perspective?
Et comme la fille de Robert-Macaire ne semblait pas comprendre ce que le respectable auteur de ses jours lui disait, le père l’envoya promener, et se chargea d’arranger l’affaire avec le père du prétendant ou plutôt du prétendu.
— Monsieur, dit à Robert -Macaire le chef de famille qui voulait enter sa branche généalogique sur la souche de notre héros, vous connaissez la fortune de mon fils : ayez la bonté de me dire quelle dot vous donnez h mademoiselle votre fille?
— Ma fille est un trésor.
— J’en suis persuadé. Mais que lui....
— Elle vaut son pesant d'or.
— Sans doute. Mais que lui don. . . .
— Elle est riche de vertus.
— A merveille. Mais vous lui donnez....
— Je lui donne mon consentement et la manière de s'en servir.
— Monsieur Macaire, tout ceci me paraît honorable, mais pas suffisant.
— Je vous remercie, Monsieur, de la première partie de votre phrase. Dès le moment que vous reconnaissez la question d’honneur, nous sommes près de nous entendre : car le reste n’est plus qu’une vile question métallique. Oserais-je vous faire une observation, Monsieur et ami? (Permettezmoi ce litre.)
— Osez, mon cher.
— Vous me demandez ma fille pour monsieur votre fils, n'est-ce pas?' Ce point accordé, vous me permettrez de vous dire que l’affaire cesse d’appartenir à votre juridiction. Nos deux enfants sont seuls en cause ; ils sont à la fois juge et partie : c’est à eux d’absoudre ou de condamner leurs prétentions réciproques et leurs exigences mutuelles. De votre côté, interrogez ma fille; du mien, j’interrogerai monsieur votre fils; puis après les enfants s’interrogeront entre eux.
— Mais, monsieur Macaire, dit le père du jeune homme, sifr quoi voulez-vous que j’interroge mademoiselle votre fille?
— Je n’en sais rien Interrogez-la, voilà tout ce que je puis vous dire.
J’ai mon thème fait à l’égard de votre héritier : faites le vôtre à l’égard de mon héritière.
Lejeune homme est appelé, et comparaît devant le père de celle qu’il aime. M. Macaire lui pose celte série de questions : — Dédaignez-vous un trésor? — Êtes - vous insensible à ce qui vaut son pesant d’or? — La vertu a-t-elle des droits à voire hommage?
Le jeune homme ayant répondu négativement aux deux premières questions, et affirmativement à la dernière , Robert-Macaire prend des conclusions tendant à ce que le mariage soit accompli dans le plus bref délai possible. Il annonce au jeune homme qu’il a, sans s’en douter, signé son acte d’adhésion à une union qui doit lui apporter peu d’argent ,
mais beaucoup de bonheur , et comme ie beau-père croit apercevoir quelque hésitation chez son gendre , il ajoute :
— Jeune homme, vous agissez en capitaliste plus qu'en amoureux en acceptant ma fille. M. Scribe, contre lequel tant de réclamations se sont élevées à propos de cet aphorisme :
L’or est une chimère....
M. Scribe était éclairé d’un rayon divin quand il a écrit ce mot, qui devrait être gravé en lettres de fer galvanisé sur tous les schakos des soldats.... et des futurs. Ce qui n'est pas une chimère, jeune homme, c'est l’ordre et l'économie. Le grand point n’est pas qu'une femme apporte : c’est qu’une femme n'emporte pas. Toute la théorie du bonheur domestique est là. Vous concevez, mon bon ami, qu'une femme qui importe a le droit naturel d’exporter : c’est logique. Quand elle se rappellera que c’est elle qui a garni la caisse conjugale, si elle veut un châle, une robe, un livre de messe illustré d’un fermoir en or, elle ne se gênera pas pour se le procurer. Mais si la femme n’a pas apporté un décime, si elle est venue comme un petit saint Jean dans le ménage, elle n’osera pas, sans permission, détourner un quart de franc de la communauté. Une femme placée dans cette position ne se permettra pas la dépense d’une botte d’échalottes, sans penser à la reconnaissance qu’elle doit à son mari. Si, au contraire, la femme apporte, je sais qu’au premier coup d’œil ça paraît beaucoup plus avantageux; mais c’est une illusion, c’est un mirage comme ceux qui égarent le navigateur dans l’Océanie, ou le pèlerin dans les sables du désert. Suivez mon raisonnement. ... Le mari est, de sa nature, dissipateur. Qu’il apporte ou qu'il n’apporte pas, il emporte; il dépense treize fois plus que la femme, c’est mathématiquement démontré : eh bien! s’il laut que les deux associés puisent à la caisse avec la même rapacité...., on voit bientôt le fond.
La femme est extrême en tout : quand elle se met à dépenser, elle donnerait quarante sept sous pour boire à un cocher de citadine. Otons à la femme le droit de décaisser, en lui rappelant quelle n’a rien encaissé. Voilà pourquoi je vous donne ma fille sans dot. Si vous trouvez un mot à répondre à cela, je serai le premier à demander aux Chambres 1e rétablissement du divorce. Mariez-vous toujours, je vous donne ma parole d’honneur que je n’abuserai pas d’une concession que vous pourriez faire en ce moment à mon éloquence. *
Lejeune homme amoureux épouse la fdle, nourrit le beau-père et maudit le mariage.
Paris, che? AIRFRT, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacrampe et Con p., rue Damiette, 2.
Eobert-ittacaire reconnaissant.
Robert-Macaire avait fait joyeuse vie toute une demi-journée en compignie de l’ami Bertrand , et d’un troisième personnage que ce dernier aTait convié.
Macaire avait chargé Bertrand de toutes les menues dépenses, telles qie celles du cirage des bottes, des distributions d’aumônes sur la roule, d< l’achat philanthropique des balais d’ Alsaciennes, et de la taxe exignle à la douane des ponts suspendus sur la Seine.
Les autres dépenses regardaient Macaire, ce qui ne signifie pas qu'il les p;yât. Par exemple, le matin, à jeun , on avait pris une citadine qui avait tnnsporté les trois voyageurs pendant cinq heures; quand Macaire la renv<ya, il appela à haute et intelligible voix le cocher, auquel il versa un
verre de cognac, que Bertrand paya, et iui dit : — Cocher, combien vous est-il dû? voyons, cinq heures...
— Cela fait 7 francs 50 centimes, dit Bertrand.
— Bertrand, réplique Macaire, tout homme est sujet à l’erreur, mais vous plus que tout autre vous semblez vous y complaire comme dans un hamac. Il est dû à ce brave citoyen un franc en plus du chiffre que vous accusez; en ajoutant un franc, pour boire, c’est deux francs en sus; mettons encore une heure dont je vais expliquer l'emploi , nous avons un total de....
— Dix francs, dit Bertrand.
— Onze francs, Bertrand, et non pas dix... Toujours dans l’ornière, ce diable de Bertrand !... on dirait qu’il n’a aucune espèce de principes de morale ni d’arithmétique... Maintenant, cocher, prêtez-moi un crayon. Macaire écrit un petit billet qu'il plie en quatre et qu’il remet au cocher, qui s’éloigne.
En faisant une plaisanterie , au Jardin-des-Plantes, Macaire a cassé par distraction, sur le dos de Bertrand, la canne du monsieur qui complète la trinité des promeneurs. En rentrant dans Paris, M. Bobert-Macaire donne à la victime de sa maladresse un superbe jonc , dont le prix fait bondir à trois reprises Bertrand sur ses tibias ; même manège que pour le paiement du fiacre; Robert-Macaire prend un crayon, écrit quelques lignes, signe , se penche à l’oreille de la marchande de cannes, et sort en souriant.
Bertrand commence à tomber dans de sérieuses réflexions. Il regarde son ami de travers, et, s’il osait, il lui demanderait compte de ses modes de paiement, qui lui paraissent suspects. — J’ai entendu raconter, se disait Bertrand , en à-parte, n’osant pas faire part de ses réflexions, que certains messieurs, que je désignerai provisoirement sous le nom des messieurs de la rue de Jérusalem, font payer leurs flacres à la caisse de l’administration... Est-ce que Macaire, mon ami Macaire, serait agrégé aux membres des patrouilles grises!... Il n'y a pas de sots métiers...; un mouchard honnête homme, bon père de famille, bon fils, bon époux, qui monte sa garde, et qui paie ses contributions, est, à mes yeux, plus estimable qu’un autre mouchard qui ne fait pas tout ça ; mais c’est égal, ça me paraîtrait drôle de savoir mon ami Macaire là-dedans.... ça n’est pas sa place.
Macaire s’aperçut à temps que les idées de son Pilade tournaient au noir , il le poussa violemment dans le premier restaurant qui se présenta, et dit d’une voix engageante: — Allons, Messieurs, pas de façon! c’est moi qui paie.
Bertrand eut un moment d’hésitation avant de mettre son feutre au
C/tcx Juùeré-, r/n/ Ve'ro- c/«(/né
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clou ; il ne put tenir au soupçon qui le dévorait; il s’élança dans les bras de son ami, en répétant avec attendrissement : — Macaire, jure-moi ta parole d’honneur la plus sacrée que lu n’es pas ce que je pense que t u es !
— Qu'est-ce qui vous prend donc, Bertrand? Êtes-vous tombé en enfance? êtes-vous déchu de votre état d’être intelligent?
— Si tu étais ce que je crois bien que tu n’es pas, continue Bertrand sur le même ton, la julienne me paraîtrait amère. Je t’ai vu solder le fiacre avec un petit papier, acheter une canne avec un petit papier...; tu n’as pas même pour excuse, en 1839, de dire que ce sont des assignats... Je ne te cache pas , Macaire , que tous ces petits papiers-là nous font peur à mon ami et à moi... Si tu veux être dans nos petits papiers, expliquenous les tiens.
Un éclat de rire fut la réponse de Bobert-Macaire, et il se mit à fredonner...
Bertrand poursuivit : — Des chansons ne sont pas des raisons.
— Du champagne ! garçon , dit Macaire.
Quand le moment de payer la carte fut venu : — Garçon, s’écria l’amphitryon , un crayon et du papier !...
Bertrand jeta un regard terrifié sur son ex-ami.
Bobert-Macaire écrivit, et quand il eut signé, il tendit le petit papier à Bertrand , qui lut ces mots :
« Madame Macaire, il vous plaira payer à mon ordre, et à présentation , la somme de vingt-sept francs cinquante centimes , montant d’un léger repas offert par moi à deux amis. Je compte sur votre amour pour faire honneur à ma signature et à mon nom, qui est le vôtre.
« Signé : Macaire. »
— Garçon, dit Macaire, vous porterez cette note à ma femme, qui vous soldera.
— Comment! c’est à sa femme qu’il écrivait!... c’est elle qui paie les fiacres, les cannes cassées, le champagne! O Macaire! que je te demande pardon; je t’en fais mes excuses le verre à la main; buvons encore une bouteille, tu en seras quitte pour mettre trente-deux francs au lieu de vingt-sept. Est-il heureux, ce gueux de Macaire ! sa femme paie ses dettes !
— Oui , j'ai une excellente femme qui travaille comme un nègre , se prive de tout et me sacrifierait sa vie..., une femme qui m’adore; aussi, je ne suis point ingrat : elle a déjà huit enfants, je veux qu’elle en ait douze.
Bertrand. — En v’ià une d’heureuse !
Paris, chez AUBERT, paierie Véro-Dodat.
Typographie Laciiampk et Comp., rue Damiette, 2.
îlobert-iHacaire itmu
La tradition ne nous a pas transmis les portraits de famille de tous les membres de la famille Macaire : nous regrettons cette indifférence des contemporains , qui aura laissé passer chez le marchand de bric-à-brac ces types précieux , chaînons de la grande histoire morale de notre vertueuse génération.
Nous nous trouvons donc, à regret, dans l’impossibilité de savoir si 1 honorable moribond que le crayon de Daumier représente ici dans un fauteuil , appartient à la branche mâle ou femelle de la parenté Macaire. Ce beau vieillard en bonnet de coton est-il un oncle maternel, ou bien un oncle paternel, ou n est-il qu’un oncle à la mode de Bretagne, c’est-
à-dire un oncle qui n’est pas un oncle , mais qui participe à la fois de l’oncle et du cousin , en ayant quelque droit au titre de neveu?
Ne cherchons point à éclaircir ce point généalogique. D autres, après nous, s’occuperont longtemps encore de la famille de notre héros. Plus d’une maison réclamera les honneurs de la descendance, et il sera dans son intérêt de découvrir les filons les plus cachés de lamine généalogique.
Contentons-nous d’être les historiens fidèles de la scène solennelle qui se passe sous nos yeux.
Depuis longtemps les exigences de la vie errante avaient emporte notre héros loin du sanctuaire de la famille. Ses nombreuses occupations ne lui avaient pas même permis de jeter un coup d’œil sur la statistique vivante des Macaire plus ou moins nombreux que le ciel n’avait pas encore rappelés à lui. A peine le coureur d’aventures s’était-il demandé si sa nourrice vivait encore ; il n’avait pas questionné une seule fois la liste liturgique de l’église , pour se rappeler sa concordance avec les fêtes patronales des grands et petits parents. Depuis son sevrage, Robert-Macaire n’avait pas mémoire d’avoir déposé, au jour de l’an, aucune carte de visite chez un portier quelconque, et, depuis la Circoncision jusqu’à la Saint- Sylvestre, il n’avait jamais acheté pour une fête le moindre coquelicot, en un mot, Robert-Macaire agissait comme si les oncles étaient éternels , et comme s’il n’y avait pas un moment de transition entre ce monde et l’autre, qu’on appelle, on ne sait trop pourquoi, un monde meilleur. Notre étourdi de neveu ne pensait pas que tous les oncles du monde, arrivés à ce moment de migration, font une récapitulation générale de tous les neveux et nièces qu’ils laissent sur la terre, et qu’ après chaque nom ils additionnent le nombre des visites faites aux jours fériés, et les heures pendant lesquelles on leur a chanté des romances ou récité des compliments , et les parties de loto, de piquet , ou de dominos qu’on a faites avec eux dans les veillées d’hiver.
Quand le vénérable oncle Macaire mit à jour cette comptabilité, il trouva de nombreux zéros au compte courant du neveu Robert. L oncle s’affectait d’autant plus de ce déficit d’égards, que, suivant la coutume, celui qu’il aimait le plus était celui qui avait tout fait pour être le moins aimé. Le brave vieillard faisait un vœu, c’était que son coquin de neveu sonnât à sa porte avant que la mort ne vînt frapper en personne.
A ce moment, la sonnette annonça une visite.
Un romancier nous dirait , en cent vingt-trois pages, ce qui se passa dans le cœur du moribond à ce son imprévu de sonnette. — Est-ce la mort, est-ce mon neveu? Quel thème à broder ! L’auteur de cet article déplore le défaut d’espace , et il demande pardon au lecteur d'être obligé de couper
Ozr/f môwJj J O/vcii'
.ion. vei tueax oncle] efns dis sip at ear ;] oimtnsdeb au cire, j Vas "bien des torts , en on moi / je fus le ^er : mais vous êtes malade très malade ,1 es médecins vous abandonnent /y
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court à la situation , en annonçant que le coup de sonnette était donné par le neveu.
Robert-Macaire ne fit qu'un bond de la porte au fauteuil de son oncle; son premier geste fut de lui tâter le pouls, et sa première phrase :
— Oui, mon oncle, mon vertueux oncle, je fus dissipateur, joueur, débauché; j'eus bien des torts ; en un mot, je fus léger...: mais vous êtes malade, très-malade, les médecins vous abandonnent..., j’accours, je tombe à vos pieds, je jure... tout ce que vous voudrez, et je ne vous quitterai qu’à la mort , mon bon oncle, mon excellent oncle ! embrassonsnous, et que cela finisse !
En effet, tout fut fini le lendemain pour le respectable vieillard! il alla rejoindre ses aïeux. Le dernier acte de sa vie fut une donation de tous ses biens à son neveu Robert.
Quand les Petites- Affiches dirent la perte que venait de faire la famille Macaire, le tailleur de l’héritier crut devoir prendre sur lui de confectionner un costume complet de deuil à Robert-Macaire ; il lui donna ce que les drapiers avaient de plus beau en elbœuf , dit pompe funèbre.
— Rêvez-vous, monsieur Vandelstaberkaeldermann? dit Macaire à son fournisseur ; mon ami , il n’y a que les concierges et les monarques plus ou moins constitutionnels qui portent aujourd’hui le deuil ; le bourgeois, converti à la philosophie, procède à l’abolissement de cet usage. D’ailleurs, on commence à reconnaître généralement, grâce aux principes religieux qui reviennent, on commence, dis-je, à comprendre que celui qui part est beaucoup moins à plaindre que celui qui reste ; donc , à bien prendre les choses , c’est le défunt qui devrait porter le crêpe. Non, je ne donnerai point aux passants le spectacle immoral d’un homme qui pleure le trépas d’un vertueux vieillard. Mon oncle est allé reprendre sa place parmi les archanges; je crains seulement qu’il ne se fasse pas à l’usage des ailes qu’on porte, dit-on, dans les cieux; les ailes lui iront mal. C'est un être surhumain qui est remonté vers son berceau ! Si vous aviez vu son dernier regard , vous auriez compris avec quelle joie il quittait notre planète. Si quelque pensée inquiète l’attrista un moment, ce fut de me laisser, icibas, l’embarras d’une grande fortune , des liasses de papiers, des titres de propriétés à déchiffrer, et un nom chargé de vertus à soutenir. Je veux mourir comme lui, monsieur Vandelstaberkaeldermann... je veux mourir comme mon oncle, et vous viendrez me voir finir... dans une cinquantaine d’années, quand son souvenir commencera à s’effacer de la mémoire des hommes. Auparavant, j’ai des devoirs à remplir.
Macaire, légataire universel, fait jeter son cher oncle dans la fosse commune. M. A.
Paris, chez AUBERT, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacrampe et Comp., rue Damiette, 2.
ilobevt-itlacairc faisant un biuiîtcnbe.
Il est d’usage, à la police correctionnelle, de classer les différentes espèces de vols sous certaines dénominations qui aident beaucoup à l’étude de celte science spéciale qui constitue l’art du voleur : ainsi on connaît le vol à la tire , le vol à V Américaine, à la graisse , au bonjour , etc., etc. Eh bien ! tous ces genres de vol réunis n’ont pas produit, à eux tous, un bénéfice aussi grand que le simple vol au dividende , vol mis en usage par une foule de gérants fort désavantageusement connus sur la place de Paris.
Il y avait deux méthodes spéciales pour pratiquer le vol au dividende, et les plus grands maîtres, les plus illustres professeurs sont encore partagés entre eux sur la méthode qui est la plus productive. Cependant,
l’autorité de Robert-Macaire doit faire poids dans la balance, et nous n’hésitons pas à croire que le vol au dividende le plus productif est celui qui a reçu l’approbation de ce célèbre personnage. Le premier système , le plus vulgaire , le plus banal , et, il faut le dire, le plus économique, consistait à promettre aux actionnaires un dividende monstre, enfin un de ces dividendes semblables au poisson que demandait le vieux sultan Shahabaham, c’est-à-dire un dividende comme on en voit peu, comme on n’en voit guère, comme on n’en voit pas !
Ces promesses produisaient d’ordinaire un effet assez agréable , surtout quand on ne ménageait pas les annonces dans les journaux, les grandes affiches jaunes sur toutes les murailles, et surtout lorsqu'on faisait bien mousser l’affaire à la Bourse. Le moindre dividende promis à messieurs les actionnaires de l’un et de l’autre sexe ne s’élevait jamais à moins de cinq cents pour cent. Quelques spéculateurs eurent la petitesse de promettre seulement quatre cents pour cent, et leur ignoble lésinerie fut punie comme elle le méritait : on ne prit pas d’actions. Est-ce que quelqu’un se respectant un peu consentirait à faire un simple placement à quatre cents pour cent? Allons donc! autant vaudrait enfouir son argent au fond de sa cave !
Par exemple, lorsque messieurs les actionnaires, profitant de l’article 36 ou 48 de l'acte de Société, venaient , à la fin du premier semestre, pour loucher à la caisse le premier coupon d’intérêts, coupon montant à deux cent cinquante pour cent, le gérant ne manquait jamais de profiter du bénéfice de l'article 57 ou 63 du même acte de Société , article désagréable qui prévoyait la nécessité où l'on se trouverait peutêtre un jour de convoquer les actionnaires pour faire un nouvel appel de fonds. Du reste, cet appel était pour donner une extension bien plus prodigieuse encore à la Société, et un léger versement de vingt-cinq pour cent devait forcément produire d’immenses dividendes pour l’avenir! Il faut avouer que l’Avenir est un garçon charmant qui a bien de la complaisance, car on ne se gêne jamais pour tirer sur lui une foule de traites dont le capital est effrayant. Il est vrai que le gaillard se permet de temps en temps de laisser protester ces effets.
Quant à la seconde manière de procéder au vol au dividende , elle fut révélée, un certain soir, au baron de Wormspire et à Bertrand par l’illustre Macaire, dans un de ces moments d’épanchements intimes, en buvant du punch, du thé ou du vin chaud. Après avoir narré les différents vols au dividende qu’il avait pratiqués jusqu’à ce jour dans le cours de sa vie commerciale, Robert-Macaire prit la parole en ces termes :
Une autre fois, je fis encore un bon tour... J’avais créé une Société
..Une autre fois ,je fis encore un bon tour .j avais créé une société an Capital de 1 millions pour l'exploitation des tiqe.s de bottes en carton je n avais placé que 8 actions représentant 1,200 malheureux francs. . j'assemble mes. huit actionnaires ‘et jo leur h a peu près ce [aubade
/'Z/ ho/your , Messieurs /es beuZfUta ,
(Je/e vous etes soit s, e//ie vous me sernb/ex beuiur '
Je leur promets plus de fromaoe que de pain, je leur distribue un dividende de fo o ^
j jeles chauffe un peu et je laisse mijoter. le lendemain on s arrachad mes actions,
vJr je les place toutes et à la réunion suivante je dis
Dans le dernier compte, je me suis trompé, j'avais oublie le prix du carton et la façon vous me redevez le dividende distribué , je vais le retenir je posai
hi'hi! ( fait WORMSPIRE )
"Zéro et je retins le reste.
Ahfah ! ah 1 ah1. ( fait BERTRAND)
au capital de dix millions pour l’exploitation des tiges de bottes en carton
— Comment, des tiges de bottes en carton? ne put s’empêcher de dire le baron de Wormspire.
— Oui, mon cher baron, en carton!... Oh! mais, en carton-pierre ... Bref, je n’avais placé que huit actions représentant douze cents malheureux francs... On ne pouvait pas marcher longtemps avec cela : aussi, je m’empressai d’assembler mes huit actionnaires, et je leur tins à peu près ce langage :
« Eh! bonjour, messieurs les badauds;
« Que vous êtes jolis, que vous me semblez beaux ! » *>
Après ce préambule, je leur promets plus de fromage que de pain, je leur distribue un dividende de cinquante pour cent..., je les chauffe un peu, et je laisse mijoter.
— Eh bien! qu’est-ce qu’il arrive? dit Bertrand.
— Ce qu’il arrive, imbécile !... Le lendemain, on s’arrachait mes actions; je les place toutes..., et, à la réunion suivante, je dis :
« Messieurs, dans le dernier compte, je me suis trompé... : j’avais oublié, dans la fabrication de mes chaussures économiques, le prix du carton et la façon! Vous me redevez par conséquent le dividende distribué... Je vais le retenir..., car vous devez comprendre qu’ erreur n’est pas compte, et vous ne voudriez pas me faire tort de ce versement irrégulier. »
En conséquence de quoi, dans le compte définitif je posai zéro et retins le reste !... Voilà, mes amis, ce que j’appelle le vol au dividende perfectionné.
— Ah, ah, ah, ah! fit Bertrand.
— Hi , hi , hi , hi ! fit Wormspire.
Ainsi donc, malheureux actionnaires, vous êtes avertis; tenez-vous sur vos gardes ! Vous voyez qu’il faut vous méfier des gérants, même lorsqu’ils vous paient des dividendes.
A l’instar d'un sage Troyen, dont le nom nous échappe , un sage actionnaire doit dire :
« Moi, je crains les gérants jusque dans leurs présents! »
Le plus sûr et le plus agréable pour un actionnaire, c’est de ne rien loucher du tout. Cela s’est déjà vu !
Typographie Lacrampf. et Comp., rue Damiette, ï.
Paris, chez ALBERT, galerie Véro-Dodat.
Kobert-JHacairc et ses élèves.
Jamais professeur n’obtint une vogue pareille à celle que sut obtenir si promptement et si peu honorablement le célèbre Robert-Macaire. Vous vous souvenez que notre gaillard s'affubla un jour d’une robe noire ornée de lapin blanc, et se livra à une série de leçons véritablement industrielles. Les paroles de l’orateur ne tombèrent pas dans des oreilles inattentives, et , quelques mois après, Robert-Macaire fut effrayé lui-même du grand nombre d’élèves qu’il avait formés tout à coup; le maître craignit tout à coüp de se voir débordé, éclipsé, enfoncé, pulvérisé par ses jeunes disciples.
Aussi, flânant un jour sur la place de la Bourse, en compagnie de son inséparable Bertrand, Macaire, en voyant la foule d’industriels qui s’é-
taient imprégnés de ses idées, de ses habitudes, de sa démarche, et même de sa tournure, ne put s'empêcher de s’écrier :
— C’est tout de même flatteur d’avoir fait tant d’élèves....; mais c'est embêtant..., il y en a de trop; la concurrence tue le commerce; et pour peu que cela continue, nous serons débordés, nous deviendrons perruques, rococos, nous crèverons de faim...; faudra nous faire gendarmes ou capucins!
— Oh! gendarmes! dit Bertrand; nous n’avons pas besoin d’avoir recours à cette extrémité... Et puis, peut-être nous chercherait-on chicane relativement...
— Relativement à quoi, monsieur Bertrand?
— Eh bien ! relativement à notre enrôlement... Nous avons bien d’autres professions que nous pouvons parcourir encore avec beaucoup d’agrément.
— Et quelle profession , imbécile! ... puisque je te dis qu’on a tout gâté. Une foule de gamins ont d’abord marché de loin sur nos traces ; puis , aujourd'hui, ces polissons nous marchent littéralement sur les talons.... Ainsi , vois cet épicier là-bas : il fait du café moka tout comme je pourrais le manipuler moi-même ; il connaît parfaitement la triture des affaires , et de la carotte séchée au four... Yeux-tu te faire boulanger?... il te faudra suivre stupidement les errements de deux cents autres mitrons qui font passer huit onces pour une livre... Si nous voulons nous établir marchands de vin , nous ne pourrons pas apporter la plus petite innovation ; le bois de Campêche est depuis longtemps dans le commerce, et la rivière coule pour tout le monde!... c’est vraiment vexant.
— Nous ne pouvons même pas nous établir capucins.... : ils ont été supprimés pour cause d’insalubrité publique.
— Diable, c'est vrai!... Tu as de l’érudition, Bertrand! et si l’on t’avait donné de l’éducation, peut-être serais-lu même parvenu à apprendre à lire.... ; mais je ne t’en estime pas moins.
— Ah! une idée!... Macaire, si nous entrions dans la diplomatie?
— Hum! hum! c’est bien mêlé.... Et puis, nous aurons dans cette partie-là encore une flère concurrence; car, sans compter mes élèves, qui ont déjà fait leur chemin de ce côté , nous aurons de plus les nombreux élèves d’un autre professeur qui fut aussi fort distingué dans son temps... Ote ton chapeau, Bertrand ; respect à sa mémoire !
— Ah, oui! monsieur...
— Chut, Bertrand, ne parlons pas politique!... C’est grâce à notre prudence sur ce point délicat que nous avons toujours conservé notre libre arbitre... Ne nous faisons pas suspecter d’être suspects, car alors le
gendarme ne serait plus notre ami... Du reste, tu peux te permettre une opinion politique, pourvu que tu la conserves entre cuir et chair.
— Ah, mon Dieu! je n'y tiens pas!... Et puis, d’ailleurs, si tu tiens absolument à ce que nous nous présentions au gouvernement pour l’appuyer en qualité de gendarmes, il faut que nous montrions des sentiments analogues à la buffleterie jaune... La nuance de notre opinion politique doit concorder entièrement.
Eh bien, non, Bertrand!... nous ne serons pas gendarmes; mon cerveau vient d’être illuminé tout à coup.... Je croyais d’abord que c’était une envie d’éternuer, mais c’était mieux que cela, Bertrand : c’était une idée lumineuse, archi-lumineuse, qui traversait le cerveau de ton ami.
— Ah! Dieu te bénisse !... . Voyons l’idée du cerveau; éternue-moi cette heureuse idée.
— Pour nous distinguer du vulgaire qui obstrue toutes les routes qui conduisent à la fortune , pour sortir de cette foule de petits Macaires qui se dressent sur la pointe du pied pour s’élever à la hauteur de la poche de leurs voisins, il nous reste un moyen excellent.... Faisons-nous honnêtes gens !... Comme nous serons les seuls dans cette partie , cela nous vaudra dix mille francs par an , c’est-à-dire la somme allouée au lauréat du prix de vertu ... Gagnons le prix chaque année, et nous avons dix mille francs de rente !
— Tiens, tiens, tiens! Ah çà, mais, cela sera peut-être difficile de gagner tous les ans le prix en question..., quand on n’a pas été élevé dans la chose?
— Que t’es bête, Bertrand!... Est-ce que la vertu n’a pas aussi sa banque?... Nous distribuerons quelques bouillons en place publique et en plein midi...; nous ouvrirons une foule de souscriptions que nous ferons remplir par nos connaissances... ; nous adopterons une foule de petits Savoyards qui nous rapporteront chaque soir ce qu’ils auront gagné pendant le jour... ; tu te jetteras dans la Seine quatre fois par an , et je te repêcherai immédiatement le même nombre de fois... bien exactement... ; tu te suicideras par le charbon trois fois, et j’accourrai pour te sauver la vie dès les premiers maux de cœur; tu m’apprendras qu’il te faut cinq mille francs pour te sauver l’honneur, et je te donnerai dix mille francs...; tu annonceras ce' fait généreux dans tous les journaux.... Bref, avant six mois je veux être connu pour le plus grand philanthrope qui existe en Europe, et si on ne me donne pas le prix Montyon, c’est que nous serons volés comme dans un bois.
Paris, chez AUBERT, galerie Véro-Dodai.
Typographie Lacrampe et Comp., rue Damiette, 2.
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Mon cher et honorable ami Macaire, tu auras beau chanter, tout cela n’empêche pas que tu ne sois dans une fausse voie.
— Parce que... s’il vous plaît?
— Parce que... parce que je ne perds pas de vue le programme de nos promesses à MM. nos commanditaires.
— Nous leur avons promis une mine d’or, pas plus; ils n’ont pas le droit de réclamer autre chose. La demande de la moindre parcelle de zinc, de plomb, d antimoine ou de topaze ne serait pas admissible. Nous avons dit : Nous avons une mine d’or!... Mais bien entendu que nous avons parlé au figuré; c’est une expression métaphorique... Je ne sais pas si tu l’as comprise autrement, mais je n’ai jamais prétendu lui donner un autre sens.
— Je n’admets pas cette escobarderie; elle ressemble à celle des gro-
gnards de l’empire, qui, sous la restauration , criaient tout haut : Vive le roi! Louis XV11I souriait, et les vieux lapins de Moscou et autres lieux circonvoisins , ajoutaient tout bas... de Rome. C’est tricher, je n’entends pas comme ça les affaires.
— Si tu l’aimes mieux, nous dirons aux actionnaires : Messieurs, nous avons trouvé le produit tant désiré, tant cherché 5 nous sommes à six mille cinq cents pieds au-dessous du sol et nous roulons sur l’or.... Il n’y a plus qu’a nous baisser pour en prendre. Mais un scrupule nous est venu; nous frémissons à la pensée d’ouvrir cette nouvelle boîte de Pandore Là est la cause de tous les maux. Quand il n’y avait pas de ce métal, l’humanité ne connaissait ni l’égoïsme, ni l’ambition, ni le jeu, ni le luxe effréné, ni les repas qui usent le corps, ni les mauvaises passions qui flétrissent l’âme... D’un coup de pioche nous allons augmenter le total des calamités humaines. Nous demandons à boucher le trou, et à ce qu’il ne soit plus question de la mine fatale. Seulement, il sera fait mention de sa découverte pour satisfaire notre amour-propre : ce sera un brevet de capacité à l’époque où nous étions mineurs.
— Je connais les actionnaires, ils voudront prendre Ils sont
comme ça.
— S’ils veulent prendre nous dirons : Nous nous sommes trompés...
Nous avions cru trouver de l’or, nous n’avons que du sable pre-
mière qualité, et tu formeras une société pour l’exploitation...
— Brrrrr! il y a des gendarmes dans le pays.
— Des gendarmes? tant mieux, ils te prendront des actions.
— Tu tombes dans le délire le plus déplorable, l’esprit sain se retire de toi. Je préférerais que tu te crusses maréchal de France, fusil à piston, théière ou réverbère; tu me ferais moins de peine que lorsque je t’entends considérer le gendarme comme un être qui nous considère.
— Oh ! Bertrand , que vous ressemblez à la brute par vos sottes terreurs! Le souvenir des Adrets est loin, mon cher Bertrand; nos diverses et rapides apparitions aux assises, à la correctionnelle, et même au tribunal de simple police, se sont effacées par gradation de la mémoire des argus qui nous ont fait escorte. Nous- mêmes, nous ne nous rappelons plus les épisodes de notre jeunesse mouvementée , nous ne pourrions pas lire couramment les plus belles pages de notre existence. Il y a des moments où je crois avoir été toujours victime des fripons ; par intervalle je me suppose actionnaire de toutes les commandites passées,
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J * des actions . — ' IX ' >1
je pense avoir été juge et non jugé; et quand je passe à côté d’un procureur du roi , je suis à me demander si c’est moi qui l’ai envoyé en prison. Va-t’en donc avec confiance à la caserne de la gendarmerie , présente-toi avec aplomb, cause la tête haute et le regard fixe, dis à ces messieurs que depuis long-temps le besoin se fait sentir d’étendre sur la classe honorable à laquelle ils appartiennent les bienfaits du coupon. Vu la modicité de leur patrimoine et de leur revenu, offre-leur des actions nominatives, divisibles entre plusieurs personnes. Si par hasard il y avait doute sur ton individu, si quelque vieux souvenir surgissait et se jetait à travers la conversation , amène adroitement sur le tapis l’histoire de ta famille ; dis que tu as eu un frère qui a fait quelques peccadilles jadis, mais que dans ses relations avec la gendarmerie il a eu tant à se louer de l’aménité de ces messieurs, qu’il te lègue sa dette de reconnaissance, que tu viens acquitter en leur offrant des actions.
— Ce n’est pas l’offre de l’action qui m’embarrasse, c’est le produit à exploiter. Si nous mettions une mine de fer en actions , par égard pour les poucetles et les menottes, le gendarme pourrait y mordre ; mais offrir du sable... Si c’était à des jardiniers, passe encore. Et puis, ils vont croire que je leur offre des sabres...
— Laisse-les dans cette erreur, profite même de la quasi-consonnance du mot; dis-leur qu’on met les sabres en action, ça les flattera. Prends l’argent le plus tôt possible, délivre les coupons et va-t’en.
— Mais quand ils verront qu’il s’agit de sable ?
— Tu soutiendras que tu n’as pas parlé de sabre. D’ailleurs , le sable, diras-tu, est un produit qui aura de l’écoulement; il est question de faire en France cinq nouveaux fleuves et onze rivières afin que la navigation soutienne avec avantage la concurrence contre les chemins de fer ; il faudra sabler ces fleuves et ces rivières si on veut que le goujon s’y naturalise; donc notre marchandise aura un cours. C’est clair, ça coule de source.
Bertrand, enhardi par le discours de son ami, va frapper à la caserne des gendarmes; le brigadier le reconnaît et se rappelle que le visiteur est encore comptable de sept ou huit mois de séjour aux maisons de plaisance de Thémis. Le lendemain, l’agent de la Compagnie des sables écrit à Macaire qu’il n’a pu mettre qu’un seul individu dedans... et que c’est lui.
— Je croyais le gendarme plus oublieux , se dit Macaire ; c’est une école... Heureusement elle est faite aux frais de Bertrand. M. A.
Paris, chez AUBERT, galerie VéroDodat.
Imprim. de Béthune et Plon, 3d, rue de Vaugirard.
ÏVolicrt iîlitcattT artiste*
Nous avons pris note quelque part du chiffre des portraits parisien; qui se confectionnent annuellement à l’huile, à l’aquarelle, à la miniature ou au crayon. Nous avons trouvé un total de trente mille, sm lequel dix mille copies n’ayant aucune espèce d’analogie avec le modèle qu elles ont la fatuité de vouloir représenter. Sur ces dix mille physionomies, calquées sur originaux plus ou moins connus, Robert Maeaire en revendique à peu près un cinquième. Il est un des plus hardis spéculateurs dans cette partie.
Long temps avant de savoir faire le moindre nez , il avait déjà enti épris le portrait. Le portrait était la monnaie que notre héros mettait ou plutôt promettait de mettre en circulation.
Faisait-il une affaire, il disait au courtier : Mon garçon, ma fortune
ne me permet pas de vous récompenser pécuniairement, mais mon talent me met à même de vous solder artistiquement. Je vous ferai vivre sur la toile.
Au lieu d’étrennes il promettait de croquer sa portière.
Il disait à son tailleur : Je vous mettrai un corps à ma façon dans un pantalon à la vôtre.
Robert Macaire possède quatorze chevalets et autant de boites a couleurs; il les dissémine, les jalonne suivant les besoins de sa vie acci-
dentée. , . ,, rr
Un de ces chevalets est chargé un jour sur 1 impériale dune diligence à l’adresse d’une comtesse châtelaine dont la propriété est a quelques lieues de la capitale.
Le lendemain Robert Macaire suit ses ustensiles de travail; il se présente chez la comtesse, comme s’il avait été mande par elle.
— U y a erreur, lui fait-on dire par une femme-de-chambre borgne
et par un concierge boiteux.
— Erreur n’est pas compte, se dit l’artiste. Il regarde avec tristesse la jolie soubrette, et dit en concentrant un soupir : C’est dommage qu’il y ait quiproquo , j’aurais voulu peindre la suivante près de la grande dame; et, comme dans le tableau de Didon, la soubrette eût été plus jolie que la maîtresse. Il dit au concierge : Mon ami, je n’ai jamais vu dans mes voyages un physique aussi agréable que le vôtre. Vous etes
fait à peindre. .
Le concierge et la soubrette retournent vers la comtesse ; 1 atlaire
s’arrange. La comtesse se fera peindre en Léda, avec un cygne a ses pieds et une cascade sur la tète. On envoie commander un cadre de treize pieds de large sur sept de hauteur. 11 coûte huit cents francs; il arrivera à l’adresse de M. Macaire. Quand une missive annonce que le cadre est au lieu désigné, Robert Macaire avoue que le talent humain est impuissant pour reproduire les grâces inimitables de son modèle; il craindrait de se rendre coupable d’un acte de vandalisme en continuant son ébauche; il croit être moins coupable en sautant la nuit par-dessus le mur. Par distraction il emporte un cachemire dont il s’était fait un turban.
Robert Macaire a une habitude à laquelle il lui coûterait beaucoup de renoncer. Après chaque séance en ville, il emporte le portrait ebauclié- il amène h tour de rôle les camarades d’atelier et il obtient de l’un’ une retouche, de l’autre une esquisse de nez, d’œil, d’oreilles, a peu près dans les proportions qu’il désigne. Le lendemain le portrait est renorté chez la copie. Quand il se trouve à peu près achevé ,
Macaire introduit un essaim d’artistes, à la tête desquels Bertrand bourdonne d’admiration.
— Les yeux de Madame ou de Monsieur sont parfaits...
— Sa bouche est parlante.
— Sa main est frappante.
Bertrand embrasse Macaire.
Une autrefois Bertrand s’est introduit, en qualité de palefrenier, chez un dandy, membre du Jockei-Club. Quelques jours après l’admission de Pylade dans les écuries de l’amateur de chevaux, Macaire apporte un de ses nombreux chevalets, et le dresse près du noble coursier; un instant après, le maître de Bertrand survient et demande quel est l’individu qui prend la liberté de transformer son écurie en atelier.
Bertrand, au propriétaire : C’est un fameux peintre qui s’est extasié sur la beauté de votre cheval, et qui demande à en faire une étude.
Le Propriétaire, congratulé : Très-bien, très-bien.
Robert Macaire, au propriétaire : Quelle magnifique bête! Oh! Monsieur, quellê bête vous avez!!.. Permettez donc que je complète mon étude en vous peignant h côté de votre magnifique cheval... Cela fera un tableau.
Un mois après, le propriétaire reçoit une croûte vernissée encadrée j j et accompagnée d’une demande de mille écus. Il refuse de payer ce ! qu’il n’a pas commandé, Robert Macaire le poursuit en justice.
Il paye alors par crainte du scandale, et l’artiste passe à une autre étude.
Un prince russe emmène Robert Macaire h Moscou , parce que ce grand artiste a éprouvé le besoin de voir la patrie des effets de neige et de la calquer sur place. Malheureusement les engelures et longlée privent la Russie des chefs-d’œuvre qu’il avait eu la faiblesse de promettre sous des climats plus tièdes.
Il passe en Orient chargé par le gouvernement de croquer les mono- j lithes. Le reflet des sables l’empêche de voir le paysage; il revient avec j
des lunettes et demande à la Chambre des députés une indemnité nationale pour les tableaux qu’il n’a pas pu faire.
En attendant, il publie la galerie des épiciers célèbres; l’ouvrage aura autant de livraisons qu’il y a d’épiciers, et l’ave ugle-my ope garantit la ressemblance de tous ceux qui paieront d’avance en souscrivant!
Paris, chez ALBERT, galerie Véro-üodat.
Imprim. de Béthune et Plon, 30, rue de \augirard.
Hubert ittimtirc Ijors tic nutof.
Robert Macaire, habitué aux renseignements que la justice a pris l’habitude de lui demander sur un grand nombre de spéculations dont les principaux agents comparaissent à sa barre, s’est rendu à la sommation qui lui est faite au nom de la loi. Au commencement de l’audience il croit devoir dire :
— Messieurs le président et juges , j’ai l’honneur de me rendre à votre invitation.
Le président : Monsieur Macaire, la justice n’invite pas, elle ordonne. Si vous n’étiez pas venu, deux gendarmes vous auraient amené.
Je liai point besoin de ces messieurs pour m’indiquer la route... du respect que je dois aux magistrats.
Les gendarmes ont amené sur la sellette un prévenu à qui le ministère public reproche d avoir dérobé une boîte de pains à cacheter chez un financier auquel il allait proposer une affaire dont Macaire était le
chef. Macaire, interpellé sur ses relations avec l’accusé, répond qu’il n a jamais eu une grande confiance dans la probité de ce sous-agent 5 mais, ajoute-t-il, entraîné par le flot des affaires, on ne peut perdie son temps à peser la moralité des commis 5 ajoutez à cela, magistrats éclairés, que les opérations industrielles emploient une population tellement abondante, qu’il n’est pas possible de discerner l’ivraie du bon grain. Il y a quelque chose de bas dans le vol qu’on reproche au prévenu , continue Macaire emporté par son indignation 5 je ne comprends pas quun être organisé dérobe une boîte de pains à cacheter, j estimerais plus un homme qui s’approprierait une montre d’or ou un turban de cachemire...
— Monsieur Macaire, dit le président, vous professez ici des principes dangereux; la honte est égale pour les grands vols comme pour les petits.
Donc , monsieur le président, il faut faire les grands.
— Si vous continuez je vais provoquer votre arrestation.
— Galilée a été incarcéré pour avoir dit que la terre tourne.
— Votre réponse est une impertinence; le tribunal aime à croire que
vous ne sentez pas la portée de vos paroles.
— Je laisserai le tribunal dans cette creuse erreur. Je reviens donc au prévenu , qui ne demanderait pas mieux, j’en suis sûr, de revenir à moi; mais je le dis encore, cet homme est mal organisé. J aurais dû deviner ses penchants au vol ; il y a six mois qu il s égara dans mes bureaux un bâton de cire à cacheter; la cire a cacheter est de la famille des pains à cacheter, c’est un cas analogique; j ai chassé mon garçon de bureau pour le fait , et je lui ai confisqué les onze cent trente-deux francs de cautionnement qu’il avait versés entre mes mains.
Le président : Mais, monsieur Macaire, c’est un vol.
Oui, Monsieur le président , c’est un vol , un vol véritable , c est
mon opinion ; nul n’a le droit de dérober ma cire à cacheter.
Le président : Je vous dis que c’est un vol de...
— De me prendre ma cire... il n’y a pas de doute.
Le président : C’est un vol de prendre à un garçon de bureau onze
cents francs pour un bâton de cire.
—La cire était première qualité, monsieur le président. Cependant, si votre opinion condamne mon acte de justice , je rendrai trente-deux francs à mon garçon de bureau; et même, s’il ressort de ces débats
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jl"\ I Messieurs , voici laverité,je suis un petitvoleur, mais Md’ Macaire enestun 6ranci
J v y ' s chipotté, chipotaillé des riens , il a oririché, floué, agiote sur une Grande echelle, j ’ai <5aone *1 lu » /V^'O'i misère et la police correctionnelle, il a oaoné des millions, et il m accuse . .
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I,e tribunal n'ayant pas à juger le grand voleur, condamne
le petit, et Macaire se retire la tête haute
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que le gaillard qui me semble coupable, soit innocent . outre les trentedeux francs, je rendrai mon estime à celui que j’ai accusé. Répondez, vous là-bas... Devant Dieu et devant les hommes, êtes-vous coupable du vol sans effraction, de mon bâton de cire à cacheter? Ne laissez pas plus long temps la fortune d’un innocent en séquestre. J’ajouterai même que les intérêts du garçon de bureau sont compromis, depuis que j’ai saisi son capital.
Le président fait observer à Macaire que ses paroles sont étrangères à la cause. On le fait mander pour donner à la justice quelques renseignements sur le prévenu, qui, outre les délits dont il doit compte, est encore sous le poids d’une accusation de vagabonage. Dans le cas où le tribunal userait d’indulgence , on demande à Macaire s’il consentirait à reprendre l’accusé parmi ses commis.
— Si ce drôle a un cautionnement, je me chargerai de sa conversion et de son domicile. Si messieurs les juges veulent se cotiser ou me faire un bon à vue ou à courte échéance, je prendrai la responsabilité de ses faits et gestes.
Le président fait observer à Macaire que la magistrature n’est pas organisée dans le but de faire des cautionnements.
— Si messieurs les gendarmes, qui semblent s’intéresser à l’accusé , voulaient, ajoute Macaire, abandonner leur masse en nantissement de la bonne conduite de ce mauvais sujet, nous pourrions encore faire affaire.
Le gendarme fait lin signe négatif.
— Alors, que voulez-vous qu’on espère d’un garnement dont les gendarmes eux-mêmes désespèrent? Une telle conversion est une impossibilité sociale. Frappez-le suivant le Code et vos consciences.
Le prévenu prend à son tour la parole :
— Messieurs, voici la vérité : je suis un petit voleur, mais monsieur Macaire en est un grand... J’ai cbipotté, chipotailîé des riens; il a grincbé, floué, agioté sur une grande échelle. J’ai gagné la misère et la police correctionnelle ; il a gagné des millions et il m’accuse.
Le tribunal n’ayant pas à juger le grand voleur, condamne le petit , et Macaire se retire la tête haute.
Paris, chez ALBERT, galerie Véro-Dodat.
Imprim. de Béthune et Plon, 36, rue de Yaugirard.
Ho ber t iHitrairc pompier=f«nèbrf.
Les sociétés d’assurances ont pris depuis quelques années une extension prodigieuse. — On vous assure votre maison, votre mobilier, votre femme, vos enfants, votre santé, vos procès, vos bestiaux, votre existence même ! — Vous pensiez peut-être qu’après cela on ne pourrait plus rien trouver à vous assurer? — eh bien! rassurez -vous, on vous assurera même votre mort.
C’est comme nous avons l’honneur de vous le dire, moyennant une légère prime , payée exactement de mois en mois , on avait l’agrément de pouvoir se dire pendant toute sa vie : — « J’aurai un convoi de première classe ! » — Voilà qui est agréable... On ne rend pas assez justice à la volupté du convoi de première classe.
Macaire, s’étant établi pompier-funèbre, voulut nécessairement faire beaucoup mieux que toute autre entreprise rivale : il eut la louable prétention d’enfoncer à quatre-vingt-cinq pieds sous terre tous ses rivaux et tous ses souscripteurs.
Noire héros échangea donc son costume vert et rouge contre une défroque beaucoup plus analogue à sa nouvelle profession; — habit, veste et culotte, tout fut complètement noir. — On sait que, dans notre belle patrie , cette nuance lugubre est adoptée pour les costumes de deuil : et voilà pourquoi on ne manque jamais de s’en revêtir le jour de ses noces! — Il faut avouer que le Français est malin, mais fort inconséquent dans le choix de ses costumes !
Macaire, accompagné de son ami Bertrand, qui, de son côté, s’était transformé en un Croque-morl fort agréable, commença une tournée générale chez tous les Parisiens qui étaient notés dans le quartier pour jouir d’une mauvaise santé. — Notre pompier-funèbre accostait son futur client en lui disant :
— Monsieur, je viens vous proposer de faire partie de la nouvelle société d’assurances que je viens de former... Vous me semblez, mieux que personne, pouvoir en apprécier tous les avantages...
— Comment, monsieur... qu’est-ce que c’est que cela?... une société mortuaire !... Et vous me proposez d’en faire partie ?
— Oui, monsieur; moyennant un petit abonnement à notre assurance, vous êtes assuré de mourir... de mourir en homme comme il faut... de vous en aller dans une bonne voiture bien commode... d’être pleuré par les pauvres de l’arrondissement , et de laisser une veuve inconsolable , en lettres d’or, sur votre tombeau!...
— Et si vous ne tenez pas vos promesses ?
— Alors, il vous resterait nos quittances et votre recours devant les tribunaux !
— Cet article me paraît fort sagement rédigé ! Et quel est le tarif
de votre assurance ?
— Oh ! nous avons des convois à tout prix... Voici la carte... depuis le modeste corbillard, jusqu’au cortège composé de cinquante berlines noires, attelées de chevaux blancs, avec des cochers à nez rouges... Le coup-d’œil est magnifique... On paie trois cents francs par an si l’on veut jouir de cet enterrement royal... C’est pour rien... Si l’on veut y joindre un mausolée au Père-Lachaise, on ajoute deux cents francs.
— Diable ! mais cela commence à me paraître un peu cher !
— Comment, monsieur, vous trouvez cela cher !... Mais vous ne songez donc pas que vous aurez dès aujourd’hui le plan de ce mausolée.... On vous montrera le terrain qui vous appartiendra au Père-Lachaise....
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- Chceï Aubert, o.-il Vpiü dodc'fi
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On commencera même les travaux dès que vous le voudrez, et vous aurez le droit daller les surveiller tous les jours On ne donnera
pas un coup de pioche que ce ne soit sous voire direction, sous
vos yeux même Et vous trouvez que c’est trop cher que de payer
cinq cents francs par an pour cela!... Ah ! monsieur, vous ne réfléchissez pas à ce que vous dites !
— Si parbleu.... Je réfléchis que ce genre de promenade me semble fort peu attrayant... Il vaut tout autant aller à la Trappe quand on veut ainsi creuser son tombeau chaque matin...
— Mais, monsieur, si vous tenez à la Trappe, notre société vous en tiendra lieu.... Après cela, voyez le réglement : aucun article de notre société n’oblige les souscripteurs à se rendre tous les matins au Père- Lachaise.... C’est à la volonté des personnes.... Cependant, je vous assure que cette promenade quotidienne , faite à jeun , est très-salutaire.
— Après cela, si vous ne voulez qu’une épitaphe ordinaire, bon père ,
bon époux , bon garde national ! nous vous ferons une remise de un
franc vingt-cinq centimes...
■ — Je ne suis pas marié.
— Allons, en ce cas, je vous fais encore une remise de soixantequinze centimes , puisque nous n’aurons pas les frais d’une veuve inconsolable.
— Non, décidément, cela ne me tente pas!...
— Monsieur voudrait peut-être se faire embaumer après sa mort
Nous avons encore votre affaire... Nous vous préparerons à l’instar d’une momie d'Égypte moyennant une prime de cent francs par an — garanti bon teint pour quatre mille ans !
— Momie d’Égypte vous-même !... laissez-môi tranquille !
— Je désirerais pourtant pouvoir m’arranger avec vous !
— Allez au diable !
— Si vous ne voulez pas mettre cent francs je puis encore vous
faire une proposition... Ne me donnez que cinquante francs, et je vous conserverai dans un bocal d’alcool !
— Par exemple, voilà qui est trop fort !
— Ça ne vous va pas encore ! eh bien ! ne me donnez que vingt-
cinq francs, et je vous ferai empailler !
Paris, chez AUBERT, Galerie Vérot-Dodat. lmprim. de Béthune et Tlon, 36, rue de A augirard.
Eokrt iltixcrtin cammtesianmttnr.
L’or est une chimère! — c’est M. Scribe qui l’a dit, et M. Scribe s’y connaît. — Cette maxime , parfaitement neuve, a fait fortune, surtout parmi les commissionnaires parisiens; et chez bon nombre de ces messieurs, lorsqu’on se présente à la caisse pour toucher une facture , on apprend que l’argent lui-même est aussi une chimère; tout comme la monnaie de Monaco.
Pendant toute la durée du temps que Macaire exerça la profession de commissionnaire , il ne refusa jamais de payer les billets souscrits par lui, ou les mandats tirés sur sa caisse , mais il avait adopté un système d’une rigidité extrême. Le porteur de l’effet devait toujours se présenter à la caisse à l’heure précise où ladite caisse était ouverte; sans cela le paiement était remis à un autre jour. Macaire était essentiellement un homme d’ordre, et la ponctualité faisait la base de toute sa conduite.
Macaire avait même poussé si loin cette rigidité , que non-seulement
sa caisse n’élait ouverte qu’à une certaine heure, mais encore à un certain jour de la semaine. Bien entendu, cette règle n’était établie qu’en faveur des individus qui venaient pour toucher de l’argent, car, lorsque par hasard on en apportait, le commissionnaire Macaire avait trop d’humanité pour faire faire plusieurs courses à un pauvre diable de garçon de bureau qui était venu avec une lourde sacoche sur le dos. Macaire en agissait avec les sacs de mille francs comme les Arabes avec les voyageurs du désert : il leur offrait toujours une cordiale hospitalité, et il les retenait chez lui le plus long- temps possible. Il faut avouer que Macaire avait parfaitement raison, car, après tout, un garçon de bureau chargé d’une sacoche pleine de pièces de cinq francs est au moins aussi respectable et mérite au moins autant d’égards qu’un chameau de la caravane du Caire.
Macaire avait été doué par la nature d’un sang-froid excessivement rare et d’un toupet comme n’en produit pas l’usage le plus immodéré delà pommade du chameau. Notre gaillard (nous parlons de Macaire) voyait arriver les jours d’échéance sans la moindre inquiétude, et il se promenait tranquillement dans son bureau les mains dans les poches , en sifflant l’air du Poslillon de Lonjumeau , ou toute autre romance qui s’accompagne avec l’orgue de Barbarie.
Lorsqu’un porteur d’effet frappait à la porte du bureau, Macaire criait: entrez! en mi bémol ou en ut naturel, suivant le ton dans lequel il chantonnait pour le moment, puis il reprenait immédiatement sa roulade, à l’instar d'un rossignol qui n’a pas le moindre billet à payer , et qui ne redoute nullement les protêts.
Le monsieur au billet, après avoir attendu que la roulade fût terminée, ce qui durait quelquefois trois minutes, présentait sous les yeux du commissionnaire le petit morceau de papier orné de chiffres. — Après avoir jeté un très -léger coup-d’œil, Macaire disait :
— Qu’est-ce que c’est que cela?
— Parbleu , monsieur Macaire , c’est une facture que vous devez à notre maison depuis plus de six mois.
— Et vous venez pour la toucher aujourd’hui vendredi... Ah çà, mon cher monsieur, vous avez donc bien peu de mémoire... ou plutôt avezvous perdu totalement la tête?
— Mais, monsieur Macaire, je ne vois pas quel rapport a ma tête avec votre facture.
TtldCUl il' CcHivi ItldiVkHI tMlit C
^UlRI^le/î^°lISieur'V0USrclltes ne PaJer Çlue le Samedi et voici trois samedis V J i présente pour une facture de 9r50. je ne puis jamais recevon . ..fausserez/
1 rlUi Ï"°P l ' j Ct’SSe U “'T W'* 3 heures - Hé tien ' ,1 est 3 heures et vJ h) fl3*KS - venez '
lmp d'Aubert et 0e*
ROBERT MAEAIRE
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Comment, vous ne voyez pas!... Mais vous ne vous souvenez donc
pas que la maison Macaire ne paie jamais les vendredis!.. La caisse n’est ouverte que le samedi...
— Et tout justement, c’est aujourd’hui samedi... Que diable, monsieur, vous dites ne payer que le samedi, et voici trois samedis de suite que je me présente pour une facture de neuf francs cinquante centimes que je ne puis jamais recevoir.
— Vous serez venu trop tôt... la caisse n’ouvre qu’à trois heures...
— Eh bien, il est trois heures et quart... Ainsi , il me semble que c’est le moment de...
— C’est trop tard!... la caisse ferme à trois heures précises... Que diable, monsieur, tant pis pour vous... il faut être exact. Venez à l’heure, nous ne pouvons pas être à vos ordres pendant toute la journée... Où en serions-nous, bon Dieu, si chacun venait ainsi toucher sa facture à l’heure où cela lui conviendrait le mieux.
— Comment, pour neuf francs,... pour neuf misérables francs vous allez encore me faire revenir une cinquième fois chez vous... Ah! monsieur Macaire, vous n’êtes pas raisonnable !
— Mais, mon cher, ce n’est pas pour les neuf francs que je veux vous faire revenir , c’est pour le principe!... Le principe, je ne connais que ça... le principe avant tout!... Soyez ici samedi prochain, à trois heures précises, et vous aurez probablement votre argent... Car vous devez comprendre que si je ne vous paye pas aujourd’hui ce n’est pas que je sois au-dessous de neuf francs cinquante centimes... Allons donc!. .. Vous me demanderiez cinquante mille francs que ce serait absolument la même chose pour moi, et pour vous!
— Mais songez donc que je demeure tout en haut du faubourg St- Jacques, et que je suis obligé de prendre deux omnibus pour venir chez vous, plus deux autres pour mon retour. Voilà donc un total de seize courses d’omnibus que j’ai payé pour ne pas toucher ma facture de neuf francs cinquante!... J’ai déjà mangé en frais la moitié du capital.
— Parbleu, mon cher , ne revenez pas... ce n’est pas moi qui vous force... Cependant, si vous y tenez absolument, revenez samedi prochain, la caisse sera ouverte à l’heure que vous savez!
Paris, chez AUBERT, galerie Yéro-Dodat.
lmprim. de Béthune et Plon, 36, rue de Yaugirard.
— Sfl. —
©Dation ùe ÎHobert-iltacaire.
Un malin, Robert-Macaire est réveillé en sursaut par un lumulle qu’aucune onomatopée ne pourrait rendre. Il y a des romanciers qui ont comparé les rumeurs populaires au bruit du galet qui roule poussé par les flots; d’autres ont dit que c’était l’image des brises d’hiver luttant contre les peupliers ; d’autres encore ont dit que ça ressemblait comme deux gouttes d’eau aux causeries, ou plutôt aux disputes des vagues ameutées contre un rocher. Quoi qu’il en soit, Bertrand fut réveillé, et il distingua un millier de voix humaines qui parlaient toutes à la fois. Il n’y avait pas moyen d’attribuer cet oratorio à la présence des gardes du commerce, qui se font rarement escorter par plus d'une escouade.
Bertrand arriva à moitié habillé dans la chambre de son illustre ami , et lui tint à peu près ce langage : — Mon illustre ami , il y a souvent des
moments bien difficiles à passer; la modestie a souvent des angoisses bien grandes à souffrir. L’opinion publique est un torrent contre lequel un seul homme, fût-il un Alcide, serait renversé s’il avait la puérile pensée de faire de l'opposition. Ce que le peuple veut , le diable le veut ; c’est de là qu’est venu le proverbe : vox populi , vox Dei.
— Comment, Bertrand ! tu sais le latin?
— Je sais bien autre chose! je sais que tu es un grand homme.
L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux!
Je remercie le ciel pour mon propre compte ; mais je reviens à mon idée première, et par une brusque transition, je te dirai qu’il faut t’apprêter à subir le supplice du triomphe. Le peuple éprouve le besoin de s’atteler à ta voiture de voyage , ainsi qu’il l’a fait à bien des voitures...
— Ça ne m’étonne pas, Bertrand; je sais ce que je dois à mes concitoyens; dis-leur que je vois avec plaisir qu’ils me roulent. Je les ai assez roulés.
Robert-Macaire descend, se place dans la calèche du haut de laquelle nous l'avons vu vendre des pilules et des actions de houille : il a la larme à l'œil ; un orateur vient lui rappeler une partie des titres qu’il a à la reconnaissance de ses semblables.
— Mes amis, mes bons amis! s'écrie le triomphateur..., vous me récompensez trop dignement de mes travaux...; vous me vengez noblement de mes cruels ennemis.
Mes amis, je suis confus... Et baissant la voix et s’adressant à Bertrand : — Chaud, chaud! Bertrand, pousse à la roue, pousse ferme. Messieurs, dit encore Robert-Macaire, si j’accepte votre ovation, c’est à condition que je pourrai la considérer plutôt comme un encouragement que comme une récompense. (Bravo ! bravo ! dans la foule.)
Homme politique, j’ai été un des adversaires les plus chauds de l’impôt sur les soies indigènes. J’ai publié une brochure que j’ai fait tirer à vingtcinq millions d’exemplaires sur une seule feuille d’un papier monstre sorti de mes fabriques; eh bien! Messieurs, que n’a-t-on pas dit et écrit contre moi? j’ai eu tous les marchands de bonnets de coton sur les bras; ils ont été jusqu’à faire d’ignobles calembours sur ma vie privée. — Ce n’est pas étonnant, ont-ils écrit, que M. de Macaire protège la soie, il fait le foulard.
(Cri d’indignation dans la foule. Il y a un des fervents qui fait la motion d’aller brûler toutes les boutiques des marchands de bonnets de coton. M. Robert-Macaire fait observer que ces messieurs étant pour la plu-
part assurés , le but de la vindicte publique ne serait pas atteint. )
— Sous l’aspect commercial , continue l’orateur, vous savez ce que j’ai fait, Messieurs; j’aurais fait plus, si on ne m’avait pas arrêté... dans mes projets. Les fabricants de chapeaux de soie m’ont offert de m'élever un obélisque avec leur matière première, mais les plus beaux monuments, c’est le souvenir que les hommes vous conservent; c’est plus solide que toutes les colonnes de feutre ou que les palais de carton-pâte qu’on pourrait offrir par souscription.
Sous le point de vue littéraire, je puis dire que j’ai enrichi la littérature nationale.
Quand on a doté sa langue maternelle du verbe flouer , et de la riche épithète de blagueur , on peut, en passant sur le Pont-des-Arts, regarder l’ Académie-Française avec pitié.
Messieurs, au moment où vous avez pris la peine d’entrer chez moi, j’allais partir pour les champs. Les ressorts de ma vie se détendent et s’usent dans le frottement de cette existence agitée. Il y a quarante-deux nuits que j’ai fermé la paupière pour la dernière fois : l’ombre du peuple est toujours là à mon chevet avec un pain de quatre livres sous le bras ; elle me crie : Tant que tu n’auras pas trouvé le moyen d’enfoncer le blé et de lui substituer une autre substance, tu n’auras rien fait pour ceux qui mangent. D’un autre côté , une seconde ombre, qui porte une coupe d’encre de la petite- vertu à la main, s’avance et me dit : Tant que tu n’auras pas farci la langue de Racine d'expressions pittoresques de ta composition, tant que l’argot ne sera pas la langue de l’état, il n’y a pas d’immortalité pour toi.... Eh bien! Messieurs, c’est pour accomplir ces deux œuvres que j’émigre. C'est dans le silence du cloître ou sous le manteau des vieilles cheminées de la Bretagne que je vais rêver à ces deux importantes améliorations. Quand je reviendrai , je publierai, par livraisons, un nouveau diciionnaire de Droit naturel et d’améliorations grammaticales. Je n’ensevelirai pas dans l’oubli les obligations que je pourrais avoir à mes prédécesseurs. M majuscule, mis après un mot, signifiera qu’il était employé par Mandrin; un C donnera à un terme la garantie morale du grand nom de Cartouche. La pâte de mon papier sera nutritive et instructive; elle aura le goût du pain à cacheter, et enflera dans le bouillon; avec deux feuillets, un ménage vivra deux jours; il y aura du pain de tous les formats ; il restera tendre à perpétuité.... Voilà, Messieurs, le secret de mon exil; à mon retour, j’espère être digne du triomphe que vous me décernez.
Des bravos accueillirent cette chaleureuse allocution : les enthousiastes conduisirent Macaire jusqu’au premier relais de poste. M. A.
Paris, chez Aitbrrt, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacrampf. et C.omp., nie Darnielte. "2.
Hobert-iîlacaire cljauffant le public.
Feu Archimède, mécanicien fort distingué de son époque, bien quil n’eût inventé aucune espèce de serrure incrochetable, avait coutume de dire à ses amis : —Donnez-moi un point d’appui, et je me charge de soulever le monde ! On voit que le levier d’Archimède est une machine , non à vapeur, mais de la force de bon nombre de chevaux.
De nos jours , Macaire avait renouvelé la pensée du mécanicien de Syracuse, avec lequel il possédait du reste plus d’un point de ressemblance, puisqu’il s'entendait aussi parfaitement à mécaniser le public en général , et les actionnaires en particulier. Macaire se plaisait aussi à répéter en société cette phrase remarquable : — Donnez-moi trente mille francs .à dépenser en annonces, et je me charge d 'enlever lestement l’af-
faire la plus lourde! Ou voit que Macaire rendait pleinement justice à l’influence de l'annonce , il avait reconnu que c’était le levier le plus puissant que l’on pût employer pour bouleverser le monde... industriel.
Nous avons déjà eu occasion , dans le courant de cet ouvrage national, d’entretenir nos lecteurs des différentes variétés de l’annonce; Macaire nous est déjà apparu sous les traits du journaliste employant avec succès tous les genres de réclames et autres puffs à l’usage des abonnés de journaux.
L’annonce prit, un beau matin, un développement si extraordinaire, et le besoin du prospectus se fit si généralement sentir, que la quatrième page des journaux fut reconnue insuffisante pour contenir toutes les promesses faites aux actionnaires par messieurs les gérants des Sociétés en commandite! — Qui veut vingt-cinq pour cent? cinquante pour cent? cent pourcent?... Parlez, Messieurs! prenez la queue, passez au bureau! il ne reste plus qu'un petit nombre d’actions! Les premiers entres sont les mieux.... enfoncés, comme dit la chanson.
L'annonce, qui étouffait dans les colonnes des journaux , s'échappa de cette prison qui lui servait de lit de Procuste, et l’ambitieuse s étala pompeusement sur toutes les murailles de Paris : d’abord elle apparut en caractères monstres sur des affiches gigantesques; puis, méprisant le simple papier et la colle vulgaire , elle eut recours à la peinture à l’huile. Les murailles des maisons de Paris se virent ornées de fresques qui défiaient la pluie, le vent, le brouillard , la tempête, toutes les fureurs des éléments enfin , et qui même défiaient une chose plus dangereuse encore , la fureur des chiffonniers, de ces industriels qui s’enrichissaient en arrachant chaque soir les immenses affiches placardées le matin ; car les malheureuses affiches en étaient venues au point d’avoir une existence aussi éphémère que celle des roses : elles ne vivaient que l'espace d’un matin.
Désormais les affiches peintes sur les murailles auront une existence
aussi longue que celle des hiéroglyphes égyptiens pourvu qu’on ait
soin de ne pas démolir la maison..., bien entendu. La couleur de ces annonces est garantie bon teint.
Lorsque la nouvelle loi sur les Sociétés en commandite fut sur le point d’être présentée à la Chambre des députés , tous les gérants s’empressèrent de redoubler les coups de grosse caisse pour attirer les badauds ; on craignait de ne plus pouvoir désormais avoir les moyens de mystifier, empaumer et plumer messieurs les dindons français. Cette crainte était ridicule; il y a toujours eu des dindons et il y en aura toujours. Il suffit de mettre un peu plus d’adresse et de délicatesse dans l’opération du plumage : Il faut plumer sans faire crier! c'est là une maxime qui devrait
RQREHT MACAIRE
iluil;
gf- v Voulez • vous de l'or voulez-vous de Fanent voulez-vous des diamans, de: l[ ~J*?ni[lions,des milliasses? approchez, faites-vous servir Jinmd1 ‘Amow^ ! 1 Voir
l -, du bitume , voici de l'acier, du plomb, de lor, du papier, voici du ferrrr Çalillllvanisé. . . u Venez, venez, venez vite, la loi va chanôer , vous allez tout perdre , depéehei-vous pren
y , - \V05 blllels1 pttnez VOS billets 1 1 /^Smw^rAa»/, 6r m/sj/ç'M' ) ^ s'
ohm (1 -! Jiiioni .. Hlznund
J r \ C^SUt*14<n)- Jiuowj • J ~ dy . —
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être écrite en lettres d’or dans le cabinet de tous les gérants et de tous les ministres chargés de préparer les budgets à payer.
Macaire poussa plus loin que tous ses confrères la science, le génie de l’annonce. Il appliqua la figure, la gravure et l’enluminure à ses prospectus de tous genres, et les murailles se transformèrent en un véritable musée , offrant aux yeux des amateurs le catalogue attrayant de toutes les merveilles qu’il annonçait. Cette heureuse alliance de la peinture et de la grosse caisse ne pouvait manquer de produire les plus agréables lesultats, les beaux-arts se donnaient ainsi la main j les oreilles et les yeux étaient également satisfaits.
Robert-Macaire, placé sur une estrade, à l’instar de tous les faiseurs de parades qui cherchent à attirer l’attention du public par les bagatelles de la porte , chercha aussi à faire entrer le public dans la baraque de la Société en commandite, en vantant outre mesure toutes les merveilles et tous les agréments dont devait jouir l’actionnaire pour la modique somme de cinq cents francs ou de mille francs. On ne paie le coupon qu’en entrant.
Macaire, tapant avec sa baguette sur le tableau de ses annonces pittoresques, agissait peut-etre un peu en saltimbanque, et compromettait légèrement sa qualité de gérant-responsable d’une foule de Sociétés brevetées du gouvernement ; mais notre héros ne s’arrêtait pas à si peu de chose, et tous les moyens lui semblaient également bons, pourvu qu’ils amenassent du public dans la baraque servant de bureau central, et surtout pourvu qu’ils fissent entrer de l’argent dans la poche dudit Macaire , poche servant de caisse centrale à ladite Société.
-Voulez-vous de l’or? voulez-vous de l’argent? beuglait le gérant Macaire. Voulez-vous des diamants, des millions, des milliasses? approchez , faites-vous servir !
Baond, baond, baond! bond, bond! répliquait Bertrand, à l’aide de l'organe de sa grosse caisse.
— Voici du bitume, voici du plomb, voici de l’or, du papier! voici du ferrrrr galllllvanisé !... Venez, venez, venez vite! la loi va changer, vous allez tout perdre, dépêchez-vous! prenez, prenez vos billets!... prenez vos billets! {Chaud, chaud, la musique !)
Baond, baond, baond! bond, bond, baond!
Plus la clarinette :
CoüINCK, COUINCK , COUINCK.
Et voilà une affaire enlevée!
Chez AUBERT, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacrampe et Comp., rue Damiette, 2.
Robert-Jïtacaire magnétiseur.
La profession de somnambule est une des plus agréables que l’on puisse imaginer. Si la nature, la bonne nature, a bien voulu vous octroyer des dispositions convenables, et si vos parents ont cultivé ces précieuses qualités par une éducation analogue, vous jouissez , par la suite, d’une position sociale excessivement avantageuse.
Ainsi, vous vous promenez sur les gouttières, à l’instar des chats en bonne fortune, et, au moment où la foule rassemblée dans la rue par la vue de ce spectacle extraordinaire , pousse des cris d’effroi et met une botte de paille dans le ruisseau pour amortir votre chute , vous regagnez bien tranquillement votre lit en vous insinuant dans le premier tuyau de poêle qui se trouve sur votre passage.
Une autre fois* si vous êtes journaliste, vous vous levez à minuit, vous n’allumez pas votre chandelle, et, vous installant à votre bureau, vous écrivez, les yeux fermés, une foule de considérations très-lumineuses sur la question d’Orient, la question des sucres, ou la question des morues ! Le lendemain malin, au moment de vous mettre à travailler comme un nègre sur cette éternelle question des sucres, vous vous apercevez que votre article est terminé : vous pouvez donc aller vous promener toute la journée, et vous allez visiter l’obélisque, Tours Martin, la marmite des Invalides, le marchand de galette de la Porte-Saint-Denis, et autres curiosités de Paris.
Si vous êtes garde -national , vous prenez votre uniforme , votre sac , votre fusil, et, toujours sans y voir clair, vous sortez au beau milieu de la nuit, après avoir crié à votre portier : Le cordon , s’il vous plaît! comme un voltigeur parfaitement éveillé, et vous allez faire une patrouille à vous tout seul jusqu'à cinq heures du matin , dans toutes les rues de Paris. Vous ne vous éveillez qu’au moment où vous êtes empoigné et secoué par une autre patrouille, nullement somnambule.
Si vous êtes cordonnier, ou simplement savetier, vous faites votre besogne, sans vous en douter le moins du monde, de une heure à trois heures du matin, et même, par-dessus le marché, pendant que vous tenez votre tire-pied, vous tapez sur madame votre épouse, toujours en dormant : — C’est toujours autant de fait pour le lendemain malin.
Vous voyez donc bien que lorsqu’on n’y voit pas, on travaille merveilleusement si Ton a l’agrément d’être somnambule. Mais ce n’est pas tout : depuis quelques années, le somnambulisme a été appliqué à une foule d’autres usages, et c’est bien réellement que Ton peut faire mettre sur son passe-port : Arthur Falempin , né à, etc., etc., taille de 1 mètre 75 centimètres, cheveux roux , bouche grande, nez grand, oreilles grandes, profession , Somnambule ! — Signe particulier : — Ronfle très- fort en dormant.
Rien n’est plus vrai, Messieurs et Mesdames; les somnambules donnent des consultations médicales et chirurgicales, découvrent les trésors, donnent des numéros pour les loteries de châteaux allemands, révèlent aux maris les infidélités de leurs femmes, et indiquent même où Ton trouvera des mines de houille en cherchant pendant quinze ou vingt ans. Prix de la consultation : dix bancs. Quand on veut seulement savoir si Ton est trompé par sa femme : cinq francs. Ce rabais a été établi en faveur de messieurs les maris parisiens ; les somnambules se rattrapent sur la quantité.
Du reste, il n’est pas nécessaire de se transporter auprès d’un ou d’une
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somnambule pour entrer en relation directe avec ce sujet précieux. Les personnes de province peuvent envoyer une mèche de leurs cheveux , et ce léger fragment de leur individu suffit pour établir le courant de fluide magnétique, somnambulique et jobardique. Le conducteur se charge de faire parvenir les dix francs d'usage..., le conducteur de la diligence, bien entendu.
Robert-Macaire voulut appliquer le somnambulisme et le magnétisme aux opérations industrielles. Il ne se borna pas à faire de la science poulie plaisir de faire de la science, et il se livra à une foule d'expériences qui obtinrent le plus heureux résultat... pour sa poche.
De même que la Cuisinière bourgeoise indique avec beaucoup de sagacité que, pour accommoder un canard aux navets, on doit commencer par prendre un canard , de même Macaire reconnut que pour se livrer à des expériences de somnambulisme, il fallait commencer par trouver un somnambule. -Bertrand lui parut immédiatement un excellent sujet, je veux dire un sujet excellent pour celte opération. Seulement , Macaire était contrarié de n’avoir pas sous la main une somnambule. Le sexe féminin était toujours beaucoup plus intéressant aux yeux du public.
Un vieux jupon, un châle datant de la même époque, et un bonnet tant soit peu avarié, vinrent tirer Macaire de l’embarras où il se trouvait ; et Bertrand, revêtu de celte défroque féminine, fut transformé en une somnambule fort agréable.
Macaire donnait ses séances en présence de cinquante personnes, tellement il était toujours certain du résultat. Après avoir fait quelques passes et contre-passes devant les yeux du sujet, mademoiselle de Saint-Bertrand s’endormait immédiatement du sommeil de l'innocence, et ronflait comme un habitué du Théâtre-Français. Alors Macaire prenait la parole et disait :
— Voici un excellent sujet.... pour le magnétisme...; certes, il n’y a
pas de commérage Je n’ai pas l’honneur de connaître mademoiselle
de Saint-Bertrand , et vous allez voir, Messieurs, l'effet du somnambulisme.
Effectivement, mademoiselle de Saint-Bertrand répond imperturbablement à toutes les questions qu’on lui adresse; donne, dans son sommeil , des consultations sur toutes les maladies de chacun ; indique des trésors cachés sous terre, et conseille de prendre des actions dans le papier Morant, dans les mines d’or, et dans une foule d'autres fort belles opérations.
Paris, chez AUBERT, galerie Vero-Doriat. Typographie Lacrampe et Comp., rue Damiette. 2
Hobert-JHacairc administrateur.
Il faut faire un peu de tout , c’est une des mille maximes que Robert - Macaire met en pratique dans sa vie multiple; l’existence bureaucratique fut une des dernières qu’il adopta, parce qu’elle fut une des dernières à se présenter à sa pensée ; mais une fois qu’il eut laissé tomber un regard sur le sol administratif, il le foula comme un conquérant; et après avoir pris position aux sommités des fonctions, il amenda les principes administratifs, modifia les usages, et fit un nouveau code des lois d’avancement.
Son premier soin fut d'abroger ces vieilles coutumes qui assuraient au zèle et à la patience une récompense honnête; Robert-Macaire décréta que l'avancement de droit était une anomalie, une illégalité, une monstruosité politique et morale.
Il est stupide, disait-il, de voir un homme avancer en grade parce qu’il s’est ridé et blanchi sur un fauteuil. L’employé subalterne doit être un cran de la roue de fortune qui fait graviter le chef; et s’il veut graviter lui-même, il faut qu’il appelle à son aide une force impulsive plus puissante que l'assiduité et l’exactitude.
Un administrateur en chef, d’après les idées progressives de Macaire, ne doit être qu’un commissaire-priseur fonctionnant à l’hôtel Bullion , ei prélevant une dîme sur chaque adjudication, plus ou moins heureuse pour l’adjudicataire.
Le solliciteur était , aux yeux de M. Macaire , comme la marchande revendeuse qui vient s’asseoir sur les bancs de la salle de vente ; elle dit son chiffre , se fait adjuger l’objet , le revend le plus cher possible. Ainsi , se disait M. Macaire , l’homme qui veut arriver aux emplois peut faire une avance ; et quand il sera en place , il prendra d'autant plus qu’il aura donné : donc un chef peut mettre à contribution son subalterne ; ce n’est pas un vol dont il le rend victime , puisqu’à son tour le subalterne, devenu chef, reprendra à son subalterne ce qu’un autre lui aura pris , et de chef à subalterne la chaîne de la restitution s’étendra jusqu’à l’infini, ou mieux, jusqu’à ce que la fin du monde amène un arrêté de compte général.
L’administration , à dater du jour d’entrée de M. de Macaire , devint une Bourse dont les opérations se traitèrent sans l’entremise de courtiers. Un des axiomes de notre héros était qu’en affaires, le nombre trois, chéri des dieux, doit être en haine aux hommes; plus d’une fois il fredonna le couplet de M. Dupaty , en le parodiant ainsi :
En affaires comme en amitié ,
Souvent un tiers nous embarrasse ;
Le secret double de moitié Le prix d’une faveur ou celui d'une place.
Il disait qu’en négociations il ne faut jamais être que deux : celui qui reçoit et celui qui donne. Aussi M. de Macaire , fidèle à son principe, aurait pris jusqu’au chapeau de celui qui serait venu verbalement et sans témoin le lui offrir. Mais si un timide ou un innocent eut employé la voie ou la voix d'un tiers, l’administrateur aurait refusé avec mépris les sacoches du roi Crésus et jusqu’au diamant royal trouvé dans l’estomac d’un esturgeon.
M. de Macaire était de bronze pour tous ceux qui n'appuyaient pas leurs demandes sur un métal plus précieux que ce même bronze. Si les institutions étaient mieux assises, si les hommes étaient éternels et inamovibles,
I ■' — Monsieur1 Monsieur il. m'offrir 500 fin pour me faire commettre une sembla!) le
J (^injustice !! . . c'est une indignité ! nue abomination H une mfanue 1 !! Monsieur Macaire j 'ai |
/dit utîfe ÿuxMyM . Æûx lutfd’ %-uw.cq ! . . cela est tout demêine très mal de votre]) art
'-Mon dieu! si viujt mille fr. pouvaient. . Si vnujt mille fr. vous voulez dire 120,000 francs K mais vraiment j eue dois pas1 ....
tes Messtetcrs /inisscnl pa/- se parler 1res Las, on ne les ealeneL pas. meus Ils s ’enteneLe/U~p^> par/aclems/U-
se disait quelquefois l'administrateur, on ne vivrait pas avec i’arrière-pensée des économies et de la retraite. Les appointements d’un chef de division couleraient comme ces fleuves que le travail humain ne peut arrêter; leur source ne tarirait pas, et on n’aurait pas besoin de recourir à d'autres sources. Une fois planté sur le sol administratif, on y vieillirait comme le chêne. Malheureusement la cognée du caprice humain met en coupe réglée les pépinières d’employés, il faut prévoir l’heure où la sape vous
frappera ; et alors, pour retrouver quelques miettes du festin, il
faudra avoir emporté quelques provisions. Voici ce qui légitime l’enchère des fonctions.
— Allons, Messieurs.... une place de sous-chef est mise à prix...; qui la veut? qui la demande? Ne soyez pas honteux; dites votre mot....; mille francs de pot-de-vin..., on ne demande que mille francs....; mille francs,
pas davantage Remarquez bien qu’une place de sous-chef mène à
une place de chef, qu’un chef suit les lois physiques de la gravitation, et qu’il monte à l’infini — jusqu’à ce qu’il ne puisse plus monter et qu’il fasse monter les autres
Ce cri d’enchère est entendu; on se pousse dans le cabinet de l’administrateur. Après l’adjudication, il recommence :
— Y a-t-il des offres, s’écrie-t-il, pour une place occupée par quelqu’un ? Ce quelqu’un sera déplacé sans secousse ou avec secousse , si l’enchérisseur remplit les conditions.
Un solliciteur se présente ; il réclame à son profit la disgrâce d’un fonctionnaire, dont il convoite le poste. Le haut administrateur fait d’abord des objections.
— Monsieur, Monsieur, m’offrir cinq cents francs pour me faire commettre une semblable injustice ! ! ! c’est une indignité ! une abomination ! une infamie !
— Monsieur Macaire , j'ai dit mille francs!!!
— Dix mille francs ! cela est tout de même très-mal de votre part.
— Mon Dieu ! si vingt mille francs pouvaient
— Six-vingt mille francs , vous voulez dire cent vingt mille francs
Mais vraiment je ne dois pas....
Ces messieurs finissent par se parler très-bas ; on ne les entend plus , mais ils s'entendent parfaitement.
Paris, chez ALBERT, galerie Véro-Dodat.
Typographie Lacrampe et Comp., rue Damiette, 2.
Robert-Rtacaire aux carnaux.
Flâner est chose si douce, que les oisifs de la terre ne sauraient trop se livrer à ce salutaire exercice.
Chaque citoyen a un droit égal au partage de l’air atmosphérique ; c’est la seule chose, dans notre société, qui soit divisée en fractions uniformes. Chacun consomme comme bon lui semble son dividende : les uns vont humer le gaz vital dans les cafés, où les poumons le mélangent avec le gaz hydrogène des quinquets ; d’autres vont respirer ce qu’ils nomment l’air libre, dans les environs des marais de Bondy, où règne un air que la pudeur nous défend de baptiser; d’autres dévorent le fluide vivifiant devant la cage odore des lions et des renards du Jardin-des- Plantes ; il y en a même qui se condamnent à l’air des études de notaires ;
d’autres plus hardis bravent le gaz des études d’huissier; mais la consommation marche toujours , et messieurs de l’Académie des Sciences savent, à une once près, la dépense d’air plus ou moins frais que nous aspirons par heure , ou par minute, dans la grande cité qui a vu naître Robert-Macaire et Bertrand.
Puisque nous avons prononcé le nom de ces deux grandes illustrations, nous enregistrerons ces deux honorables citoyens dans le livre des flâneurs qui consomment leur part d’air sur les trottoirs du pays qui leur a donné le jour. Au moment où nous écrivons , les deux amis viennent de se rencontrer au coin du passage Véro-Dodat , et leur regard s’est porté sur la collection des cent et une métamorphoses que le crayon a fait subir à leur physionomie morale et physique.
Si M. Bertrand eût été seul spectateur , il n’eût fait aucune difficulté de se reconnaître, et il se serait écrié : — Tiens, me voilà, quand j’enfonce les banquiers et que je suis enfoncé par les gendarmes !
Tiens, me voilà, quand je fais avec mon ami de la morale en actions... de deux cent cinquante francs!
Tiens, voilà Macaire, quand il donne, en escompte, des pommes de terre frites , de la moutarde blanche et des socques articulés !
Tiens, me voilà, quand je frappe la grosse caisse pour étourdir les actionnaires qui redemandent leurs capitaux!
Un grand nombre d’autres exclamations auraient attiré l’attention des spectateurs sur le type vivant, dont la copie était en exposition aux vitres du magasin Aubert. Heureusement, Macaire, que la Providence semble toujours tenir à l’arrière-garde pour venir en aide à Bertrand, parut comme une ombre compacte ; il jeta un regard de mépris sur ces esquisses de la vie sociale ; et , feignant de ne pas savoir à quels originaux on avait emprunté les traits primitifs de ces caricatures , il dit en haussant les épaules et se croisant les bras : *
— Je ne sais pas trop ce qu’on peut trouver d’amusant à ces bêtises-là !
Bertrand. — Je ne vois pas ce qu’on y trouve de piquant.
Robert-Macaire. — C’est dégoûtant , c’est calomnier la société !
Bertrand. — La gendarmerie ne devrait pas souffrir de pareils coquins !
Robert-Macaire. — De qui parlez-vous..., imbécile ?
Bertrand. — Je parle des caricaturistes !
Robert-Macaire. — A la bonne heure.
Et M. Macaire continue : — Il n’y a pas de corrections assez répressives pour de pareils drôles. Ces gens-là, mon cher Bertrand, menacent l’ordre
social; ils bouleversent tout’; ils nous font remonter au chaos; le crayon tuera l’industrie. Quel est l’homme assez hardi pour oser s’instituer actionnaire , après avoir jeté les regards sur le chiffre des dividendes que nous donnons à nos commanditaires? Il n'y a pas un voleur, ou, si tu l’aimes mieux, pas un citoyen en désaccord avec son siècle sur la question de la propriété; il n’y en a pas un seul, dis-je, qui offrira cent francs «à son avocat , quand il saura que pour une paire de bottes , ou pour dix francs , le barreau français plaide les circonstances atténuantes.
Qui désormais fournira des capitaux pour l’exploitation de la julienne ou du civet, si l’on fait connaître comment on peut exploiter la carotte en grand ?
Il n’y aura plus de prêteurs, ni d’âmes charitables quand la caricature aura prouvé que ceux qui demandent sont plus riches que ceux qui donnent , et que ceux qui empruntent toujours ne s’enrichissent qu’en ne rendant jamais.
Où trouvera-t-on des amateurs de piquet et d’écarté, si l’on fait croire que les joueurs travaillent à la façon du baron de Wormspire...., baron qui , j’en suis sûr , n’a jamais existé...., pas plus que cette Éloa, enfant d’une imagination d’artiste en état complet de cauchemar.
— Il en a de l’aplomb ! se dit tout bas Bertrand : il nie sa femme et son beau-père !
— C’est comme ce Bertrand et ce Macaire , ce sont deux êtres fictifs ,
deux caractères idéals, dit Macaire en élevant la voix....; il n’y a pas d’homme qui ait l’allure que le crayon prêle à ce M. Macaire, et l’art de la chapellerie n’est pas assez avancé en France pour avoir confectionné le chapeau que la tradition et le crayon prêtent à ce prétendu M. Bertrand. Crois-tu à Bertrand...., toi, Ber ?
— Moi, mon ami...., j’y crois ; et d’ailleurs, s’il n’existait pas, je crois qu’il faudrait l’inventer.
— Vous êtes un homme immoral , mon ami ! il est de ces natures que ,
dans l’intérêt du bonheur social , on ne doit pas désirer. Si Bertrand naissait , il faudrait l’étouffer dans ses langes ou l’ étrangler avec les jarretières de sa nourrice
— Heureusement , se dit tout bas Bertrand , il y a trente-deux ans qu’il est sorti de sevrage.
— J’en reviens à mes moutons, dit Macaire : la société tremble devant
une panique; les caricaturistes l’ont effrayée comme un enfant quelle est ; les caricaturistes sont des misérables et de mauvais citoyens
Paris, chez ACBERT, galerie Véro-Dodat
Typographie Lacr4M!»k et Comp., rue Damiette. 2
Ho lurt-iîla taire l)cnmïopatl)c.
Le docteur Bertrand saluant un défunt qui se rendait à son dernier domicile, rencontra le docteur Macaire, et réitéra son salut. Le docteur Macaire ne crut pas devoir rendre le salut à son confrère, et motiva en ces termes son impolitesse :
— Bertrand , mon ex-ami , nous ne marchons plus dans la même voie médicale... Vous êtes un allopathe, et moi je suis un dissident; je suis homœopathe.
— Le nom ne fait rien à la chose, dit Bertrand ; nous sommes tous médecins, et le schisme est une bêtise. Moi, je trinque volontiers avec un broussiste, unexcitabiliste, un browniste, un controslimuliste, un hydropote, un humoriste, un solidiste, un gastriciste, un antiphlogisticiste.
— Vous avez tort, confrère, il faut suivre un drapeau. La vieille mé-
decine est morte ; elle s’est ensevelie sous les cadavres quelle a amoncelés. L’homœopathie est venue à propos pour assurer la durée de l’espèce humaine ; elle a fait , depuis cinquante ans, plus de bien à l’humanité que l’allopathie, dans sa marche à rebours, n’a pu faire durant l’espace de trente siècles.
— Est-ce que vous avez trouvé le moyen d’empêcher la mortalité? nous serions, alors, enfoncés!
— La question n’est pas là , docteur Bertrand ; nous avons trouvé le moyen de faire mourir autrement qu’on ne mourait, et c’est un beau triomphe pour la science. L’humanité éprouvait le besoin de maladies nouvelles, nous en avons inventé. Nous avons rendu l'homme bien portant malade, sans prendre l’obligation de rendre le malade bien portant... La bizarrerie de la doctrine nous a attiré des séides. Le public, mon cher, le public est stupide... : de par l’allopathie, nous le saignons à blanc, nous le purgeons à mort; il n’est pas content...., il veut du nouveau.... Donnons-lui-en , morbleu ! du nouveau ; faisons-nous homœopathes : il aime les blagues..., traitons-le par les semblables..., similia similibus.
— Amen.
— Tiens , voici une ordonnance qui résume le système : Prendre un
tout petit grain de..., de rien du tout..., le couper en dix millions de molécules..., jeter une..., une seule de ces dix-millionièmes parties dans la rivière...., remuer, remuer, triturer beaucoup..., laisser infuser quelques heures..., puiser un seau de cette eau bienfaisante..., la filtrer..., la couper avec vingt parties d’eau ordinaire, et s’en humecter la langue tous les matins à jeun Voilà !
— Est-ce tout?
— Oui. Ah, diable! j’oubliais le principal... Payer la présente ordonnance.
— Mais, mon cher confrère, dit Bertrand , nos doctrines ont très-peu de dissemblance; nous sommes même parfaitement d’accord sur un point, celui du paiement de l’ordonnance.
— C’est-à-dire, docteur Bertrand , que nous ne sommes d’accord que sur ce point. Lisez plutôt les journaux : nous vous accusons d’être des massacres et des bourreaux ; vous nous appelez bouchers et assassins ; vous criez Vive la lancette, le séton, le moxa, la sangsue ; nous crions A bas la lancette, le moxa, le séton; nous demandons l’extradition de la sangsue ; nous crions en outre Vive le remède invisible, incolore, inodore, qui agit à l’insu du malade; vive le médicament microscopique. Le jour où notre drogue serait visible à Paris, l’astre de l’homœopathie serait totalement et à perpétuité éclipsé.
Le public, mon cher, le public est stupide ' ^ onons a blanc, nous le purôeôns à mort, il n'est pas content il veut dit nouveau . . donnons lui en ^morbleu, dit nouveau 1 laison.s nous ^ homéopates. il aime les blagues, traitons le par leS semblables . - JwmW
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