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LA MATINÉE DE WATERLOO (48 JUIN

du villajjede la Haye, tandis que la réserve se {rroupait au Mont-Saint-Jeaii, là où Ton voit encore s'unir les deux chaussées de Nivelles et de Charleroi. La cavalerie aux couleurs rouges et bleues s'était massée en colonnes j)rorondes sur le Mont-Saint-Jean, derrière la ligne de la bataille ; des nuées de flanqueurs garantissaient la gauche et la droite des Anglais. Toutes ces troupes n'étaient pas également bonnes ; il n'y avait de fermes et de solides que les régiments écossais, anglais et allemands; les Uelgesne j);îssaient point pour des troupes d'élite , le duc de Wellington ne comptait pas sur eux ; les Hollandais n'avaient pas non plus unegrande renommée militaire; mais les Anglais, les Écossais étaient d'excellentes troupes. Quelques régiments écrasés aux Quatre-Bras avaient pu donner la mesure de ce qu'on trouverait de résistance. Dans cette position, l'armée ennemie attendait l'attaque vigoureuse, intrépide, des soldats de Napoléon.

C'était le 48 juin, date funèbre. La noble armée de France avait passé une nuit très fatiguée ; la pluie tombait par torrents, le soleil se levait entouré de nuages et d'un brouillard épais comme il s'en fait en Belgique. L'Empereur se réveilla un peu tard, fit servir son déjeuner à huit heures; assis au bivouac, entouré de ses officiers, il leur parla de la faute que faisait le duc de Wellington, en l'attendant dans une position aussi mauvaise; il énuméra les chances de la victoire, il en avait quatrevingt-dix contre une ' . Cette causerie dura quelque temps;

• A huit heures on apporta le déjeuner Wellington était assez simple pour attendre

de l'Empereur, où s'assirent plusieurs offî- Votre Majesté ; mais je viens lui annoncer

ciers généraux; il dit: « L'armée ennemie que déjà ses colonnes sont en pleine re-

est supérieure a la nôtre de près d'un traite ; elles disparaissent dans la lorél. —

quart; nous n'en avons pas moins quatre- Vous avez mal vu, lui répondit Napoléon;

vingt-dix chances pour nous , et pas dix il n'est plus temps, il s'exposerait à une

contre. — Sans doute, dit le maréchal Ney, perle certaine: il a jeté les dés , et ils sonl

qui entrait dans ce moment, si le duc de à nous. »

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il avait besoin de rotrcMiiper nu peu ces courages fatigués et d'épanouir d'un peu d'espérance ces fronts assombris. Après avoir visité les lignes, il dicta avec son admirable sang-froid Tordre de bataille, que les généraux écrivirent sur leurs genoux. Ensuite, des nuées d'aidesde-camp , d'ofiiciers d'ordonnance, parcoururent la plaine pour porter les ordres de l'Empereur.

Magnifique spectacle! onze colonnes se déployèrent simultanément comme de longs serpents aux reluisantes écailles, on les voyait se dessiner dans la plaine ; quatre de ces colonnes étaient destinées à former la première ligne de bataille, quatre la deuxième, et trois la troisième de ces lignes; il fallut à peine une heure pour accomplir cette belle manœuvre; les trompettes faisaient retentir l'air de nobles fanfares, les tambours battaient aux champs, la musique des régiments faisait entendre les airs de la République, la Marseillaise, le Chanldu Départ, et Veillons au salut de l'Empire. Le duc de Wellington a dit depuis que lui, l'homme de guerre, avaitété vivement frappé de celte magnifique solennité; il vit bien qu'il avait devant lui des corps d'élite commandés par le premier génie militaire. La cavalerie delila malgré le mauvais terrain avec une précision admirable ; quand le mouvement fut exécuté, le premier corps de la ligne française, formé de trente-deux bataillons, fit la droite, flanqué de douze escadrons de cavalerie légère ; le deuxième, de vingt-quatre bataillons, forma la gauche, flanqué aussi de douze escadrons de chasseurs et de hussards. Derrière cette première ligne, se voyaient à la droite les vingt-quatre escadrons de cuirassiers, conduits par kellermann ; tous à la stature robuste, aux cuirasses et aux casques resplendissants ; à la gauche, également vingt-quatre autres escadrons de cuirassiers, sous le général Milhaud,

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la plus belle troupe que Ton pût admirer; et derrière en troisième ligne, comme pour couronner ce tableau, les grenadiers, les lanciers et les chasseurs à cheval de la garde. En réserve, vingt-quatre bataillons à pied de la garde, sur les deux côtés de la chaussée du Mont-Saint- Jean ; enfin , en colonnes serrées par escadrons , entre Taile droite et Taile gauche, la cavalerie du général Subervic, soutenue par tout le sixième corps pressé en colonnes.

Les vieux soldats qui racontent en gémissant les lamentables funérailles de Waterloo, disent encore que rien ne peut être comparé au spectacle de ces deux armées en présence. Les Anglais resserrés sur une ligne formidable, retranchés sur la chaussée du Mont- Siîint-Jean , et en face d'eux la plus magnifique des aimées rangée comme un demi - cercle pour briser les retranchements, et refouler Tennemi jusqu'à Bruxelles. Le soleil dissipait lentement le brouillard, ses feux éclataient sur ces milliers de baïonnettes, de cuirasses et de casques; le mouvement n'était pas encore opéré. Le premier coup de canon qui se fît entendre retentit en écho dans la vallée lorsque T horloge de Nivelles sonna onze heures ; la bataille fut annoncée par une vive fusillade que Jérôme Bonaparte engagea sur la gauche vers le bois d'Hougomont ' . Les Anglais démasquèrent contre lui un parc d'artillerie qui échangea des boulets avec les parcs de la cavalerie du général KellerFiiann. Comme à Ligny, le bois fut enlevé et repris plusieurs fois; les Anglais l' évacuèrent après une vive fusillade. Tout ce que voulait le duc de Wellington , c'était une

1 De tous les frères de Napoléon, Jérôme était celui qui montrait le plus de courage et (l'iiptitude militaire.

bataille de résistance , afin de gagner du temps , en conservant sa position avec le moins de pertes possible; là était tout son plan : quelques beures encore, et Bulow arriverait sur le champ de bataille. Depuis deux heures on prenait, on cédait quelques accidents de terrain , lorsque Psapoléon donna Tordre au maréchal Ney d'attaquer la grande ligne de l'ennemi et de percer son centre : les colonnes du maréchal s'ébranlent ; Xey tire sa noble épée, lorsque les soldats postés vers la Haye-Sainte amènent un hussard noir; on Finterroge avec inquiétude , et celui-ci annonce : « qu'une colonne profonde s'avance vers la droite à Saint-Lambert! n C'était le corps entier de Bulow, non engagé à Ligny, qui accourait sur le champ de bataille par une manœuvre semblable à l'attaque de flanc glorieusement accomplie par Ney à Bautzen. Le hussard noir donna aussi quelques autres renseignements; Bulo^v n était que Tavant-garde de toute l'armée de Bliicher qui abandonnait Wavres pour se porter sur Waterloo * .

Ainsi, ce corps de Bliicher que l'on croyait anéanti, cette armée que l'on disait en désordre, allait rentrer en ligne, et se présenter sur les flancs de l'armée française. Qu'était devenu le maréchal Grouchy? Que laisait-il dans sa poursuite contre les Prussiens ? Le ma-

1 Avant de donner le signal de l'at- brumeux. Les uns soutenaient, comme il

taque du centre, l'Empereur voulut jeter arrive en pareille occasion, qu'il n'y avait

un dernier regard sur tout le champ de ba- pas de troupes, que c'étaient des arbres ;

taille, et aperçut dans la direction de Saint- d'autres, que c'étaient des colonnes en po-

i.ambirt un nuape qui lui parut être des sition ; quelques-uns , que c'étaient des

troupes. Il dit à son major-général : « Ma- troupes en roarclie. Cette colonne , qu'on

réchal, que voyez-vous sur Saint-Lambert? apercevait à Saini-I ambert, était l'avant-

— J'y crois voir 5 à 6,000 hommes ; c'est garde du général Bulow, qui arrivait avec

probablementun détachementdeGroucliy.» 30,000 hommes; c'était le 4e corps prussien,

Toutes les lunettes de l'état-major furent qui n'avait pas donné à Liguy. fixées sur ce point. Le temps était assez

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réclial Groucliy à Gembloux, comme Ney aux Quatre- Bras , avait mollement suivi rennemi , afin de ne pas s'exposer aux coups de forces supérieures, el les Prussiens masquant leur mouvement par le corps du général Thielmann, s'étaient portés de Wavres sur Saint-Lambert. A ce moment décisif, l'important était de prévenir le maréchal de cette grande bataille, qui faisait trembler la terre à cinq lieues. Le maréchal Soult expédia ordre sur ordre pour lui annoncer que la bataille était engagée, et qu'il devait se porter sur Saint-Lambert. Que devinrent ces officiers, ces aides-de-camp? On l'ignore. Les Prussiens du général Bulow, qui avaient déjà gagné toute une marche, s'avançaient au pas de course ; 50,000 hommes de troupes fraîches et solides arrivaient sur le terrain du grand combat. Cet épisode de la bataille, qui n'entrait pas dans le calcul primitif de Napoléon, le force à modifier quelques-unes de ses dispositions, et il le fait avec sa supériorité habituelle. Il faut à tout prix éviter une trouée, une attaque de flanc par un mouvement de gaucho à droite; l'Empereur donne ordre au général Mouton d'opposer une vive résistance aux Prussiens avec son corps d'armée , il faut les contenir tandis qu'il va frapper un grand coup vers le centre de la ligne anglaise ; si cette attaque réussit, alors il sera temps de tomber sur les Prussiens avec l'énergie de la victoire ' .

L'ordre fut sur-le-champ expédié au maréchal Ney d'accélérer le dénouement de l'attaque de la ligne anglaise, et la Haye-Sainte fut le point de mire de l'intrépide maré-

1 « Nous avions ce matin quatre-vingt- chy répare l'horrible faute qu'il a commise dix chances pour nous, dit l'Empereur au hier de s'amuser à Gembloux , el envoie maréchal Soult, l'arrivée de Bulow nous en son détachement avec rapidité, la victoire fait perdre trente; mais nous en avons en- en sera plus décisive, car le corps de Bu- «orc soixanle contre quarante, et si Grou- low sera eiuièrcmcnt perdu. »

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chai; il fallait en déloger rennemi pour intercepter toute communication entre les Anglais et les Prussiens de Bulovv ; la Haye-Sainte fut enlevée. A ce moment et sur l'ordre de TEmpereur s'éiii'anlent les cuirassiers du général Milhaud , hommes de fer ; le terrain tremble sous les pas de leurs chevaux ; ils croisent la latte avec les dragons anglais, la plus vieille des cavaleries, célèbre déjà même au tenips des têtes rondes et de Claverhouse ; c'est un combat du moyen Age, un de ces engagements de chevaliers (jue Técole llamande nous a transmis. Dans cette mêlée, les boulets et les mitrailles rebondissaient sous les pieds des chevaux. Le duc de Wellington rappelle aux officiers et aux soldats, avec le flegme britannique , la nécessité de deux heures de résistance encore. Les lignes anglaises se maintienent avec fermeté , les bataillons tombent sous les coups des cuirassiers et des dragons français, lorsque le premier épisode de la bataille s'accomplit : les boulets du général Bulow arrivent à la Haye-Sainte.

Les Prussiens, en effet, ramenaient devant eux presqu'en désordre le corps trop faible du général Mouton, opérant sa retraite en échiquier; les feux des batteries prussiennes labouraient la chaussée en avant et en arrière de la Belle-Alliance où se trouvait l'Empereur. Le moment devenait décisif ; il fallait repousser cette attaque de flanc, on bien tout était compromis. L'Empereur ordonne à une division de la jeune garde, conduite parle général Uuhesme, de se placer l'arme au bras en avant de la Belle-Alliance, pour arrêter le mouvement des Prussiens. Bulow s'avançait toujours, et sescolonnes débordaient tellement la ligne de l'Empereur, qu'elles arrivaient jusqu'à la hauteur de Planchenoit ; Napoléon dut alors soutenir la jeune garde par la vieille. En pré-

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