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RETOUR DE NAPOLEON (20- JUIN

roi.» — «Raison de plus, dit Labédoyère, pour se hâter de faire cause commune avec les Chambres et la nation et pour se mettre en route sans perdre de temps. » — « Et moi , répliqua M. Fleury de Chaboulon , je soutiens , comme M. de Flahaut, que si l'Empereur met le pied à Paris, il est perdu. On ne lui a jamais pardonné d'avoir abandonné son armée en Egypte, en Espagne, à Moscou ; on lui pardonnera bien moins encore de l'avoir laissée au centre de la France. »

A Laon, on pouvait se rallier; la place était dans une assez bonne situation militaire pour la faire servir de pivot à de nouvelles opérations ; tel était le premier avis de l'Empereur; il voulait rester là \ car il éprouvait delà peine à revoir Paris en vaincu. Il -réfléchit mieux sur sa position : l'effet du bulletin du Mont-Saint-Jean ne seraitil pas terrible au milieu d'une chambre qui le détestait? tout serait perdu pour son trône et sa dynastie si le fatal bulletin arrivait avant lui ; sa présence pouvait seule contenir les partis menaçants; marcher à Paris fut sa résolution définitive. Il dicta donc à Laon le triste bulletin * du Mont-Saint-Jean, aussi fatal que ceux de Moskou et de Leipsick : pour la troisième fois, il allait arriver dans sa capitale précédé par les plus déplorables nouvelles, trois fois il l'avait laissée sur le champ de bataille. Ceci

1 « Je resterai à Laon jusqu'à ce que le 2 „ voici, dit Napoléon, le bulletin du

reste de l'armée soit réuni. J'ai donné l'or- Mont-Saint-Jean ; je veux que vous en en-

«Ire de diriger sur Laon et sur Reims tous tendiez la lecture. Si j'ai omis quelques

les militaires isolés. La gendarmerie et la faits essentiels, vous me les rappellerez ;

garde nationale vont îjattre la campagne et mon intention est de ne rien dissimuler. Il

ramasser les traîneurs ; les bons soldats se faut, comme après Moscou, révéler à la

rallieront d'eux-mêmes. Nous aurons dans France la vérité tout entière. J'aurais pu

vingt-quatre heures un noyau de lO à rejeter sur le maréchal Ney une partie des

i'2,ooo l'.ommes. Avec cette petite armée, je malheurs de cette journée ; mais le mal est

contiendrai l'ennemi, et je donnerai le fait, il ne faut plus en parler ! » temps à Grouchy d'arriver, et à la nation de se retourner. »

2^16 LES CENT JODRS.

devait porter des coups mortels à son autorité : pouvait-il penser que ses ennemis, en forte majorité dans la Chambre des représentants, le seconderaient pour un projet de dictature et de résistance nationale ? 11 faut le dire, ridée de voir Paris, de dominer les partis en s'emparant des délibérations publiques, absorba toutes les autres pensées de Napoléon ; il se mit en route précipitamment, et arriva de nuit comme un proscrit à TElysée. La date est à remarquer : la bataille de Waterloo s'est donnée le ^8 juin jusqu'au soir, et le 20 également au soir Napoléon touchait les barrières de Paris.

Dans cette journée du 20 juin, à quatre heures du matin, Fouché fut informé du désastre de Waterloo d'une manière assez bizarre ; une lettre anonyme lui parvint avec ces mots : « Bonaparte a été battu à quatre lieues de Bruxelles ; il fuit, il est perdu. » Cette note au crayon, sans signature, était venue, comme à vol d'oiseau, de Bruxelles en 4 8 heures * . Fouché la tint secrète, il manda seulement auprès de lui le matin les députés marquants de la Chambre pour causer vaguement sur les chances de la situation et les périls qui pourraient en surgir; «il ne doutait pas,répéta-t-il,que tôt ou tard un désastre ne renversât Napoléon; que ferait-t-on en ce cas? » Il sonda M. de Lafayette sur les moyens de donner une impulsion nationale à la Chambre des représentants ; M. de Lafayette, avec son esprit froid et sa haine raisonnée et logique contre Napoléon, déclara : « que le seul parti à prendre au cas de revers était de se déclarer eu permanence et de demander l'abdication de l'Empereur; et s'il refusait, il se faisait fort de faire prononcer sa déchéance. » La déchéance des pouvoirs était l'idée favo-

» Fouché en soupçonna une dame royaliste de sa connaissance.

FOUCIIÉ ET M. DE LAFAYETTE (20 JUIN ^84r3). 217

rite de M. de Lafayette ; il vivait avec elle , parce qu'il aimait la négation de toute autorité. Fouché caressa cette fantaisie de souveraineté populaire, comme Téventualité la plus probable pour s'emparer du pouvoir. Voici comment il raisonnait : « Si l'Empereur vient à Paris , ce n'est pas sans dessein ; s'il quitte son armée, c'est pour faire un coup de sa tète, saisir une dictature qu'il avait déjà essayé de prendre lors de son départ pour l'armée. » Fouché connaissait Lucien, Real, Carnot même; ils n'hésiteraient pas à conseillera l'empereur Napoléon de saisir la dictature ; et pour faire tomber ce projet et l'annuler, il avait jeté les yeux sur M. de Lafayette, comme sur un instrument facile à manier et à séduire par des mots. A côté de ses mauvais desseins, M. de Lafayette avait une niaiserie de caractère indicible; admirablement propre à renverser un gouvernement, il était impuissant pour en reconstituer un nouveau; en face d'un pouvoir fort, M. de Lafayette était nul et abattu ; il était tout avec un pouvoir faible ; et à côté d'une tête politique qui flatterait sa vanité, il ne serait jamais qu'un instrument, un marche-pied, une courte-échelle, qu'on secouerait après s'en être servi, et c'est là le rôle que lui destinait Fouché.

A peine arrivé à l'Elysée, l'Empereur, abattu, fatigué, trempé de sueur , manda auprès de lui les ministres. M. de Caulaincourt l'attendait, comme prévenu par instinct des malheurs de l'armée; pas un sourire ne fut échangé, pas une parole de consolation : des physionomies altérées, des visages baignés de larmes ou basanés par la poussière, le soleil et la poudre. Napoléon jeta quelques paroles à peine à M. de Caulaincourt, au milieu des soupirs : «L'armée avait fait des prodiges; une terreur panique l'a saisie, tout a été perdu. . . Ney s'est conduit comme

un fou : il m'a fait massacrer ma cavalerie... Je iVen puis plus... il me faut deux heures de repos pour être à mes affaires. » En portant la niain sur son coeur: « J'étouffe là ! » L'Empereur, d'une voix altérée, demanda un bain très chaud , c'était son remède habituel et son moyen de repos; et là, il causa dans Tinlimité avec M. de Caulaincourt ; l'idée fixe qui paraissait le préoccuper, c'était la dictature ; « il ne voulait pas la pren dre , mais il espérait que la Chambre aurait le patriotisme de la lui donner ; dans les crises imminentes , le besoin de la conservation n'est-il pas la première pensée même des intelligences brutes? Or, comment refuser de conférer la dictature à l'Empereur , puisque seul il pouvait sauver les patriotes des périls dont ils étaient menacés * ? »

Napoléon parlait avec franchise; il s'irritait, s'échauffait, puis l'abattement lui venait au cœur : « Je n'ai plus d'armée, reprit-il; je n'ai plus que des fuyards. Je retrouverai des hommes, mais comment les armer? Je n'ai plus de fusils. Cependant, avec de l'union, tout pourra se réparer. J'espère que les députés me seconderont, qu'ils sentiront la responsabilité qui va peser sur eux. Vous avez mal jugé, je crois, de leur esprit : la majorité est bonne, est française ! Je n'ai contre moi que Lafayette, Lanjuinais, Flaugergues et quelques autres. Ils ne veulent pas de moi, je le sais; je les gêne... ils voudraient travailler pour eux... Je ne les laisserai pas faire; ma présence ici les contiendra. »

^« Il règne uun grande agitation dans les à craindre que la Chambre ne réponde poinî

esprits, dit M. de Caulaincourt à Napoléon; à votre attente. Je regrette, Sire, de vous

les dispositions des députés paraissent plus voir à Paris ; il cul été préférable de ne

hostiles que jamais. Puisque Votre Majesté point vous séparer de votre armée ; c'est

daigne m'écoulcr, je dois lui dire qu'il est elle qui fait votre force, votre sûreté. »

NAPOLÉON A l'lLYSÉE (2i JUIN ^ 8^ 5). 2^9

Telle fut la première scène de TElysée; les ministres prévenus arrivaient successivement; Joseph et Lucien pressèrent fraternellement l'Empereur dans leurs bras, ils ne lui dissimulèrent point les mauvaises dispositions de la Chambre, et Napoléon à son tour ne cacha pas Tétat déplorable de l'armée; comment aurait-il pu le dérober à ces confidents de ses plus intimes pensées? L'Elysée était envahi par des officiers pales, maladifs, découragés ; ils voyaient partout l'ennemi comme un spectre attaché à leur poursuite; ils parlaient haut des terreurs paniques du soldat et de la désorganisation de l'armée ^ ; on n'épargna pas le tableau de l'horrible désastre du Mont-Saint- Jean. Napoléon fit une lecture du bulletin daté de Laon , écrit dans une sorte de sincérité maladive; et après que cette lecture eut été achevée, il pritencore la parole d'un ton plus ferme, plus décidé: « Nos malheurs sont grands. Je suis venu pour les réparer; pour imprimer à la nation, à l'armée, un grand et noble mouvement. Si la nation se lève, l'ennemi sera écrasé; si, au lieu de levées, de mesures extraordinaires, on dispute, tout est perdu ! L'ennemi en France, j'ai besoin, pour sauver la patrie, d'être revêtu d'un grand pouvoir, d'une dictature temporaire. Dans l'intérêt de la patrie, je pourrais me saisir de ce pouvoir; mais il serait utile et plus national qu'il me fut donné par les Chambres. » C'était son idée de gouvernement depuis Laon; il n'arrivait à Paris avec tant de rapidité que pour se faire investir delà dictature, et reconstituer les éléments épars du pouvoir; il demandait que l'on concentrât dans sa personne la puissance que

■• Les aides-dp-camp el les officirrs re- menl. On dit tout liant que Napoléon était

venus duMonl-Saint-Jean n'épargnèrent au- perdu, et tout bas qu'il n'avait plus d'autre

cun détail, el jetèrent imprudemment dans moyen de sauver la France que d'abdi-

tous les cœurs la terreur el le décourage- quer.

le Comité de salut public avait exercée aux époques d'invasion ; les périls étaient les mêmes, le pouvoir devait être dans les mêmes conditions : on ne sauve pas un pays avec des demi-mesures.

A Tétonnement de tous , Carnot soutint Topinion de cette dictature; il fut de l'avis d'un grand système de défense confié à l'Empereur; on devait garder Paris jusqu'à la dernière extrémité, puisse retirer, s'il le fallait, derrière la Loire, harasser l'ennemi en l'accablant sous les partisans et les fédérés. M. de Caulaincourt ne partagea point l'avis de Carnot : « si Paris était occupé, toutserait dit pour le système impérial, une Restauration serait accomplie; c'était dans l'union avec les Chambres que Napoléon devait trouver ses forces. » Molles et tristes idées ! qui furent surtout développées par Fouché. Le ministre répéta d'une façon assez légère: « que les Chambres n'étaient pas aussi hostiles que pouvait le croire l'Empereur; en montrant de la confiance, on pouvait les rendre bonnes et les diriger. » Decrès, avec sa mauvaise humeur habituelle, s'écria : « qu'on ne pouvait pas compter sur les représentants, et que Fouché se trompait sur tout cela. »

M. Regnauld (de Saint-Jean-d'Angély) , le premier, jeta le mot fatal d'abdication au profit du prince impérial ; il ne dissimulait rien : « si l'Empereur n'abdiquait pas, la Chambre pourrait voter la déchéance , et c'était là un péril. » L'opinion de M. Regnauld était d'autant plus grave à consulter, que c'était lui qu'on savait en rapport avec la Chambre des représentants; il y portait habituellement la parole , il y suivait le jeu des partis, le mouvement des opinions; il savait donc la pensée des représentants. L'idée de régence paraissait à M. de Regnauld un moyen de sauver la

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