‹ Les cent joursChapitre 41 sur 98 · LE COMITÉ SECRET (24 JUIN · texte numérisé non relu

LE COMITÉ SECRET (24 JUIN

dépendance et nos lois ? Ne donnons pas une seconde fois dans le piège qu'ils tendent à notre confiance, à notre crédulité. Leur but, en cherchant à isoler la nation de l'Empereur, est de nous désunir pour nous vaincre, et nous replonger plus facilement dans rabaissement et Tesclavage dont son retour nous a délivrés. Je vous en conjure, citoyens, au nom sacré de la patrie, ralliez-vous tous autour du chef que la nation vient de replacer si solennellement à sa tête! Songez que notre salut dépend de notre union, et que vous ne pourriez vous séparer de l'Empereur et l'abandonner à ses ennemis sans perdre l'État, sans manquer à vos serments, sans flétrira jamais l'honneur national! »

Telles furent les paroles de Lucien ; le frère de l'Empereur était homme de gouvernement avant tout ; il voyait bien et de haut la question politique; mais quand les tempêtes grondent sur une assemblée, qui peut faire entendre la voix de la raison? Les têtes de parti la dirigent seules et la dominent. Le général Lafayette jette de froides et solennelles paroles à Lucien : « Vous nous accusez de manquer à nos devoirs envers l'honneur et envers Napoléon ! Avez-vous oublié tout ce que nous avons fait pour lui? Avez-vous oublié que les ossements de nos enfants, de nos frères, attestent partout notre fidélité, dans les sables de l'Afrique, sur les bords du Guadalquivir et du Tage, sur les rives de la Vistule et dans les déserts glacés de la Moskovie ? Depuis plus de dix ans 5,000,000 de Français ont péri pour un homme qui veut lutter encore aujourd'hui contre toute l'Europe! Nous avons assez fait pour lui ; maintenant notre devoir est de sauver la patrie. » Le temps était bien choisi pour énumérer les reproches du passé et les griefs , hélas ! trop nombreux contre Napoléon ! l'Empereur était par

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terre et on Tinsultait , on prenait plaisir à flétrir celui dont on n^aurait osé naguère soutenir le regard. « Napoléon est un tyran; qu'il se hâte d'abdiquer; s'il ne le veut pas, eh bien ! l'assemblée souveraine prononcera sa déchéance. » Voilà ce qu'on entend partout : puis on se calme un peu ; la Chambre nomme une commission, composée de MM. Lanjuinais, Lafayette^ Flaugergues, Dupont (de l'Eure) et du général Grenier; cette commission doit s'entendre avec deux autres commissions de la Chambre des pairs et du conseil d'Etat sur les mesures à prendre pour le salut de la patrie. De cette triple réunion allaient dépendre les mesures qui devaient sauver le pays ou le perdre ; les deux Chambres, les ministres, le conseil d'État se faisaient représenter dans ce comité central qui succédait réellement au pouvoir de l'Empereur. Réuni à neuf heures du soir, ce comité délibéra jusqu'à trois heures du matin, au milieu des discussions profondes. Si déjà la Chambre des représentants avait dépouillé l'Empereur de l'autorité executive, la commission proposa une mesure plus extraordinaire encore, c'était d'autoriser les deux Chambres à traiter directement avec les puissances alliées sans la participation de Bonaparte * . Par le fait, les représentants absorbaient déjà tous les pouvoirs : ils

I Les commissions des deux chambres, tionale, et le droit qu'a tout peuple de se les ministres d'État se réunirent à onze donner les constitutions qu'il juge à proheures du soir, en présence du prince Lu- pos ;

cien. « 2° Qu'il convenait d'appuyer ces négo-

II fut décidé à la majorité de seize ciations par l'entier développement des voix contre cinq : forces nationales ;

« 1» Que le salut de la patrie exigeait « 3° Que les ministres d'État propose-

que lEmpereur consentît à ce que les raient les mesures propres à fournir des

deux Chambres nommassent une commis- hommes, des chevaux, de l'argent, ainsi

sion qui serait chargée de négocier direc- que les mesures nécessaires pour contenir

lement avec les puissances coalisées, aux et réprimer les ennemis de l'intérieur. » conditions de respecter l'indépendance na-

MESURES POLITIQUES DE LA CHAMBRE (2i JUIN ^8^5). 2Ô\

mandaient les ministres à la barre , et organisant la garde nationale, ils prenaient des mesures de sûreté publique; enfin, comme couronnement de Tédifice, ils déclaraient qu'on pouvait traiter avec l'ennemi sans le concours de Napoléon.

Tout cela ne suffit pas encore ; on poursuit, on persécute l'Empereur; il y a rage contre ce qui est unité de gouvernement. Ducbesne (de l'Isère) est à la tribune : « Nos désastres sont grands, on ne peut le nier; ils sont attestés par la présence même du cbef de nos armées dans la capitale. Si l'énergie de la nation n'a pas de bornes, ses moyens en ont. On nous a dit que ces moyens équivalent à ceux qu'elle avait en 4794 — Plût à Dieu qu'il en fut ainsi! Mais j'ai trop de motifs pour ne point partager cette opinion. On nous parle aussi d'imiter les Espagnols, qui ont donné un si grand exemple d'esprit national, un sentiment si profond de leur indépendance. Mais n'est-il pas malbeureusement trop vrai que notre situation actuelle est bien différente de la leur? N'est-il pas malbeureusement trop vrai qu'en France il ne règne pas la même unanimité de sentiments, unanimité qui peut seule sauver le pays? Je ne pense donc pas que la Chambre puisse offrir des négociations aux puissances alliées avant la déchéance de Napoléon ; il résulte des pièces mêmes qui nous ont été communiquées la preuve qu'elles ont constamment refusé toutes les ouvertures qui leur ont été faites, et déclaré qu'elles ne traiteraient jamais avec vous tant que vous auriez à votre tête l'Empereur... » Cette harangue de Ducbesne était destinée à hâter la chute fatale de l'Empereur : « L'abdication! l'abdication! » tel est le cri universel. En vain le président fait entendre à la Chambre que cette abdication va venir. « Non, non, il la faut tout de suite! on veut faire

perdre du temps à rassemblée, point de moyens termes! » Duchesne, immobile à la tribune, continue à proposer une mesure prompte, immédiate: «Il la faut! appuyé! appuyé !» — « Un moment de patience, s'écrie M. Lanjuinais, le message va venir. » — «Je demande, dit le général Solignac, qu'une députation de cinq membres soit nommée pour se rendre auprès de l'Empereur et lui exposer l'urgence de sa décision. Votre commission extraordinaire reviendrait alors au sein de la Cliambre, et je ne doute pas que le rapport qui nous serait fait ne satisfit tout à la fois le vœu de l'assemblée et celui de la nation. » — « Attendons encore une lieure. » — « Une heure, mais pas davantage, » ajoute le général Solignac. Et ici on entendit de nouveau la voix impitoyable de M. de Lafayette : « Si alors le message n'est pas arrivé, je demanderai la déchéance de Bonaparte. » Tel est pourtant le déplorable spectacle que donna la Chambre!

A l'Élysée-Bourbon, l'Empereur roulait dans sa tète mille pensées différentes; quelquefois un retour de force et de colère venait lui brûler le front; alors il voulait saisir son épée, chasser les représentants comme le Christ chassa les marchands du Temple ' , et prendre des mesures énergiques pour sauver le pays. Quand Lucien revint, il ne dissimula pas l'esprit et l'attitude de

1 Napoléon s'indigna de la violence laissez point à la Chambre, à la nalion, le

qu'on voulait lui faire : « Puisque c'est moyen de vous accuser d'avoir empêché

ainsi, s'écria-l-ii dans une vive agitation, d'obtenir la paix. En i8i4,vous vous êtes

je n'abdiquerai point ; La Chambre est sacrifié au salut de tous; renouvelez au-

composée de jacobins, de cerveaux brûlés, jourd'hui ce grand, ce généreux sacriQce !

d'ambitieux qui veulent des places et du — Je verrai, repartit brusquement Napo-

désordre ! J'aurais dû les dénoncer à la na- léon Mon intention n'a jamais été de refu-

tion, et les chasser ! Le temps perdu peut ser d'abdiquer; j'étais soldat, je le rede-

se réparer. — Sire, répondit llegnauld, ne viendrai ; mais je veux qu'on m'y laisse

cherchez poini, je vous en conjure, à lutter songer en paix, dans l'intérêt de la France

plus longtemps contre la force des choses .' et de mon fils. Dites-leur d'attendre. » le temps s'écoule ; l'ennemi s'avance. Ne

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