I^IX
Mppsieuf l'AJaiiflistrateur général,
Vous AiHMieiUfiroz avao iatérât le bouquin moisi que j^iii rbofioeur de ¥ûU6 adresser ««ijmird'hui.
. Vie de TEmpereur lallen, par M. l'abbé de La fileiierie. Parit, vSaooy^
J775, ln-12, relié en veau marbré; timbre de la Bibliothèque Nationale, J. 443.
L'auteur de cet ouvrage, que les critiques de Voltaire ont rendii célèbre, était, comme vous, membre de rAcadémie des Inscriptions; comme vous, il avait été professeur de rhétorique chez les frères de l'Oratoire; comme vous, il a traduit, commenté et préconisé les écrivains de Rome antique \ et pourtant il n'a jamais été créé pair de France, ainsi que vous deviez l'être en compagnie de feu M. Letronne, si la Chambre des pairs et la royauté de Louis Philippe eussent vécu trois mois de plus.
Pair ou non, vous ne recevrez pas avec moins de satisfaction un volume qui a passé par. les mains de l'abbé Gueroult, autre traducteur, autre professeur de rhétorique. On voit sur la garde dudit volume, qu'il fut donné en prix ingenuo adokscefUi Claude ChameroUes Lambert, le 7 janvier 1779, par ce digne professeur du collège des Grassins.
Vous en pouvez conclure, avec moi , que ce volume, qui s'était trouvé on ne sait coaunent ni pourquoi dans le dépôt des livres provenant des couvents et collèges supprimés, n'entra dans la Bibliothèque Nationale que pour y remplacer un exemplaire absent de la même édition. Les deux éditions précédentes, celles de 1735 et de 1746. sont sans doute représentées, chez vous, par de beaux exemplaires reliés en maroquin rouge aux armes du roi, comme devait l'être, comme l'était à cette époque tout ouvrage de quelque valeur littéraire. Jérôme Bignon et Frédéric Bignon n'eussent pas souffert que la Bibliothèque du Roi refusât les honneurs du maroquin au plus obscur de leurs collègues à l'Académie des Inscriptions. On n'a pas tant d'égards, de notre temps, pour les académiciens et leurs ouvrages contemporains : je me souviens qu'en 1835 l'admirable dissertation d'Émeric David sur la Peinture au moyen âge ne se montrait, à la Bibliothèque Royale, que sous la forme d'un affreux exemplaire en haill ns, et cet exemplaire avait disparu lui-même en 1842,
lorsque je l'ai remplacé par la nouvelle édition que je publiai alors comme pour combler une des plus Tâcheuses lacunes de la Bibliothèque. Je vous citerai certains ouvrages de vos honorables collègues, auxquels vous n'avez pas même accordé l'élégante reliure de veau fauve, qui va si mal aux mains sales de votre public ordinaire, à ses inévitables pâtés d'encre et aux bureaux incultes de votre Salle de lecture. En revanche, vous faites relier coquettement, en veau fauve, par Simier, Bradel, Duru et Bauzonnet, toutes les compilations usuelles que le dépôt légal vous envoiegratis, et vous n'hésitez pas à parer d'une reliure de six francs un misérable volume qui se vendra tout à l'heure au poids du papier. On ne soupçonnerait pas, sans l'avoir vu, le triste et honteux état dans lequel on vous a mis tant de livres publiés et reliés d'hier : il y a, par exemple, deux exemplaires des Girondins^ couverts de votre livrée en veau fauve, mais tout pollués, tout noircis, tout mutilés, comme s'ils avaient traîné dans tous les faubourgs de Paris, infectant le tabac, la crasse et le reste.
Attollite portas^ Monsieur l'Administrateur général; vous n'avez pas encore assez de lecteurs, et vous avez trop de livres, grâce à cet innombrable non portée qui équivaut à deux ou trois bibliothèques sans catalogue au milieu de la Bibliothèque cataloguée. Les livres sont immortels à la façon des académiciens, c'est-à-dire à condition qu'on les réimprime. Il ne vous chaut que vos aimables lecteurs détruisent, bon an mal an, deux ou trois exemplaires des Girondins de M. Lamartine, que paye l'auteur ou le libraire à titre de dîme ou de corvée, et que l'Etat, représenté par vous, relie gracieusement à ses frais. Excusez du peu.
Agréez, etc.
Paul LACROIX
(BIBLIOPHILE JACOB)
3 octobre 1849.