ENTREZ ET JUGEZ
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presse remarquable, de la force d’un très-grand nombre de mulets, remplace avantageusement tout ce qui compose le matériel et le personnel d’un journal. — Cette machine admirable rédige, compose, imprime et lit toute espèce de journal. — Il suffît de tourner un cran , comme à un orgue de barbarie , pour avoir à l’instant et à la volonté des amateurs un journal politique, littéraire, commercial, social ou humanitaire. — On n’a même pas la peine de lire ce journal étonnant; il est lu à haute voix par la machine elle-même! — Du reste, cette presse, parfaitement modèle, marche toujours sans recevoir l’argent d’aucun actionnaire , et sans accepter la moindre subvention. — Cette presse ne tient pas à ce qu’on lui graisse la patte... il faut seulement lui graisser les rouages.
Enfin, on remarquait une salle de spectacle en caoulchou , mot français sous lequel on désigne vulgairement le produit chinois nommé à Pékin gomme élastique. Cette salle-modèle a le privilège... de se rétrécir ou de s’agrandir suivant le nombre de personnes qu’elle renferme. De la sorte les directeurs ne seront plus affligés par le triste coup-d’œil des banquettes vides; et en cas de succès, on pourra entasser jusqu’à six mille spectateurs dans la salle du Palais-Royal !
Au grand succès obtenu par toutes ces inventions mirifiques , il était facile de voir qu’elles avaient été lancées par l’illustre Robert-Macaire , ou du moins sous ses auspices immédiats. — Aussi, c’est avec la satisfaction d’un légitime orgueil que notre illustre personnage se tenait à la porte de la baraque de l’industrie, et criait à la foule :
« Entrez, messieurs et dames, entrez et jugez. Le prix des places est à la portée de toutes les fortunes, on ne paie rien, ni en entrant, ni en sortant. Je tiens seulement à l’honneur d’obtenir vos suffrages; vous verrez toutes les merveilles de l’industrie moderne. C’est moi qui ai tout dirigé, ou au moins tout encouragé : c’est ici que vous verrez le physionochipe qui attrape tout... hormis la ressemblance; — le véritable Bitume coulé... tout-à-fait; — les nouvelles et ingénieuses chemises pour mettre les acheteurs dedans ; — les chapeaux indestructibles qui fondent au soleil et se délaient à la pluie; — la pommade du dromadaire tant recherchée par les chameaux ; — la brasserie blagalaise qui mousse si bien... dans les journaux, et le sublime charbon de Saint-Petrain, qu’on peut mettre à l’épreuve du feu. »
Paris, chez ALBKRT, Galerie Yérot-Dodat.
Imprim. de Béthune et Plon, 36, rue de Vaugirard.
Robert- Jîtacairc exploitant l’amour.
Après avoir exploité les hommes, les houilles, les journaux, les bitumes et les jobards, Robert-Macaire eut la fantaisie d’exploiter la plus belle moitié du genre humain, c’est-à-dire les femmes. Car c’est à l’aide de cette périphrase très-polie que l’on est convenu, depuis un temps immémorial, de désigner ce sexe enchanteur auquel, par malheur, appartiennent les vieilles portières, les vieilles marchandes de poisson, les vieilles ouvreuses de loges, les vieilles ouvreuses d’huîtres, et autres vieux débris qui n'ont rien d’enchanteur.
Macaire adresse ses hommages à une dame de la société, une dame du haut parage , rien que cela ! Ce polisson de Macaire, qui , dans le temps, se vantaitde recevoir des lettres d’une petite baronne, reçut effectivement
des poulets très-tendres d’une baronne véritable, — une baronne du faubourg Saint -Germain!
Vous vous récriez sur l’invraisemblance d’une aventure pareille; vous me dites que cela n’est pas croyable, et vous me donnez pour raison , d’abord , que Macaire était trop laid pour inspirer une passion à une jolie femme, puis, que ce galant était surtout de trop basse classe pour plaire à une femme du monde, à une baronne.
Hélas! mon cher Monsieur, vos objections me prouvent deux choses : à savoir, que vous connaissez bien peu Macaire , et que vous connaissez encore moins les femmes. Macaire était un trop rusé compère pour s’introduire dans les salons aristocratiques sous son nom très-plébéien de Robert-Macaire ; il s’intitula , sans se gêner, Chevalier des Adrets. Avec un titre pareil , un habit noir, un col de satin, des gants jonquille et beaucoup de toupet, on peut figurer avantageusement dans la meilleure société.
Voilà pour votre première objection. Quant à la seconde , elle est encore bien plus facile à pulvériser.
Robert-Macaire n’est pas beau , donc il ne peut pas plaire à une jolie femme. Ah! Monsieur, que vous m’affligez ! Vous oubliez donc l’histoire des Mille et Une Nuits , et cette reine qui, mariée à l’un des plus beaux empereurs de l’Asie, avait pris pour amant un des plus horribles petits bossus que l’on puisse imaginer ? Vous oubliez donc l’histoire de Joconde , du beau Joconde, auquel on préféra un fort vilain muletier? Vous oubliez donc une foule d'histoires toutes plus authentiques les unes que les autres, qui sont arrivées dans tous les siècles, et qui arrivent encore journellement dans les douze arrondissements de Paris, et dans les quatre cents sous-préfectures de France?
En fait de caprices et de fantaisies, les plus jolies femmes laissent bien loin derrière elles les femmes d’une beauté vulgaire. Ah ! Monsieur , les femmes sont bien.... femmes!
Ceci soit dit entre nous du moins, Monsieur, car je serais bien désolé qu’une seule des seize millions de personnes qui forment le beau sexe de France, se doutât jamais que je me suis permis le plus léger propos , le plus mince cancan sur les caprices féminins. Ah, diable ! ah, diable! — - Je ne veux pas me brouiller avec ce sexe qui , après tout et quoi qu’on dise, a bien son agrément ; — j’aimerais mieux me faire pour ennemis déclarés les cinq cents sergents de ville et les deux mille trois cents gardes municipaux de la ville de Paris!
Mais laissons cette question délicate, et revenons en à l’histoire de Macaire et de sa petite baronne.
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Macaire, ou plutôt le chevalier (les Adrets, avait totalement tourné la tête de celle jeune femme aussi aimante qu’inconséquente, et lorsqu il crut s’apercevoir que la petite baronne était arrivée au paroxysme de la passion, il se décida à exploiter l’amour tout comme il avait exploité l’amitié, la houille et l’actionnaire.
Un beau jour, le chevalier des Adrets se trouvait chez la petite baronne, et jamais il n’avait montré plus d’amabilité, plus de passion, plus de dévouement, lorsque tout à coup la porte s’ouvre, et on voit apparaître Bertrand déguisé en huissier, entouré de recors, et tenant à la main une lettre de change ornée d’un jugement du tribunal de commerce.
A cette vue, Macaire témoigne le plus grand désespoir, et s’écrie :
— O ciel ! on vient m’arrêter !... Maudite lettre de change , je n'y songeais plus! O Arthémise! je suis le plus malheureux des hommes!... Mais ces tigres ne m’arracheront pas de tes bras..., ou du moins ils ne m en arracheront pas vivant.
— Mon Dieu! qu’esl-ce que tout cela veut dire? s’écrie l’infortunée petite femme, dont le cœur saigne en voyant le désespoir de son cher chevalier des Adrets.
Ah ! ma chérie!... c’est une misérable lettre de change de quarante
mille francs que je n’ai pas pu payer, et voilà que les huissiers viennent pour m’arrêter! Je suis un homme perdu... Ah, mon Dieu ! qui se serait jamais attendu à cela?... le baron de Wormspire, un ami, me faire jeter en prison!... détruire mon bonheur..., m’enlever à ce que j’aime !... à la seule femme que j’aie jamais aimée! Oh, les amis ! les amis!.... Il n’y a donc plus d’amis!
— Comment !... et on va te mettre en prison pour quarànte mille francs !
— Oui..., ange de mon cœur..., séraphin de ma vie..., pour quarante mille misérables francs!... mais, hélas !... ce n est pas la prison qui m effraie le plus !... cinq années sont aussi vite écoulées dans la rue de Clichy que dans la rue de Provence... j mais ne plus te voir, femme céleste, ne plus te voir pendant cinq ans, ou plutôt pendant cinq siècles, c est la mort!... ah! oui, je le sens..., je n’y survivrai pas!
— Oh! chevalier!... taisez-vous!... taisez-vous !... croyez-vous que je veuille vous laisser mourir?... et, d’ailleurs, pourrais-je vous survivre? — Mais, heureusement, je puis vous sauver !
Vous devez deviner ce qui arrive : la pauvre femme , la pauvre dupe se dépouille de son or, donne tout ce qu elle peut donner, emprunte, se ruine...., et reconnaît trop tard que son chevalier n est qu un chevalier d’industrie, et se nomme tout simplement.... Robert-Macaire !
l’iris, chez Aubert, galerie Véro-Dodat
Typographie Lacrampe et Comp.. rue Damiette, 2.
ïlobert-iHacaire t\)tî b’orcljestre.
L époque veut des prodiges. Elle a ses hommes qui domptent les tigres et apprennent aux lions à jouer aux dominos. Elle a des voyageurs qui vont chercher dans les sables d’Égypte de grosses pierres d’un seul morceau , qu’ils transportent sur un radeau comme une simple falourde de bois flotté. Elle a des drames qui commencent à cinq heures précises du soir et finissent à quatre heures du matin; elle a l’homœopathie , les allumettes chimiques, les chapeaux Gibus; elle a trouvé le moyen de faire le paysage à la mécanique. Mais tout cela ne donnerait pas à notre siècle un brevet de supériorité sur ses frères, si l’on n’avait à opposer à toutes les inventions humaines, la musique pyrotechnique, charivarique et diabolique dont notre héros, le célèbre virtuose Macaire, est fauteur.
Simple ménétrier de bastringue, Macaire a compris son époque : nous
ne vivons pas dans un temps d’harmonie; il faut du bruit, beaucoup de bruit; c’est pourquoi Macaire introduit les fusées et les pistolets dans la symphonie, et fait de la musique à coups de canon..., c’est plus ronflant. Habitués des cafés borgnes, chefs d’établissements coulés, directeurs de concerts en plein vent, propriétaires de jardins déserts, Macaire serait votre dieu s’il enfonçait Strauss etMusard comme il enfonce ses créanciers. Baound... baound!.... Pouff... pouff... pâàâââouff!
Depuis longtemps la poésie avait pris le pas sur la musique ; le vers imitatif existait, et la note imitative était encore à créer. M. Boileau avait dit:
Quatre bœufs attelés, d’un pas tranquille et lent,
Promenaient dans Paris le monarque indolent...
Un autre poète avait écrit :
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?...
M. de Virgile avait inventé :
Procumbit bumi bos...
Et les professeurs de latinité assuraient que ces trois mots imitaient à s'y méprendre la chute du bœuf à l’abattoir.
• Le vieil Homère avait écrit en caractères grecs, type que nous prenons la permission de ne pas adopter, et que nous remplaçons par nos lettres :
Polulloïsboio lhalassès
Et les Grecs des collèges frémissaient en croyant entendre les flots battre le rivage.
Messieurs les poètes anciens et modernes se permettaient de considérer les mots comme des sons musicaux ; maintenant c’est à messieurs les musiciens à considérer les sons musicaux comme des membres de phrase. Tout ce qui fait du bruit dans la nature est, à partir d’aujourd’hui, considéré comme instrument; il n’y a pas un chaudron, pas une bassinoire, qui ne soient de nature à être utilisés pour l’instrumentation. Un moellon qui tombe d’une maison en construction , le beurre qui frit dans la poêle, la côtelette qui gémit sur le gril, le bois qui chante sur les chenets , tout cela est musical; il ne faut qu’un chef d'orchestre habile pour rendre tous ces sons homogènes et les placer chromatiquement.
Exemple: la chanson de Marlborough. Voici comment j’orchestrerais cette œuvre historique. Attention ! Bertrand :
Malbrougli s’en va-t-en guerre...
Coup de pistolet... de la main droite; et de la main gauche, la mèche sur la lumière du canon...; feu... Frappe sur le chaudron, Bertrand,
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