BK
i“ ’* '“ïïj ’ (' |) r I. V
N\ ~*°h'e ouvi'ay, est assez l’ouiu- je ux ferai recevoir, Je ferai coinerle ■'yy ' \ \ mamiscnt et vous me donnerez pour cela cjueles trois cpiarts du * j droit d auteur. . niais iiiie chose a larjuelleje tiens, c est (jiie je 'idJ f$J) />. -S01S seul eim oui, c'est. une condition .w/c y//<t mmui’ )
^ 'vy
^ZCrJ 'Aà H *
-S ’-yÿh'M 0 rr
sV,' J) %
— Jeune homme! jeune homme!.... attendez donc un peu!... Comme vous êtes vif! Que diable, nous pourrons peut-être nous arranger.... Arrivez donc, jeune homme !
Et quelques jours après, le jeune homme revenait effectivement retrouver Robert-Macaire , attendu qu en sa qualité de débutant dramatique, il n’avait pu obtenir lecture à aucun théâtre, — pas même au théâtre de madame Saqui , attendu que le théâtre de madame Saqui a aussi ses auteurs privilégiés, ses auteurs à traités spéciaux et à prime de lectuie !.. .
Nous nous plaisons encore à rendre cette justice à Robert-Macaire: c’est que, dans certaines circonstances, il faisait nommer son collaborateur, et même le faisait nommer tout seul. — Cela arrivait toutes les fois que le public se permettait de siffler, car le public se permet encore de siffler de temps en temps : demandez plutôt à Monsieur Mais, par-
don, nous allions nous livrer à des personnalités déplacées, et nous revenons au héros qui doit seul occuper notre plume.
Lorsque Macaire travaillait avec des auteurs qui n'en étaient plus à leurs débuts, et qui n’apportaient leurs pièces à ce collaborateur influent que pour obtenir un tour de faveur et être mis en répétition immédiatement après la lecture , Macaire tenait à faire sa part dans 1 ouvrage en question, et il se livrait à de nombreuses ratures sur le manuscrit pour faire sortir à droite un personnage qui, primitivement, devait sortir à gauche, et pour changer l’air d’un couplet. Ces ratures produisaient un excellent effet, et donnaient l’occasion de faire mettre une seconde fois le manuscrit au net. — C’est l’ami Rertrand qui avait eu 1 emploi de copiste, qu’il cumulait avec l’emploi de claqueur les jours de première représentation.
Le pauvre Bertrand n’était employé que comme simple claqueur; Macaire avait une seule fois essayé de l’employer comme pleureur à l’Àrnbigu , mais il y renonça aussitôt. — Bertrand était si grotesquement laid lorsqu’il pleurait, que sa figure faisait rire tous ses voisins, de sorte que l’effet désiré était entièrement manqué.
Le nombre des pièces que Robert-Macaire a fait représenter sur les différents théâtres delà capitale est très-considérable, et s’accroît encore de jour en jour, vu la prodigieuse facilité que notre auteur a pour le travail. — Aussi Macaire, qui touche de cinquante à soixante mille francs de droits d’auteur, s’écrie souvent :
— Ah ! mes amis, mes amis ! c’est une bien belle chose que l’art dramatique, quand on sait en comprendre toute la poésie!
Paris, chez AUUEilï, gilcrie Vao-l)oJal.
Typographie Lackoipk et Conip., rue Damiette. 2.
fiobert-JHaraire canbibat à la ùcpiüation.
Après les demoiselles à marier et les épitaphes du Père-Lachaise , je ne connais rien au monde qui soit plus criblé de vertus qu un candidat à la députation. Chaque fois que la dissolution de la Chambre ramène de nouvelles élections, toute la surface de la France se trouve, en un instant, émaillée d'une foule de candidats qui, vu toutes les qualités morales dont ils se gratifient dans leurs circulaires, auraient tous les droits du monde pour ligurer un jour dans l'almanach, après canonisation préalable en la cour de Rome, 11 y a vraiment des saints, et même des saints fort considérés dans tous les almanachs, qui ne pourraient pas faire preuve d’autant de vertus que ces candidats, qui aspirent tout simplement
à la béatification parlementaire. Pour ces messieurs, le paradis est situé au bout du pont de la Concorde, et le saint Pierre de l’endroit ne laisse entrer que sur la présentation d'une médaille en argent qui tient lieu de certificat de bonne vie et bonnes moeurs ; — il n’est pas nécessaire d’avoir été vacciné.
Un mois avant l’ouverture du scrutin, tous les amis du candidat se transforment en allumeurs, et se faufilent auprès de tous les électeurs, auprès de toutes les femmes d’électeurs, auprès de toutes lestantes, cousines, arrière-cousines d’électeurs, afin de vanter toutes les qualités physiques et morales de leur honorable ami le candidat à la députation.
Quand , par hasard , l’allumeur a été aussi chargé en même temps , par une mère, de chercher un mari pour sa fille, notre gaillard fait en même temps la double commission auprès des jeunes électeurs, et il trouve moyen de vanter dans le même discours le candidat à la députation et la candidate au mariage : il les offre comme deux modèles d’innocence, de candeur, de patriotisme ; il ne saurait trop vanter leur sagesse, leurs qualités oratoires; leur manière de préparer la gelée de groseille, et leur manière d'envisager l’économie politique; leur talent sur le piano, et leur éloquence à la tribune; leur rare désintéressement, et leur manière admirable de faire des reprises aux chaussettes de laine. C’est ainsique l'habile allumeur sait faire d’une pierre deux coups, et quelquefois ses efforts sont couronnés d’un tel succès, que le jeune électeur, étourdi, abasourdi par tant d’éloquence, se rend immédiatement au collège électoral, écrit sur son bulletin le nom de la jeune fille, puis court adresser une déclaration d’amour au futur député.
Cette manière de travailler en société s’appelle entortiller rélecteur. 11 va sans dire qu'en cas de réussite, l'honorable député n'oublie pas l'ami qui lui a fait la courte- échelle , et lui fait adjuger une place quelconque qui lui permette aussi de grignoter après cet énorme gâteau des Rois que l’on nomme budget; il se trouve aussi une fève dans ce gâteau monstre, et la fève échoit constamment au contribuable, qui se voit obligé de payer les frais du festin; encore, l'infortuné contribuable n’at-il pas l’agrément de voir boire à sa santé les convives malhonnêtes qui se sont bourrés du gâteau qu’il leur paie généreusement chaque année.
Robert-Macaire éprouva un jour le besoin de se mettre sur les rangs pour se faire nommer député. — L’ami Bertrand se mit donc en course pour remplir la fonction d’allumeur, fonction qui lui revenait de droit. — Aussi notre gaillard, affublé d’une longue redingote à la propriétaire, ce qui lui donnait un faux air d’électeur, se mit à courir de porte en porte et
{*>!/• </' tn&rrf ef f"
fA. \ t-tÀ. // •/"/ M-t* sAv/f/t
Wrr
4 lu/ Ctut^iAn.
Un homme probe consaencicux, un homme grave
J Que vous faut- il 7 un nomme proue consaencicux, un homme grave \ l| f **
J j J uu industriel, un homme qui n ait pas besoin du Gouvernement pour scnrichn-V f / AjL un homme familiarisé avec les lois, qui les connaisse bion par pratique par ; \
une vieille pratique . Une vieille ptaliquo des lois . Vi
pouvez mieux choisir prenez mon
renés, mon honorable ami. t
(le boutique en boutique avec un zèle exemplaire, que stimulait encore la promesse d’un bureau de tabac, en cas de nomination de l’honorable M. Macaire.
Bertrand déploya dans celle mission difficile une facilité d élocution, une éloquence, une faconde, un bagout, en un mot, qu on ne lui connaissait pas jusque là. — 11 est vrai que le candidat Macaire serinait chaque matin son allumeur, et lui faisait la leçon suivant le genre d’électeur qu’il devait visiter dans la journée. - — Puis , quoique sa modestie naturelle ne permit guère au candidat Macaire de faire lui-même son éloge, et de faire le détail de ses vertus, attendu qu’on ne doit pas se dire ces choses-là à soi-même et devant soi, pourtant il avait soin de remettre Bertrand dans la voie lorsqu’il s’embarbouillait un peu dans son discours; — cela se pratique toujours ainsi dans toutes les circonstances.
Du reste, le fond de la tartine débitée était toujours le même, et Bertrand disait pour péroraison à chaque électeur : — Qui vous laul-il pour député? Un homme probe, consciencieux, un homme grave, un indus-
triel, un homme qui n’ait pas besoin du gouvernement pour s’enrichir, un homme familiarisé avec les lois, qui les connaisse bien, par pratique — , par une vieille pratique...., une vieille pratique des lois.... Vous ne pouvez mieux choisir, prenez mon...., prenez mon honorable ami M. Macaire, prenez -le de confiance et les yeux fermés !
Lorsque le discours ordinaire ne suffisait pas, et lorsque Macaire voyait qui! avait affaire à un électeur digne d’être son élève, c’est-à-dire appartenant à l’école macairienne, il lui glissait dans le tuyau de 1 oreille quelques petites phrases très-courtes, mais qui en disent } lus qu elles ne sont longues: — un bureau de tabac , une bourse pour votre fils, etc., etc. Ces petits mots n’ont l’air de rien, mais ils produisent pourtant très-bon ellet dans une conversation électorale. — On a encore, comme phrase électorale, la promesse d’un pont sur la rivière, ou la promesse d un abattoir, du dégrèvement des sucres ou des betteraves, suivant la localité. Enfin, avec certains électeurs, Robert-Macaire prit l’engagement lormel de demander la suppression entière du budget. — Désormais plus de contributions, plus de perceptions, plus de conscriptions, — toutes choses qui étaient des abominations !
Je ne sais pas au juste si la candidature de notre héros fut couronnée de succès; mais je me plais à croire qu’il échoua entièrement dans ses prétentions. — Un Macaire siégeant sur les bancs de la Chambre des députés serait une chose vraiment monstrueuse; et décidément, je la crois impossible. — Etes-vous de mon avis?
Paris, chez AHUntl', gaie.ir V< ro- LKxlai.
Typographie I acrampe et Comp., rue Dau.icii
Robert- JRacaire pljartnaricn.
Depuis le grand bouleversement de 1789, il s'est opéré une révolution complète dans tout le corps social. L'antique et vénérable boutique de l'apothicaire s’est écroulée en même temps que la boutique du perruquier; le blason de ces deux corporations, qui ornait depuis un temps immémorial les enseignes de ces personnages célébrés par Molière et par Beaumarchais, a disparu en même temps que les armoiries des plus nobles familles : — nous voulons parler de l’antique serpent qui se mord la queue, et des trois plats à barbe disposés en triangle maçonnique.
Si M. Purgon ressuscitait de nos jours, il serait bien étonné en apprenant qu’il ne peut plus servir au Malade imaginaire ce remède qui figurait si souvent dans les mémoires dudit malade. — Le clysobol a puissamment
contribué, concurremment avec la révolution de 89, à tuer l'apothicaire. Qui se serait jamais douté que cet instrument anodin deviendrait meurtrier pour toute une corporation? — Mais M. de Lamartine Ta dit dans une de ses plus belles Méditations poétiques :
« Les destins et les remèdes « sont changeants! »
Dépossédé tout à coup d'un de ses plus puissants moyens de fortune, l'apothicaire, exilant de son enseigne son vieux serpent héréditaire, s'est mis lui-même à faire peau neuve; et, pour commencer, il a échangé le nom qu'il tenait de ses aïeux, le nom d’apothicaire, contre le nom beaucoup plus moderne de pharmacien : — ce qui fait que les portières ne manquent jamais d’appeler leur boutique une pharmacerie. — En changeant de nom, le pharmacien a aussi éprouvé le besoin de renouveler les étiquettes de ses bocaux, et même de créer des drogues totalement nouvelles. — Le problème îi résoudre était de composer une drogue qui ne pût être nuisible à aucune espèce de malade, qui ne coûtât presque rien à fabriquer et qui se vendît horriblement cher. Il faut reconnaître que presque tous les pharmaciens ont trouvé cette pierre philosophale; il n’est, pour ainsi dire, pas un de ces messieurs qui ne possède un brevet d’invention pour une mixture bonne pour les brûlures, les engelures, les boursoufflures et autres maux d'aventure; ou bien pour un taffetas spécial qui a guéri les cors aux pieds de plusieurs têtes couronnées; ou bien pour des pastilles pectorales se brûlant comme des pastilles du sérail, excellentes pour calmer la toux, pour purifier l'air des appartements et pour détruire les punaises.
Une grande quantité de ces perfectionnements dans la pharmacie furent apportés par Robert-Macaire , qui avait acheté h vil prix une petite boutique d’apothicaire au père Boniface , vieux bonhomme presque contemporain de M. Purgon, et qui avait mis cinquante ans pour s’amasser quinze cents francs, qu’il mangeait tranquillement aux Batignolles, en regardant, toute la journée, les wagons circuler sur le chemin de fer.
Ayant entendu dire dans la société des Batignolles que le pharmacien Macaire faisait une rapide fortune, le vieux père Boniface prit, un jour, l’omnibus, et vint faire visite à son successeur, afin de lui demander par quelle recette extraordinaire il gagnait si facilement de l’argent. Le père Boniface eut bien du mal à reconnaître son ancienne boutique, tellement Macaire l’avait rendue brillante; sa pharmacie avait un faux air de boutique de confiseur, tellement elle était à la mode ; et on ne devinait le genre de
.piVOH,
uauw ci
uuiiuuicm
Mon cher Eoi'nface/ iJ fallait autrefois a. un Apothicaire 40 ans -pourôaoner 2,000 f de rentes . . , . .yous nwclnez, nous fuoEüwà nous 1 Mais comment faites-vous donc7— Nous prenons d du Suit , de la brique pilée oudel amidon, nous appelons çapàte Onicoplnane, Ttacahoul, N»fé, ( t - p^Osmaniôlou, ou de tout autre, nom plus ou mo\ns charabia, nous faisons des -^. ^^unoiiKs, des prospectus, des circulaires et en 10 ans, nous réalisons un , k
W Million il faut attaquer la fortune en face vous la preniez du ï{
mauvais Gôlé. \W
douceurs vendues dans ce laboratoire qu'en apercevant un garçon à tablier gris, au lieu d'une jeune confiseuse à tablier noir.
Robert-Macaire, ayant fait asseoir poliment le père Boniface, s’empressa de répondre aux naïves questions de ce vieux bonhomme fort simple qui n'avait pas inventé la poudre à gratter, et qui, par conséquent, n auiait jamais inventé la moindre pâte pectorale excellente pour les maux de dents :
— Oui, mon cher monsieur Bonilace, il fallait autrelois à un apothicaire quarante années pour gagner deux mille francs de rente ; \ous marchiez : nous volons, nous!
— Mais comment faites-vous donc? articula timidement le simple père Boniface.
— Nous prenons du suif, de la brique pilée ou de 1 amidon , nous apelons cela pâte omnicophane , racahout, nafé, osmaniglou , ou de tout autre nom plus ou moins charabia ; — nous faisons des annonces, des
prospectus, des circulaires, et en dix ans nous réalisons un million Il
faut attaquer la fortune en face; vous la preniez du mauvais côté.
— Tiens, tiens , tiens ! fit le père Boniface, qui commençait à ouvrir un œil à la lumière.
— Il va sans dire aussi, reprit ie pharmacien Macaire , que vous n oubliez pas de faire un usage immodéré de la grosse caisse, de l’annonce et de la clarinette de la réclame. On cite cinq cents cas de guérison dans les maladies les plus désespérées... Si cinq cents malades ne vous suffisent pas, vous pouvez en mettre douze cents... On guérit tout ce qu on veut dans la quatrième page des journaux.
Tiens, liens , tiens ! refit le père Boniface, qui ouvrait définitivement
ses deux yeux à la lumière.
— Ce n’est pas plus malin que cela , reprit Macaire ; et , tenez, si vous voulez, je vous intéresse de moitié dans une nouvelle pâte que je vais lancer dans le public : ce sera encore pour guérir le rhume ; c’est la vingtseptième que je lance dans le monde. — Celle-ci sera composée d’escargots, d’araignées, de cloportes et de crapauds... Ce sera délicieux !.. Prix de la boîte : deux francs cinquante... Voulez-vous en goûter une tablette?
— Non, non, merci !... et même, tout réfléchi, cette nouvelle pâte ne me sourit pas beaucoup... J’aime mieux être votre associé pour votre vingthuitième brevet d’invention... Écrivez-moi aux Balignolles.
— Très-bien, mon cher monsieur Boniface... Dès que je ferai ma vingthuitième opération , je m’empresserai de vous écrire pour vous mettre dedans.
jf'an?, e.h«j2 A'J><iSrt l gilnne Yern-Dodat.
Typographie Lacrampk et Comp., rue Damiette, 2.
Hobcvt-iîlcicairc oculiste breuctc.
On compte déjà pas mal de médecins oculistes dans Paris, la banlieue et les départements. Le nombre s’en élève à peu près à deux ou trois mille, et tous sont plus brevetés les uns que les autres, sans compter les médecins oculistes du roi de Perse, de l’empereur de Siam, de la reine de Madagascar, du maire de Yaugirard et d’une foule d’autres puissances exotiques ou européennes, qui voyagent continuellement accompagnés de fioles, de certificats et de grosses caisses.
Eh bien! malgré cela, nous nous étonnons que le nombre des médecins oculistes ne soit pas plus considérable encore, et ne dépasse pas le nombre des chirurgiens dentistes, celte autre classe de docteurs dont les membres adoptent également pour costume l'habit noir et l’habit rouge.
— 11 n’existe pas une seule classe de malades plus dociles, plus agréables, plus faciles à traiter que les aveugles; car, moralement et physiquement, on peut dire qu’ils acceptent tous les remèdes les yeux fermés.
Robert-Macaire devait forcément avoir du goût pour la carrière de médecin oculiste. Un beau jour, il se fit effectivement délivrer un diplôme par la Faculté de médecine de Tombouctou , et s’annonçant, dans tous les journaux et sur toutes les murailles, comme le premier oculiste de tous les monarques africains, il vit bientôt accourir une foule de malades, séduits par la promesse d’une guérison complète et radicale. Par exemple, celte guérison n’était pas instantanée, car le prospectus annonçait qu’il fallait se frotter les yeux pendant plusieurs mois de suite avec l’eau merveilleuse dont chaque petit flacon coûtait pas mal de boudjous. (L’oculiste africain recevait aussi la monnaie de France en paiement, pour la plus grande facilité des malades de cette nation.) Du reste, le docteur avait soin de prévenir qu’il ne répondait pas de la guérison des aveugles qui 11e suivaient pas le traitement avec beaucoup de patience. La guérison était toujours garantie complète pour tous les malades, même pour les aveugles de naissance : mais pour prouver qu’il ne voulait pas en imposer par un charlatanisme effronté , le docteur Macaire avait soin d annoncer en grosses lettres sur tous ses prospectus, qu’il ne répondait pas des malades qui avaient eu les yeux crevés à la guerre, ou par suite d’accidents. Celte restriction loyale produisit le meilleur effet sur le public, et les aveugles y voyaient , ou du moins croyaient y voir la preuve d’une admirable bonne foi.
Quoique les malades de Robert-Macaire fussent en général d’une trop bonne pâte pour se plaindre de ce que le traitement traînait en longueur , il arrivait cependant quelquefois qu'un de ces messieurs était doué d’une patience moins grande, et il se tenait alors entre le docteur et le malade le dialogue ci-dessous :
— Ah ça! M. Macaire, depuis six mois vous me bassinez avec votre eau merveilleuse, et je suis toujours aveugle...; cela finit par me coûter bien cher; mon argent s’en va, c'est tout ce que je vois!....
— Hé bien ! c’est déjà quelque chose Continuez , vous finirez par y
voir clair.... (A part) dans votre bourse!
— Enfin, me garantissez -vous toujours la guérison?
— Comment donc! mon cher Monsieur, plus que jamais; on ne pour-
rait pas citer un seul cas où mon eau n’ait pas produit un effet merveilleux 11 n'y a pas trois mois encore, un sourd-muet s’en est frotté les
yeux pendant quelques jours seulement, et il a immédiatement recouvré la parole !
.v robert-mxcairf
\Vj N'.3o.
Qcutiïle tri,
^ lU'
L» ça Monsieur Macaire, depuis su mois vous me bassinez ^cc voire L*,-\ . Jedur.tervci.leuie, ctjcsu.s ion jours aveaolc . Gela finit par me coûter bien cher K
„rri\7 >nl S'6n Va' C'eslt0ul Ce . He b, en! c'esK^J
Mla,UCl,“e CWSC finit» par y voir cl,,,
,y// ^ dans votre bourse c^TS
— En se frottant les yeux?....
— Ah! mon dieu oui!... Il s’était bien aussi frotté un peu le bout de la
langue, mais très-peu, très-peu
— C’est admirable!.... Alors, donnez-moi encore douze bouteilles; je vais continuer le traitement.
— Mais, à propos!.... suivez-vous exactement le régime que je vous ai prescrit?... observez-vous une diète complète?
Certainement!.... je ne prends que trois bouillons hollandais par
jour.
— Vous prenez trois bouillons par jour, Monsieur ! et hollandais, encore! et vous appelez cela faire diète! Mais, malheureux, vous ne
voulez donc jamais être guéri?.... Vous mangez comme un ogre, quand je vous ordonne une diète absolue, puis vous vous plaignez de ce que mon remède ne vous produit pas d’effet!.... Mais savez-vous bien que votre conduite me cause le plus grave préjudice; car vous êtes cause que le public pourrait douter de l’efficacité démon eau merveilleuse.... Trois bouillons hollandais!.... Mais je pourrais vous demander trente mille francs de dommages et intérêts!
— Allons, docteur, ne vous fâchez pas, je ne ferai plus d’imprudence
— Je l’espère, Monsieur ; mais maintenant il ne vous laudra pas
moins de cinquante-deux llacons pour arriver à une guérison complète,.. Je vous engage à me les acheter aujourd’hui, attendu que je vais partir
demain pour l’Italie Je suis appelé dans cette contrée pour soigner le
monarque du royaume de Monaco, qui souffre beaucoup de la cocotte,..,
— Et le prix du flacon est toujours de vingt francs?
— Plus que jamais, Monsieur; les simples deviennent de plus rares en plus rares;.... je veux parler des simples qui entrent dans la préparation
de ma mixture... Je ne gagne que vingt sous par flacon, ma parole d honneur!.... Je vous assure que je ne vendrai pas une seule fiole à moins
de cinquante francs au monarque de Monaco...... et encore je refuserai
d’être payé en pièces de cinq centimes!
— Et il faut me mettre à une diète absolue?...
— Absolue n’est pas le mot! je ne veux pas vous faire mourir de
faim,... : cette prétention serait ridicule Je vous permets de prendre
tous les deux jours un petit bouillon aux herbes..,. ; cela pourra contribuer à vous ouvrir les yeux, et bien certainement cela vous ouvrira l’appétit.
— Adieu, mon cher malade Bertrand !.... reconduisez Monsieur à
son domicile... Adieu!... mes respects à madame votre épouse!
Paris, chez Aubert, galerie Véro-Dodai.
Typographie Lacrampk et Comp.,rue Damiette, 2.
Hobert-iîlacairc îumtistc.
Dans le cours de sa vie si accidentée, si émaillée de diverses professions, Robert-Macaire devait forcément entreprendre aussi , pendant quelque temps, la profession de chirurgien-dentiste.
Mais n allez pas croire que notre héros se soit abaissé à monter dans un cabriolet jaune, et à transformer la place publique en un cabinet d’opérations chirurgicales! Macaire se respectait bien trop lui-même pour extirper des molaires avec accompagnement de clarinette et de gencives; ce métier vulgaire est bon pour les ex-dentistes de l’empereur du Congo et des éléphants du roi de Siam ; — orateurs de carrefours qui font un cours d’histoire naturelle en expliquant que tous les maux de dents proviennent de la présence d’un ver rongeur nommé asticot. — Pour
détruire ledit asticot, ces professeurs-opérateurs ont deux moyens qu’ils emploient avec un égal succès sur toutes les mâchoires qui veulent bien les honorer de leur confiance. — Le premier moyen consiste en une petite pincée de poudre blanche que l’on place sur l’ouverture de la dent cariée dans laquelle le terrible asticot s’est creusé une tanière profonde. L’animal, excessivement friand de celle poudre blanche, en fait son déjeuner ou son dîner, suivant l’heure à laquelle on le trouve; quelques minutes après ce repas imprudent, l’asticot périt au sein d’une aflreuse colique, et le propriétaire de la molaire se trouve, par contrecoup, guéri de la rage de dent qui troublait le repos de tous ses jours et de toutes ses nuits.
Le second moyen employé par le chirurgien en habit rouge consiste en une immense lame de sabre qui , en un clin d’œil, enlève le mal comme avec la main. Il est vrai que, pour enlever le mal, le sabre enlève aussi la dent, sinon même plusieurs dents; mais c’est sans douleur — pour le dentiste !
Du reste, l’opérateur restitue immédiatement le morceau d’ivoire qu’il vous a extirpé; vous pouvez vous donner la satisfaction de la faire monter en bague à la chevalière , et l’offrir à votre bien-aimée avec une mèche de vos cheveux. Si vous ne tenez pas à ce fragment de vous-même, et que vous ayez la politesse de l’offrir au dentiste, votre bienfaiteur,— outre les cinquante centimes d’usage, bien entendu, le dentiste accepte votre cadeau, et votre molaire contribue à allonger l’immense chapelet qui témoigne des nombreuses cures de l’opérateur ; il n est pas rare que ce chapelet soit même orné de quelques défenses des éléphants du roi de Siam, défenses qui ont été extirpées avec la même lame de sabre, et toujours sans douleur! — Messieurs les enfants au-dessous de sept ans ne paient que moitié prix, ainsi que messieurs les militaires, messieurs les tambours de la garde nationale, et messieurs les actionnaires de Saint-Berain !
Robert-Macaire, ne voulant avoir de relations qu’avec des mâchoires d'élite, prit un logement magnifique dans l’un des plus beaux quartiers de Paris, et se meubla un cabinet qui aurait pu passer pour le boudoir d’une petite-maîtresse. Le patient s’enfoncait mollement dans un magnifique fauteuil à la Voltaire; la tête était délicieusement soutenue par desoreillères eu caoutchouc, et les pieds s’appuyaient sur un petit coussin oriental. Bref, on aurait eu envie d’avoir mal à une dent, rien que pour avoir le plaisir de se la faire arracher dans un fauteuil aussi délicieux. Il va sans dire que les instruments de Macaire étaient du plus grand luxe, et qu’on ne se rinçait la bouche qu’avec de l’eau tiède parfumée avec de
f'Uiuaric (Oewltdl
,Saprebieu!M.rle dentiste, vous m avez arrache deux bonnes dénis et vous avez laissé les deux mauvaises . . . (fîofi t/hc.àpart) Diable!!
//uu/Zj Sans doute 'et j avais mes raisoi ts . . Nous sommes toujours a
a temps d'arracher les mauvaises Quant aux autres, elles auraient
fini par se ôàter et parvous faire mal un râtelier postiche ne vous
fera jamais souffrir, et c'est bien meilleur genre, on ne porte V a frt N élus Que ca. /
d duJrert e£ C,e. J ^ CdtoX/ Ju6es6, tjal: Ve/v -dodmt
l’essence de citron, de vanille ou de Portugal. On avait le choix, comme chez Tortoni, pour les glaces. On pouvait même demander un bol panaché !
Quant à l'antichambre du cabinet de Macaire, elle consistait en un immense salon, au milieu duquel était placée une table couverte de journaux et d'albums de toutes sortes. Les murailles étaient tapissées de gravures, au nombre desquelles apparaissait surtout Hippocrate refusant les présents d’Artaxercès : ce qui ne voulait pas dire que le docteur Macaire refusait de se faire payer son opération chirurgicale. Au contraire, le luxe du salon était un avertissement tacite donné au public , qu’il fallait payer en proportion du riche ameublement. Macaire ne manquait jamais de faire attendre ses clients : il faut toujours qu’un docteur quelconque, même un docteur-dentiste, ait l’air d’avoir un malade dans son cabinet : c’est très-bon genre !
Après que le malade avait suffisamment admiré Hippocrate refusant les présents d’Artaxercès , Macaire, environné d’une robe de chambre en soie sur laquelle étaient semées une foule de fleurs plus belles que nature, faisait introduire l’homme à la fluxion , et se livrait à l’extirpation de la canine ou de la molaire avec tout l’aplomb d’un homme qui ne souffre nullement de l’opération.
Il arrivait assez souvent que Macaire , n’ayant pas fait une profonde étude des mâchoires humaines au point de vue purement dentaire, se livrait à une erreur assez déplorable, et arrachait une ou deux dents d’une entière blancheur; mais notre gaillard , habitué depuis longtemps âne pas se laisser intimider par les événements , ne reculait pas, à plus forte raison, devant une simple dent, et trouvait réponse à la mâchoire qui se plaignait.
Aussi l’homme à la fluxion avait beau dire :
— Saprebleu ! monsieur le docteur, vous m’avez arraché deux bonnes dents, et vous m’avez laissé les deux mauvaises.
— Sans doute, répliquait notre opérateur;... j’avais mes raisons
Nous sommes toujours à temps d’arracher les mauvaises dents.... Quant
aux autres, elles auraient fini par se gâter et par vous faire mal Un
râtelier postiche ne vous fera jamais souffrir, et c’est bien meilleur genre ; on ne porte plus que cela.
L’homme à la mâchoire ne savait que répliquer à une réponse aussi concluante : aussi était-il obligé de fermer la bouche...., h moins de l’ouvrir pour se faire essayer un râtelier complet.
Paris, chez AUBERT, galerie Yéro-Dodat.
Typographie de Lacrampe etComp., rue Damiette, 2.
Robert-Jïlacaire maître be pension.
Robert -Mac aire, appréciant toute l’utilité d’une éducation vraiment nationale pour tous les jeunes Français, résolut de fonder un établissement spécial où l’on prenait des élèves dès leur plus tendre jeunesse. Le programme exigeait seulement que tous ces jeunes gens fussent vaccinés et sevrés.
Dès que , à l'aide de prospectus ébouriffants comme tous les prospectus, le maître de pension eut rassemblé une cinquantaine d'élèves, il fit demander, par les Petites- Affiches, un professeur capable d’enseigner à lui seul le français, le latin, le grec, l’anglais, l’histoire, la géographie, la géométrie et le cornet à pistons, le tout moyennant huit cenls francs d’appointements par an.
Il se présenta dix-huit concurrents, parmi lesquels Robert-Macaire choisit celui qui avait le teint le plus jaune et l’habit le plus noir. Rien ne contribue à faire respecter un professeur par ses élèves comme un habit noir et une figure jaune. Du reste, le pédagogue choisi pour diriger les classes du pensionnat Macaire était un homme fort instruit; sur le grec surtout, il était fort comme un Turc.
Le professeur et le directeur eurent, dès le premier jour, une longue conférence sur la marche que l’on devait adopter pour f instruction des élèves, et Macaire, qui avait puisé sa méthode dans les pensionnats les plus à la mode, rectifia singulièrement les idées du professeur, qui avait longtemps suivi la vieille routine des collèges.
— Monsieur le professeur, dit Macaire, voici mon système d’éducation : Mener les études doucement, pour quelles aillent longtemps; donner des vacances, recevoir des cadeaux à tous les anniversaires possibles, et , quant aux prix , être d’une impartialité parfaite...
— C’est juste , n'en donner qu’aux meilleurs élèves! murmura la bouche faisant partie de la figure jaune engagée à huit cents francs par an.
— Fichtre! pas si bête, monsieur le professeur; mécontenter les parents !... Non pas, non pas ! donner des prix à tout le monde ; chacun le sien !
— Monsieur, vous m'étonnez !
— Ah ! je vois !... vous craignez que cela ne me ruine. N’ayez pas peur; les volumes ne me coûtent pas si cher que* vous croyez : on a des prix à tout prix. Je connais un libraire, rue de La Harpe, qui me fournira des volumes magnifiques à quinze sous..., reliés, bien entendu...; bons ouvrages : les Quatrains de M. de Pibrac, Télémaque, traduit en vers français, les Enfants célèbres, les Chiens illustres, V Histoire de M. Cartouche!... Non, non, je me trompe, ce dernier ouvrage n'en sera pas; ce n’est pas que ce soit précisément un mauvais livre, mais il faut avoir une vingtaine d’années pour pouvoir le lire avec fruit.
— Au collège de Carpentras, où je me trouvais l’année dernière , les prix ne se décernaient pas ainsi.
— Parbleu ! je le crois bien ; le gouvernement lésine toujours sur tout
ce qu'il fait.... Par exemple, je compte me rattraper un peu sur la nourriture... : je ne donnerai à mes élèves que des aliments sains et peu abondants Rien n’est plus nuisible pour la santé des jeunes gens que de
leur charger l'estomac quand ils se livrent à des travaux d’intelligence... J’ai déjà fait emplette de cinquante sacs de lentilles, de soixante sacs de
pommes de terre, et de quatre-vingts sacs de haricots rouges De la
sorte, leurs dîners seront variés... ; ils ne mangeront jamais deux jours
US ROBERT MACAIRE