MEMORAINDUM DE L ANGLETERRE (25 AVRIL
et la portée de la guerre ' : « 11 dut être entendu que TAngleterre ne voulait point imposer à la nation française une forme de gouvernement quelconque; elle pouvait désirer le rétablissement de Sa Majesté Très Chrétienne , elle croyait la restauration de Louis XYlIl un événement de nature à préparer la paix générale ; mais elle n'en faisait pas une condition essentielle de tout arrangement ultérieur. Le seul but de la guerre, c'était de préparer la chute du système établi par Napoléon, et de réprimer les infractions aux traités de Fontainebleau et de Paris, »
Ce mémorandum du cabinet britannique répondait aux griefs de l'opposition anglaise, qui ne comprenait pas une guerre dont le but était, selon elle, d'imposer une forme de gouvernement à une nation étrangère , et surtout une restauration à la manière des Stuarts, si antipathique à l'aristocratie anglaise. Communiqué par lord Clancarty à M. de Metternich, ce mémorandum devint l'objet de nombreux commentaires ; le chancelier autrichien en comprit la portée, et il y adhéra par un acte rédigé, sinon dans les mêmes termes, au moins avec le même esprit. Dans cette démarche, le but du prince de Metternich était simple : il voulait ouvrir toutes les chances à des négociations diplomatiques avec les partis
1 Angleterre. — Mémorandum. — Bureau la part des puissances respectives, sous une
des affaires étrangères. — Du 25 avril déclaration explicative de la teneur fui-
1815. vante, quant à l'arlicie 8 dudit traité :
« Il a été ordonné de ratifier le traité « Dcclaration- — « Le soussigné , en
dont la substance a été donnée ci-desus, et échangeant les ratifications du traité du
il a été notifié, de la part du prince-régent 25 mars dernier de la part de sa cour, en a
aux hautes parties contractantes, que telle reçu l'ordre de déclarer que l'article 8 du-
était la volonté de Son Altesse Royale , dit traité, par lequel Sa Majesté Très Chré-
agissant pour et au nom de Sa Majesté, que tienne est invitée à y accéder sous cer-
lesdites ratifications soient échangées en laines stipulations, doit être entendu comme
due forme contre les actes semblables de liant les parties contractantes sous des prin-
en France ; s'il avait proclamé la nécessité inflexible d'une restauration bourbonienne, M. de Metternich s'interdisait par là toute négociation pour la régence avec !o parti impérialiste, pour la République même, avec les jacobins, et enlin toute chance qui pouvait résulter favorable à la branche cadette des Bourbons. M. de Metternich s'exprimait donc d'une manière nette et précise sur l'esprit et la tendance de la guerre qu'on allait entreprendre : « Le soussigné, ministre d'Etat et des affaires étrangères de S. M. l'empereur d'Autriche, ayant inforné son auguste maître des communications à lui faites par lord Castlereagh , concernant le huitième article du traité du 25 mars dernier, a reçu l'ordre de Sa Majesié de déclarer que l'interprétation donnée à cet article p, r le gouvernement britannique est entièrement confonde aux principes sur lesquels Sa Majesté Impériale se propose de régler sa politique dans le cours de la guerre actuelle. L'empereur, quoique irrévocablement résolu à diriger tous ses efforts contre l'usurpation de Napoléon Bonaparte, ainsi que cet objet a été exprimé dans le troisième article dudit traité, et à agir avec ses alliés dans le plus parfait concert, est néanmoins convaincu que le devoir qui lui est imposé par l'intérêt de ses sujets et par ses propres principes ne lui permettra pas depour-
cipps de sécurité mutuelle, à un commun jointemenl avec ses alliés, à un événement efforl contre la puissance de Napoléon lîo- aussi heureux, il se croil néanmoins appelé uaparle, en exécution de l'article 3 dudit à faire celle déclaration au moment i!c retraité; mais qu'il ne doit pas être entendu change des ratifications, tant par considécomme obligeant Sa Majesié Britannique à ration de ce qui est dû aux intérêts de poursuivre la guerre dans la vue d'im- Sa Majesté Très Chrétienne en France, que poser à la France aucun gouvernement eonl'ormément aux principes sur lesquels ■larliculier. Quelque sollicitude que le le gouvernement anglais a réglé invariableprince-régenl doive apportera voir Sa Ma- ment sa conduite. »
jeslé Très Chrétienne rendue au trône , et Sigud, le vicomte de Castlereagh.
quelque désir qu'il ail de contribuer, con-
MEMORANDUM AITIUCHIEÎN {UM 1845). Il
siii\re la guerre pour imposer à la France un gouvernenirnt quelconque ; quel que soit le vœu que forme Sa Majesté Impériale Tempereur pour voir replacer sur le trône Sa Majesté Très Chrétienne, et quel que soit son constant désir de contribuer, conjointement avec ses alliés, à atteindre un but aussi désirable, Sa Majesté a cru juste de répondre par cet éclaircissement à la déclaration que Son Exe. lord Castlereagli a remise lors de l'échange des ratifications du traité, laquelle déclaration le soussigné est pleinement autorisé à accepter * . »
Sincère ou non, Tacte diplomatique du prince de Metternich avait pour effet de diviser profondément les partis en France , de soulever les espérances contre Napoléon , et de démontrer que TEmpereur était le seul obotacle à la paix générale : une fois le dictateur abattu, l'on viendrait facilement à bout de la Révolution en lui imposant une forme régulière de gouvernement ; ainsi raisonnaient les hommes habiles de la diplomatie européenne. En môme temps, il se manifestait en Allemagne un esprit énergiquement national qui voulait donner à
> En môme temps, l'Observateur auiri- par la connivence de quelques-unes d'entre
chien publiait un article curieux sur le gou- elles.
vernemenl de Bonaparte : <• La manière solennelle et décisive dont
« Rien de plus remarquai le que les ef- la déclaration prononce qu'il n'y a point
forts du gouvernement de Napoléon pour de pnix avec Bonaparte ; la perspective
persuader au public, tant à Paris que dans évidente, même pour lui, des maux incal-
le reste de la France, que la déclaration culabks que son retour va répandre de
des puissances du 13 mars est une pièce nouveau sur la France, après une courte
supposée, et qu'elle a été fabriquée à Paris, jouissance du repos qu'elle avait si long-
C'est une preuve que cette déclaration, temps désiré; l'idée que ce funeste présage
malgré toutes les mesures du gouverne- est inséparable de son nom dans tous les
nient, est très répandue dans la capitale, et esprits, tels sont les motifs qui déterminent
que lo gouvernement aurait le plus grand le souverain du moment à ne rien épargner
intérêt à faire croire au peuple que l'ôvéue- pour faire ignorer aussi longtemps que
ment qui a ramené momentanément Napo- possible, à une partie du peuple français ,
léon aux Tuileries a eu lieu de concert avec la proscription fatale dont l'Europe l'a
les puissances de l'Europe, ou du «noins frappé. »
^2 LES CEiNT JOLRS.
la guerre une direction de conquêtes et d'agrandissement pour la nationalité germanique '.
Les sentiments des cabinets du second ordre en Allemagne avaient été unanimes contre Napoléon , le créateur pourtant de leur puissance; il n'avait pas été besoin de Faction diplomatique de la Prusse et de TAutriche pour jeter dans la coalition les cours de Stuttgard et de Munich ; à elle seule, la Bavière avait mis sous les armes 60,000 hommes; le roi de Wurtemberg était le plus chaud , le plus rude partisan de la coalition; les villes libres d'Allemagne, les principautés de troisième ordre, rivalisaient d'ardeur; et , comme il arrive toujours lorsqu'une guerre se fait nationale en Europe, les peuples avaient pris parti ])our les cabinets. 11 parut alors d'étranges publications qui annonçaient les desseins de l'Allemagne contre la France ; les pamphlets des universitaires annonçaient : « que le peuple allemand avait été trop bon, trop généreux en ^8^4, en n'arrachant pas à la France les terres usurpées par les rois Louis XIV et Louis XV, c'est-à-dire, l'Alsace et la Lorraine. Puisqu'une nouvelle circonstance se présentait où l'Europe allait reprendre les armes ,
1 Le prince Bliicher, avant son départ nouveau ouverte; l'occasion se présente
de Berlin, adressa la proclaroalion suivante d'accroître, par de nouveaux faits, la répu-
à l'armée.- talion militaire que vous avez anjuise.
«Camarades: S. M. le roi de Prusse a Placé à votre tête, je suis assuré d'un ?uc-
daigné me confier de nouveau le comman- ces glorieux et certain. Rendez-moi dans
dément suprême de l'armée. J'apprécie cette nouvelle lutte la confiance que vous
cette faveur avec la plus grande reconnais- m'avez montrée dans celle qui l'a précédée,
sance. Je me réjouis de vous revoir, de et je suis convaincu que nous étendrons
vous retrouver au champ d'honneur, pré- glorieusement la série de vos brillants faits
parés à un nouveau combat, pleins de nou- d'armes. >•
velles espérances. U nous est donné en- Extrait d'une proclamation du roi de
core une fois de combattre pour la grande Prusse.
cause , pour la paix générale. Je vous « J'ai ordonné un armement général qui
souhaite du bonheur. sera effectué dans tous mes États suivant
« La carrière de la gloire vous est de mon ordonnance du 13 septembre iM.
ESPRIT DE l'Allemagne (avril-mai ^8^5). 45
il fallait que les leçons du passé profitassent à T Allemagne. « En avant, peuple généreux, disaient les pamphlétaires, une noble époque est arrivée, les Germains doivent se venger des Francs, les refouler au-delà de la Moselle et des Vosges, leur frontière naturelle. Pour nous, le Rhin est un fleuve allemand, ses flots ne doivent couler que dans des terres germaniques. » Ces idées populaires en Allemagne, qui s'étaient réveillées à toutes les époques, étaient secondées par la Prusse spécialement , qui cherchait avantage dans un remaniement européen : elle n'avait pas obtenu, selon elle, une suffisante indemnité en 4814. Les édits du roi Frédéric- Guillaume invoquaient encore tous les souvenirs patriotiques del 84 5; le roi parlait aux universitaires, aux jeunes hommes; il leur donnait rendez-vous au champ d'honneur, où ils paraîtraient avec leurs privilèges d'université et leurs anciens grades dans l'armée; Blûcher surtout rappelait les beaux jours de la patrie allemande.
Le comte de Lovenheim avait signé les déclarations du 15 et du 25 mars au nom de la Suède, et par cet acte il avait engagé Bernadotte; mais le prince royal n'était nullement décidé à entrer dans la coalition ; mécontent
L'armée permanente sera mise au corn- porter à la connaissance du public, par le
piel, les divisions des chasseurs volontaires moyen d'un avertissement, la formation
seront formées, et la landwehr sera convo- des corps particuliers, ainsi que de la land-
quée. La jeunesse des conditions plus cul- welir.
tivées , qui a achevé sa vingtième année , •< Vous allez, armés avec toute l'Europe,
aura le choix ou d'entrer dans la landwehr entrer de nouveau en lice contre Napoléon
de la première levée ou dans les corps de Bonaparte et ses partisans. Allons , com-
Chasseurs de l'armée de ligne ; tout jeune battez courageusement avec l'aide de Dieu
homme arrivée l'âge de dix-sept ans ac- pour la tranquillité du monde, pour le
compiis, que sus forces corporelles rendent maintien de l'ordre, pour la conservation
capables de supporter les fatigues de la de la morale, pour votre roi et pour votre
guerre, pourra entrer dans tel corps qui patrie. »
sera de sa convenance. Je fais publier pour Vienne, le 7 avril,
cet effet une ordonnance spéciale, et les Signé, Frédéric-Guillaume
corps de chaque province sont chargés de {alors au conqrcs).
des alliés en ^8^4, les alliés n'étaient pas satisfaits à leur tour de la conduite de Bcrnadotte ; on lui opposait bien des griefs dans les dernières campagnes \ Depuis le passage du Rhin, il s'était séparé de la coalition, et on le savait bien. Bernadotte venait d'achever la conquête de la Norwége, et il pouvait prendre le j)ré text,e de son organisation pour ne point seconder acli\ement les alliés dans une guerre contre la France. Déjà Napoléon s'était mis en rapport secrètement avec lui; Carnot n'était-il pas son vieil ami sous la République? M. Rousselin Saint- Albin avait été secrétaire de Bernadotte, et il l'était de Carnot. C'eût été pour Bonaparte une grande diversion si ses deux lieutenants, Bernadotte au Nord, et Mural au Midi, avaient agi sur les deux Ihaics delà coalition en ^815. Mais les événements marchèrent trop vite pour que rien de tout cela put s'accomplir.
Si la Suède agissait timidement, le roi d'Espagne au contraire se prononçait avec beaucoup d'énergie contre Bonaparte : c'était une affaire de famille; etM.deCevallos, le ministre de Ferdinand, lançait un de ces manifestes en style pompeux et déclamatoire que l'Espagne
1 En 1815, Cernadolle arait affecté de ne mois entier dans l'inaction, bien loin de se- ^ouloir pas prendre part aux opérations courir les alliés, dont il semblait même démilitaires des alliés dès qu'elles eurent lieu sirer moins les succès que la perte. Il entresur la rive gauche du Khin. Arrivé à Colo- tenait, durant cette campagne, des relations gne, après avoir conclu le traité de Kiel, il avec Joseph Bonaparte , et à Liège, où il y publia, le lï février, une proclamation resta six semaines, il reçut un agent secret de où, après s'être vanté de ses exploits sur ce dernier, qu'il renvoya avec des présents les bords de ce fleuve lorsqu'il y comman- et de très belles paroles. EnGn, il n'arriva dait des troupes françaises, il protestait à Bruxelles qu'après l'occupation de Paris, n'avoir combattu que pour la délivrance de et se rendit alors dans cette capitale. Là, l'Allemagne, former des vœux pour la con- frustré de ses secrètes espérances, el objet servation de la France, el n'aspirer qu'aux à la fois de l'animadversion des Français moyens de contribuer au bonheur de ses qu'il avait combattus, comme de celle des anciens compatriotes. Quel que fût l'objet souverains qu'il avait servis mollement e' réel de cette proclamation, il parut clicT- à regret, il sentit tout le fauxde sa position cher à en attendre l'effet, en demeurant un et se hàla de retourner en Suède.
LA SUÈDE. l'eSPAGNE. — MURAT (mAI ^8^5). ^5
jette à la face de ses ennemis depuis l'invasion des IMaures. Ferdinand VII avait pris en Espagne la plénitude de Tautorité, il avait secoué les Cortès, bouleversé tous les droits des patriotes, et il portait une antipathie profonde à toutes les institutions libérales. Dans ce manifeste, Bonaparte était insulté; on soulevait contre lui, une fois encore, les haines nationales, et il n'était pas douteux qu'une armée anglo-portugaise et espagnole paraîtrait sur les frontières du Midi pour soulever les popuhîtions, tandis que les Sardes et les Piémontais envahiraient la Provence ' .
Au milieu de cette agitation générale de l'Europe, de cet armement spontané, universel. Murât commit l'imprudence de commencer une canq^agne d'Italie. Il avait appris les démarches de M. de Talleyrand au congrès pour substituer à son pouvoir la royauté de Ferdinand de Sicile et le pacte de famille des Bourbons ; le prince de Campo-Chiaro, son ambassadeur à Vienne, l'avait prévenu de toutes ces intrigues, et dès ce moment Murât, malheu-
1 Extrait d'un manifeste du roi d'Es- roi, père de ses peuples, remplacé par un
pnqne, monstre nourri de sang humain , elle se
>< La justice, la prudence, la nécessité de couvrirait d'une honte ineffaçable, la défense et la religion ordonnent cette « Je connais mes droits , je sais que je guerre pour délivrer la Trance du joug puis déclarer el fijjre la guerre. Je suis sous lequel elle gémit, et pour conquérir certain que mes sujets se reposent dans la le repos et la tranquillité du monde. Les confiance qu'un roi qui a fondé son bonconseils de l'ambition n'ont eu aucune in- heur sur celui de son peuple ne peut enfluence dans un tribunal aussi auguste. La treprendre !a guerre sans une véritable France ne sera point démembrée, elle con- peine. Mais j'ai voulu m'appuyer de la force scrvera ses provinces el ses places ; ses li- de la conviction pour paraître juste a;;x miles seront religieusement respectées; et yeux des nations, pour animer la valeur re pour que les armées auxiliaires n'y mettent mes Iroupes, stimuler la générosité d s point le pied, la France n'a besoin que de souverains , et pour que, la guerre étant réfléchir à l'outrage fait à sa dignité nalio- sanciifiée, tous espèrent dans celui qui acnale, et qui la rend le jouet des factions ; corde les victoires, qu'elle se répète qu'une nation est esclave « De mon palais de Madrid, le 2 de mai du moment où elle perd les rois nommés 1815.»
par les lois fondamcn aies , et que si elle Signé, Ferdinand, voyait avec une apathique indifférence un
!6 LES CEM JOURS.
reusement excité, commença la guerre. Le temps ne pouvait être plus dépiorablement choisi ; pourquoi ne pas attendre le mouvement militaire de Napoléon ? pourquoi ne pas agir simultanément ? Murât alors, opérant une diversion aux forces de rAutriche , aurait rendu de grands services. Mais Joachim, plein d'impatience, voulait marcher aux Alpes à vol d'aigle, avec Tidée lixe qu'il pouvait traverser l'Italie en roi; pauvre tète, qui voulait toujours imiter Napoléon ' ! Il s'imaginait que les patriotes le seconderaient, et qu'avec ses Napolitains, troupes faibles et efféminées, il pourrait passer sur le corps des Autrichiens, ces Tudesques de fer qui, depuis les empereurs de la race de Souabe, avaient toujours dominé l'Italie. Aussi, la marche des Autrichiens fut-elle prompte, rapide, et leurs succès décisifs; à peine Joachim avait-il envahi les légations romaines et touché la Toscane, que les Napolitains épouvantés fuirent de toute part ; le maréchal de Bellegarde, le général Bianchi, le lieutcnantcomtede Neipperg, le comte de Frimont, at-
1 M. de Ta'.leyrand travaillait avec con- sanclionnanl en quelque sorte l'usurpation
slance contre Slurat d-puis l'ouverture du par son silence , et en paraissant approu-
congrès. Voici la copie d'une dépôclie au ver l'opinion que le droit le plus juste est
vicomte Castlereagh ; celui de la force. Je n'ai pas besoin de
« Jlilord, parler à Votre Kxcellence des droits de Fer-
" Vous désirez que je vous fasse con- diuand iV; l'Angleterre n'a jamais cessé de naître quelle est mon opinion sur la ma- les reconnaître. Danc la guerre dans lanière dont je pense que les affaires de Xa- quelle il a perdu Naples, l'Angleterre était pies doivent être réglées au congrès ; quant son alliée. Elle l'a été depuis , et elle l'est à la nécessité de les régler, c'est un point encore. Elle n'a jamais reconnu le titre que sur lequel il ne peut y avoir un moment la personne qui gouverne maintenant à d'incertitude dans vos idées comme dans Naples a pris, ni le droit que ce titre suples miennes, car ce serait un sujet de re- pose. C'est pourquoi, en concourant à asproche, et je dirai môme d'une honte éter- surer les droits du roi Ferdinand IV, l'Annelle, si le droit de souveraineté sur un gleterre n'a qu'une chose simple à faire , ancien et beau royaume comme celui de qui est de déclarer au congrès, ce qu'elle Naples était contesté , si l'Europe, unie pour a toujours reconnu, que Ferdinand IV est le la première fois , et probablement pour la légitime souverain du royaume de Naples. dernière, en un congrès général, laissait in- « Peut-être l'Angleterre, ci-devant l'alliée décise une question de celte nature, en de Ferdinand IV, désirerait-elle l'être en-
RUINE DE MURAT (mAI ^815). ]7
tnquèrent à la fois les corps cr armée de Murât, elles Napolitains se débandèrent au premier feu , comme les troupeaux des Apennins devant les loups de la montagne. Deux engagements suffirent pour en finir avec la royauté de Murat; ' elle tomba dans la poussière, sans plus laisser trace que la puissance de Mazaniello, le roi des Lazzaroni ; JoachimnevitNaples que pour fuir en proscrit, et subir les reprocbes d'une femme altière , qui avait foi dans son diadème , et Tavait compromis par ses intrigues. Murat vint cliercher refuge en France ; il débarquait à Toulon lorsqu'on discutait l'Acte additionnel au Cbampde-Mai.
Ainsi tomba la dernière royauté napoléonienne, la seule qui avait survécu à TEmpire. Murât, s'imaginant qu'il pouvait exister sans l'Empereur, avait voulu singer le roi légitime; et lorsque l'Europe fut raffermie, on le repoussa du sein des monarcbies européennes. Ferdinand VII, de la maison de Bourbon, fut restauré sur le trône de Naples ; la pensée de M. de Talleyrand était accomplie, il voulait reconstituer le pacte de famille, rattacher les grands liens de l'œuvre de Louis XIV; Naples revit ses princes, et les salua de ses acclamations tumultueuses. Sous le point de vue militaire, la chute
core? Peut-être peut-elle croire qu'il est l'obligation de combattre pour sa dé-
de son honneur de l'aider de toutes ses fense. »
forces pour lui faire reconquérir la cou- ^ L'illusion de Murât était complète ; il
runne dont il avait été reconnu le souve- croyait soulever l'ilalie. Voici ce qu'il disait
rain ' Mais ce n'est pas là une obligation dans sa proclamation datée de Rimini , le
qui puisse être attachée à l'action de recon- 3i mars I8i5.:
naître purement et simplement les droits «Italiens, le moment est venu où de
de ce prince, parce que cette action de re- grandes destinées doivent s'accomplir. La
connaître un droit ne renferme naturelle- Providence vous appelle enfin à devenir
ment d'autre obligation que celle de ne rien un peuple indépendant ; un seul cri retentit
faire qui soit contraire à ce droit, et de ne des Alpes jusqu'au détroit de Scilla .- l'in-
soutenir aucune prétention qui puisse être pendance de l'Italie ! De quel droit des
élevée contre lui: elle ne renferme point étrangers veulent-ils vous ravir voire in-
de Murât, événement heureux pour la coalition, permettait de disposer de 80,000 Autrichiens, qui de Tltalie pouvaient s'avancer sur les Alpes, et concourir avec 40,000 Piémontais à une grande expédition dans le Midi. On aurait dit que Tépoque napoléonienne était finie, et que la chute de .Joachim précédait celle de Bonaparte. Le lieutenant tombait avant le général; il le précédait dans les tristes jeux de la fortune.
L'habitude de M. de Metternich est toujours de justifier les actes militaires par dos raisonnements écrits et des dissertations politiques; l'esprit allemand Texige ainsi. Une guerre ne devient là nationale que lorsqu'elle est juste, conforme aux règles de la raison, du bon sens, et j'oserai dire de la philosophie ; quand on a convaincu le peuple allemand, alors seulement il vous prèle appui. La délibération du conseil d'État sur l'acte du congrès du 43 mars, parfaitement rédigée, était parvenue à Vienne; M. de Metternich jugea nécessaire d'en préparer la réfutation raisonnée, et l'on chargea de cette œuvre M. de Gentz, l'homme littéraire et d'esprit; il s'agissait de prendre une à une les questions posées par le conseil d'État, de les réfuter logiquement, et d'examiner si le succès de l'entreprise de Napoléon, en pleine
dépendance, le premier droit elle pre- nier! que lous les amis de la patrie élè-
mier bienfait de lous les peuples?... vent une voix généreuse pour la liberté!...
.. Jadis maiires du monde, vous avez « L'Angleterre pourrait-elle vous refuser
expié celle funeste gloire par une oppres- son suffrage, elle dont le plus beau litre de
sien de vingt siècles. Aujourd'hui , que gloire est de répandre ses trésors et son
notre gloire soit de n'avoir plus de maiires... sang pour la liberté des peuples .'...
80,000 Italiens accourent à vous, sous le «< Je fais un appel à tous les braves pour
commandement de votre roi. Ils jurent de qu'ils viennent combattre avec moi ; je fais
ne pas se reposer que l'Italie ne soil libre, un appel à tous les hommes éclairés, pour
Italiens de toutes les contrées , secondez que, dans le silence des passions, ils pre-
leurs efforts magnanimes !... Que ceux qui parent la constitution et les lois qui désor-
ODt porté les armes les reprennent! que la mais doivent régir l'heureuse el indépen-
jeuiicsse inaccoutumée s'exerce à les ma- danle Italie ! »
ÉCRITS DU CONGRÈS (maI ^8^5). VJ
possession du pouvoir à Paris , avait changé les bases de la déclaration du ^15 mars.
Tel fut r objet d'un protocole inséré au procès-verbal à la suite d'une conférence du ^2 mai à Vienne. On posa comme question s'il serait nécessaire d'ajouter quelque chose à la déclaration qui proscrivait Bonaparte; et il fut reconnu que la position nouvelle de Napoléon ne changeait en aucune manière la situation des puissances vis-à-vis de lui; il avait usurpé le titre d'Empereur des Français, auquel il avait renoncé par la convention de Fontainebleau. « Un homme qui, en abusant de la bonne foi des souverains, avait rompu un traité solennel ; un homme enfin qui, en rappelant sur la France, heureuse et tranquille, tous les Uéaux de la guerre intérieure, et sur 1 Europe, au moment où les bienfaits de la paix devaient la consoler de ses longues soullrances, la triste nécessité d'un nouvel armement général, était regardé à juste titre comme l'ennemi implacable du bien public. Tels avaient été l'origine et les motifs de la déclaration du 45 mars, continuait M. de Gentz ; déclaration dont la justice et la nécessité ont été universellement reconnues , et que l'opinion générale a sanctionnée : lesévénementsquiont conduit Bonaparteà Paris, et qui lui ont rendu pour le moment l'exercice du pou-
1 « La commission croit devoir rappeler, de paix, n'ont rendu que plus accablant et disait M. de Genlz , que l'homme qui, en plus odieux ; qui, après avoir, par des euoffrant aujourd'hui de sanctionner le traite treprises insensées, fatigué la fortune, armé de f aris, prétend substituer sa garantie a toute l'Europe contre lui et épuisé tous les celle d'un souverain dont la loyauté était mojeus de la France, a été lorcé d'abansaus tache et la bienveillance sans mesure, donner ses projets, et a abdiqué le pouvoir est le même qui, pendant quinze ans, a ra- pour sauver quelques débris de sou exisvagé et bouleversé la terre pour trouver de tence ; qui, dans un moment où les nations quoi satisfaire son ambition, qui a sacrifié de l'Europe se livraient à l'espoir d'une des millions de victimes et le bonheur d'une tranquillité durable, a médité de nouvelles génération entière à un système de cou- catailro^hes, et, par une double perfidie quêtes; que des trêves, peu dignes du nom envers les puissances qui l'avaient trop gé-
20 LES CENT JOIRS.
voir suprême, ont, sans doute, changé de lait la position dans laquelle il se trouvait à Tépoque de son entrée en France ; mais ces événements, amenés par des intellijrences criminelles , par des conspirations militaires , pardes trahisons révoltante;-;, n'ontpu créer aucun droit; ils sont absolument nuls sous le point vue lé<jal, et pour que la position de Bonaparte lût essentiellement et légitimement changée, il faudrait que les démarches qu'il a faites pour s'établir sur les ruines du gouvernement renversé par lui eussent été confirmées par un litre légal quelconque, et c'est ce qu'il n'avait pas. »
Ensuite, les plénipotentiaires se demandaient si l'offre faite par Bonaparte de sanctionner le traité de Paris pouvait changer les dispositions des puissances à son égard ? A cela le congrès répondait que « jamais les puissances n'auraient consenti avec Napoléon les conditions qu'elles avaient souscrites avec les Bourbons»; parce que, comme le disait le traité de Paris, « les Bourbons, en offrant à l'Europe un gage de sécurité et de stabilité, la dispensaient d'exiger de la France les garanties qu'elle lui aurait demandées sous son ancien gouvernement. » (Expressions qu'on doit remarquer pour toute l'histoire des négociations diplomatiques.) Cette clause est inséparable du traité de Paris; l'abolir, c'est rompre ce traité. Le con-
nércuscment épargné, et envers un gou- respecterait davantage la caution qu'elle
vernemeat qu'il ne pouvait atteindre que pourrait offrir ?
par les plus noires trahisons, a usurpé un << L'opinion de l'Europe s'est énoncée
trône auquel il avait renoncé, et qu'il n'a- dans cette grande occasion d'une manière
vait jamais occupé que pour le malheur de bien positive et bien solennelle ; jamais les
la lYance et du monde. Cet homme n'a vrais sentiments des peuples n'ont pu être
d'autre garantie à proposer à l'Europe que plus exactement connus et plus fidèlement
sa parole. Après la cruelle expérience de interprétés que dans un moment où les re-
quinze années, qui aurait le courage d'ac- présentants de toutes les puissances se trou-
cepter cette garantie ? et si la nation Iran- valent réunis pour consolider la paix du
çaise a réellement embrassé sa cause , [qui monde. ><
DÉCLARATION COMUE LA FRAiNCE (iMAl 18^5). 2^
senlenient formel de la nation française au retour de Bonaparte sur le irone équivaut à une déclaration de guerre contre l'Europe; car Tétat de paix n'a subsisté entre l'Europe et la France que par le traité de Paris, et le traité de Paris est incompatible avec le pouvoir de Bonaparte. »
Cette nouvelle déclaration du congrès était signée parle prince de Metternicb et le baron de Wessemberg, pour l'Autricbe; par M. de Eabrador, pour l'Espagne ; les plénipotentiaires français étaient toujours MM. dcTalloyrand, le duc de Dalbergetleducde Noailles , qui avaient mis beaucoup d'insistance à y apposer leur signature; la Grande-Bretagne était représentée par les lords Clancarty, Callicart et Stewart; !e Portugal, par M. de Palmella ; la Prusse, par MM. de Hardenberg et de Huml)oldt; la Russie, par les comtes de Rasumowsky , Stackelberg et Nesselrode ; la Suède, parle comte de Lcwenlieim ; et comme pour donner plus d'unanimité et d'universalité à cette déclaration, en constatant qu'elle émanait non seulement des grandes puissances, mais encore des États du second ordre, elle était signée par les représentants de la Bavière, du Danemarck, du Hanovre, des Pays-Bas, de la Sardaignc, de la Saxe, du Wurtemberg. Pour la première fois , les Bourbons des Deux-Siciles paraissaient comme signataires au congrès, et le commandeur de Ruffo apposait son scel en qualité de ministre de Ferdinand Vil.
Aucun des États ne manquait à ce triste appel contre la France. Toutes les puissances, grandes et petites, en Europe, adbéraient à un plan offensif contre Napoléon ; les mesures militaires les plus vigoureuses étaient prises , et ce fut alors que le prince de Schwartzenberg traça de sa main le plan de campagne que les alliés
devaient adopter pour une invasion rapide et simultanée en France. Celle opinion, tout à la fois j)olitique et militaire, signale la tendance du cabinet de Vienne. « A Touverture de celle campagne, disait le prince \ F Autriche doit partir de certains principes généraux. Le but de cette guerre est le repos et la sécurité de TEurope, menacée par le caractère hardi et entreprenant d'un chef, et par une armée désordonnée. Les forces qu^on a destinées à cette entreprise peuvent être au moins évaluées au double de celles qui leur sont opposées par le chef des Français. Elles ne peuvent donc se trouver en infériorité que dans les cas suivants : si, en se divisant trop, elles offraient à Tennemi une résistance trop faible sur de certains points, et Toccnsion de réunir avantageusement ses moyens d'agression; si, en se resserrant trop, elles formaient un colosse immobile qui n'aurait pas le moyen de se développer , et entranierait même Timpossibilité de pourvoir aux subsistances; si une partie des armées se portait en avant avec trop de précipitation, et sans avoir suffisamment assuré ses communications contre les mouvements qui seraient à redouter de la part des habitants du pays, dans le cas où ceux-ci seraient appuyés par les garnisons des forteresses qu'on serait obligé de laisser en arrière. Détruire T armée et son chef est donc le premier but de cette guerre; éviter les dangers sus -mentionnés en est le second. Il serait dangereux de se laisser aller à des illusions flatteuses : le temps qui pouvait être favorable à un projet d'invasion est déjà passé, les armées des alliés étant généralement trop éloignées des frontières de la France. Les moyens de résistance des Français sont nombreux , et
1 Celle opinion si remarquable esl dalée de Vienne, 20 avril 1815.
PLAN DE CAMPAGME DE LEiNNEMI (aVIUL-MAI 48^5). 25
nous ne pourrons espérer de les combattre avec avanlaoe qu autant que nous nous attacherons à opposer un grand esprit d'ordre militaire et Faccord le plus parlait dans nos mesures, au principe de désordre que Napoléon ne manquera pas de mettre en usage contre nous. Ces considérations nous portent à établir les principes suivants : chacune des arniées doit s'attacher à la base d'opération qui luiserale plus naturelle.Toutes les armées doivent avoir un objetd'opérations commun à toutes, afin qu'elles puissent diriger tous leurs elforts vers un même point. La route qui conduit de la base à ce [)oint d'opérations, doit être suffisamment assurée, soitpardes retranchements, soit par l'établissement d'un corps de réserve. En un mot, l'armée doit se trouver dans la plus parlaite sécurité, quant à ses derrières. 11 n'est pas probable que l'ennemi puisse opposer 400,000 hommes aux 800,000 que nous mettons en mouvement contre la France : il sera donc forcé, ou de diviser ses forces en adoptant un système de lignes étendues, ce qui ne peut manquer de le conduire à sa perte ; ou bien il réunira la moyenne partie de ses forces pour nous attaquer avec avantag.^ sur un seul point. Les armées qui avancent doivent donc être disposées de manière qu'elles puissent contraindre l'ennemi iy découvrir entièrement une partie de ses positions s'il était tenté d'agir offensivement de l'autre coté. Le moyen le plus efficace pour atteindre ce but serait de menacer différents points assez distants les uns des autres pour pouvoir, dans le cas où une de nos armées essuierait des revers, rétablir nos affaires en agissant avec vigueur d'un côté différent, empêcher l'ennemi de poursuivre ses avantages déjà acquis, et l'obliger peut-être à gagner un point opposé de son pays, (le n\'st qu'ainsi que celle de nos armées qui serait battue pour-
rail (gagner le lenips nécessaire pour prendre loffensive, et que, même en atlnietlant un second revers, rcnnenii finirait par succomber à la continuité de ses efforts. La base d'opérations naturelle à T Autriche no peut être que celle qui favoriserait , dans la ligne la plus directe, la communication de son armée d'Italie avec celle d'Allemagne , ainsi que le secours réciproque que ces deux armées pourraient se porter. Son aile droite est appuyée par la place de Mayence ; sa gauche, par les gorges du Piémont; son centre, par celles de la Suisse. La base d'opérations de l'armée prussienne s'étend sur sa gauche jusqu'à Mayence; sa droite est couverte par l'armée anglaise , dont les opérations concertées avec les mouvements de la première ne peuvent être basées que sur la Hollande et les Pays-Bas. Voilà les bases naturelles qui s'offrent aux puissances mentionnées ci-dessus. Il n'y a que l'armée russe qui n'en aura pas dans cette guerre, attendu qu'elle se trouve à une trop grande distance de son pays ' . La tâche qu'elle a à remplir se pré-
' Voici au reste les forces dont le prince (le Schwarlzenberg veut que les alliés puissent disposer :
« 1° Une année combinée, autrichienne, sur le Ilaut-Uliin, forte de 165,000
Corps de ISavarois.
Wurtembergeois.
Troupes de Bade.
— de Darmstadt.
Armée autrichienne en Italie.
« Total.
« 20 .\rmées prussienne et anglaise, consistant en :
M Ilanovriens et Hollandais. 60,000
.< Prussiens. l00,ooo
« Saxons et llessois. 30,000
« Total.
« 3o Armée russe forte de
« Les bases de ces armées sont données : leur objet d'opération est Paris et la masse de l'armée française partout où elle se présentera. En conséquence de ces principes, l'armée prussienne ferait un mouvement sur sa droite et l'armée autrichienne sur sa gauche aussitôt que l'armée russe serait arrivée.
« L'opération principale ne pourra cependant commencer avec avantage avant que 50,000 Russes aient rejoint l'armée de Prusse à Coblenlz ; et quand la tôte de leur colonne sera arrivée, on sera à même de juger si c'est sur la droite que le corps anglo-prussien, ou sur la gauche que le corps autrichien aura le plus besoin de son appui. Tels sont les principes généraux sur lesquels il faut tomber d'accord avant d'entrer en campagne.
RÉSOLUTION DES ALLIÉS (mAI ^8^5). 25
sente d'elle-même; elle doit occuper le grand intervalle que la nature même des opérations des armées alliées autrichienne , anfrlaise et prussienne formera inlaillihlcment. Elle doit être prête à porter des secours à celle d'entre les armées alliées qui en aurait besoin , non comme une armée de réserve, mais comme une armée placée sur la même ligne, afin de pouvoir se porter à droite ou à gauche suivant le besoin. »
Pour le développement de ce vaste plan militaire, les subsides ne manquaient pas ; le Parlement avait voté 5 millions de livres sterlingsà répartir entre les cabinets; la coalition ne laissait aucun vide, elle était unanime dans ses desseins, forte dans ses destinées militaires ; elle voulait marcher droit à son but, et ce concert européen était unanime, sans qu'il fût possible à la diplomatie de Bonaparte de détacher un petit anneau de celte chaîne indissolublement formée. De tristes nouvelles arrivaient ainsi à Paris; on avait voulu dissimuler la nécessité d'une guerre générale ; chaque jour on annonçait les bonnes intentions derAutriche, Tarrivée du roi de Rome et de
« Quant aux détails des opérations et aux fensive, c'est-à-dire, que loul corps de moyens plus propres à atteindre le but gé- troupes attaqué avec supériorité pourrait néral, il faut s'en remettre à l'expérience se retirer sans se compromettre, jusqu'à des quatre généraux en chef ; mais eux- ce que tous les autres eussent fait des démêmes ne pourront les déterminer que monstrations énergiques pour le dégager, quand leurs forces seront réunies et quand Si peut-être des raisons majeures engagent ils connaîtront celles des ennemis, et les S. M. l'empereur de Russie à désirer la réupositious qu'ils auront occupées. nion de toutes les forces russes sur un
<< Ces principes généraux devraient être point, soit sur la droite, soit sur la gauche,
communiqués par les souverains respectifs sans accéder au détachement proposé de
aux quatre généraux en chef pour leur ser- 50,000 hommes, on croit que cela ne con-
vir de direction générale. Il résulte toute- trarierait pas essentiellement les prin-
fois de cet exposé qu'une opération offen- cipes généraux établis dans ce mémoire ,
sive ne pourra être commencée javant le pourvu cependant que le total de cette ar-
16 juin. Quant à ce que l'ennemi pourrait mée occupât au plus tôt la position qu'on
entreprendre d'ici à cette époque, nous avait indiquée en première ligne à l'armée
devrions suivre les mêmes principes que de 100,000 hommes. « nous venons d'établir par rapport à l'of-
sa mère; les impérialistes faisaientcirculer les bruits d'«m rapprochement avec TAngleterre par rintermédiaire de lord Kaird et de M. de Flahaut , et les opérations de bourse s'en ressentaient par un peu de hausse.
Après toutes cesdissimulations plus ou moins ingénieuses, il fallut avouer la vérité. M. de Caulaincourt dut montrer enfin à Napoléon la nécessité de dire au pays Tétai réel des négociations. Privé de son bras droit, de M. de llayneval, resté auprès de M. de Talleyrand à Vienne, M. de Caulaincourt était un peu embarrassé de son rôle aux affaires extérieures; il se ressouvenait malgré lui du fatal congrès de Chatillon et de la déplorable position que Bonaparte lui avait faite à la face de l'Europe exigeante, impérative; il crut essentiel, pour couvrir sa responsabilité, de faire connaître offlciellement l'état des relations de la France à l'étranger, tableau tristeet assombri. Dans un premier rapport, M. de Caulaincourt exposa : « que la France voyait sans but et sans motif toutes ses relations brisées avec l'Eu rope * ; les courj'iers avaient été arrêtés à Kelh , à Mayence, à Turin, et les dépêches saisies, contre le droit des gens, par les généraux des alliés; l'Angleterre venait, par un acte de son Parlement, d armer des forces considérables. En Autriche, des colonnes immenses se précipitaient sur rilalie; la Prusse remplissait ses cadres; la
1 Extrait d'un rapjwri fuit à l'Empereur que le souverain de l'Ile d'Elbe, quand
par M fie Cauliin'couri Ou 12 avril 1815. déjà Voire Majesté régnait de nouviau sur
II Vous avez, Sire, repris votre cou- l'Empire français. Ce n'est que dans le cha-
ronne le i"du mois do mars. H est desévé- teau des Tuileries que Votre Slajesié a pu
nemenis tellement au-dessus des calculs de apprendre l'existence de leur déclaration
la raison humaine, qu'ils échappent a la du i3. Les signaîaires de cet acte inespli-
prévoyance des rois et à la sagacité de cable avaient déjà compris d'eux-mêmes
leurs ministres. que Votre Majesté était dispensée d'y ré-
<• Sur le premier bruit de votre arrivée pondre,
aux rives de la l'rovence, les monarques « Cependant toutes les proclamations,
assemblés à Vienne ne voyaient encore toutes les paroles de Votre Majesté ailes-
RAPPORT DE M. DE CALLAliNCOLRT (WHIL ^8^5). 27
Sardaigne, de concert avec rAnp,!elerre, s'était emparée (le Monaco; en Espagne, une armée allait se porter sur les Pyrénées ; dans les Pays-Bas, on s'attendait à de grands rassemblements de troupes; ces armements, on ne pouvait se le dissimuler, avaient pour objet la France, et un seul homme en était le prétexte. « Ainsi, disait M. de Caulaincourt ( et Ton devait reconnaître en ces paroles la pensée de TEmpereur), les Romains proscrivaient les Mithridate, les Nicomède, et ne couvraient de leur orgueilleuse protection que les Attalus et les Prusiasqui, s' honorant du titre de leurs affranchis, reconnaissaient ne tenir que d'eux leurs États et leur couronne.
«Ainsi la nation française, continuait-il, serait assimilée à ces peuples d'Asie auxquels le caprice des Romains donnait pour rois les princes dont la soumission et la dépendance lui étaient le plus assurées! En ce sens, les efforts que pourraient tenter aujourd'hui les puissances alliées n'auraient point pour but déterminé de nous ramener encore une dynastie repoussée par l'opinion publique; ce ne serait point spécialement les Bourbons qu'on voudrait protéger: dès longtemps leurcause, abandonnée pareux-mêmes, l'a été par l'Europe entière, et cette famille infortunée n'a subi partout que de trop cruels dédains. Peu importerait aux alliés le choix du monarque qu'ils placeraient sur le
taienl hautement la sincérité de ses vœux près des divers cabinets. J'ai rempli cei
pour le maintien de la paix. J'ai dû préve- ordre en écrivant le 30 mars aux ambassa-
nir les agents politiques français, employés deurs, minisires et autres agenls. Non con-
à l'extérieur par le gouvernement royal, tente de cette première démarche, Votre
que leurs fonctions étaient terminées, et Majesté a voulu , dans celte circonstance
leur mander que Votre Majesté se propo- extraordinaire, donner à la manifestation
sait d'accréditer inrcssammenl de nouvelles de ses dispositions pacifiques un caractère
légations. Dans son désir de nr- laisser au- encore plus authentique et plus solennel ;
cun doute sur ses sentiments véritables, il lui a paru qu'elle ne pouvait en consa-
Volre Majesté m'a ordonné d'enjoindre à crer l'expression avec plus d'éclat qu'en la
ces agenls de se rendre ses interprètes au- consignant elle-même dans une lettre aux
trône de France, pourvu qu^ils y vissent siéger avec lui !n faiblesse et la pusillaniniilé. Cet outrage serait le plus sensible qui put être fait à l'bonneur d'une nation nial>naninie et généreuse ; c'est celui qui a déjà blessé le plus profondément les cœurs français. »
Dans un second rapport de M. de Caulaincourt , et qui était destiné pour la procbaine réunion des représentants, les faits étaient encore plus assond)ris : « Quatre j)uissances se montraient les plus bostiles à la France : l\\n*>leterre, en sa qualité d'ennemie naturelleet constante delà puissance française; la Prusse, à raison d'un accroissement trop rapide, qui, la mettant en contact avec notre territoire, lui faisait craindre l'établissement en France de toute autorité capable de repousser les envabissements d'une ambition illimitée; l'Autriche et la Russie, cherchant à se préserver d'une rupture entre elles parleur accord dans une guerre dont elles espéraient que les résultats leur donneraient les moyens de s'entendre sur des concurrences d'intérêt et d'influence difficiles à concilier. Ces puissances, à la tète de la coalition, avaient signé la déclaration du 45 mars et le traité exécutoire du 2*3; tous ces actes diplomatiques avaient été ratifiés. En vain avait-on voulu se mettre en communication avec lord Castlereagh, avec M. de Metternich; les lettres avaient
souverains étrangers .- elle m'a en même « De tout temps, les nations se sont plu
temps prescrit de faire à leurs ministres à favoriser les commimicaiious de leurs
une déclaration semblable. gouvernements entre eux, et les cabinets
« Ces deux lettres, expédiées le 5 de ce eux-mêmes se sont attachés à rendre ces
mois, sont un monument qui doit déposer communications faciles. Pendant la p;iix,
à jamais de la loyauté et de la droiture des l'objet de ces relations est de prolonger sa
vues de Votre Majesté Impériale. durée; pendant la guerre, il tend au réta-
« Tandis que les moments de Votre Ma- blissement de la paix : dans l'une et l'au-
jesté étaient ainsi marqués, et pour ainsi tre circonstance, elles sont un bienfait
dire remplis par une seule pensée, quelle pour l'humanité. Il était réservé à l'épo-
a été la conduite des diverses puissances ? que actuelle de voir une société de monar-
SECOND RAPPORT DE M. DE CVULAINCOlRT (maI ^815). 20
élc l'cpoussées; le mémorandum n'avait rien changé à l'état réel de la question: n'était-ce pas toujours à la France qu'on en voulait? Lord Clancarty, M. de Metternich, s'étaient prononcés à Vienne avec une vivacité qui ne permettait pas l'espoir de la paix ; on n'avait pas même voulu rendre l'Impératrice et le prince impérial à un époux , à un père , à une nation ! Il existait parmi les puissances des vues secrètes, hostiles , contre l'intégralité de notre territoire; pour s'en convaincre, il ne fallait (pie lire les proclamations du roi de Prusse, les manifestes de la cour de Madrid; il s'agissait du démemhrementdela France. La question de la guerre ne pouvait plus être mise en doute, les hostilités avaient commencé; si un mouvement général d'agression n'avait pas eu lieu encore, c'est qu'il convenait aux puissances d'en différer le moment jusqu'à l'arrivée de toutes leurs forces. Si jusqu'à ce jour elles n'avaient fait que préluder à la guerre , ces préludes avaient été sanglants; le 50 avril, en pleine paix, ajoutait le ministre, la frégate la Mclpomène a été attaquée et prise, près l'ile d'ischia, par le vaisseau anglais le Rivoli ; la Dryade a été attaquée le 40 mai; des bâtiments anglais jettent sur nos côtes des hommes , des armes et des munitions de guerre. Croire à la possibilité du maintien de la paix serait aujourd'hui un dangereux aveuglement. »
ques s'interdire simuUanément tout rap- talie, a été obligé de revenir de Turin sans
port avec un grand État, et fermer l'accès avoir pu remplir l'objet de sa mission. Un
â ses amicales assurances. Les courriers troisième, destiné pour Derlin cl le Nord, a
expédiés de Paris le 30 mars pour différen- été arrêté à Mayence, et mallrailé par le
tes cours n'ont pu arriver à leur destina- commandant prussien : ses dépôclies ont
tion. L'un n'a pu dépasser Strasbourg, et le été saisies par le général autrichien qui
général aulrichien qui commande à Kelh commande dans cette place,
s'est refusé à lui ouvrir un passage, même « Je joins ici les pièces relatives au refus
avec la condition de le faire accompagner de passage que ces courriers ont éprouvé
d'une escorte. Un autre, expédié pour l'I- dans leurs diverses directions. »
50 LRS CENT JOURS.
Si ces rapports do M. de Caulaiiicourl jotaieiU un fatal découragement dans toutes les âmes , Fouché , avec sa linesse habituelle, avait jugé qu'il y aurait peut-être en tout cela des moyens d'arrangements avec TEurope. Deux pièces diplomatiques l'avaient vivement frappé : c'étaient le mémorandum de l'Angleterre du ^2 mai, et la note que r Autriche avait ajoutée à la ratification du traité du 25 mars. Que disaient ces deux actes des cabinets de Londres et de Vienne? « Qu'on ne faisait la guerre qu'à Bonaparte; les puissances, une fois la victoire obtenue, laissaient libres les Français de choisir la forme de gouvernement qui leur serait le plus convenable. » D'où Fouché tirait une conclusion bien simple : c'est qu'il fallait renverser Bonaparte pour disposer lui-même d'un gouvernement, soit en rappelant Louis XVlll, soit en pln- «antM. le duc d'Orléans sur le trône, soitenréalisantlidée caressée depuis quelques années par le ministre, la régence avec Marie-Louise. Quant à Bonaparte, Fouché le considérait connue un homme fini, un véritable embarras qu'on devait au plus tôt secouer, et, comme il le disait à ses intimes : « Son ventre est trop gros pour monter longtemps à cheval et faire la guerre à la manière d Italie, et sa tête est trop chaude pour faire la paix. » 11 fallait désormais d'autres combinaisons. Fouchés' attendait bien qu'à l'aide des patriotes, des royalistes et de la Chandjre des représentants, il se débarrasserait de Napoléon, pour agir à Taise dans toutes les combinaisons possibles et réalisables. Les relations de Fouché se prêtaient admirablement au rôle qu'il se disposait à jouer ; il y avait longtemps que le ministre était en rapport avec M. de Metternich, il avait été parfait pour lui à l'époque où Napoléon fit brutalement enlever l'ambassadeur d'Autriche en ^1809. Fouché était entré avec lui, à cette époque déjà, dans des apprécia-
NÉGOCIATION AVEC M. DE METTERNICH (mAI ^8^5). 51
tions fort libres sur TEmpereur ; et lorsque M. de Metternich quelques années plus tard le vit à Prague durant le congrès, il se souvint de sa conduite de 1 809; ils échangèrent l'un et Fautre des paroles fort graves et fort curieuses sur les destinées probables de Napoléon; ils s'étaient alors expliqués sur la régence en termes qui pouvaient la faire espérer pour un prochain avenir.
M.deMetlernich estundes hommes qui saventle mieux profiter des moyens modérés, des temporisations, pour arriver à ses Ans avec le moins de violence possible ' . Sans doute il ne doutait pas un moment des résultats déiinitits d'une vigoureuse campagne contre Bonaparte ; il savait que l'Europe armée en viendrait à bout, ce ne pouvait être qu'une question de temps; et néamiioins il eût désiré, au lieu des moyens militaires, sanglants et toujours incertains, arriver à un arrangement pacifique, qui éviterait à l'Europe une croisade contre Bonaparte; et tel était le but du mémorandum de lord Castlereagh et de la note explicative du cabinet de Vienne ; pièces très réfléchies, qui s'adressaient au parti que représentait Fouché en France, parti qu'il était si important de détacher de Napoléon. M. de Metternich n'avait donc aucune répugnance d'entamer des relations intimes avec Fouché, afin de poser nettement toutes les éventualités d'un arrangement politique dont le premier gage serait l'abandon de l'Empereur livré par la France à l'Europe. Fouché avait vu venir tout cela, et sans autres préparations il fitsoUiciterun passe-port de M. de Metternich pour un agent de conliance ; il lui demandait très confidentiellement : « de désigner une tierce personne de sa plus
1 M. de Melternirh a toujours pensé, au être faite à l'influence française dans les reste, qu'une grande et large part devait questions diplomatiques.
ù2 LES CENT JOURS.
grande intimité; quand ce choix serait fait, l'on fixerait un lieu intermédiaire où les deux agents pourraient se voir et se communiquer de mutuelles propositions. »
Vers le milieu du mois de mai, un commis de banque chargé des instructions de M. de Metternich arriva de Vienne ; il eut un entretien avec Fouclié, et, sous le prétexte dérégler des comptes d'intérêt, il demeura quelques jours à Paris; M. de Metternich Tavait chargé dune lettre, écrite en encre sympathique interlignée, qu'il devait remettre à Fouché. M. Real ', prévenu à temps, lit arrêter cet agent, qui déclara les faits de la négociation, et le plus important de tout fut u que le baron de Werner, un des employés de la chancellerie de Vienne devait se trouver à Bfde, afin de conférer avec un agent de confiance que Fouché devait lui envoyer; ils se reconnaîtraient au moyen d'un bordereau simulé, coupé en deux. » Ces renseignements étaient certains, on en avait la preuve; mais Napoléon, très irrité d'abord, n'osa point sévir contre Fouché, chef du parti patriote ; puis voulant savoir à fond la pensée de M. de Metternich, il chargea un de ses secrétaires de cabinet, M. Fleury de Chaboulon, esprit candide, crédule, et trop parleur, de se rendre à Bâle, auprès de M. de Werner, et à Taide du bordereau simulé d'entamer avec lui la négociation, comme s'il était l'agent de Fouché. C'était placer une affaire grave dans des mains bien faibles. M. deChaboulon, fort zélé au reste, était un des hommes les plus incapables de comprendre et de suivre une affaire sérieuse et de haute diplomatie. A peine était-il parti que Fouché savait tout, et il fit prévenir M. de Metternich de se tenir sur ses gardes ; or, M. de Werner s'amusa de M. de Chaboulon comme
i u. Réal surveillait alors les démarches de Fouché.
iSÉGOCIATIONS AVEC M. DE METTERMCII (mAI 'ISIo). 35
le chat de la fable s'amusaitde la souris; il fit beaucoup (le compliments, de phrases générales ; il lui parla de M. de Metternich et de T estime personnelle qu'il avait pour la capacité de Fouché ' : avant tout, il fallait se débarrasser de la puissance de Bonaparte, le seul obstacle à la paix européenne ; les cabinets avaient toute confiance dans r habileté de M. Fouché. M. de Werner parla franchement des Bourbons, comme d'un moyen de tout arrauperet de tout finir. En vain M. deFleury voulait-il revendiquer les droits de Napoléon ; M. de Werner déclara l'invariable volonté des alliés denejamais traiter avec lui. Alors on disserta sur tout. M. de Werner vit bien qu'il avait affaire à un enthousiaste aux grandes paroles, et le récit de M. de Chaboulon lui-même constate le peu de cas que dut faire un homme sérieux de cette causerie d'enfant : « Les alliés, dit M. de Werner, tiennent moins à rendre la couronne à Louis XVIII qu'à l'oter à Napoléon, dont l'existence sur le trône est incompatible avec le repos et la sûreté de l'Europe; je suis même autorisé à penser qu'ils laisseraient les Français se choisir librement le souverain et le gouvernement qu'il leur plairait. Le duc d'Orléans, par exem-
1 « M. de Wjrner me répondit que M. de x Je répliquai que M. Fouché, dont le pa-
Mellernich avait conservé la plus haute iroilisme était connu, n'avait pu envisager
opinion du mérite de M. Fouché ; qu'il sans douleur les malheurs dont la France
avait pensé qu'un homme tel que lui ne était menacée; mais que, jusqu'à présent,
pouvait croire que Napoléon se soutiendrait il n'avait point entrevu la possibilité d'y
sur le trône ; qu'il était persuadé qu'il n'a- remédier. « Souvent, dis-je, on voit mieux
vait accepté le ministère de la police que de loin que de prés, ouelles sont, sur ce
pour épargner aux Français le malheur de point, les vues de M. de Metternich et des
la guerre civile et de la guerre étrangère ; alliés ? Quels moyens pcase-t-il qu'on
et que, dans cette persuasion, il espérait pourrait employer pour se défaire de \a-
que M. Fouché n'hésiterait pas à seconder poléon ? »
les efforts que les alliés allaient faire pour « — M. de Metternich , dit-il , ne m'a
se débarrasser de Bonaparte, et rétablir en point entièrement communiqué ses vues à
France les Bourbons. cetégard : je suis mOme foadôù croire qu'il
pie, ne conviendrait-il pas à la nation? il a servi jadis dans les armées républicaines; il a été partisan de la Révolulion. Son père a voté la mort de Louis XVI. » — « Le duc d'Orléans oflrirait, sans doute (et je donne ici le récit de M. de Chabouion) à la nation, la plupart des garanties qu'elle désire; mais son élévation au trône, loin d'anéantir les troubles, les multiplierait : il aurait contre lui les partisans de Louis XVlll, de Napoléon etde la régence: c'est presque dire la nation tout entière. » — « Eh bien alors, les alliés pourraient consentir à vous donner le jeune prince Napoléon et la régence, ou pout-èlre un gouvernement fédératii. » — « Lors de l'invasion de 1 81 i, nous eûmes plusieurs fois l occasion de débattre avec M. Fouché la question de la régence. Il pensait que la France verrait renaître, avec une régence, les discordes qu'enfantent ordinairement les minorités. Un peuple qui a été en guerre avec lui-même et avec ses voisins a besoin d'être conduit par un homme qui sache tenir ferme les rênes du gouvernement, et se faire respecter au dedans et au dehors. » — « i\Iais vous ne manquez point d'hommes forts et capables; et l'on pourrait vous composer un conseil de régence qui répondrait à l'attente des alliés et de la l'rance. » — « Je sais bien que nous avons dans l'archi-chancelier, dans le duc de Vicence et
n'y a rien encore d'arrêté, el c'est pour « Celle réponse ambiguë me paraissait
arriver à un résultai ccrlaiii qu'il a désiré inquietaiili', je rt'pris : « Je ne connais
se concerter avec M. Fouché, qui doit que deux moyens de renverser du Irone
mieux connaîire que lui le véritable état Xapoléon : le premier, c'est de l'as^sassi-
des choses. Quant aux moyens de se défaire ner ! >• En i ronoiiçani ces mots, je détour-
de Bonaparte, il en existe uu don', l'issue ne nai obliquement les yeux pour ne point
peut être douteuse : c'est la force; mais embarrasser M. Werner et l'observer à
les allies ne voudront l'employer qu'à la mon aise. « 1. 'assassiner .' s*écria-l-il avec
dernière extrémité, el ils auraient désiré indignation; jamais un lel moj en ne s'offrit
que M, louché eût pu trouver le moyen à la pensée de SI. de Melterniuh. »
de ilélivrer la France de Bonaparte sans ('JRecji de M. t'ivury de ChaUoulonJ répandre de nouveaux flots de sang. »
iNÉGOCUTIOlNS AVEC M. DE METTERNICH (mAI ^843). 55
dans plusieurs de nos premiers fonctionnaires, des hommes d'État pleins de talent, de sagesse et de modération; mais la difliculté serait de faire un choix parmi les hommes de guerre. La plupart ont des droits égaux, et leurs prétentions, leurs jalousies, leurs rivalités ne pourraient être que funestes à notre tranquillité. » — « On saurait les contenir, et je n'en vois aucun parmi eux dont l'ambition puisse être redoutable. » — « Leur ambition ne s'est point manifestée faute d'occasion. Je ne connais qu'un seul homme de jguerre qu'on pourrait placer à la tête du gouvernement avec sécurité; c'est Eugène, ce prince qui a dit en 4814, dans ses proclamations mémorables, « que ceux-là seuls sont immortels, qui savent vivre et mourir fidèles à leurs devoirs, fidèles à la reconnaissance et à r honneur. » Ce prince, dis-je, loin d'aspirer au trône, en serait, au contraire, la gloire et l'appui; mais les liens de famille et les devoirs qu'ils lui imposent ne lui permettraient peut-être pas de quitter la Bavière : peut-être aussi les alliés ne voudraient-ils point que la direction des affaires de France lui lût conliée. Ne le pensez-vous pas? « — « J'ignore entièrement quelle pourrait être la détermination du prince et de sa famille. » — « Mais prévoyez-vous du moins quelle serait celle des alliés? n — « Nullement. » — « Voilà bien comment sont messieurs les diplomatesl »
En lisant ces enfantillages diplomatiques récités par M. Fleury de Chaboulon ' , on se demande comment N'd-
« ' CoDforraéraent aux ordres de Napo- mieux. Les services les plus signalés, le dé-
léon, dit M. Fleurjf, je me rendis de suite vouement le plus pur ne peuvent vous
chez le duc d'Olrante, et lui dis, en riant, mettre à l'abri de ses soupçons. Groyez-
que je venais lui rendre compte de la mis- vous, par exemple, être bien sûr de lui .'
sion qu'il m'avait confiée. — Belle mission ! vous vous tromperiez. Si vous veniez à
me dit-il ; voilà comme est l'Empereur, il commettre la plus légère inconséquence
se mène toujours de ceux qui le servent le (il prononça ces mots de manière à me fairo
poléon pouvait confier des affaires sérieuses a des hommes qui voyaient les questions dans un horizon si limité et dans des proportions si étroites. M. de Werner écouta tout, laissa heaucoup parler, sans répondre autre chose que ceci : « Napoléon de moins , et la paix serait facile. »
Fouché n'avait pas ignoré le voyage de M. de Chaboulon et l'enquête que TEnipereur faisait faire ; il voulut en devancer les résultats et le jouer d'une double façon, en ayant l'air de le prévenir. 11 vint donc aux Tuileries avec ce ton distrait et léger qu'il savait si bien prendre , et après une longue causerie d'affaires, il s'écria, comme s'il avait oublié une toute petite circonstance : « Votre Majesté ne sait pas que nous avons un commencement de propositions des alliés ; j'ai reçu un agent de M. de Metternich ; mais ces propositions me paraissent tellement en dehors des idées actuelles de Votre Majesté, qu'il ne m'a pas paru nécessaire d'y donner suite. On ne parle ni plus ni moins que de votre abdication , de la régence et du roi de Rome ; le projet de 1 81 4 que vous avez essayé à Fontainebleau. C'est un pas qu'ils font vers nous. » Puis avec
entendre que ce serait par lui que l'Em- lui faire connaître l'époque véritable de
pereur pourrait l'apprendre), il n'en fau- notre seconde entrevue : j'aurais craint
drait pas davantage pour vous perdre- qu'il ne me fît quelques mauvais tours avec
Mais laissons-là les princes avec leurs dé- les Suisses, ou qu'il ne se hâtât de désabii-
fauis, et causons. » Il m'entraîna sur son ser M. de Metternich.» canapé, et me dit : « Savez-vous que vous « Lorsque mon récit fut terminé, il re-
m'avez donné de l'Inquiétude ' Si l'on vous prit : « J'avais d'abord regardé tout cela
avait vpndu, on aurait bien pu vous en- comme une mystification, mais je vois que
vojcr dans quelque forteresse, et vous y je m'étais trompé. Votre conférence avec
garder jusqu'à la paix. » — «Cela est vrai : M. Werner peut amener un rapprochement
j'avais effeclivement cette chance à cou- entre nous et l'Autriche; tout ce que vous
rir; mais quand il s'agit d'aussi grands in- avez dit doit faire ouvrir les yeux à M- de
léréts, on ne doit point songer à soi. » Metternich. Pour achever de le convain-
« Je lui rapportai fidèlement les paroles cre, je lui écrirai, et je lui peindrai avec
de M. Werner, mais je me gardai bien de tant de clarté el de vérité la siiualion de
NAPOLÉON ET 101 CHÉ (mAI l<S^y). 57
une sincérité parfaitement jouée, Fouelié dit à TEmpereur : « que si dans une circonstance aussi grande il lui demandait son opinion personnelle, il lui dirait avec franchise que Fabdication était le meilleur moyen d'affermir sa dynastie ; elle finissait tout en facilitant les questions ; elle ne laissait plus de prétexte aux alliés, et par le fait nous obtiendrons Tappui de rAutriche, de la JUissie, et peut-être de TAngleterre. »
Napoléon parut touché de cette expression loyale de son ministre , et le soir il en parla , plein de joie dans son salon : « Messieurs , dit-il , la coalition commence à m'admettre un peu ; elle accepte la régence et le roi de Home. » Par ces paroles , TEmpereur cherchait à relever T opinion publique , vivement alarmée par Faspect général de la guerre. Tout était terriblement affecté ; le corps diplomatique , les chancelleries , depuis M. de Caulaincourt jusqu'au dernier secrétaire d'ambassade, craignaient le résultat de la guerre. On savait que la paix n'était plus possible; on parlait de trahison, mais dans les temps de décadence et de ruine, la trahison est partout ; elle est dans la société, dans les opinions, dans l'air pour ainsi dire; elle
la France, qu'il senlira que le meilleur parti rien; j'aurais pu d'ailleurs la déchiffrer sur-
à prendre est d'abandonner les Dourbons ^ le-champ que Napoléon n'en aurait rien
leur malheureux sort, et de nous laisser su. Je l'aurais servi sans le lui dire. Dans les
nous arranger à notre guise avec Bona- affaires de cette espèce, il faut du secret, et
parle. Quand vous serez prêt de partir, ve- Napoléon est incapable d'en garder ; il se
nez me revoir, et je vous remettrai ma serait tant agité et aurait mis tant d'hom-
letlre. mes et de plumes en mouvement, qu'il au-
« Il me dit alors : « Je n'avais point parlé rait tout éventé. 11 doit connaître mes opi-
de suite à Napoléon de la lettre de Métier- nions et mes sentiments ; et il n'y a que
nich, parce que son agent ne m'avait pas re- lui au monde qui ait pu se mettre dans la
mis la poudre nécessaire pour faire reparai- tête, ua seul instant, que je pourrais le
tre l'écriiure; il a fallu avoir recours à des trahir pour les Bourbons. Je les méprise et
procédés rhimiques qui ont demandé du je les déteste au moins autant que lui. » temps Voilà celte lettre ( il m'en fit pren- ^Récii de il. Fleury de Chaboulon.J
dre lecture ), vous voyez qu'elle ne dit
58 LES CEM JOURS.
pénètre comme le poison dans tous les pores ; sur un corps social robuste, la lialiison rebondit et ne fait point j)laie ; mais quand la vie s'en va, un rien précipite la mort, et les Cent Jours étaient arrivés à cette époque de ruine.
LA CODR DE GAND (aVUIL-MAI ^8^5). 59