LA CHAMBRE CONTRE NAPOLÉON (22 JUIN
rassemblée: « Le moment décisif est venu, s'écria-t-il, il faut briser ces gens-là, les renvoyer comme des misérables, ou abdiquer. » Lucien, opposé à toutes résolutions pusillanimes, conseillait de dissoudre la Cbambre et de s'emparer du pouvoir; cY'tait bien Tunique moyen du gouvernement dans la crise. Mais alors la faiblesse était passée dans toutes les âmes; MM. Maret et de Caulaincourt insistèrent pour Tabdication ; la Chambre avait pris racine dans la bourgeoisie; tenter un coup d'autorité, c'était s'exposera se faire mettre hors la loi , et les âmes n'étaient plus trempées comme au ^8 brumaire ; « qu'il abdiquât en faveur de son fils, et après cela on pourrait négocier, car le mot de déchéance se faisait déjà entendre. » C'est alors que l'Empereur souriant, comme le duc de Guise, s'écria : « La déchéance! Ils n'oseraient pas ! » N'y a-t-il pas des temps où l'on ose toutl M. Regnauld survint en toute hâte, et quand l'Empereur répéta : « Ils n'oseraient pasl » il répondit : « Mais , sire, dans une heure votre déchéance, demandée par M. de Lafayette , sera prononcée irrévocablement; on vous a accordé une heure de grâce; entendez-vous? une heure de grâcel Voilà où nous en sommes. »
Il se passa en ce moment une scène qui fait mal au cœur : des députés vinrent insulter l'Empereur jusqu'à l'Elysée; un général (je tairai son nom) le somma d'abdiquer sur-le-champ, comme si la patrie devait être sauvée par ce seul acte. Ce débat dura quelques minutes encore, et l'Empereur , se tournant avec dépit vers Fouché , lui dit : « Ecrivez à ces messieurs de se tenir tranquilles, ils vont être satisfaits. » Ces paroles amèrcs furent immédiatement transmises par Fouché à Manuel, son image dans la Chambre. Le ministre avait ajouté un petit billet au
crayon : « Faites taire ces bavardages , Bonaparte va abdiquer, et je vais vous en porter Tacte.»
Ce billet vint à propos, tandis que le maréchal Davoust exposait aux représentants la véritable situation de Tarmée, en demandant à la Chambre de fortes mesures pour arrêter la désorganisation. Chose étrange encore ! lorsque le ministre s'occupait d'un bon système de défense et de régulariser les moyens de résister à Tennemi, la Chambre ne trouve que des murmures et de lâches accusations ; on interpelle le ministre : « N'est-il pas vrai que vous avez voulu faire marcher des troupes contre l'assemblée? » — « Sur mon honneur, tous ces faits sont faux », répond Davoust. «S'ils étaient vrais, vous seriez arrêté», reprend une voix sonore. Un autre représentant fait entendre ces paroles : « Ces communications sont tardives et dictées par la ruse. » — « J'en suis incapable», réplique Davoust, et la rougeur lui monte au front.
Or, ce débat fut suspendu par un murmure de joie qui se répandit dans l'assemblée ; « l'Empereur a abdiqué! l'Empereur abdique au profit de la nation! Point de Bourbons ! point de prince impérial ! » et ces gens-là font éclater une joie stupide , comme s'ils avaient re-
1 "Hier, disait le maréchal Davoust, nous Quelques officiers de la garde ont trouvé
avons reçu des nouvelles de l'armée. Les sur la route des voitures de fusils, et ont
renseignements qui nous étaient donnés, armé de suite au moins 5,000 soldats. On
sans être officiels, nous portaient à croire a rassemblé de tous côtés des canons,
que nos désastres ne sont pas aussi consi- caissons et fourgons,
dérables qu'on a pu le craindre. Aujour- « Des émissaires jetaient partout l'alarme
d'hui ces renseignements ont acquis le ca- en annonçant l'ennemi. I.e commandant de
ractère officiel le plus certain, et je les ga- La Fère a donné ordre d'arrêter tous ceux
ranlis à la Chambre sur mon honneur. qui répandraient des bruits fâcheux.
« Un officier d'ordonnance du prince Je- « La garde s'est ralliée à Avesnes.
rôme, parti d'Avesnes, le 21 juin, a trouvé « Voici l'extrait d'une dépêche du duc
la route couverte de soldats. Il doit y de Dalmalie .-
avoir au moins 20,U'JO hommes ralliés. » &i. le maréchal écrit le 20, de Rocroy,
ABDICATIOM DE l'eMI'EREUU (22 JlIN ^815). 255
poussé Fennemi au-delà de la frontière. Pauvre situation pour un peuple d'être ainsi gouverné par quelques faiseurs de phrases! triste époque! quand une tribune est la seule garantie d'un pays, il faut le plaindre î Oui, l'Empereur avait abdiqué î après la déplorable scène que quelques députés avaient faite à l'Elysée, quand il avait été insulté, maltraité, la résistance était devenue inutile j Lucien n'insista plus pour la dictature; il prit la plume, et dit à Napoléon en italien: « Eh bien! frère, satisfais donc ces messieurs. » La minute, écrite par Lucien, fut dictée par Napoléon; elle n'était point adressée aux représentants, elle portait seulement le titre de Déclaration au peuple français ; rédigée en termes fort laconiques, elle exprimait toutes les pensées de l'Empereur: « En commençant la guerre pour soutenir l'indépendance nationale, disait-il, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés et le concours de toutes les autorités nationales. J'étais fondé à en espérer le succès, et j'avais bravé toutes les déclarations des puissances contre moi. Les circonstances me paraissent changées; je m'offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France : puissent-ils être sincères dans leurs déclarations, et n'en avoir voulu réellement qu'à ma personne ! Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils.
qu'avec les bataillons de Philippeville il 60,000 hommes à la frontière du Nord. On
avait rallié 2,000 hommes de la vieille gar- peut y en envoyer to,ooo avec de la cavale-
de, et beaucoup d'autres détachements. » rie, et 200 pièces de canon. J'ajoute que si la
« Le maréchal Grouchy annonce qu'il a Chambre prend de fortes mesures et qu'elle
battu, le 18, les restes de l'armée prussien- déclare traître àla patrie tout garde national
ne. Les communications étaient libres avec ou tout mililaire qui abandonnera ses dra-
le maréchal Soult. peauï, une barrière assez forte peut être op-
« Un autre officier n'a vu aucun ennemi posée à l'invasion étrangère, et vous aurez
entre le maréchal Grouchy et la frontière, une armée assez respectable pour appuyer
Nul doute que M. le maréchal n'y soit avec vos négociations avec un ennemi qui a
son corps de cavalerie. prouvé qu'il ne tenait pas toujours fidèle-
« Ainsi nous avons encore une armée de ment ses promesses. »
SOUS le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils m'engage à inviter les Chambres à organiser, sans délai, la régence par une loi. Unissez-vous tous pour le salut public, et pour rester une nation indépendante. »
Cette abdication amèrement formulée , Napoléon la lut et la corrigea de sa main; M. Maret en fit expédier deux copies sur la minute de Lucien ; lorsqu'elles lurent présentées à la signature de TEmpereur, il jeta sur tous un regard plein d'expression : « Messieurs, dit-il , ils l'ont voulu. » C'était pourtant cette abdication souveraine qui excitait de si vifs enthousiasmes dans les rangs de la représentation des Cent Jours; comme s'il n'y avait plus qu'à monter au Capitole pour rendre grâce aux Dieux !
LES ALLIÉS APRÈS WATERLOO (jUIN ^815). 257