‹ Les cent et un Robert-MacaireChapitre 5 sur 22 · VS · texte numérisé non relu

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d’un couinck de reconnaissance, d’un rrra de remerciement, et vous allez vous livrer, sous une autre fenêtre littéraire, au jeu de la clarinette le plus effréné.

Enfin, quand on a l’âme trop élevée pour mendier dans la rue, on se lance dans la classe nombreuse des mendiants à domicile. Pour embrasser cette profession, l'hahit noir un peu râpé est totalement de rigueur. Avec un habit noir et l’Almanach des vingt-cinq mille adresses, on peut faire aisément de quinze à dix-huit francs de recette dans sa matinée.

Remarquez que nous disons la matinée , attendu que cette profession ne peut s’exercer que de huit à dix heures du matin. Il faut toujours avoir soin de trouver son homme au moment où il vient de s’éveiller; ses idées ne sont pas encore bien nettes, et, comme il est à jeun, on luit fait avaler d’autant plus facilement une histoire aussi lamentable que peu véritable.

L’homme à l’habit noir est, selon la circonstance, poète, littérateur, marin, acteur de province ou charcutier, selon qu’il s’adresse à un poète, un littérateur, un marin, un acteur ou un charcutier. Après des saluts fort révérencieux, il vous parle de vos ouvrages, de vos campagnes, de vos vaudevilles ou de vos saucissons; et, après leur avoir accordé un juste tribut d’admiration, il finit son panégyrique par vous demander de vouloir bien venir à son aide dans les circonstances malheureuses où il se trouve momentanément placé. C’est à un confrère qu’il s’adresse, et il espère que le confrère ne se montrera pas insensible. Effectivement, il est impossible de se montrer insensible quand on est à jeun et en chemise.

Robert-Macaire ne pouvait manquer de se livrer aussi à la petite industrie qui consiste à carotter à son semblable une pièce de monnaie quelconque; et voici quelle était sa méthode ordinaire, lorsqu'il rencontrait un monsieur bien couvert, orné d'un ruban rouge, de cheveux blancs, et suivi d’un caniche café au lait :

— Monsieur, est-ce bien à vous que j’ai l’honneur de parler?

— A moi-même, Monsieur...

— J’en suis charmé... Vous avez là un bien joli chien !... Parbleu ! Monsieur, vous devez connaître ma famille, les Macairbec! .. Nous sortons tous de Brest; mon aïeul servait le roi sur ses galères; mon père et moi appartenons aussi à la marine. Des malheurs judiciaires, des persécutions politiques nous ont plongés dans une affreuse débine, et je n’hésite pas à vous demander un secours de dix francs.

— Monsieur, je ne donne jamais aux personnes que je ne connais pas.

— C’est juste, c’est juste. Dans ce cas, prêtez- moi dix francs.

El le monsieur au caniche prêtait dix francs!

Paris, chez .U’BEllT. galerie Yero-Dodat

Typographie Lacraüpf et Comp., rue Damiette, 2.

— ta. —

Robert-JHacaire journaliste.

Couvre-toi donc, mon cher Rigobert! les expressions me manquent pour te peindre l’aise que j’éprouve de te voir à 1 aise. Je ne suis pas moins enchanté de ton intention d’entrer comme actionnaire -rédacteur dans la jeune presse parisienne; tu as commandité des feuilles départementales! Tu devais être la terreur des sous-préfets et des gardesforestiers !

— J’ai créé la Sentinelle vigilante , de Jarnac, et le Coq hardi , du Limousin J’ai eu jusqu’à sept abonnés dans mon département; il ne

m’en fallait que dix pour faire mes frais.

— Dix ! Comment diable opérais-tu donc , mon cher? Combien de fois ton journal paraissait-il par an?

— Il ne paraissait jamais. Seulement, je m’étais engagé à rendre visite au moins une fois par semaine à mes abonnés, et à les tenir verbalement au courant des nouvelles européennes et communales.

L idée était assez ingénieuse, mais fatigante dans son application.

J avais un cheval , et j’autorisais les abonnés à payer la moitié des abonnements en avoine.

— Sais-tu que tu es fort, Rigoberl? tu as tort de t’ensevelir dans le suaire de la presse extra-muros! tu le dois à Paris, mon ami. L’avenir aurait à me demander compte de ton exil si je ne t’attachais pas à la métropole. Quand j’ai embrassé le sacerdoce de la polémique politique, j y ai jeté toute ma vie et tous mes capitaux.... Fais comme moi.

— Tu avais donc des capitaux?

— Mais Rigobert , qu’est-ce qui n’a pas des capitaux aujourd’hui? on en a plus ou moins; mais on en a : Bertrand lui-même, mon domestique, qui se tient droit derrière toi, comme un mur mitoyen, a aussi des capitaux; il a gagné cent mille écus à porter mon journal ! Et note bien , Rigobert, que je ne lui donne que vingt-cinq sous par chaque course; ceci semble utopique au premier aperçu; mais c’est expliqué par la science abstraite de la reproduction des intérêts cumulés. Bertrand, comme tous mes porteurs, ne reçoit jamais un centime de ses émoluments; au contraire, tout ce qu’il peut obtenir de sa famille ou emprunter à ses amis, il le place dans le capital social. Au jour de l’an , il apporte religieusement à la caisse les étrennes que lui donnent les abonnés ; si les abonnés ne donnent rien , il est toujours tenu d’apporter quelque chose. H prendrait plutôt la bourse d'un flâneur, tant le sentiment de la religiosité des engagements est développé chez lui! Tu comprends alors sur quelle masse de petites sommes isolées j’ai à opérer. Je manœuvre les capitaux de mes porteurs. Je les fais circuler dans tous les sillons de l’industrie; Bertrand est actionnaire, sans s'en douter, dans le pain-fourrage : il joue sur les fromages de Brie. Il a reçu dernièrement un prélèvement de 2 fr. 50 c. sur sa fortune, qu’il ne connaît pas lui-même.

— Ah! mon ami, tu es un organisateur de première force. Je ne demande pas mieux de placer quelques fonds entre les mains.

— Tous tes fonds

— Pas tous, mais une partie.

— J’aimerais mieux le tout, c’est plus régulier. La capitalisation est plus homogène.

— Quelles seraient mes attributions dans ton journal?

— Dame! je ne te traiterais pas comme un actionnaire vulgaire; je rougirais de t’offrir le banal cinq-pour-cent d’intérêts. Tout cela complique

la comptabilité dont je tiens essentiellement à simplifier les rouages. Tu verses, je suppose, deux cent mille francs

— Oh ! je ne mettrai pas deux cent mille francs.

— Eh bien! tu verses , je suppose, trois cent mille francs ou quatre cent mille francs, le chiffre n’y fait rien ; je mets tout cela dans une caisse dont moi seul ai la clef. Je trouve qu’il est inutile d’enfler les frais de serrurerie et de faire ccnfectionner, comme dans certaines entreprises, des coffres à deux ou trois clefs... C’est de la superfétation. Je garde donc la clef dans ma poche. Tu composes des articles sur la politique générale, pour une valeur de cinq cent mille francs, à raison de quinze francs soixante-cinq centimes la colonne; tu mets tout cela dans un second

coffre-fort dont toi seul as la clef: tu vois déjà la confiance Quand j ai

besoin de tes articles, je les prends; c'est-à-dire tu me les livres au fur et à mesure des besoins de l’entreprise, et je te les solde au comptant ! —

— Avec mon argent?

— Avec ton argent ! sans doute; mais il y a très-peu d’actionnaires, je te dirai même qu’il n’y a pas d’actionnaires qui jouissent de ce privilège.

— Mais si tu ne prends pas mes articles?

— Voilà que lu tombes dans les subtilités : si je n’avais pas envie de prendre tes articles, je ne te ferais pas confectionner un coffre-fort avec une clef; car à quoi servirait la clef si je ne demandais pas ce qu’il y a dans le coffre-fort?

— Si par hasard, ou plutôt par la force des circonstances, il y avait un rappel de fonds, je demande à pouvoir donner des articles au lieu de capitaux, puisqu’ils ont une valeur intrinsèque.

— Ce n'est pas le moment de lever ce lièvre : jamais avec moi l’actionnaire ne rapporte, toujours il emporte; seulement, je demande une déclaration formelle qu’on ne me citera pas en police correctionnelle sous prétexte que l'argent ne rapporte pas 999 pour cent.

— Parbleu !

— Tu dis parbleu, Rigobert, parce que tu tombes des départements; tu ne connais pas l'actionnaire métropolitain. Il n'a plus qu’une phrase a la bouche : 999 pourcent... ou la tête du gérant. Heureusement, ma spéculation me met à l’abri de ces ogres. Ils auront plus qu’ils ne me demandent.

C’est une nouvelle combinaison : Le journal nous revient à 23 fr, 50 c.; nous le vendons 20 fr. : bénéfice 3 fr. 50 c. ; un million d abonnés, 3 millions 500 mille francs de dividende. C’est clair comme le jour Qu on

me réponde par des chiffres — , seulement par des chiffres, ou j attaque en diffamation.

Paris, chez AUBERT, galerie Véro-Dodat.

Typographie Laciia>ii>k et Comp., rue Damiette,

Kobert-ftlacairc agent matrimonial.

Vive Paris! on y trouve magasin de tout : magasin de vêtements confectionnés, magasin de socques articulés, magasin de parapluies, magasin de clyso-pompes en caoutchouc, magasin de graine de mouiarde blanche, et même magasin de femmes légitimes.

Le provincial tout frais débarqué de la diligence Laffitte et Gaillard peut, dans les vingt-quatre heures, se trouver rasé, coiffé, chaussé, habillé et même marié. Demandez, Messieurs, faites-vous servir, il y en a i>our tout le monde : on lient depuis les veuves ornées de quarante ans et de quarante mille livres de rente , jusqu’aux jeunes personnes fort jolies et fort honnêtes, mais dont la dot l’est peu.

Il faut avouer que parmi les établissements baroques créés à Paris depuis quelques années, et Dieu sait si le nombre en est grand! l’établisse-

ment le plus baroque est toujours resté celui qui est connu sous le nom de Comptoir matrimonial. Il paraît que le comptoir primitif a fait de bonnes affaires; car le nombre des succursales s'est bien Vite augmenté d’une manière prodigieuse. Aujourd’hui il n’y a pas moins de quinze ou vingt dames Saint- Phar, Saint-Clair, Saint- Hippoly te ou Saint- Hildephonse, qui tiennent de ces bureaux où l’on trouve constamment une liste de femmes, ornées de dots plus ou moins fabuleuses.

Les journaux sont les entremetteurs ordinaires entre les prétendus et les dames h marier. Lisez la quatrième page, vous trouverez presque chaque jour, entre l’annonce de la Créosote-Billard et du Racahout des Arabes, l’annonce d’un de ces établissements qui se sont voués exclusivement h la recherche des dots et des amateurs de dots. On a toujours h offrir un choix de jeunes personnes richement dotées. Quelquefois, l’annonce cesse d’être générale , on spécifie mieux une occasion magnifique qui se présente pour les véritables amateurs : tantôt c'est une veuve, encore d’un physique agréable et immensément riche, qui demande un mari dont la profession soit honorable et le caractère agréable ; tantôt c’est une jeune personne de dix-sept ans, qui , pour des raisons de famille, désire se marier dans la présente quinzaine (raisons de famille est le mot). On ne tient nullement h la fortune. Écrire franco.

Je vous laisse à penser si des annonces aussi séduisantes produisent de l’effet sur les quatre-vingt mille célibataires que renferme Paris ! Les départements eux-mêmes fournissent leur contingent de prétendants, ou de prétendus, si vous aimez mieux, et on fait queue dans les bureaux du Comptoir matrimonial. Malheureusement, la jeune personne et la veuve à millions ne sont jamais visibles à l’heure où on se présente : la veuve est allée visiter une de ses fermes en Normandie, et la charmante jeune fille est allée cueillir des violettes dans le bois de Romainville, pour en orner le front de son vieux père. Mais ce petit contre- temps n’empêche nullement les prétendus de satisfaire à l’article premier du règlement, qui porte que toute personne qui s’inscrit sur les rangs des prétendus doit verser une somme de dix ou vingt francs, suivant l’importance de la dot.

Robert-Macaire, en sa qualité d’homme essentiellement moral, ne pouvait manquer d’éprouver le besoin de chercher h encourager le mariage de ses contemporains et de ses contemporaines. C'est pourquoi, sous le nom de M. de Saint-Macaire , il établit, rue de la Fidélité, une maison conjugo-moralo-matrimoniale. A l’aide de quelques annonces, lancées à crédit dans bon nombre de journaux, il se présenta bientôt au bureau de M. de Saint-Macaire une quantité de garçons, jeunes et vieux, qui étaient grandement séduits par l’appât des dix, quinze, vingt et cinquante mille

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livres de rente dont M. de Saint-Macaire avait doté chacune de ses daines ou de ses jeunes personnes à marier.

Du reste, comme M. de Saint-Macaire était un homme d'ordre et d’économie, il avait profité de la voie de ces mêmes annonces pour faire savoir au public que son secrétaire se chargeait du placement des domestiques, et du placement des enfants en sevrage. Le secrétaire était, bien entendu, l’ami Bertrand.

Les jours où Bertrand n'avait pas d'occupation h son bureau des domestiques et des enfants en sevrage, il était employé par M. de Saint-Macaire pour jouer les rôles des mères de famille. Rien de plus rare dans cette partie que de trouver des personnes jouant bien le rôle difficile des mères de famille. On trouve bien des tantes ; mais c’est fort mesquin pour une jeune personne qui possède vingt mille francs de rente. Décemment, une tante ne suffit pas; il faut absolument une mère : c’est un objet de luxe qui flatte agréablement un prétendant, surtout quand l’emploi est tenu avec distinction. Bertrand jouait ce rôle travesti, avec un aplomb et une toilette merveilleusement appropriés à la circonstance.

Quand la sonnette annonçant un prétendant se faisait entendre, Bertrand courait s’affubler du costume de rigueur, et venait présenter sa fille avec une sollicitude toute maternelle. M. de Robert-Macaire servait d'introducteur à l’étranger, après lui avoir fait verser d'abord les vingt francs de rigueur. Cette petite formalité indispensable accomplie, on procédait à la réception, et M. de Saint-Macaire, prenant le néophyte par la main, le faisait entrer dans le salon, en lui disant : « Monsieur Gobard, j’ai l’honneur de vous présenter madame de Saint-Bertrand, veuve de la Grande Armée, jouissant d’une fortune très -conséquente, et mademoiselle Éloa de Wormspire, fille du célèbre baron de Wormspire, à qui le grand homme a légué cinquante mille francs de rente sur le gros livre. Ces dames brûlent du désir de faire votre connaissance. Je les invite à dîner chez vous ce soir, vous nous mènerez ensuite à l’Opéra, puis nous ferons une petite partie d’écarté... Monsieur Gobard, ces dames ont des projets sur vous!... tenez -vous bien!... »

Si mademoiselle Éloa de Wormspire ne faisait pas une impression agréable sur M. Gobard, on lui proposait de le mettre en relation, le lendemain, avec une autre jeune personne encore plus jolie et encore plus riche. Prix de la présentation, vingt francs. C’était à prendre ou à laisser; et, après tout, vingt francs n’étaient pas trop pour épouser une femme excessivement jolie, excessivement riche, et dont la vertu était garantie pour un an !

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