‹ Les cent et un Robert-MacaireChapitre 17 sur 22 · ROBERT - MACAIRË , M.° DE BIBLES · texte numérisé non relu

ROBERT - MACAIRË , M.° DE BIBLES

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Chez Auberl

l'espèce humaine n’aura plus d’aulres connaissances que celles du domino ou de la gymnastique. Bertrand, faites bien entendre cela à ceux qui nous refusent leur argent. Diles-leur que c’est un acie de nationalité d'acheter les Bibles à neuf francs, et que les prendre pour rien c'est du pur vandalisme.

Si l’on se plaint de notre texte, si on le conteste, c’est différent; nous avons des rédacteurs chargés des amendements bibliques. Moyennant cinq francs de supplément nous confectionnons des Bibles au goût de chacun. Nous respectons toutes les opinions, et nous n’en avons aucune, pour ne nous trouver en contradiction avec personne. Aussi avons-nous reçu des félicitations et des souscriptions de toutes les sectes religieuses de la terre. Il n’y a pas une bourgade africaine ou asiatique qui ne croie que nous avons eu l’intention de publier le livre de sa foi. Nous avons poussé l'attention jusqu'à mettre pêle-mêle des caractères d’impression, en évitant de former des mots connus de quelque idiome que ce soit, et nous laissons à l’intelligence du lecteur la solution de ce problème typographique qu'aucune académie ne peut déchiffrer. Peut-être un jour il naîtra un peuple qui croira lire dans ces pages illisibles une doctrine ou une tradition de ses croyances, alors il souscrira...

Notre Bible est la vraie Bible polyglotte, c’est le bréviaire des peuples passés, présents et à venir. Si le Christ, Mahomet ou Confucius venaient dans nos bureaux, ils nous brevéteraient. J’ai une commande pour la Tartarie chinoise ; un libraire de la Mecque a fait demander mille exemplaires; la reine des Bayadères m'a adressé sa souscription, et le sha de Perse m’a fait faire ses compliments en m’envoyant une fourrure.

Les difficultés vous abattent, Bertrand; vous ne comprenez pas la grandeur et la sainteté de notre œuvre; vous ne seriez pas homme à imiter le prêtre espagnol qui attendait les pécheurs endurcis sur la grande roule et les forçait, le stylet à la main, de se confesser et de se repentir... Mais, à votre place, j’assommerais un bourgeois qui ne souscrirait pas à ma Bible..., je lui passerais la jambe... Passez-moi l’expression...

Vous voyez , frère Bertrand , qu’il ne faut pas vous décourager. Prenez l’essence ou plutôt l’esprit de tout ce que je viens de vous dire, faites un résumé des observations que je viens de vous débiter. Si votre costume vous fait du tort, habillez-vous en Bédouin ou en momie...; mais faites des affaires, mon cher; poussez à la vente: dites aux catholiques que saint Bobert est le parrain de l’entreprise, et dites aux Turcs qu’elle est sous le patronage de Ali-Ma-Caire-Bev.

Paris, chez Al UERT, galerie Véro-Doilat.

Typographie Lacraiipe et Cornp., rue Damiette, 2.

Robert- JttacaitE broguistc.

Le docteur Macaire avait trouvé le moyen de faire trait au code, qui défend aux médecins de la capitale la vente des produits plus ou moins pharmaceutiques. Les apothicaires ne plaisantent pas sur l’article du monopole; M. Broussais lui-même aurait paru sur la sellette de la police correctionnelle s’il s’était permis de faire la traite des sailgsues. Le gendarme qui use du jus de réglisse doit en faire la demande à l’épicier, à l’herboriste ou au pharmacien; l’aide ou le sous -aide-major qui viendrait au secours d’un rhume avec la racine chantée par Odry, serait passible d’une indemnité au profit du corps qui tient la spatule et le pilon.

Si messieurs les membres de la Faculté veulent étendre leur commerce sans avoir de compte à régler avec messieurs de la pharmacie, à

propos de confitures ou de pilules , iis n’ont qu’à se faire parfumeurs ou herboristes. Le parfumeur et l’herboriste sont deux individualités sans haine et sans égoïsme ; ils pensent que le commerce de la drogue est dans le droit commun. Jamais on ne les vil s’alarmer des bénéfices que l’épicier ou la fruitière peut faire sur une racine de mauve ou sur les feuilles de mûrier. L’herboriste se contente de vendre quatre feuilles de ronces sèches un demi-franc ; il donne à moitié prix les sangsues à moitié mortes ; quelquefois il vend des feuilles de papier écolier qui guérissent les cors et les migraines ; souvent il ajoute à son exploitation le commerce du raisiné de Bourgogne et la vente du miel de Montmartre; mais, tout entier aux soins de son établissement, il laisse à chacun la facilité de lui faire concurrence.

Robert -Macaire a donc ouvert une boutique de droguiste. — Fais bien attention! dit-il à Bertrand, travesti en élève en herboristerie, le mot garçon herboriste ne se dit plus; fais bien attention! si l’on te demande du racahout des Arabes pour l’engraissement de toute espèce de sultanes, du nafé d’Arabie pour l’allaitement des enfants de tout âge, du kaïffa d’Orient pour les gastrites et les cors aux pieds, du théobrome pour les vomissements, de l’amandine, de l’indostane, de l’osman-oglou, du paraguay-roux , de la créosote, du chocolat au salep, de l’hypocras..., de la moutarde blanche pour les humeurs noires, les maux de dents et les déviations de la taille, de la graine de chou colossal, tu prendras dans ce sac, toujours dans le même, ne va pas te tromper!!! et tu serviras cela en poudre, en pâte, en liqueur ou en graine , suivant ton idée.

— Diable! dit Bertrand, qué que c’est donc que cette graine-là, docteur Macaire ?

— C’est de la graine de niais première qualité, mon ami Bertrand; comprenez-vous ?

— Si tous les niais de France et de Navarre en font usage, notre affaire me paraît assez bonne.

— Tous n’en font pas usage , mais il y en a heureusement un grand nombre. Pour vaincre leur répugnance ou leur incrédulité , il faut avoir un registre sur lequel on met le nom, l’âge et l’adresse des personnes précédemment guéries.

— Comment avoir les noms, docteur?

— C’est extrêmement facile. Il s’agit de prendre tous les matins, à jeun, les Petites- Affiches , et de chercher la liste journalière des décès. Vous mettez sur votre liste le nom de tous les défunts. Quant à l’adresse, vous prenez celle qui a précédé le champ du repos (c’est ainsi que les poètes

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nomment les cimetières); les consommateurs choisissent au hasard un nom, et ils vont aux renseignements chez le concierge. — La personne que vous réclamez n’est plus de ce monde, dit-on au questionneur. Celui-ci , très-bon logicien, se dit : — Cet homme est mort, donc il a existé; et s’il a existé , il a pu faire usage du spécifique en question : donc il en a fait usage, et il ne serait peut-être pas mort s’il en avait fait un usage plus fréquent.

On peut également mettre sur les listes de témoignage les noms de quelques employés des diverses administrations publiques : comme les concierges des ministères ne laissent pas monter les flâneurs , le contrôle devient difficile, et on finit par aimer mieux croire que d’aller voif.

Quelquefois encore, on cite parmi les personnages guéris, les souverains des quatre parties du monde. Il n’y a pas d’exemple qu’une seule tête couronnée ait écrit dans un journal : « Il est faux que la moutarde blanche m’ait guéri des engelures, » ou bien : « Je déclare que jamais une goutte de paraguay-roux n’est entrée sur une seule de mes dents royales. »

En outre de ces moyens d’écoulement, le docteur prône lui-même sa marchandise; il condamne chacun de ses malades à un quart ou à un demi-picotin de ses produits ; il donne l’adresse de sa propre boutique , en promettant que son nom fera obtenir une remise de cinquante pour cent sur les prix ordinaires. Un médecin parisien ferait consommer comme poudre hygiénique tous les pavés des carrières de Fontainebleau. Un confrère a fait, à peu de chose près, un tour de cette force sous le règne du choléra : il avait un four à plâtre qui produisait beaucoup; il s’avisa de broyer sa marchandise, de la mêler à de l’eau fraîche, et de baptiser ce mucilage du nom de liqueur anti cholérique. Une société philanthropique décerna une médaille d’or au plâtrier.

Un autre docteur était propriétaire d’un clos de vigne à Surêne. Il prouva dans les journaux que le mauvais vin chauffé avait une vertu protectrice dans les invasions cholériques; tout Paris voulut boire des bols de vin chaud; le crû du docteur lui rapporta autant que le clos Yougeot.

Attention donc, Bertrand! demain il y aura queue dans notre établissement. Afin de donner de la confiance aux pratiques, je t'engage à faire un usage incessant de la graine que nous débitons... ; fais-en des pilules, des pastilles, et que ça devienne ton aliment favori. Dans la vie, il faut avaler bien des choses...; c’est le moyen de faire gober le tout au public. Le propriétaire du kaïffa d’Orient a chez lui un Turc qu’il nourrit, et chaque jour il est censé engraisser de trois livres... Voilà comme on fait des affaires!

Paris, rhô/ Aubkkt, galerie Véro-Dodat. Typographie Lacrampk et Camp., rue Damiette. 2.

Hubert ittantirc er posant scs produits inïiustricls.

Heureux Parisiens! — Les plaisirs les plus variés et les plus gratis leur sont offerts chaque jour ! — Le gouvernement ne se couche jamais tranquille sans se dire à lui-même : — Voyons , ai-je bien amusé mes Parisiens aujourd’hui? — Puis, après une réponse quelconque, satisfaisante ou non satisfaisante, le même gouvernement se réadresse cette seconde question: — Comment amuserai-je mes Parisiens demain?

Sans compter les feux d’artifice et les lampions qui célèbrent toutes les fêtes plus ou moins nationales indiquées par le calendrier grégorien (qui est le calendrier des facteurs de la poste de Paris ; prix , trente sous!) il y a encore une douzaine d’autres époques dans le courant de l’année qui amènent quelque divertissement pour les badauds de la capitale des badauds.

Ainsi, au mois de mars, le salon de peinture procure des délices gratis à tous les amateurs des beaux arts; et tous les cinq ans, les

amateurs de l’industrie jouissent de plaisirs non moins gratis et encore plus prolongés dans la grande baraque des Champs-Élysées , dans ce monument peu national qui sert de temple à l’industrie française.

Robert-Macaire qui profite toujours de toutes les occasions de faire mousser toutes ses entreprises, ne pouvait manquer d’encombrer la baraque nationale d’une foule de produits plus mirobolans les uns que les autres. — L’exposition publique vaut encore mieux qu’une annonce dans les journaux , et de plus elle a le grand agrément de ne pas coûter fort cher. — Tandis que les éloges à trente sous la ligne atteignent bien vite un total ruineux.

Parmi les merveilles que nous avons été à même d’admirer celte année, on distinguait :

La nouvelle mécanique servant à confectionner du véritable café Moka, avec des marrons d’Inde torréfiés à la vapeur;

Le nouveau gril à l’aide duquel on transforme les vieilles tiges de bottes en délicieux bifleks aux pommes de terre ; — bon nombre de restaurans à 17, à 25, à 32 et à 40 sous par tête ont déjà fait empiète de ce gril qui fonctionne parfaitement et au plus grand agrément des restaurateurs.

La voiture peso-mecanico-brulofieo-bois stère! — Cette voiture, qui ne tardera pas à être mise en usage dans les principaux chantiers de Paris , livrera au domicile des consommateurs du bois tout coupé, tout séché, tout scié , tout pesé , tout hrûlé ! — Mais non pas tout payé !

'Les nouvelles boites imperméables. — Ces bottes , qui restent toujours parfaitement sèches à l’intérieur, ne laissent pas le plus petit passage à l’humidité ; elles se trouvent dans l’eau absolument comme le poisson dans la Seine. — Bien plus, les bottes admirables affectionnent tellement le liquide, que si on les porte sur des trottoirs un peu secs, elles se crevassent de suite, et pour conserver le cuir , il faut que le consommateur ait toujours la précaution de marcher au beau milieu des ruisseaux.

La nouvelle bougie de la Comète! — Cette bougie, fruit de longues recherches dans l’art d’allumer... les chalands, est d’une économie incontestable pour les familles ménagères. — On peut dire, sans crainte d’être démenti, qu’on ne voit pas la fin d’une de ces bougies, attendu qu’on ne peut jamais parvenir à les allumer.

La presse à vapeur, perfectionnée à l’usage des journaux. — Cette

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