‹ Les cent et une lettres bibliographiques a m. l'administrateur général de la Bibliothèque nationale par m. Paul LacroixChapitre 6 sur 8 · A M. P. LACROIX · texte numérisé non relu

A M. P. LACROIX

le 16 octobre 1849.

Monsieur,

Je reçois la réponse de M. Bouvier, secrétaire de l'Administration de la Bibliothèque Nationale, à la note que vous lui avez transmise de ma part. Cette réponse ne répond absolument à rien, comme il est facile de s'en convaincre.

Vous avez demandé, de ma part, à M. Naudet, de vous dire quelle était l'édition, exécutée à Paris, et gothique, du Lancelot du Lac, qui aurait pu sortir régulièrement de la Bibliothèque Royale, prenant rengagement sérieux (vous l'avez pris pour moi) d'acheter et de restituer gratuitement à cette Bibliothèque l'exemplaire dont on m'a proposé l'acquisition, pourvu qu'en disant quelle ou quelles éditions auraient pu quitter régulièrement la Bibliothèque Royale, M. Naudet prouvât que l'exemplaire en question était sorti déloyalement de cet établissement.

Que répond-on à cela ?

Que les conservateurs ont constaté qu'un exemplaire du Lancelot du Lac, appartenant alors d la Bibliothèque Natio* nale, avait été l'objet d'un échange en 1815 1

On demande à M. Naudet de dire quelle édition de Lancelot du Lac est sortie, d'après les registres, de la Bibliothèque Nationale, et il répond qu'un exemplaire du Lancelot du Lac (comme s'il n'y avait qu'une seule édition de ce livre célèbre) a été l'objet d'un échange en 1815.

Je dois penser que si M. Naudet n'a pas fait une réponse plus satisfaisante, c'est qu'il ne le pouvait pas, et que les fameuxregistres ne donnent pas, sur les éditionsdes livres échan-

gés, les renseignements nécessaires pour établir l'identité des volumes. Quoi qu'il en soit, voici la description du livre dont on m'a proposé de faire l'acquisition :

L'édition du Lancelot du Lac, dont il s'agit, est celle de Paris, 1533; troisvolumesin-loliogothique.àdeux colonnes. Ce superbe exemplaire est aux armes de M œe de Pompadour.

C'est un de ces exemplaires signalés par M. Brunei, avec son exactitude habituelle (Manuel du libraire, t. III, p. 36), et qui portent, à la fin du troisième volume, le nom de Philippe le /Voir.

Sur le titre du premier volume se trouve l'estampille si connue Bibliothecœ Regiœ en rouge, accompagnée d'une autre estampille également en rouge, mais qui paraît plus moderne, et portant ces mots double vendu, avec des fleurs de lis, ce qui annonce que probablement ce cachet n'a pas dû être apposé pendant les Cent-jours. Comme, dans sa lettre, M. Bouvier ne dit pas à quelle époque do l'année l'échange dont il parle a eu lieu, on ne peut tirer aucune induction de la réponse de M. l'Administrateur général. — Continuons la description.

Les deux autres volumes (le second et le troisième) ne portent ni le cachet de la Bibliothèque Royale, ni aucun autre cachet annonçant une vente ou un échange. Comment expliquer l'absence de ces cachets indispensables ? Comment un livre de cette importance ne portait-il que sur le premier volume l'estampille de la Bibliothèque royale ? Comment, si l'exemplaire a été vendu, n'a-t-on pas frappé, sur le titre de chaque volume, ce cachet, double vendu, qui se voit sur le titre du premier volume ! Si cet ouvrage est sorti régulièrement de la Bibliothèque Royale, il peut donc se trouver, honnêtement, dans le commerce, des volumes dépourvus de toute estampille, et qui pourtant proviendraient de cette Bibliothèque. Comment alors en reconnaître l'origine?

Mais voici bien une autre chose. Il existe, dans le commerce, des livres provenant de la Bibliothèque Royale, et qui, outre l'estampille de cette Bibliothèque, portent, les uns, un cachet, avec cette légende, double à échanger, les autres, double vendu. Or, d'après la lettre officielle de M. Bouvier, Y exemplaire du Lancelot du Lac, qui appartenait à la Bibliothèque Royale, a été l'objet d'un échange, et

l'exemplaire provenant du cabinet de M m0 de Pompadour porte double vendu, fendre et échanger sont deux choses très-différentes, et M. Naudet a bien soin de le faire remarquer dans sa Lettre à M. Libri (pag. 25) ; car il admet Yéchange fait avec M. de Monmerqué, et il repousse avec indignation la vente certifiée par M. Fossé d'Arcosse. S'il y a identité entre les deux exemplaires vendu et échangé , que penser d'une administration qui, après avoir vendu , aurait, sur ses registres, échangé, afin de pouvoir, en temps et lieu, déclarer, par l'organe de M. Naudet (comme il l'a fait dans le fameux procès relatif à la signature de Molière), qu'elle ne vend pas et qu'elle est en droit de réclamer tout ce qu'on aurait eu la bonhomie d'acheter d'elle ! S'il n'y a pas d'identité, comment se trouve-t-il, dans le commerce, des livres estampillés double vendu, que la Bibliothèque Nationale aurait ou vendus, ou échangés?

Dans toute cette affaire, on ne voit que confusion, irrégularité et inexactitude. Une chose qu'il faudrait pourtant vérifier, c'est si la Bibliothèque Royale, qui vendait ou échangeait, en 1815, un magnifique exemplaire (aux armes de M«« Je Pompadour) du Lancelot du Lac, a eu soin de garder un double, et si, même dans ce cas, elle n'a pas vendu ou échangé le plus beau des deux exemplaires qu'elle possédait !

M. Naudet n'ayant nullement répondu aux questions que vous avez bien voulu lui adresser de ma part, monsieur, je ne m'occuperai plus de ce livre, que je me garderai bien d'aller présenter à la Bibliothèque Nationale, où il est trèsprobable que M. l'Administrateur général voudrait le retenir, grâce à Yimbroglio que je viens de signaler. Je le laisse donc entre les mains de son possesseur actuel. M. Naudet regrettera probablement de n'avoir pas pu répondre à mes questions, lorsqu'il saura qu'on a demandé 500 fr. de ce livre, lorsqu'il lui était si facile de le faire rentrer dans la Bibliothèque sans bourse délier. Il aurait eu alors le plaisir de connaître une personne dont la proposition, couverte par votre nom, ne se présentait nullement sous le voile de l'anonyme.

Agréez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués. XXX.

Sans entrer dans toutes les questions que soulève cette lettre, au point de vue administratif et bibliotechnique, j'ai voulu voir par mes yeux l'exemplaire du Lancelot du Lac que la Bibliothèque Nationale a conservé, de préférence à l'exemplaire de M m * de Pompadour, échangé ou vendu comme double en 1815.

Le savant M. Magnin, qui fait si volontiers, avec tant de bonne grâce et avec tant de savoir bibliographique, les honneurs de la Réserve, confiée spécialement à sa garde, M. Magnin m'a appris que l'exemplaire, échangé en 1815, était aux armes de Condé, selon une note originale de Van Praet. On ne supposera pas que Van Praet ait pu se méprendre sur la généalogie d'un livre ni sur les armoiries de sa reliure : les armes de M»» de Pompadour sont trop connues des bibliophiles, pour qu'on les confonde jamais avec celles de la maison de Condé. Je pense donc que l'exemplaire échangé en 1815 était, en effet, celui qui se trouvait dans la bibliothèque de Conti, réunie en 1793 A la Bibliothèque Nationale. Il serait pot» ««ble alors que l'exemplaire de M°" de Pompadour ait été vendu, et non échangé, a une autre époque.

Quoi qu'il en aoit, nous regretterons son ancienne reliure en maroquin rouge; caria Bibliothèque Nationale a gardé deuxexemplairesdelaméme édition, tous deux avec le nom de Jehan Petit au lieu du nom de Philippe le Noir, tous deux très-beaux et très-purs, mais revêlusde cette affreuse reliure de Bozérian, en faux maroquin rouge à large dente lie, que les amateurs du Directoire avaient le mauvais goût d'estimer cent fois plus que les chefsd'œuvre de Deseuil, de Derome et de Padeloup. Ces deux exemplaires ne sont donc pas identiques à celui de M°» de Pompadour, puisque le nom de Philippe le Noir ne se trouve pas, comme dans ce dernier, à la fin du troisième volume, avant la marque du véritable éditeur Jehan Petit, qui avait cédé sans doute une partie de l'édition i son confrère. Cette particularité de la souscription du troisième volume existe seulement dans un exemplaire, fort délabré et même Incomplet, qui porte le numéro 114, Y», du Catalogue imprimé, et qui n'est pas conforme à la description de ce Catalogue. Jugez-en : * Lancdot du Lac. Paris, Ph. le Noir, lett. golh., in-fol., trois tomes en un vol. » Il me semble que le rédacteur a voulu désigner ainsi l'édition sans date, qui a précédé celle de 1533, et que M. Brunei a décrite si scrupuleusement dans son admirable Manuel du libraire. Au reste, la présence de deux noms d'éditeur sur un exemplaire d'une édition unique a souvent induit en erreur les bibliographes» et le libraire, chargé de la vente des livres de M m * de Pompadour, n'a cité que le nom de Jehan Petit dans son catalogue, en annonçant l'exemplaire qui fut vendu 50 francs alors, et qui vaut maintenant dix fois davantage.

Je crois pouvoir constater ici ce que M. Magnin a bien voulu constater lui-même: c'est que les deux superbes exemplaires du Lancelot du Lac, qu'il a tirés de la Réserve pour me les montrer, ne portent aucune espèce

d'estampille, de lettre et de numéro. Ce fait prouve suffisamment nos assertions au sujet de tant de livres sortis naguère de la Bibliothèque, sans avoir été estampillés ni numérotés. Qu'il soit bien établi, une fois pour toutes, qu'en 1815 cette formalité conservatrice n'avait pas encore été appliquée au tiers des volumes accumulés dans cet immense dépôt.

Je dois aussi ajouter, pour rendre hommage a la vérité, que le système déplorable des ventes de doubles et des échanges a été presque abandonné en principe par le Conservatoire actuel. Ce qui était laissé entièrement à la disposition arbitraire du conservateur, serait aujourd'hui l'objet d'une sorte de négociation ministérielle. M. l'Administrateur général a eu tort de déclarer hautement que la Bibliothèque Nationale n'avait jamais vendu ni échangé des livres, manuscrits et autographes précieux; il devait se contenter de dire qu'elle n'en vendrait ni n'en échangerait plus à l'avenir. Je ne renouvellerai pas le débat relatif aux autographes que l'on vendait de la main à la main, au nom de la Bibliothèque du Roi, lors du dépouillementdes parchemins de l'ancienne Chambre des comptes ; mats je me souviens avoir été témoin de ces ventes amiables, faites sous les yeux des conservateurs, par les employés. M. Naudet ne s'en souvient pas, par la raison toute simple qu'il n'était point encore à la Bibliothèque. Et voilà pourtant comme on intente et comme on gague un procès en autographe de Molière!

Ma recherche du Lancelot du Lac a été pour moi l'occasion d'apprendre une bonne nouvelle : la Bibliothèque Nationale a retrouvé, dans sa Réserve, ses Ordonnances générales d'amour envoyées au seigneur baron de Myrtingues, et avec elles, Mitistoirè baragouine de Franfreluche et Gaudkhon, ainsi que la Navigation du Compagnon à la bouteille. J'ai vu avec joie, j'ai touché avec respect le préciosissime volume que j'avais tant de fois appelé en vain, et que je tremblais d'avoir reconnu dans les ventes à l'encan, métamorphosé en trois bijoux de bibliothèque : il n'en est rien ; ce volume, modeste dépositaire d'une trinité facétieuse bien digne de for» mer un tout indivisible, est encore couvert de son vélin primitif, tel qu'il était dans la collection célèbre d'Irobert de Cangé, achetée par le roi en 1734. Les rois avaient cela de bon, qu'ils achetaient des livres et qu'ils se vantaient de les aimer. J'ai revu, en même temps, la seconde et non la première édition du Cymbalum mundi, avec la supplique autographe du libraire au chancelier. Charles Nodier se rappelait avoir vu aussi ce volume inestimable, mais il voulait que ce fût la première et non seconde édition : de plus, il reprochait i la Bibliothèque de l'avoir égaré. La Bibliothèque a répondu comme elle devrait toujours répondre, en retrouvant le volume. C'est là une véritable découverte, dont elle est redevable à un de ses conservateurs*, M. Charles Lenormand.

Enûn, en nous empressant de publier à son de trompe le triomphe

de M. l'Administrateur général inr le fait de* Ordonnances générales d'amour d'Etienne Pasquier (nous allions dire M. le baron Pasquier), noua ne pouvons nous empêcher de signaler un nouveau ou ancien sinistre dans la classe des Facéties de la Bibliothèque du Roi : la première édition dn cinquième livre de Pantagruel, portant la date de 1&64, a disparu! Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide 1 Cette première édition in-10, qui renfermait peut-être le lexte authentique de maître François, cette première édition qui pouvait servira de si curieux travaux d'éditeur, hélas! elle a fui comme une ombre. Elle était pourtant reliée avec un autre exemplaire de la Navigation du Compagnon à la bouteille, sous le n° 820, Y,. Eh bien ! la Navigation est encore là, avec son n° 820, Y„ mais le cinquième livre et dernier livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel, n'y est plus. 11 y a de la magie, et l'on peut s'écrier à la Bibliothèque Nationale : «Toujours de plus fort en plus fort, comme chez Nlcolet.» Oh ! qui me rendra la première édition du cinquième livre du Pantagruel, fallût-il nommer dix experts taxés à 10 fr. par jour et envoyer sur les pontons tout le public de la Bibliothèque, tous les conservateurs, M. l'Administrateur général en personne, cl moi-même avec lui !

Voici un de ces livres qui servent à former l'esprit et le cœur de vos chers habitués de la Salle de leclure : il revient fort à propos pour satisfaire à l'empressement du public que j'attaque et que vous défendez pro arts et focit.

Les Crimes des Reines de France, depuis le commencement de la monarchie jusqu'à Marie-Antoinette, publiés par L. Prodhomme (et rédigés parM 11 » de Keralio). Paris, au bureau des Révolutions de Paris, 1791, in-8, fig., relié en basane marbrée; timbre de la Bibliothèque Nationale, doubla de L. 1900.

C'est là un volume essentiellement révolutionnaire : texte, impression, gravures, reliure, tout sent son 91, et Ton comprend que les êtres qui écrivaient, fabriquaient, achetaient ou lisaient de pareils ouvrages ne furent ni surpris, ni indignés, quand on osa proposer en pleine Convention de décréter l'enlèvement de tous les insignes royaux, extérieurs et intérieurs, qui compromettaient les livres de la Bibliothèque Nationale. Savez- vous, Monsieur, que cette incroyable mesure eût été volée sans résistance, sans examen, et aussitôt exécutée, sans plus de façon que la violation des sépultures royales à Saint-Denis, si trois bibliophiles n'eussent seuls protesté contre cet acte de barbarie stupide? Avouez pourtant qu'il y a du bon chez les bibliophiles? A. A. Renouard, Chardin et A. Charlemagne, deux libraires et un poète, signèrent la protestation qui sauva tant de beaux livres aux armes du roi, que vous avez l'honneur d'avoir aujourd'hui sous votre sainte et digne garde.

Eh bien ! Monsieur l'Administrateur général, il faut être généreux à votre tour -, il ne faut pas traiter comme ils le méritent les écrits de Prud homme et de ses scribes sans-culottes, entre lesquels j'ai le regret de comprendre M u ° Kéralio, de de l'Académie d'Arras, avant 89, et liquoriste à Bruxelles,

depuis 1815. Ne condamnez pas au feu ces exécrables pamphlets, généralisés sous le nom de Crimes, mais assimilez-les aux romans qu'on ne prête pas dans votre Salle de lecture : ils sont plus dangereux que les plus mauvais romans du monde, ils sont aussi plus faux et plus méprisables. J'ai, do plus, l'honnête espoir qu'ils deviendront rares un jour, à force d'être méprisés et oubliés; car, il faut bien l'avouer, un livre n'est rare qu'après une longue période d'abandon et de dédain. Voyez les romans de chevalerie, voyez les mystères : au seizième siècle, ils étaient dans toutes les mains; le dix-septième siècle les avait mis au rebut, et c'est à peine si le dix-huitième siècle a pu en sauver quelques-uns du naufrage.

Je suis persuadé que les écrits révolutionnaires, déjà peu communs aujourd'hui pour avoir été négligés pendant quarante ans, ne larderont pas à être tout à fait rares. Je vous invite donc à faire classer et cataloguer le plus tôt possible tout ce que vous avez de journaux, de livres et d'opuscules sur la révolution de 89 , prodigieux chaos sur lequel votre bon collègue M. Ravenel a promis de dire son fiât lux. Il est temps ou jamais de compléter cette série historique, tandis que vous le pouvez encore à peu de frais, en ramassant les miettes qui tombent de l'admirable collection du comte de habédoyère. Il est temps surtout de faire relierdes recueils dont les feuilles volantes ont été emportées plus loin que les oracles de la sibylle. Vous possédez, m'a-t-on dit, un Père Duchesne avec toutes ses croix de Malthe et tous ses /burneaux ; vous possédez un Ami du Peuple, non rogné, et tout Marat ineompli» capillis ; vous possédez même le Bulletin du Tribunal révolutionnaire , même le Journal de la Montagne, même le Journal des Jacobins ; mais, je vous le répète à voix basse, avant de donner à relier, faites collationner ceci et cela, pour être sûr que rien n'y manque.

Au reste, toutes les lacunes qui se font remarquer à la Bibliothèque, parmi les livres publiés entre 1789 et 1805, ne doivent pas être imputées à des soustractions ou à des

conséquences du prêt. Le dépôt légal fut entièrement abandonné pendant plusieurs années ; les livres n'ayant plus besoin de privilège, on ne remettait plus cinq exemplaires de chacun , savoir : deux dans la Bibliothèque du Roi, un dans celle du Louvre, un dans celle du chancelier, et un dans celle du garde des sceaux : la Bibliothèque n'avait pas môme un pauvre exemplaire à réclamer pour continuer la tradition. Quand la Convention eut rétabli un nouveau dépôt légal, afin de proléger les auteurs et les libraires contre la contrefaçon , ceux-ci no se conformèrent pas souvent aux prescriptions conservatrices de la loi, du moins jusqu'en 1805. On peut donc, Monsieur l'Administrateur général, estimer à 10 ou 12,000 les volumes ou les brochures qui n'ont pas été déposés, ou qui ont été mal déposés, à la Bibliothèque, pendant cet intervalle de seize ans. Votre collection révolutionnaire n'est pas le produit du dépôt légal qui n'exislait pas ou qui ne fonctionnait plus ; ce sont des confiscations; ce sont des legs, ce sont des hasards, en un mot, auxquels vous devez celte collection que je voudrais voir rangée et cataloguée, pour apprécier ce qu'elle vaut. Ah ! Monsieur, vous aviez pourtant naguère quelque idée de la bibliographie de notre Révolution française, puisque vous ne pensiez pas qu'un conservateur spécial (M. Ravenel) fût de trop pour s'en occuper exclusivement? Cela est bel et bon, sans doute, mais un catalogue serait meilleur. Demandez plutôt à I.uzarille.

Reprenez toujours vos Crimes des Reines de France , et tenez-vous pour assuré que ce n'est pas le seul exemplaire de ce vilain livre qui a franchi le seuil de la Bibliothèque. Quant aux Crimes des Hois de France, nous sommes bien heureux s'il vous en reste l'ombre ou plutôt le cadavre d'un exemplaire. Que si l'on vous demande les Crimes des Papes, ou les Crimes des Empereurs d'Allemagne, ou les Crimes des Parlements, ou môme les Crimes des Empereurs turcs, répondez aux emprunteurs que la Bibliothèque Nationale n'est point le cabinet de lecture du citoyen Lavicomterie ou du libraire Prudhomme, et gardez-vous de confondre ce der-

nier avec le fameux maître d'écriture, élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les Cours et tribunaux. Agréez, etc.,

l« r novembre 1849.

Monsieur l'Administrateur général,

En vérité, si le pauvre M. de Soleinne était encore là pour diriger et compléter son admirable bibliothèque dramatique, aujourd'hui dispersée et anéantie, je ne résisterais pas au plaisir de lui donner, malgré l'imprescriptibilité du droit de la Bibliothèque Nationale, le joli volume que je vous offre, en gémissant sur rinstabilité des choses humaines, et surtout des bibliothèques.

Dictionnaire portatif des Théâtres, contenant l'origine des différents théâtres de Paris, le nom de toutes les pièces qui y ont été représentées depuis leur établissement, le nom et les particularités intéressantes de la \ie des auteurs , musiciens et acteurs (par Leris). Paris, C.-A. Jombert, 1754, in-8, relié en maroquin rouge, aux LL couronnées et aux armes du roi ; timbre de la Bibliothèque Royale, Y. 6496.

Vous pourriez répondre certainement que ce volume ne vous manque pas, parce qu'il a été remplacé, et qu'il existait en triple ou quadruple exemplaire à la Bibliothèque du Roi. Vous pourriez ajouter que cette première édition est moins complète et plus fautive que la seconde, publiée avec le nom de l'auteur en 1703, et dont vous avez évidemment plus d'un exemplaire ; car il s'en est trouvé, et de fort beaux, parmi les livres de la reine, de M«° Elisabeth, du comte de Provence, etc. La cour de Louis XVI aimait le théâtre, comme vous savez, et chacun se piquait d'avoir une collection dramatique plus ou moins étendue. Voyez la comtesse

de Montesson, achetant la bibliothèque de Pont-de-Vesle, des deniers du duc d'Orléans? Mais, en 1847, il n'y avait plus ni duc d'Orléans, ni comtesse de Montesson, et la bibliothèque de Pont-de-Vesle, que j'avais eu la bonne pensée de continuer jusqu'à nos jours, et que j'espérais voir adoptée par le Théâtre-Français, a disparu dans la tourmente d'un encan. Ah ! Monsieur l'Administrateur général, vous qui avez si bien traduit les comédies de Piaule , faites-vous maintenant fi du théâtre ?

Sans doute la Bibliothèque Nationale est fort riche en mystères (sans parler de ceux que vous connaissez seul), surtout depuis vos acquisitions à la vente de la collection unique, formée par M. de Soleinne, qui voulait vous la léguer tout entière; ce qu'il n'a pas fait, en voyant comment on conservait les livres, et surtout comment on les prêtait chez vous. Enfin , la Bibliothèque , grâce aux sympathies du savant M. Magnin pour l'histoire du théâtre, possède presque tous les ouvrages précieux de littérature théâtrale, depuis son origine jusqu'à la fin du seizième siècle. Mais , à partir de cette époque, la collection présente tant de lacunes dans le classement des pièces par ordre alphabétique, que, pour sauver ce qui yous reste , vous en viendrez bientôt à faire relier le tout, soit chronologiquement, soit par genre, soit par série d'auteurs, soit par groupe de répertoire. Vous aurez bien do la peine à former un ensemble qui vaille celui que le marquis de Paulmy et le duc de La Vallière ont laissé à la Biblio* thèque de l'Arsenal, magniaque pandémonium de l'art dra* matique , interrompu malheureusement par la Révolution, de 89. Je vous entends d'ici répéter, dans vos préoccupa^ tions classiques et hypercritiques : « Qu'importe le théâtre français, quand nous avons le théâtre latin ? » Certes, je ne dédaigne pas le théâtre latin , qui vous a fait ce que vous êtes, académicien , commandeur de la Lég^on-d Honneur, directeur de la Bibliothèque , etc. Mais, tout en appréciant à leur juste valeur le Miles gloriosus, le Pseudolus, le Truculentes et d'autres personnages que vous savez mieux que

moi,jefaisp»usdecasde notre théâtre français, que vous devriez aimer aussi, ne fût-ce qu'à cause des emprunts qu'il a faits à Piaule pendant tout le cours du dix-septième siècle. Eh bien! Monsieur l'Administrateur général, pour l'amour de Plaute, souffrez que je vous embarrasse I

Lors de la vente de la collection dramatique de M. de Soleinne, vous avez foit enchérir des pièces rarissimes, que la Bibliothèque du Roi n'avait jamais possédées , ou dont vos quasi -catalogues ne vous certifiaient pas l'existence. Il y avait alors (en 1813) à la Bibliothèque du Roi, 280,000 volumes catalogués, et environ 300,000 qui ne l'étaient pas, ces derniers composant l'immense fonds non porté que vous fîtes classer et distribuer dans les séries par ordre de matières. M. Magnin , qui dirigeait les acquisitions de la Bibliothèque à la vente Soleinne , fut assez heureux pour obtenir à bas prix une foule de livres que M. de Soleinne s'était procurés au poids de l'or, après vingt ou trente ans de patientes recherches. C'est ainsi que la Bibliothèque a pu faire entrer dans ses armoires la Tragédie de Pryam, par le sieur de Berthrand d'Orléans ; YElhiopique , tragi-comédie d'Octato Ca> sar Genetay ; Lydie, fable champestre du sieur Du Mas ; \'B* phésienne, tragi-comédie, traduite de Buchanan, par Pierre de Brinon; la Rnchelloise, tragédie de Pierre Mathieu ; et tant de pièces singulières qui, je l'avoue, ne figuraient pas dans votre Catalogue imprimé des Belles-Lettres. Mais, en môme temps, M. Magnin profita de l'occasion de combler quelques vides qui s'étaient faits depuis l'impression de ce Catalogue en 1750 : il acheta la Rodomontade et la Mort de Roger, tragédies de Charles Bauter, dit Meliglosse, et, deux mois après, j'eus le plaisir de vous restituer un exemplaire de ce recueil, au timbre de la Bibliothèque Royale, que j'avais découvert entre les livres de l'honorable M. de Soleinne. M. Magnin acheta aussi la tragi - comédie de Tyr et Sidon, par le sieur de Schelandre, volume fort rare que la Bibliothèque du Roi avait possédé sous le n° 5703, Y ; j'ignore si quelque belle âme vous a rendu depuis votre exemplaire*

Ce n'est pas lout ; M. Magnin avait à cœur de compléter vos éditions originales des comédies de Molière ; mais il n'osa pas, de peur des doubles emplois, se rendre adjudicataire du recueil entier de ces éditions, qui ont passé, moyennant M)0 fr., dans l'excellente bibliothèque de l'illustre 31. Cousin. M. Magnin regrettera longtemps cette occasion unique et irréparable. Vous n'ignorez pas, Monsieur l'Administrateur général , que la Bibliothèque du Roi a eu (bien avant votre administration , je l'avoue) un exemplaire complet des éditions originales de Molière. Voici la note qu'Antoine-François Joly a publiée dans son édition de 1739, t. I, p. 7 de l'Avertissement : « L'éditeur, pour sa justification sur la différence qu'on pourra trouver, tant dans les vers que dans la prose de Molière, entre cette édition et celles qui l'ont précédée, a remis à la Bibliothèque du Roi sept volumes in -12, contenant les 23 comédies qui ont été imprimées du vivant de l'auteur. » Ne voilà-t-il pas un dépôt bien gardé?

Ce n'est pas tout encore : M. Magnin se proposait peutêtre d'acheter un bel exemplaire des Œuvres satiriques de P. Corneille Blessebois, pour remplacer celui que la Bibliothèque du Roi avait acheté à la vente des livres du duc de La Vallièrc, en 1783, et qu'un bon apôtre était allé, dans l'intérêt du ciel, happer au fin fond do votre Enfer. Par malheur, les héritiers de M. de Soleinne, émus d'un scrupule de conscience-fort respectable, mais peu bibliophile, avaient fait brûler impitoyablement tous les érotiques qui s*élaient donné rendez-vous chez M. de Soleinne. P. Corneille Blessebois a été mis en cendres, ni plus ni inoins que la Pucelle d'Orléans. C'est pourtant un recueil des plus curieux, des plus rares et des plus malhonnêtes; on ne l'en estime que davantage sur le terrain des bibliomanes. L'exemplaire, que Van Praët avait payé 28 fr. (n° 4221 du Catalogue des livres du duc de La Vallière), vaudrait à présent 4 à ;>00 francs. Je vous apprendrai, une autre fois, ce que renfermait cet exemplaire. Quanta P. Corneille Blessebois, auteur de Filon réduit à mettre cinq contre un, gardez-vous de le confondre avec

Pierre Corneille, l'auteur du Cid et d'Horace, comme on Ta fait dans certains catalogues imprimés : ce n'est pas votre fait.

Enlin , à propos de théâtre , je regrette que M. Magnin n'ait pas acheté le plus rare de tous les volumes du catalogue Soleinne , volume dont M. le baron Taylor a fait emplette pour 12 francs, et qui assurément ne se trouve pas à la Bibliothèque Nationale : le Tableau tragique ou le funeste amour deFkrivale etd'Orcade, pastorale, par le sieur de Joyel {Parii, Jean Petit, 1633, 2 part, en 1 vol in-8°). Cet auteur ne figure dans aucune bibliographie ni dans aucun catalogue, excepté dans celui de Favart, qui possédait son Théâtre, imprimé en 1638. Vous l'avez sans doute aussi ; mais, pour vous en assurer, il faut d'abord que les 300,000 volumes du fameux non porté soient inscrits au catalogue. Rappelez-vous le sieur Joyel, de Douai, et donnez-nous de ses nouvelles dans quarante ou cinquante ans. Que Dieu vous les accorde! Amen*

Agréez, etc.

(BIBLIOPUILB JAC0B,\

2 novembre 1849.

Monsieur l'Administrateur général,

Le volume que j'ai l'honneur de vous présenter aujourd'hui a été extrait, comme tant d'autres, du dépôt central des livres provenant des couvents supprimés et châteaux confisqués ; comme tant d'autres, il fut choisi, par M. Van Praët, pour occuper un poste vacant dans la collection du roi, devenue nationale, Fœ victis libris!

Abrégé des Grandi Fiefs de la couronne de France, avec la Chronologie des princes et seigneurs qui les ont possédés (par Brunei). Paris, Desaint êt Saillant, 1759, in-8, relié en veau marbré, 01. ; timbre do la Bibliothèque Impériale, L. 1264.

Sa. t.

Je ne jurerais pourtant pas que l'exemplaire en maroquin rouge, aux armes du roi , ne se trouvât plus en place ; il y en avait d'autres, d'ailleurs, dans les collections de livres saisis aux Tuileries, après le 10 août 1792. Le roi, la reine, les princes ne devaient-ils point avoir sous la main l'histoire des grands fiefs de la couronne ? La Bibliothèque Nationale a donc possédé un jour cinq ou six beaux exemplaires de cet ouvrage , convenez-en ; c'est une excellente raison pour qu'elle n'en possède plus un seul aujourd'hui. Sic transit gloria mundi. Les livres de la Bibliothèque s'en sont allés avec les grands fiefs de la couronne ! Paix aux morts dans le ciel, sur la terre, et à la Bibliothèque !

Hélas ! iMonsieur l'Administrateur général, je ne vous fais pas responsable de l'histoire de la Bibliothèque ; je n'accuse pas même vos devanciers ; mais j'accuse le déplorable système de la lecture publique sans garantie, etdu prêt à domicile sans caution ; j'accuse l'esprit de désordre et d'insouciance, qui a si longtemps plané sur les Bibliothèques de Paris et des départements ; j'accuse les idées fausses, l'ignorance, la barbarie de tant de bibliothécaires , que vous vous garderez bien d'imiter. On n'aime guère les livres en France ; on n'aime pas surtout à les acheter. Le gouvernement est, à cet égard, aussi peu prodigue que les professeurs de rhétorique ; il n'aurait pas l'ombre d'une bibliothèque, s'il avait dû former à ses frais celles que la Révolution lui a données toutes faites et qu'il a laissées dépérir entre ses mains. Ne vous étonnez donc pas si ces livres, qui ne coûtaient pas même un grand merci à l'Etat, se sont envolés et dispersés à tous les vents révolutionnaires ? Il y en avait tant alors, par le seul fait de la confiscation des couvents et des châteaux, que les bibliothécaires eux-mêmes n'étaient pas fâchés de voir s'éclaircir les rayons encombrés de leurs bibliothèques. On allégeait ainsi la tache du catalogue à faire; car la République ( 1" édition ) avait décrété que toule Bibliothèque publique aurait son catalogue dans le plus bref délai. Yoy.l' Instruction sur la manière d'inventorier et de conserver, dam toute l'étendue de la

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République, tout les objets qui peuvent eervir aux arts, aux

sciences et à l'enseignement, proposée par la Commission temporaire des arls (président, Thomas Lindet) ; de l'imprimerie Nationale, an second de la République, in-4°. Les vastes dépôts, dans lesquels on avait entassé des montagnes de volumes qui s'élevaient jusqu'à la voûte, semblaient plus diOiciles à vider que les étables d'Augias. Deux ou trois églises, à Paris, étaient littéralement pleines de livres, que Ton pouvait acquérir à vil prix, au poids du papier, fussent-ils les plus précieux et les plus beaux du monde; entrait là qui voulait, et rien n'était trop lourd à emporter ; on ne se souciait pas des estampilles, en ce bon temps ; on ne daignait pas même les faire disparaître, car on savait bien que tous ces livres provenaient des bibliothèques supprimées, et que la nation n'avait pas fait l'emplette d'un seul. C'est à cette époque, Monsieur, que Méon, un de vos devanciers les plus bibliophiles, composa très-économiquement, pour son propre compte, une admirable bibliothèque, qui vaudrait maintenant plus de 200,000 francs; c'est à cette époque, Monsieur, que Van Praët, votre plus glorieux prédécesseur, fit entrer plus de 300,000 volumes choisis à la Bibliothèque Nationale, comme s'il eût prévu que vous viendriez après lui tout exprès pour les classer et pour les cataloguer. Que le fonds non porté yous soit léger, Monsieur l'Administrateur général l

Eh bien ! Van Praët, ce docte bibliographe, Ce bibliothécaire passionné (et je n'ai pas ici l'intention de lui faire un crime d'avoir eu des négligences quo vous ne vous pardonneriez pas), Van Praët, lui-môme, était si dédaigneux de ces livres communs qu'il remuait à la pelle et qui lui semblaient fondre sur la Bibliothèque comme les sauterelles d'Egypte ? Van Praët attachait si peu de prix à ces fatras de papier imprimé et relié, qu'il n'eût pas étendu la main pour reprendre les volumes qu'il avait prêtés, quelquefois sans les inscrire, souvent sans les faire timbrer et numéroter, mais plus habituellement en les notantàsa manière sur legrand-livre des emprun- Leur» Ce arand-livre« Monsieur l'Administrateur aônéral. voua

l'avez encore sous vos yeux, et vous, qui avez traduit et commenté la fameuse scène carthaginoise du Pœnulus de Piaule, vous seriez fort empêché, j'imagine, d'interpréter les abréviations, les ralures, les hiéroglyphes et les pûtes d'encre d'un pareil grimoire, véritable registre mortuaire de 16 ou 20,000 volumes. Quand on disait à Van Praët, en forme d'excuse : « A propos, j'ai des livres de la Bibliothèque, depuis deux ou trois ans? » Il répondait distraitement, en faisant claquer ses lèvres, à l'exorde et à la péroraison de son discours : « C'est bon, c'est bon; des bouquins, des bouquins! nous n'en manquons pas ! »» Car lui, qui était de si bonne composition à l'égard des bouquins, il n'entendait pas raillerie sur les livres rares; ileûtdonné son sang pour défendre la Réserve, créée, gardée, et quotidiennement accrue par lui seul ; il devenait terrible et indomptable, dès qu'on mettait sur le tapis un de ses livres rares, un Antoine Verard, un Colard Mansion, un Mathieu Husz, etc. ; il ne communiquait les éditions golhiques françaises qu'à un petit nombre de fidèles, et encore il les suivait des yeux, il les entourait de sa vigilance et de sa sollicitude, comme une lionne qui regarde jouer ses petits, ou plutôt comme une poule qui a couvé des œufs de canard, et qui voit les petites canes barboter dans une mare. 11 ne confiait à personne les clefs de sa Réserve, et l'on n'avait qu'à lui en demander un volume, pour lui faire oublier aussitôt tous les livres ordinaires qu'il prêtait machinalement au premier venu, qu'il n'inscrivait pas, et qu'il laissait partir pour toujours avec une profonde indiUcrcnce...

Ce sont sans doute quelques uns de ces livres-là que je vous prie de faire réintégrer à leur ancienne place. Combien d'autres manqueront éternellement à l'appel I Lorsqu'en 1832 on fit rentrer, de gré ou de force, à la Bibliothèque du Roi, tous les volumes prêtés, Van Praët avait eu sa révolution de juillet : son autocratie venait de faire place à une sorte d'oligarchie républicaine, où il ne conservait plus que son titre de conservateur et les clefs de sa Réserve (on ne les lui eût arrachées qu'avec la vie). Ce fut alors, Monsieur l'Adminis-

traleur général , qu'un essaya de receuvrer les volumes qui étaient dehors depuis trente ans ; ce fut alors qu'on établit mathématiquement le chiffre des absents: 11,680 volumes qui laissaient incomplets 4,248 ouvrages, devant former 23,316 tomes. Ces 11,580 volumes appartenaient tous au porté, c'est-à-dire aux 280,000 volumes catalogués de la Bibliothèque; mais ce qui manquait dans le non porté, c'està-dire dans le chaos de plus de 300,000 volumes non catalogués, nul ne l'a su, nul n'a pu le savoir, nul ne le saura jamais. Jugez-en, si vous voulez, par un fait analogue qui n'a pas été contredit : La Bibliothèque de Rouen possédait, en 93, deux cent cinquante mille volumes; elle n'en avait plus que vingt-six mille en 1826. » Je vous entends d'ici vous écrier, de l'air d'un Titan révolté : « Me prend-on pour utr Administrateur général de la Bibliothèque de Rouen! » Agréez, etc.,

(BrtUOPHIlE JACOB).

3 novembre 1849.

Monsieur l'Administrateur général,

A bon entendeur salut. Voici un volume qu'on ne vous demande pas sans doute tous les jours, puisque les sourdsmuets ne font pas encore la majorité des Français, ni celle des lecteurs de la Bibliothèque.

Cours d'instruction d'un Sourd-muet de naissance, pour servir k l'éducation des sourds-muets, et qui peut être utile à ceux qui entendent et qui parlent, par Roch-Ambroise Sicard. Paris, Leclère, an VIII, in-8, fig. et tabl., relié en veau racine, fil.; timbre de la Bibliothèque Nationale, X. 16.

Ge.

Vous serez étonné, comme moi, de voir reparaître, après vingt-cinq ans d'absence, ce volume intact avec toutes ses

planches. Vous savez mieux que personne quelle guerre implacable on a faite et l'on fait tous les jours aux gravures des livres de la Bibliothèque? Vous avez remarqué, sans doute, que toutes les planches du volume de Y Histoire universelle des Théâtres , que je vous ai remis , avaient été soigneusement enlevées ? Vous remarquerez donc que celles de l'ouvrage, que je vous remets aujourd'hui , ont été respectées ou du moins oubliées.

Quand on a relevé le compte des volumes absents et des livres incomplets, en 1832, après avoir fait réintégrer tous ceux dont on n'avait pas perdu la trace, on n'a pas pensé à dresser l'inventaire des livres mutilés et privés de leurs cartes ou de leurs planches. Le travail a paru peut-être trop long et trop minutieux, pour qu'on ait osé l'entreprendre. Dieu sait, en effet, ce qui manque de pages et de figures dans les livres de la Bibliothèque ! Passe encore, quand les picoreurs de l'endroit se sont contentés d'arracher les feuillets de garde, sur lesquels Passerai, Pilhou, Huet, Sorbière, d'Hozier, Sepher, Lamonnoye, Jamet, Fevret de Fonletle, Beaucousin, Mercier de Saint-Léger, et tant d'autres savants ont déposé leurs observations critiques, littéraires et bibliographiques. Vous n'ignorez pas, sans doute, que la Bibliothèque Nationale possède dix ou douze mille volumes annotés, provenant de ces savants illustres, et renfermant des notes, des feuillets entiers autographes. N'est-ce pas là une mine toujours ouverte pour qui la connaît et veut y mettre la main ? Ne sontcepas là les vols les plus ordinaires, les plus faciles et les plus inévitables? Combien d'exemplaires de don ou de dédicace, auxquels étaient annexées des lettres d'envoi, écrites et signées par l'auteur, par son éditeur ou par ses amis ? Combien de livres, dans lesquels ont été laissés par mégarde ou par un motif quelconque certaines lettres, certains feuillets manuscrits, qui peuvent tenter les petits voleurs d'autographes? J'ai vu, pour ma part, plus d'un volume où se trouvait, en guise de signet, ici une lettre du généalogiste d'Hozier, là une lettre de l'historien Guichenon , ailleurs une page entière de

la main dé Pithou, etc. ; je ne jurerais pat que tout cela s'y trouve encore. Croyez-moi, Monsieur l'Administrateur général, en ce qui concerne votre Bibliothèque, il ne faut jurer de rien.

Mais ce sont les livres à figures, qui ont fourni matière à de déplorables mutilations ; il y a des gens qui aiment les images, et qui ne se font pas scrupule de les arracher dans un volume; il y en a d'autres qui dérobent les titres gravés des livres, les portraits, les cartes géographiques, les gravures de toute espèce, pour en former des collections spéciales ; il y en a d'autres enfin qui, pour compléter un livre incomplet qu'ils possèdent, ont bientôt décomplété l'exemplaire de la Bibliothèque. Je vous rappellerai que les vieux maîtres en bois des quinzième et seizième siècles, et les graveurs en taille-douce du dix-seplième siècle, ont éparpillé leurs œuvres dans une foule de volumes de différents genres. Eh bien ! certains iconophiles, assez peu délicats, se sont mis en quôte de ces volumes et les ont indignement dépouillés de leurs estampes. Voyez s'il vous reste dans les livres beaucoup de pièces de Pierre Woëriot, d'Etienne de l'Aulne, de Thomas de Leu, etc. Cette guerre perfide, faite sous le manteau à tous les livres à ligures, a existé de tout temps, et la librairie voit circuler quantités de ces livros mutilés d'ancienne date par les collectionneurs d'estampes et prin- •paiement de portraits. La Bibliothèque Nationale n'a pas été plus épargnée que celles des particuliers. Ainsi, n'ai-je pas rencontré deux exemplaires du Desseins de professions nobles et publiques , par Antoine de Laval (Paris, l'Angelier, 1605, in-4°), dans lesquels on ait laissé subsister le joli portrait d'Henri IV, qui fait le principal mérite do ce recueil ; je n'ai jamais vu qu'un seul exemplaire du Thealrum virorum eruditione clarorum de Paul Freher, avec les 1300 portraits qui valent mieux que le texte. Un voleur d'estampes ne sait pas toujours lire. » A quoi bon ? » nous demandera- t-il.

Vous me ferez peut-ètro observer qu'on s'est décidé à marquer d'un timbre particulier les figures des livres de la

Bibliothèque Nationale; mais je vous répondrai que celte sage et prévoyante mesure n'a pu encore être appliquée qu'à un petit nombre de volumes. Quant aux feuillets de garde manu scrits et aux autographes, existant dans les livres, ils n'ont jamaisété estampillés d'un signe quelconque ; aussi, m'inscrirai-je en faux contre ce feuillet, couvert de l'écriture dePithou, et portant le timbre de la Bibliothèque Royale , lequel feuillet aurait été, dit-on , découvert dans les papiers de M. Libri. Jamais, je le répète, on n'a cru devoir protéger par une estampille la garde manuscrite d'un volume. La Bibliothèque peut vous offrir plusieurs milliers de gardes de livres analogues, mais aucune de ces gardes, j'en suis sûr, ne présentera d'estampille, à moins que l'on ne l'y mette. Or, vous conviendrez que, pour mettre une estampille (experto crede Roberlo), il n'est besoin que d'un sceau, entre yous et moi.

Ce n'est pas le tout d'estampiller les figures et les planches des livres ; il est urgent d'estampiller, en outre , les notes, feuillets et fragments manuscrits, qui se trouvent dans les livres. Mieux vaut tard que jamais, môme dans la question des bibliothèques publiques. La vôtre a fait bien des pertes en tous genres, mais elle peut en faire encore de plus graves. Puisque vous persistez, avec cette obstination qui fait votre administration, à tenir la Bibliothèque ouverte à tout venant, livrée à tous les tours de passe-passe, et mise en coupe réglée par les grands et petits abatteurs de bois, je vous adjure de nous dire ou du moins de constater exactement tout ce qui a été pris ou saccagé dans l'intérieur des volumes. Vous avouerez sans effort, à l'appui de mon argument, que votre exemplaire de Y Encyclopédie méthodique présente d'innombrables lacunes dans les volumes de texte et dans les atlas. «Il faut bien que tout le monde s'instruise ! » disait un partisan de la liberté illimitée des coureurs de bibliothèque. L'instruction est le pain de l'esprit, c'est la manne céleste qui tombo sur la terre ; la cherche et la ramasse qui veut dans vos grandes solitudes de livres imprimés j mais le pain du corps, celui que pétrit le boulanger, et qu'il publie en

quelque sorte tous les jours , on ne le distribue pas gratrs auxindigents, et le Gouvernement n'a pas exigé le dépôtd'une brioche sur chaque fournée. La Bibliothèque n'a-t-elle pas honte de nous dépouiller ainsi, sous prétexte de dépôt légal, de la première gerbe de notre moisson, du premier exemplaire de notre livre! C'est là un vol manifeste au point de vue du droit commun, et la Bibliothèque devient complice du recel. Que diriez-vous d'un larron philanthrope, qui vous ôterait votre manteau pour le donner aux pauvres? Votre jurisprudence se tait encore sur ce chapitre. Ah ! du moins que la Bibliothèque garde mieux ce qu'elle nous prend dans l'intérêt soi-disant de la postérité.

Défiez-vous donc, Monsieur l'Administrateur général, des gens qui empruntent des livres à gravures. Combien de ces livres dont le texte vous est resté, mais dont les figures, en partie et môme en totalité, se sont éparpillées dans les portefeuilles des artistes! Je n'ai point affaire de les aller dépister une à une, et je leur permets de crier vengeance contre la Bibliothèque Nationale , contre ses lecteurs despotes, et contre ses pirates familiers. Faut-il vous citer un livre qui soit sorti, appauvri et déshonoré, des mains du prêt? Il y avait naguère un exemplaire des Monuments de la Monarchie françoise, de Montfaucon, exemplaire privé de la moitié de ses planches, et môme d'un de ses volumes. Van Praët, en inventant la Réserve, n'a-t-il pas prouvé que rien n'était en sûreté à la Bibliothèque du Roi, du moins de son temps?

Agréez, etc.

(BIBLIOPHILE JACOB)

4 novembre 1849.

P.- S. On ne peut guère attribuer qu'à de petits voleurs besoigneui, À de pauvres faiseurs de collections spéciales et de recueils factices, à des copistes paresseux et malfaisants, à des maniaques stupides et féroces, l'enlèvement des notes manuscrites, des feuillets isolés, des cahiers entiers, des titres et des estampes, qui disparaissent tous les jours dans la Salle de lecture de la Bibliothèque Nationale. Une soustraction récente de celte espèce vous donnera un curieux spécimen de la plupart de celles que je

déplore comme des actes de barbarie. Vous les déplorez aussi, Monsieur, et sur ce point-là, du moins, nous sommes sûrs de nous entendre.

Il y a deux ans, un de vos sa>ants collègues, M. Paulin Paris, qui met avec tant d'obligeance son érudition cl ses découvertes historiques au service de ses amis, communiqua au spirituel auteur de Y Histoire de Louis XIII, couronnée par l'Académie française, une pièce de vers, inconnue à tous les biographes de Molière, dans laquelle il est question de ses premiers débuts au théâtre en qualité de comédien. Cette pièce de vers se trouve imprimée dans le Recueil de diverses poésies, publié à Paris, chez Toussaint de lira y, en 164G. La bibliothèque Nationale ne possède pas ce volume, et bien des curieux allèrent l'y chercher en vain. Mais, il y a cinq mois a peine, le vénérable secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres nous fil connaître, dans les noies du lome IV de ses charmants Mémoires touchant la vie et les écrits de ,W«» de Sévigné, que la pièce de vers relative à Molière comédien était aussi dans une réimpression du Hecueil de diverses poésies, qui forme la seconde parlie de VEslite des bons vers choisis dans les ouvrages des plus excellents poètes de ce temps, publié en 1663, chez Cardin Desongne. M. Walckenaër, avec son exactitude ordinaire, indiqua même la page 15 comme offrant ces vers, que M. Bazin avait cités dans son ingénieuse notice sur les Commencements de la vie de Molière. On m'assure, à l'instant, que la page 15 a été enlevée dans votre exemplaire de VEslite des bons vers ihoisis. Vous verrez que celle page 15 se découvrira peut-être parmi les papiers el collections de M. Libri, absent depuis dix-neuf mois. Il est certain qu'on trouvera dans ces collections-là tout ce qu'on y aura mis. Je vous vends mon corbillon. Qu'y mel on f Répondez pour moi, Monsieur, et si, pur impossible, on vous représentait quelques livres, quelques manuscrits, quelques feuillets de manuscrits ou de livres .-uspecls, saisis au domicile de votre honorable collègue M. Libri, rappelez-vous la coupe de Benjamin ! C'est Jacob qui vous le dit.

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