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LES PREMIÈRES MANOEUVRES (^5 JUIN

taquer d'abord le maréchal Bliicher, parce qu'on pourrait le battre, le pousser vi^youreusenient avant que le sang-froid du duc de Wellington se fût ému.

Dans cette pensée, le centre et la droite de l'armée française se portèrent avec rapidité sur Fleurus, avant que le corps commandé par le général Bulow fût venu appuyer le prince Bliicher en avant de la chaussée. Le IG , on aperçut l'armée prussienne de Namur, le centre appuyé sur le village de Ligny, la gauche sur Saint- Amand, les réserves sur les hauteurs d'un moulin à vent; la position était belle, parfaitement choisie ; on voyait que Bliicher prévenu à temps offrait la bataille, et ne la craignait pas ; réunissantes à 80,000 hommes, il espérait être joint par Bulow, et secouru dans la journée même par l'armée anglaise qui déboucherait aux Quatre-Bras, ainsi qu il en était convenu avec le duc de Wellington. L'important pour Napoléon était donc de fermer les Quatre-Bras à tout mouvement anglais, tandis que les Prussiens seraient intrépidement attaqués à Ligny ; il insistait pour qu'un coup de main vigoureux fût porté par le maréchal îSey, qui, niailre de la position, se rabattrait ensuite sur Bry et Sombref, afin de prendre les Prussiens sur le derrière de Ligny , tandis que lui, l'Empereur, les attaquerait de front. H coniiait à l'ofiicier le plus intrépide de l'armée un mouvement impétueux, imprudent peut-être, car le maréchal pouvait avoir en un moment toute l'armée anglaise à combattre. Quels furent les ordres de l'Empereur? Comment furent-ils exécutés? les avis sont divers; Napoléon soutient que Ney aurait pu se rendre immédiatement maitre des Quatre-Bras, cette position n'étant occupée que par une division belge. Les amis du maréchal répondent : « que Ney se serait gravement compromis

s^il avait montré une trop imprudente hardiesse ; car il pouvait être coupé, cerné par toute l'armée anolaise du duc de Wellington, arrivant au pas de course de Bruxelles, et Ney, comme Yandamme en ^815, aurait été obligé de mettre bas les armes. »

La vérité est qu'il y eut des retards pour tout le monde; Napoléon perdit lui-même un temps précieux : les heures se comptent dans une campagne ; quelquefois une marche rapide en avant assure la victoire. Si Napoléon s'était montré contrarié du retard qu'éprouvait le mouvement sur les Quatre-Bras, lui-même n'avait-il pas perdu un temps précieux devant Fleurus à discuter sur les projets des jacobins de Paris, sur les mesures de gouvernement pendant son absence? Il se montre inquiet, hésitant; il ne veut pas croire qu'il a devant lui toute l'armée de Bliïcher; il donne des ordres, des contreordres presque toute la journée ; il annule la division Drouet par de fausses manœuvres; cette division, qui fait partie du corps du maréchal Ney, tient un milieu entre la bataille de Ligny et l'attaque de la position anglaise; le maréchal l'appelle, et Drouet marche lentement à lui ; il s'arrête au-delà de Frasne; là, il est rejoint par Labédoyère, porteur dune note au crayon adressée au maréchal Ney pour qu'il dirigeât le corps du général Drouet vers Ligny. Alors le général change la direction de ses colonnes ; un moment après il reçoit l'ordre du maréchal Ney de se porter aux Quatre-Bras, il change encore la direction de sa division; voilà donc des marches et des contre-marches infinies, et un magnifique corps d'excellentes troupes se trouve paralysé par l'incertitude de ses mouvements et l'hésitation fabuleuse du général Drouet.

Enfin, à trois heures après midi seulement, l'Empe-

LA BATAILLE DE LIGINY {Ai} JLLN 4815). 181

leur ordonne l'attaque contre les Prussiens du maréchal Bliicher; les villages de Saint-Ainand et de Ligny sont abordes avec une fureur intrépide par les troupes françaises. Les forces étaient égales, pleines d'ardeur, et si l'attaque fut impétueuse, la résistance le lut aussi; le village deLigny fut pris et repris trois fois , et Saint- Aniand emporté après des efforts inouïs. La bataille durait depuis cinq heures avec des avantages disputés , lorsque la garde s'ébranla pour achever la victoire; elle resta maîtresse du champ de bataille, mais le succès fut acheté par des torrents de sang; les Prussiens couvrirent le terrain de leurs cadavres, ils se défendirent à outrance. Du côté des Français, le brave général Girard reçut une balle au cœur, il conduisait la garde; les généraux Excelmans et Pajol se battirent avec une rare vaillance. Bliicher, exposé à un danger personnel, fut foulé aux pieds des chevaux ; puis , avec son courage et son intrépidité habituelles, il s'échappa au milieu des charges de cuirassiers et rejoignit les patriotes, les enfants des universités, les vieux grenadiers des régiments de Frédéric qui le pleuraient déjà. Si, à ce monient, Ney avait pu détacher, selon les ordres de l'Empereur', une ou deux divisions pour occuper Sombref et Bry, sur le derrière des Prussiens ; si la division Drouet n'eût pas été annulée par les promenades militaires, la retraite des Prussiens se lut changée en déroute; mais à ce moment Ney lui-même n'était plus maître de sa position et de ses forces.

On put faire cette fatale remarque, que la guerre

1 Le raajor-général avait écrit au mare- rennemi à deux heures el demie dans la

ciial Ney en ces termes : position qu'il a prise entre le village de

•• M le maréch.i!, je vous ai écrit, il y a Saint-Amantl et de Bry; en ce moment l'en-

une heure, que l'Empereur ferait attaquer gagemeul est très prononcé. Sa Majcsié

prenait désormais une empreinte sinistre ; la journée fui sans quartier, la j>arde ilemandait partout les Prussiens comme si elle voulait les dévorer; les Prussiens frappaient à coups de baïonnette les blessés et les mourants: « point de prisonniers ! » fut le cri unanime. On ne put s'emparer que de quelques pièces de canon sur lesquelles les soldats et les officiers s'étaient fait bâcher; ainsi lut celte triste bataille ! L'erreur immense, capitale, de Napoléon, fut d'avoir cru qu'il avait tellement battu l'armée prussienne dans celle journée, qu'elle ne pourrait plus paraître dans la campagne. Il n'en était rien; les Prussiens avaient pour ralliement le corps de Bulow demeuré intact; ils se retirèrent en ordre sans cesser un moment d'être en communication avec les Anglais sur Wavres, en libre rapport avec Bruxelles et le duc de Wellington, prêts à reparaître sur un nouveau champ de bataille et d'après le plan communément adopté. Si la bataille de Ligny n'eut rien de décisif, l'affaire des Qualre-Bras était triste et fatale. Le maréchal Ney, qui craignait d'avoir à sa face toute l'armée anglaise, avait mollement agi les premières heures, il avait mis des précautions et des réserves infinies dans cette attaque; le prince d'Orange s'aperçut de cette hésitation, et il masqua avec habileté la faiblesse actuelle de ses moyens sous les replis d'un terrain favorable; dans cette manière, il avait résisté au maréch'al Ney jusqu'à

me charge de vous dire que vous devez leurs de Bry et de Saint-Amand , pour manœuvrer sur-le-champ de manière à concourir à une victoire peut-être décienvelopper la droite de l'ennemi ei tomber sive. 1,'ennemi est pris en flasraiii délit au à bras raccourcis sur ses derrières; celle moment où il cherche à se réunir aux Anarmée est perdue si vous agissez vigou- {;lais. u reusemenl: le sort de la France est entre Le major-général, vos mains Ain^i, n'héritez pas un instant Si(/»ifc', duc de Dalmatie. pour faire le mouvemeut'que l'Empereur Çn avant de Fleurus, le 16 juiu mis, à vous ordonne, et dirigez-vous sur les hau- 3 heures un quart.

ATTAQUE DES QlATRE-l'.IUS (16 JLIN ^815). 183

ce que la division de Brunswick vînt soutenir la position. Tout dépendait de ces quelques heures; les troupes anglaises arrivaient au pas de course, on se battait avec une intrépidité égale ; successivement on vit accourir aux Quatre-Bras les Ecossais de' la division Piéton, les hussards allemands, les troupes de Nassau, et vers le soir près de 50,000 Anglais se réunirent appuyés de quelques batteries accourues au tjalop; dans la nuit du IG au 1 7 juin, ils déployèrent près de 40,000 hommes. Le ma réclial Ney avait déjà perdu bien du temps, quand il fallut se décider à Tattaque ; vive, puissante, elle s ouvrit par une belle mêlée de cuirassiers; les lanciers s'élancèrent sur les carrés d'infanterie, et les Ecossais découvrirent un feu si bien nourri, que le désordre se mit dans ces brillants escadrons. La solide infanterie du général Foy vint arrêter bravement les charges de la cavalerie anglaise; jamais acharnement plus grand et plus atroce, on faisait des prodiges. Au milieu du feu le plus vif, le plus effrayant, Ney paraissait rêveur, désespéré, et plusieurs fois il s'écria dans son sombre courage : « Voyezvous ces boulets? je voudrais qu'ils m'entrassent tous dans le ventre ! » C'est qu'il savait l'affaire perdue ; il fallait renoncer à s'emparer des Quatre-Bras. A chaque instant arrivaient de nouvelles troupes ennemies, et bientôt le duc de Wellington put y compter 50,000 hommes. A Ligny et aux Quatre-Bras ce ne furent pas des victoires, mais des combats acharnés sans prisonniers; à Ligny, la garde impériale mêlait au cri de : Vive l'Empereur! cette triste vocifération : Point de quartier! Les soldats du brave général Girard demandaient des cartouches et des Prussiens ; la campagne commençait sanglante. Dans une même journée on comptait deux batailles simultanées : l'une à Ligny, où les Prussiens

battus se retirèrent; Tautre, aux Quatre-lîras , où les Aii;;lais restèrent niaitres de leur position ' . Si le pènéi'al Girard payait de son sang une vietoire disputée, auxQuatre-Bras tombait aussi le duc de Brunswick-OEls, ce cbef de la légion Noire qui avait rempli rAllemagne de sa renommée; il mourut de la seule mort qu il devait espérer pour une noble poitrine connue la sienne ; sa vie avait été une grande vengeance et une expiation solennelle.

La victoire que Napoléon venait d'obtenir à Ligny sur les Prussiens découvrait entièrement la position des Anglais aux Quatre-Bras ; ils étaient débordés par leur ;;auclie. Dès ce moment, la retraite de Tarmée anglobelge dut s'opérer sur Bruxelles par les deux chaussées de Nivelles et de Genappe; les bois qui couvrent cette route favorisaient ce mouvement rétrograde. L'armée anglaise était presque intacte; iO,000 hommes à peine avaient été engagés aux Quatre-Bras. Depuis longtemps le duc de Wellington avait étudié et choisi un champ de bataille entre Bruxelles et la forêt de Soignes, près des deux villaaes de Waterloo et du Mont-Saint-Jean. Nui

1 Pour resler juste envers le maréchal parle genèniL Gnelsenau , chef d'élal-

Ney,il faut dire que 5on affaire des Quatre- major. {Bataille de Ligny.)

Kras empêcha les Anglais d'opérer une mar- « L'issue semblait dépendre de l'arrivée

che de flanc sur Ligny et d'entamer Napo- dos troupes anglaises ou de celles du 4<' corps

léon. prussien. Eu effet , l'arrivée de cette divi-

Exirail du rapport du duc de Wet- siou aurait donné au feid-maréchal les

linqton. moyens de faire immédiatement avec son

Waterloo, 19 juin 1815. aile droite une attaque dont on devait at-

« L'armée prussienne conserva sa po- tendre un grand succès. Mais on apprit que

sition avec sa bravoure et sa persévérance la division anglaise destinée à nous appuyer

accoutumées à Ligny, malgré la grande dis- d^iit violemment attaquée par un corps de

parité des forces; le ^' corps, sous les or- parmée française, et qu'elle ne se mainte -

dres du général Bulow, n'ayant point en- naii qu'avec une extrême difficulté aux

core rejoint, il me fut impossible de lui Quatre-Bras. Le 4= corps prussien n'avait

donner du renfort comme je le désirais, pas paru, en sorte que nous fûmes forcés

étant attaqué moi-même. » de soutenir seuls l'engagement avec un en-

Extraii du rapport de l'armée prussienne nemi supérieur en nombre »

l'RÉl'ARATIFS DE >VATERLOO (17 JUIN >!845). 185

ne possédait mieux que lui la connaissance de son persomiel militaire, et Tappréciation du soldat anglais; son talent consistait surtout à choisir une lijjne défensive parfaitement en rapport avec le caractère de ses troupes, comme il Tavail fait à Torrès-Vedras. Le duc de Wellington désigna donc la position de Waterloo, comme Bliicher avait désigné Ligny, champ de bataille bien appuyé pour la résistance; toute la question stratégique des Anglais était de résister pendant un certain nombre d'heures, jusqu'à l'arrivée des Prussiens qui prendraient Napoléon en liane ; il n'y eut pas un seul point de changé dans le plan primitif; à Ligny, les Anglais devaient arriver parles Quatre-Bras au secours de Bliicher, et ils furent arrêtés par Ney ; à Waterloo, Bliicher et Bulow devaient arriver par Wavres, afin de soutenir les Anglais; c'était un point militaire inllexiblement arrêté; rien ne fut laissé au hasard ni à la fortune; Napoléon avait rédechi ses })lans et combiné chacune de ses manœuvres; le duc de Wellington et le prince Bliicher s'étaient aussi concertés sur les éventualités de la campagne : s'appuyer l'un sur l'autre pour accabler les Français, tel était le résumé de leur plan militaire.

En faisant sa retraite sur Waterloo, le premier soin du duc de Wellington avait été de bien connaître la position réelle de Bliicher; il apprit que l'armée française se faisait illusion sur le succès de Ligny; Napoléon croyait et disait l'armée prussienne complètement détruite, tandis qu'il était positif qu'après l'arrivée de Bulow cette armée, aussi formidable qu'avant Ligny, animée d'une même ardeur, voulait prendre une revanche éclatante. La Belgique était semée de places fortes, très propres pour appuyer la reconstruction d'une armée, et c'est cette fausse idée de la destruction absolue des Prussiens qui

donna à la surveillance exercée sur Bliicher par le maréchal Grouchy un caractère de mollesse, d'insoucianc* , qu'exagérèrent surtout les rapports fautifs et mal éclairés (lu général Pajol à la tète de la cavalerie légère. Dès ce moment , Napoléon semble , en effet , ne plus penser qu'au duc de Wellington ; il veut le vaincre et Tabimer; les troupes sont animées du meilleur esprit; la victoire de Ligny sur les Prussiens a relevé le courage de tous les corps : un cri de marche en avant se fait entendre.

Les forces do larmée française s'élevaient , le 17 juin , veille de la bataille, à 70,000 hommes' ; le personnel était bon, les troupes presque toutes solides; les appels du soir constatèrent quelques vides , mais les hommes présents ne quittèrent pas un moment le drapeau. Le temps était affreux, la nuit du 17 au 18 juin fut marquée par un ouragan de pluie ; les chemins se défoncèrent, l'arlillerie ne put se mouvoir qu'avec peine, on était persuadé (jue le lendemain serait une grande journée. Des aides-(le-can)p furent envoyés au maréchal Grouchy pour lui indiquer la position prise par TEjnpereur et la bataille inmiinente. Il était nuit, ces aides-de-eamp arrivèrent-ils à leur destination ? furent-ils pris ou égarés? La faule de l'Empereur, je le répète, fut de croire que Tannée prussienne, cessant désormais d'être redoutable, ne pourrait pas faire une trouée entre lui et le maréchal Grouchy.

Les preniiers rapports que Ton reçut du maréchal annoncèrent que les Prussiens se retiraient sur Namur, ce qui était une grande erreur. Bliicher avait fait sa re

1 M. le général baron de Jomini a bien matique des démonslralions du général

voulu me communiquer le beau el grand Jomini, (lue l'Europe considère juslemftit

iravall siralé^ique qu'il a fail sur la der- comme la première el la plus forle inlelli-

nière cani;;3gne de Napoléon, à Ligny el à gence pour la théorie et l'enseignement

Waterloo. Rien n'égale la lucidité mallié- militaire.

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