LA COUR DE LOUIS XVIII A GAND
Louis XVIIl à Gand. — Les habitudes du roi. — Son ministère. — Diverses nuances des royalistes. — Le parti Blacas. — Le parti constitutionnel. — Le corps diplonialique accréditt'. — Actes et proclamations de Louis XVIII à Gand. — Le Journal de Gand. — Lxi»usé de M. de Châleaubriand sur la situation. Rédaction du journal. — M. Rertin l'aitié. — M. de Lally. — M. d'Eckstein. — La cour militaire de Gand. — Le duc de Berry. — Les maréchaux Victor et Marmonl. — M. le comie d'Artois. — Ses amis ol son [larti. — Rapports de Gand avec Paris. — Envoi de M. Gaillard par Fouché. — Correspondance avec Louis XVIIL — But politique du voyage de M. Guizot.
— Conespoudance de M. Uoyer - Collard avec le roi à Gand. — Dernier rapport de M. de Chateaubriand sur la situation delà France.
— Lettres de M. deTalleyrand. — Le roi et M. de Blacas.
Avril el Mai 1«IS.
C'était avec la plus profonde douleur que Louis XVIII avait quitté la France; il n'avait franchi la frontière que le cœur triste et flétri, après avoir essayé en vain de se maintenir à Lille et même à Dunkerque. Louis XVÎII n'aimait pas les étran(;ers ; il se souvenait de tout ce qu'il avait souffert durant son long exil, de ses voyages de Mittau au milieu de l'iiiver, des sourdes persécutions qui l'avaient tourmenté; il se ra[)pelail la
faiblesse des rois, les intri}>ucs de leurs cabinets : s'exposer encore , vieillard , à recommencer ainsi sa vie errante, un bâton blanc à la main, était pour lui une grande douleur. Cependant, avec sa résignation et sa fermeté habituelles , le roi fixa son séjour à Gand, cité moins remuante que Bruxelles, ville silencieuse, très rapprochée de la frontière , et qui pourrait servir de point de ralliement pour les royalistes sur la terre d'exil ^ . Gand était comme Coblentz lors de la première révolution, avec cette différence qu'à Coblentz il y avait une génération de noblesse rieuse et insouciante, qui se moquait de la Révolution, puissance terrible jetant à Téchafaud les têtes frisées des gentilshommes et des femmes; tandis qu'à Gand un caractère sérieux et rélléchi était empreint sur toutes les physionomies; Gand, la ville des métiers au moyen âge, lorsque les bannières des corporations s'agitaient; Gand, avec sa belle cathédrale , ses rues grandes et larges , voyait alors la cour du roi de France exilé. Louis XVUI y arriva souffrant, la goutte déjà le tourmentait ; le monarque était habitué à éprouver toutes les misères de la vie ! son visage manifestait à peine la douleur ; il y avait dans ce caractère de roi quelque chose de ferme et de tenace, et ce n'était pas sans pensée que Louis XVIII aimait tant à réciter les odes d'Horace , poétique expression du stoïcisme.
Une fois à Gand , le roi examina froidement la situation des affaires ; il avait toujours auprès de lui M. de Blacas, son favori, qui remplaçait dans son coîur M. d'Avaray, le fidèle confident. Le caractère, je dirai
' Louis XVIII refusa d'aller en Anglelerre. Là il n'aurait pas pu aussi haulemeol préparer la Reslauralion ; à Londres il eùl élé oublié.
LOIIS XYIII. — M. DE BLACAS (aYRIL-MAI ^8^5). 4^
presque la faiblesse de Louis XYIII était de s'attacher à un homme, à un ami, qui le dispensait de s'occuper du matériel des affaires. Il avait besoin d'épancher sa confiance, de parler de toutes choses avec un ministre qui le comprit en correspondant pour ainsi dire à quelques-uns des détails et des minuties de son esprit. M. de Blacas, inconnu en France, et sachant lui-même très imparfaitement les mœurs et les habitudes de la nation , avait commis de lourdes fautes durant son ministère; il s'était laissé entourer par de très petites intelligences, des hommesde tracasseries etd'intrigues : àtort ou à raison, il était devenu odieux au parti constitutionnel, et le parti légitimiste libéral demandait déjà son éloignement comme un gage donné à une restauration plus grande et plus durable.
Le roi protégeait de son mieux M. de Blacas , qui conservait encore à Gand le portefeuille de sa maison. Louis XVIII aimait ces sortes de résistances; il défendait un ministre comme une maîtresse. A coté de M. de Blacas était le général Clarke, qui, récemment nommé ministre de la guerre, avait suivi le roi avec le sentiment d'une extrême fidélité^ ; homme ferme , têtu, fort
1 Gand, 14 avril 1815. et sous-préfets se trouvent aussi en ce mo-
« Le roi a maintenant avec lui trois de ment à Gand.
ses ministres, M. le duc de Feltre, Jl. le « Les membres du corps diplomatique
comte de Blacas-d'Aulps et M. le comte de commencent à se réunir. Lord Fllz-ltoy-
Jaucourt. S. M. a dernièrement appelé Sommerset, ministre plénipotentiaire de
dans son conseil M. le comte de Lally-ïo- s M. Britannique, avait rejoint le roi à
lendal et M. le vicomte de Chateaubriand, Ostende; mais le prince-régent , pendant le
ministre plénipotentiaire du roi à la cour temps que lord Filz-Roy a été retenu à
de Stockholm. Paris, avait accrédité sir Charles Slewart,
« Le maréchal duc de Raguse, le mare- en qualité d'ambassadeur extraordinaire,
chai duc de ISellune, plusieurs autres offi- Le duc de Wellington, à son retour de
ciers-géneraux, M. Tabarié, inspecteur aux Vienne, s'est rendu ici, où il a eu de très
revues et chef de la division du personnel longues conférences avec le roi et ses
au ministère de la guerre, plusieurs préfets ministres. Il est ensuite allé vaquer aux
essentiel à la cause de la Restauration, car il connaissait tout le personnel de l'armée impérialiste, et pouvait, sous ce rapport, donner de meilleurs renseignements sur les forces et les combinaisons militaires de la campagne. Successivement M. Beugnot, Tliomme d'esprit, et M. l'abbé Louis , l'homme d'allaires de M. de Talleyrand , vinrent reprendre leur position ministérielle à Gand. Mais ce qui donna à ce conseil plus d'éclat, ce qui le grandit aux yeux de la France et de l'Europe, ce fut la nomination de MM. de Chateaubriand et de Lally- Tolendal aux titres de ministres d'Etal , membres du conseil privé. M. de Chateaubriand, ministre du roi en Suède, devint alors un des membres les plus influents du conseil de Louis XVIII à Gand, un des rédacteurs les plus assidus des actes émanés de la cour exilée , le ministre, en un mot, des temps de malheur et de proscription politique. Il n'avait jamais manqué aux jours d épreuves ; les proscriptions ne font pas peur aux grands talents, aux nobles âmes.
A Gand déjà se distinguaient plusieurs nuances différentes d'opinions dans le parti royaliste; il y avait d'abord le parti 151acas et du général Clarke, qui , voulant
soins importanis qui Jui ont élé conOés. prince-régent d'Angleterre, au-dev;;rit du
« S. E. M. Jagel , envoyé extraordinaire duc de Wellington, qu'ils ont rencontré à
et ministre plénipotentiaire de S. Jl. le roi Bruxelles Après avoir conféré avec lui sur
des Pays-Bas, a remis an roi ses nouvelles les importants objets qui intéressent la sii-
lettres de créance, et réside maintenant reté générale de l'Europe, ils se sont arrè-
dans celte ville, où se trouve également tés ici 4 leur retour, pour y faire leur cour
S. E M. le général l'ozzo di Borgo, minis- au roi.
Ire plénipotentiaire de S. >i. l'empereur « M de l'.ayneval, secrétaire d'ambassade
de r.ussie, arrivé il y a trois jours de Vien- et consul-général en Angleterre, avait ap-
no, avec une mi^si'1n spéciale de son au- porté à .M le comte do Jaucouri, chargé
guste souverain. par inierim du portefeuille des affaires
« i ord ll.irrowby et M. Wellesley Poole» étrangères, des dépêches importantes de
l'un et l'autre membre^ du cabinet brilan- M. le comte de La Châtre. Il vient de repar-
uique , ont été envoyés par S. A. H. le tir pour Londres. »
LE GOUVERNEMEM A GAiND (AVRIL-MAI ^815). 45
demeurer dans toute la rigueur des principes monarchi- (jues, se prononçait pour la Restauration dans des conditions d'énergie, sans transactions avec les hommes, par le seul mouvement , la seule impulsion des principes et des idées, et, au besoin , de la force militaire. Leur conviction profonde était que la Restauration devait arriver comme un fait inévitable, et alors les moyens de durée et de conservation étaient le déploiement d'une grande énergie, qui avait manqué au premier règne des Bourbons * .
Le parti des légitimistes constitutionnels, au contraire, appelait un système de transactions avec tout ce qui avait de la vie dans l'impérialisme ou même la Révolution; il allait à ce point d'avouer que : « la Restauration avait iait des fautes en ^8^4, » concession nécessaire pouiréparer le mal de ces temps. Il consentait à modifier libéralement plusieurs articles de la Charte , pourvu que le gouvernement des Bourbons fût nationalement accepté. Il se serait entendu avec Fouché même sans répugnance; et M. de Talleyrand, qui ménageait ce parti, aimait trop le positif des affaires pour conserver ces
* Voici comment s'annonçait l'arrivée ministre d'État de S. M. le roi de France,
des personnages royalistes à Gand : est arrive ici avant-hier , après avoir
18 avril. échappé par la fuite aux persécutions de
« S. A. U. M. le duc de Berry est établi Bonaparte; il est venu mettre au pied
provisoirement à Alosl, où se trouve la du trône de son souverain son hommage