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L avocat traînard, qui prononce deux paroles a la minute, et qui n’avance pas plus dans sa cause qu’un cocher de fiacre pris à l’heure;
L'avocat savant , tout bardé de citations grecques et latines, et qui fait tout un cours de droit romain et de droit chinois à propos d’une vache qui s’est permis d'aller pâturer dans la prairie de Jean Giblou ;
Enfin l’avocat sensible, qui, dans les procès de Cour d’assises, a toujours pour exorde des larmes, pour milieu du discours des sanglots, et pour péroraison une attaque de nerfs; — le moyen qu’avec cela des jurés soient assez féroces , assez tigres du Bengale , pour ne pas rendre à la société un voleur qui n’en fait pas le plus bel ornement?
Robert-Macaire ayant aussi désiré remplacer sa cravate rouge par une cravate blanche, son habit vert contre une robe noire, et son chapeau déformé contre une toque bordée de velours , ne voulut pas se lancer immédiatement dans les procès civils, pour plaider en Cour royale, pour défendre les droits sacrés de la veuve, de l’orphelin et du mur mitoyen. 11 aurait fallu se livrer à quelques citations du Code civil ; et ce que Robert- Macaire connaissait le mieux était le Code pénal. — C’est pourquoi le nouvel enrôlé dans la bande noire alla tout simplement flâner dans les parloirs des prisons, où ses nombreuses connaissances devaient le mettre à même d’être chargé d’une foule d’affaires devant la Police correctionnelle et devant la Cour d’assises.
C’est dans une de ses visites dans les prisons de la capitale, que Robert- Macaire rencontra, un beau matin, son associé Bertrand, arrêté de la veille pour quelque léger différend avec dame Justice. — Robert-Macaire se montra, en cette circonstance, excellent ami et encore meilleur avocat. — Voici , sténographiée mot pour mot, la conversation qu’eurent les deux amis, qui pour le moment se trouvaient dans une position si différente :
« Mon cher Bertrand, donne-moi cent sous ? je le fais acquitter d'emblée .... — Pas le sou !... — Tu n’as pas dix francs ?... — Pas un liard. . ... — Alors, donne-moi tes bottes, je plaiderai la circonstance atténuante ! . .
Le plaidoyer de Robert-Macaire, débité ainsi à propos de bottes, fut cependant couronné d'un éclatant succès, car les jurés pleurèrent, le greffier se moucha , et le gendarme lui-même éternua ! — Il est vrai qu’on n a jamais pu vérifier au juste s’il éternua par suite de l’émotion ou d’un rhume de cerveau, affection commune au corps respectable des nez de la gendarmerie royale et départementale. — Bertrand fut acquitté!
P.iris, chez AUBERT, galerie Véro-Dolat.
T ypogra f.fiie Lackawr et Comp. , rue Damiette, 2.
Hubert- Jîtataire, tnéberin.
Madeleine, dit M. Robert-Macaire en se tournant vers sa servante, vous vous négligez considérablement ; je vous ai recommandé de parcourir les principales maisons du quartier, et d’aller chez chaque concierge demander (comme si vous étiez inquiète de votre maître) : Le docteur Robert-Macaire n’est-il pas ici? Vous pouvez même ajouter, pour variantes : Le célèbre docteur Robert-Maca*re n’est-il pas venu dans cette maison? L’illustre docteur Robert-Macaire, le philanthrope M. Robert- Macaire ne serait-il pas h faire une visite dans cet hôtel ? On vous répond, non. Vous allez à la porte ccchère à côté recommencer la même cérémonie... Ça popularise un nom, ça inculque une renommée dans les mémoires réfractaires... Le vulgaire s’habitue à entendre ce nom marié
à une épithète honorable, et il honore l’homme... Et puis aussi, Madeleine, quand un malade se présente à mon cabinet, n’oubliez jamais de lui dire : Le docteur Robert-Macaire repose ; il a passé la nuit auprès de ses malades; et ajoutez : Je vais le réveiller..., parce qu’il se doit avant tout à l’homme qui souffre...
N’est-il venu personne hier, Madeleine?
Madeleine. — ïl est venu l'afficheur qui réclame son dû pour vos grandes affiches.
Robert-Macaire. — C’est bien... Faites entrer le jeune moribond qui est dans l’antichambre... Singulier drôle que cet afficheur! puisque je lui ai donné à placarder mes annonces de consultations gratuites, il me semble qu’il peut bien les afficher pour rien. C’est logique!
Madeleine introduit le malade, qui s’incline profondément.
— Jeune homme, dit Robert-Macaire, moins de saluts ; je ne suis pas un dieu, je suis un simple mortel comme vous... Seulement, vous êtes plus près que moi du moment où vous pourrez prouver victorieusement que vous n’êtes pas éternel. Je lis sur votre figure ce que vous éprouvez ; vous avez bien fait de venir à moi , vous avez joué de bonheur en me trouvant seul ; il y a des jours où un pauvre diable de malade attendrait une semaine h ma porte. Mon maître Hippocrate, qui est là derrière , sur mes épaules, n’avait pas, je puis le dire, plus d’occupation que son disciple ; je cite Hippocrate, parce que c’est le seul qui ait compris la médecine gratuite. Comme lui, je refuse les présents d'Artaxerce..., et les malades ne refusent pas les miens. — Monsieur Robert-Macaire, il n’y a qu’un cri sur votre générosité... — Mon ami, vous êtes bien bon, ne vous laissez pas entraîner à trop d'enthousiasme pour mes vertus. Je sais ce que je dois à mes semblables ; je dois à la vérité de déclarer qu’il y a aussi beaucoup de mes semblables qui savent ce que je leur dois. Intéressant moribond, vous avez une physionomie heureuse; ce serait une perte pour la société , dont vous faites quelque peu l’ornement, de laisser mourir sur sa tige une plante encore si pleine de sève... Diable! ne plaisantez pas avec votre maladie... Croyez-moi..., buvez de l’eau..., beaucoup d’eau... ; frottez-vous les os des jambes et revenez me voir souvent; ça ne vous ruinera pas, mes consultations sont gratuites... Vous me devez vingt francs pour ces deux bouteilles...
— Vingt francs !
— Pas un liard en sus. On reprend le verre pour dix centimes.
— J’aime mieux aller à l’hospice... alors.
— A l’hospice!... ARicêtre ou à Charenlon, mon ami; car vous me faites l’effet de ne pas avoir la plénitude de votre raison. Vous préférez
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les secours de l'hospice aux consultations gratuites que je vous donne dans mon hôtel... Dieu ! mon ami , vous ne connaissez pas l’ hospice civil ! La, vous buvez dans des vases d étain... * et si par hasard vous veniez à vous éteindre, vous auriez pour corbillard un modeste tombereau.
— Ça m’est égal . . .
T oui champ du repos. . . Clamart, la terre des indigents, des suppliciés et des petits pois !
— Qu’est-ce que ça fait?
A os parents auraient toutes les peines du monde à se faire restituer votre redingote, qui me paraît d’un elbeuf assez cossu, et votre feutre, qui, pour ne pas etre hydrofuge, n en est pas moins un couvre-chef assez coquet.
— Pour ça, je m’en fiche !
Jeune homme, vous ne savez donc pas que la métempsycose est mise en pratique sur les défunts des hospices. Si vous laissiez vos os à 1 Hôtel-Dieu, ils seraient à l’instant convertis enjeux de dominos. Je vous en donne ma parole d’honneur. Je vois d’ici vos tibias en double-six, et votre omoplate en blanc-deux ou en double-as.
— Fichtre !
Ceci donne matière à réflexion, n’est-ce pas? En vous laissant traiter par mon spécifique, vous ne dérangez en rien vos habitudes ; vous pouvez n avoir pas de domicile, ça ne fait rien ; car je ne recommande pas le lit à mes malades; ils peuvent se promener et, de temps en temps, mêler quelques gouttes de ma liqueur à la limonade, ou même au coco qu on vend en plein vent. J’ai connu des moribonds qui ont guéri, rien que par le contact de la bouteille; il y a dans ces fioles un fluide qui passe par les pores des redingotes et agit h l’insu du porteur. J’ai dans ma bibliothèque les noms de vingt-cinq mille personnes que j’ai guéries, toujours gratuitement; et il n y en a pas dix, sur ces vingt-cinq mille, qui soient venues réclamer les dix centimes que je restitue quand on rappoite les vases qui renferment mon élixir; toutes ont voulu conserver le contenant en mémoire du bien que leur a fait le contenu. Entre hommes, on n’a rien de caché, mon cher ami; eh bien ! je vous dirai qu’il y a six ans, j étais absolument dans le meme état que vous..., j’étais même moins bien que vous; maintenant, je puis dire, sans vanité, que je suis mieux... Eh bien! j ai bu démon eau ; et, si je ne craignais pas de tomber dans un excès d’embonpoint dangereux, j’en boirais encore. Croyez-moi, jeune homme, buvez de mon eau, et dans six semaines vous serez un des cavaliers les plus frais, les plus roses de la capitale.
i .uiîv, ri».1/ A LL! h R 1 , gaUne Vero-Dodat
Typographie Lackajupe et Comp., rue DanueU
Robcrt-Jtlacairc avoué.
Voyez un peu l'influence du nom ! — Avant la révolution, la toute première, celle de 1789, le procureur au Châtelet était le point de mire de toutes les plaisanteries des chansonniers, des romanciers et des auteurs dramatiques. — Dieu sait le nombre de couplets et de calembours qu’on s’est permis sur l'habit noir, la perruque, et surtout la rapacité du procureur! on ne se faisait même pas scrupule de faire rimer ce nom avec le mot de voleur! c’était une horreur!
Aujourd’hui tout est bien changé, depuis que le procureur a échangé son nom contre celui d’avoué, — Nous ne savons pas si c’est parce que le mot d’avoué ne rime pas à grand’ chose; mais toujours est-il que ce personnage a vu tout h coup cesser la guerre si acharnée qu’on lui faisait
depuis un temps immémorial. — Bien plus, l'avoué de nos jours a tout ce qu’il faut à l’homme pour goûter le parfait bonheur sur terre : il est riche, bien reçu dans le monde, électeur, capitaine de la garde nationale, chevalier de la Légion-d’ Honneur, et vacciné !
De même que le lierre ne peut jamais se séparer de l’ormeau , de même que l’échalas est l’ami intime de la vigne, de même l’avoué est le compagnon obligé de l’avocat. — Aussi , Robert-Macaire, après avoir revêtu la robe noire de défenseur de la veuve et de l’orphelin, ne pouvait-il se dispenser de faire connaissance avec l’habit noir de l’avoué. — Cette connaissance même n’était pas sans charme pour un homme comme notre héros; les mémoires d’avoué se rapprochent beaucoup des comptes d’apoihicaire : il suffit de connaître la manière de s’en servir , et on trouve moyen de glisser dans un compte judiciaire autant de Item , item , que dans une note adressée par M. Purgon au malade imaginaire.
Robert-Macaire achète une charge d’avoué 200,000 francs; il donne trente-deux francs comptants, et promet de payer le reste avec la dot de sa femme. — Cela est reçu.
Tout en cherchant une femme, l’avoué cherche aussi quelques bonnes petites affaires ; et quand on connaît la recette pour mitonner, mijoter un bon petit procès, il rapporte assez à l’avoué pour lui permettre de donner un nouvel à-compte sur le prix de sa charge , si par hasard la dot de la femme n’arrive pas assez vite.
Il existe encore dans chaque étude d’avoué, quelques vieux clercs du temps des procureurs, et ces véritables débris de la basoche suffiraient seuls pour perpétuer les bonnes traditions en fait de procès, quand bien même les avoués modernes n’auraient pas les meilleures dispositions pour suivre les traces de leurs prédécesseurs.
Il n’y a pas de danger que deux avoués laissent jamais rendre un jugement définitif dès la première audience. — L’une des deux parties oublie toujours de se présenter à l’audience , et on n’obtient qu’un jugement par défaut. — Quelques jours après, nouvelles assignations, nouveau jugement, et par conséquent nouveaux frais.
On citerait plus d’un procès où il y a eu douze ou quinze jugements avant d’arriver à un arrêt définitif. — Que voulez-vous? il faut bien que tout le monde vive ; et presque tous les avoués sont de bons pères de famille qui songent à amasser une dot pour leur fille, sinon même plusieurs dots pour plusieurs filles.
Le plaideur qui prend un avoué pour surveiller ses affaires, et qui en même temps n’a pas la précaution de surveiller et ses affaires et son avoué, est bien l’homme le plus candide et le plus enfoncé que Ton puisse ima-
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Dne mon cher,. Gaone sur tovu popit^s < C est bien temps; )ces qui a dure dix ans et qui ma ruiné ! Mieux ? tard que jamais 1 __ Enfin Combien me revient il la cour vous accorde 12,000 f. Nous avons 13,500 f. > as , vous ne me devez plus que 1,500 f. Mais alors / je perds 1500 f. Oui, mais vous qaonez 7r
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giner. — Il est bien quelques plaideurs qui s'imaginent avoir une idée lumineuse en payant très-cher un homme d’affaires pour surveiller les avoués ; mais ils oublient de surveiller eux-mêmes l’homme d’affaires ! — C’est toujours l’histoire de la police, de la contre-police, de la contrecontre-police, etc. — Cela peut aller ainsi à l’infini.
Le plus agréable dans tout cela, c’est lorsque après dix années de procédures, de tracasseries et d’inquiétudes, un beau jour, arrive enfin l’audience si longtemps désirée par vous, et dans laquelle la Cour royale doit rendre un arrêt irrévocable. — Vous vous êtes promené pendant deux heures dans la salle des Pas-Perdus, la fièvre qui vous dévore ne vous a pas permis d’assister aux plaidoiries des avocats; vous avez mieux aimé entendre se décider votre sort par une seule phrase, plutôt que de rester sur le gril pendant toute une audience , à l’instar de saint Laurent ou d’une côtelette de mouton.
Après avoir regardé la statue de Malesherbes pour la cinquantième fois, car c’est l’unique distraction que vous offre la salle des Pas-Perdus , vous voyez enfin arriver votre avoué , qui accourt avec un air triomphant et en vous criant :
— Gagné , mon cher ! gagné sur tous points !
A quoi vous répondez : — C’est bien temps ! un procès qui a duré dix ans, et qui m'a ruiné !
— Mieux vaut tard que jamais !
— Enfin, combien me revient-il?
— Le'voici : la Cour vous accorde douze mille francs ; nous avons treize mille cinq cents francs de frais: donc vous ne me devez plus que quinze cents francs !
— Mais alors je perds quinze cents francs!
— Oui ! . . . . mais vous gagnez votre procès ! . . . .
Le dialogue ci-dessus se reproduit presque textuellement lors de tous les procès. — A moins pourtant que l’on ait perdu, car alors c’est différent: on paie encore un peu plus.
Que voulez-vous? — malgré tout cela , on trouve encore des gens qui ont la manie de plaider! — Il est vrai que tous les goûts sont dans la nature. On voit bien des individus, fort estimables du reste, qui ont la manie de la pêche à la ligne , du cornet h piston , ou des cigares de la régie.
> — Cependant, défaut pour défaut, mieux vaut encore avoir la monomanie des cigares de la régie que la monomanie des procès : c’est plus mauvais , mais ça coûte moins cher !
Taris, chez ALHKHT, galerie Yéro-Dodal.
Typographie Lacramtr et Cctnp., rue Damiette, 2.
ttolnvt-iïlacaire restaurateur.
C’est un curieux chapitre des métamorphoses sociales, des transformations individuelles, que celui où l’on voit le célèbre monsieur Macaire descendre des cimes de la spéculation industrielle à la modeste profession de restaurateur. Mais il ne peut y avoir d’idées étroites dans ce cerveau surhumainement organisé : là où le vulgaire n’aperçoit qu’une échoppe à ouvrir, Macaire voit un temple à élever; là où d'autres ne comptent que quelques appétits isolés à satisfaire, Robert, se rappelant qu’un de ses homonymes a donné son nom à une sauce illustre, trouve un monde entier qui demande des aliments, et il se dit : « Je serai le père nourricier du genre humain. Je réaliserai le rêve républicain des banquets fraternels et des pique-niques civiques. Ce bonnet de coton-là couvre une forte tête.» Et Bertrand, ce fidèle Pilade du nouveau restaurateur, a compris, comme
son ami f tout ce que la société pouvait attendre de 1 association de leur double intelligence.
Il s'agit de mettre à exécution un vaste plan, de travailler sur une grande échelle; Macaire ne se dissimule pas qu'il lui faudra des océans de bouillon, des forêts d’asperges, et des petits pois en telle quantité, qu’il n’y aura pas en Europe assez de gros poids pour les peser.
Après s'être demandé à quelle catégorie d appétits il donnerait la préférence, après avoir calculé les exigences gastronomiques des faims aristocratiques et les soifs populaires, il se décide à les satisfaire toutes deux : il enverra à domicile dans les châteaux, dans les mansaides et dans les chaumières; plus tard il étendra la ligne de ses opérations jusqu’aux chalets des montagnes de Gruyère. Il fera les repas de corps des congrès et des caporaux de la garde nationale; il se chargera indistinctement des repas de noces des têtes couronnées et des têtes couvertes de la casquette de loutre; on portera en ville, à l’aide des chemins de fer, des aérostats et des tuyaux souterrains qui aboutiront à chaque demeure de consommateur. Le mécanisme est d’autant plus ingénieux, qu'il n'y aura qu’un tube commun par lequel passeront tous les aliments, sans se confondre ni se mélanger. La sauce blanche traversera le civet, sans tacher sa nuance de colombe ; les petits pâtés arriveront tout chauds sur les côtes de la mer glaciale.
La rapidité du service sera telle , que l’humanité entière pourra avoir faim et soif à la même heure et à la même minute sur tous les points de la France et même du globe. Une machine à vapeur de la force de onze cents chameaux confectionnera les assiettes et ustensiles de service, qui seront lavés par des cascades naturelles et essuyés par des tissus de batiste.
Bertrand a douté un moment du succès de l’entreprise; une fois l'ami de Macaire a manqué de foi, il a traité cette grande idée d’utopie; il a même cru entrevoir un jour dans l'avenir où l’épithète de blagueur pourrait être accolée sans injustice au nom de son honorable ami. Mais Macaire, qui ne se laisse point assourdir par les objections de l'ignorance ni par les si elles mais de l’irrésolution, a lancé son prospectus, et a fait appel aux capitalistes éclairés.
11 a dit : « Nous exploiterons la carotte en grand, nous servirons le potage en voiture, nous aurons des tables sur toutes les bornes, nous ferons pleuvoir dans Paris les alouettes rôties..., nous... »
Et quand un des intéressés a demandé à Robert- Macaire : « Avez-vous déjà réalisé quelque chose de ce beau projet? »
Il a pu répondre : « Comment donc ! mais sans doute, j'ai réalisé les actions. »
Alors Bertrand a cru ; il a saisi la carotte avec orgueil, pour montrer à
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I actionnaire qu on possédait déjà la théorie, en attendant qu’on eiu la pratique.
Dans la grande famille d’actionnaires, tous les types ne sont pas identiques; il y a des individualités d’exception: par exemple, l’actionnaire inquiet qui veut mettre en amateur la main à la pâte, et se nomme censeur officieux sans mandat officiel.
Ce genre d actionnaire a quelque analogie avec les philanthropes qui visitent les prisons, et se croient obligés de déguster les lentilles et les potages avant de publier un rapport sur la statistique morale des peuples. La seule différence qu’on trouve entre ie philanthrope et l’actionnaire, c’est que le philanthrope doit toujours trouver, par état, le bouillon trop mauvais, et que l’actionnaire doit, par principe, le trouver trop bon.
— 11 faut traiter le criminel comme un chanoine, dit le philanthrope, c’est l’état qui paie.
Mon ami, dit l’actionnaire, ne traitez pas nos pratiques en chanoine, c’est nous qui payons. Si dans une chaudière de mille hectolitres de bouillon, nous pouvons en trouver le double, nous servirons le double de souscripteurs.
Robert Macaire réplique : — Laissez-moi opérer à ma guise. Vous n’entendez rien, mon cher, à la triture des affaires de cuisine. Qu’il y ait cinquante mille bouillons vendus ou qu’il y en ait un seul, votre dividende sera toujours le même.
Ce n est pas possible; c est une herésie que vous professez.
Demandez plutôt à Bertrand... je parie qu’il ne me démentira pas.
— M. Robert-Macaire a parfaitement raison, dit Bertrand; et je vais vous expliquer sa pensée.
— Je vous défends d’expliquer... Vous n’êtes pas ici, Bertrand, pour expliquer; vous y êtes pour faire des juliennes... Faites votre canard à la julienne, et taisez -vous. — Nous ne sommes pas en assemblée générale. D ailleurs, monsieur l'actionnaire, prenez garde à vous : si vous venez constamment dans nos laboratoires, vous ferez acte de gestion ou de gérance; et tout actionnaire commanditaire qui s’immisce aux affaires de la commandite, par cela même, peut être considéré comme commandité... ou, autrement, comme gérant... Si nous échouons sur les rescifs du mauvais vouloir, je vous entraîne dans mon naufrage; vous répondez des pots cassés..., vous tombez avec moi en déconfiture.
Qu est-ce qui demande des confitures? dit Bertrand.
Si vous aviez écouté ma tartine sur les devoirs des actionnaires, vous auriez compris, Bertrand, qu’il ne s’agit ici que de déconfitures commerciales. m A
l’iiris, cliez ALBERT, galerie Véro-Dodat.
1 ypograpliie de Lacrampk ei Comp., rue DamieLle , 2.
Kobert-Jttacaivc accusé.
Messieurs, je pourrais peut-être ici décliner la compétence du tribunal , mais les subtilités tracassières répugnent h mon caractère et à ma moralité. Je vous accepte pour mes juges sur la terre , sauf à en appeler de la faillibilité humaine h la juridiction divine. Déjà, Messieurs, elle a cassé en ma faveur un arrêt qui témoigne des erreurs de l’homme, comme l’arrêt des Calas, des Sirven et de ce Lesurque qu'on s’obstine à ne pas réhabiliter. Il est malheureux que la justice céleste n'ait pas un greffe ici-bas où elle enregistre ses sentences; vous auriez pu lire celle qui m a été favorable, et ce précédent m’eût gagné votre bienveillance paternelle. Dans l’espoir d’avoir l’oreille du tribunal, j’entre franchement en matière.
Messieurs, précédemment, je fus amené devant d’autres juges sous la prévention de détournement...
Un juge. — Dites de vol.
Robert-Macaire. — Je ne chicanerai pas sur les mots... Sous la prévention de vol à l’aide d’une fausse clef. Vous allez voir, par le récit naïf du fait, combien les juges doivent être tourmentés aujourd’hui par le ver solitaire du remords. J’habitais alors un hôtel...
Un juge. — Garni.
Robert-Macaire. — Si c'est un système arrêté d’arrêter la défense, je me renfermerai dans le silence d’une conscience satisfaite, et je me tairai.
Le président. — Continuez, mais soyez bref.
Robert-Macaire. — Je remercie la cour de la bienveillance dont elle m’honore; après mon acquittement, qui ne peut manquer d’être prononcé, j’irai remercier chacun de ses membres h domicile.
Le président. — Le tribunal ne demande que vos réponses à ses questions.
Robert-Macaire. — La cour veut des discours et non pas des visites..., je vais la satisfaire, je poursuis... Je fus donc poursuivi, dis-je, pour détournement, ou, comme vous l’aimez mieux, pour vol à l’aide d’une fausse clef.
Dans une chambre ouverte et non habitée, je vis un secrétaire dont je pris machinalement la clef; je la mis dans ma poche comme un objet de fantaisie, comme un jouet, comme un innocent hochet d’enfant. Remarquez bien, Messieurs, que le secrétaire était veuf de tout objet.
A quelques jours de là, un voyageur se présente ; il était fort bien mis ; il avait un habit vert-cosaque, un pantalon... fumée de Constanline...
Le président. — Passez ces détails.
Robert-Macaire. — Enfin, il était mis comme un honnête homme, comme un homme qui se respecte et qui veut qu’on le respecte; il était mis, Messieurs, comme vous et moi serions mis en pareille occurrence. Cet homme voyageait, dit-on, avec des valeurs considérables; dit-on est un correctif à ma pensée : car moi, j’ai toujours nié que cet homme voyageât avec des valeurs; il était trop bien mis pour cela. Une observation physiologique m’a démontré qu’il y avait toujours plus à prendre dans un habit râpé que dans un habit neuf; je serais fâché que quelqu’un de malintentionné profitât de ce lapsus linguœ ; mais ce qui est dit est dit. Je reviens à mon voyageur. Il déposa ou crut déposer, ou on crut qu’il déposa, ses capitaux dans le secrétaire.
Le président. — Mais puisque vous aviez précédemment enlevé la
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