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LES CABINETS ET LA COUR DE G AND APRÈS LA BATAILLE DE WATERLOO

Le duc de Wellington et le prince Bliicher. — • Les armées anglaise et prussienne. — Effet produit par la victoire de Waterloo. — Dépêche du comte Pozzo di Borgo à l'empereur Alexandre. — -Situation des Russes et des Autrichiens. — Motifs qui font hâter la marche des alliés. — Système anglais. — Système russe. — Système autrichien. — Faible résistance des places fortes. — Correspondance deFouché avec le duc de Wellington et Bliicher. — Le roi de France à Gand. — Causes qui le déterminent à venir aux frontières. — Tentatives pour un mouvement royaliste. — Relations de M. de Talleyrand avec les cabinets.— Commissaires du roi en France. — Marche précipitée de Louis XVIII. — Idée libérale qu'on veut faire prévaloir dans la nouvelle Restauration.

18 Juin au 1" Juillet 181^.

Le plan de campagne concerté entre le duc de Wellington et le prince Bliicher avait complètement réussi dans les plaines de Waterloo ; les deux généralissimes alliés n^espéraient pas une victoire aussi complète, aussi absolue ; cette destruction dans une seule bataille d'une armée tellement abattue qu'on n'en trouvait plus trace, leur paraissait un événement de stratégie des plus extraor-

dinaires ; ils avaient bien compris que dans un temps déterminé, TempereurNapoléon, accablé par des forces immenses, succomberait sous une lutte inégale, et ils espéraient bien tôt ou tard le briser; mais ici le succès était inimaginable, une journée avait suffi pour renverser le colosse ; d'une armée aussi brillante, il ne restait plus que les débris ; du vaste état militaire de la France, on ne comptait plus que quelques soldats sur le champ de bataille; lui, TEmpereur, avait fui jusqu'à Paris, en abandonnant ses équipages, son trésor, son sceptre, sa couronne ! C'était à ne pas le croire !

Le lendemain de la bataille, le duc de Wellington était à Bruxelles, entouré, félicité par la cour, la bourgeoisie et le peuple, car les Belges nous étaient très hostiles ^ . La victoire avait été chèrement payée; plus d'un crêpe funèbre était aux drapeaux; les Anglais et les Allemands surtout avaient souffert ; les Prussiens n'avaient que prêté secours , et leurs pertes avaient été moins considérables à Waterloo qu'à Ligny. Le lendemain Bliicher vint rejoindre le duc de Wellington à Bruxelles, et on eut à examiner

1 11 est curieux de lire la série des bul- 2^ Bulletin.

lelins qui furent publiés à Bruxelles depuis « M. le colouel Waulhler, aide-de-camp

le commencement des hostilités. du prince d'Orange, vient de m'être en-

!"■ Bulletin. voyé par Son Altesse Royale avec un rap-

« Un officier, revenu des avant-poste», port sommaire de l'affaire d'hier, pour Sa

ce matin, apporte la nouvelle que tout allait Majesté.

bien, que le duc de Wellington a couché à « L'affaire a été sanglante et l'issue glo-

Genappe. Quelques traineurs ont répandu rieuse pour toutes les troupes de Sa Ma-

une fausse alarme, sans aucun fondement, jesté et de ses alliés.

Je déclare que, jusqu'à ce moment, je ne « Notre armée a gardé le champ de ba-

fais aucun préparatif de départ. Nos armées taille et y a bivouaqué cette nuit. L'ennemi

recommenceront d'attaquer l'ennemi au- a été vigoureusement repoussé jusque

jourd'hui. bien au-delà des Quatre-Bras.

Bruxelles, le 17 juin, à sept heures du Bruxelles, le 17 juin 181S, à dix heures

matiu. du matin.

Signé, Le secrétaire d'État , Signé, Le secrétaire d'État ,

baron de Capellen. baron de Capellen.

LES ALLIÉS APRÈS WATERLOO (jULN ^845). 259

les avantages que Ton pourrait immédiatement tirer de la victoire. Blùcher avait des notions positives sur le caractère des armées françaises, admirables dans une marche en avant, débandées, insubordonnées dans une défaite; ils les avait vues après Leipsick; or, il fallait, selon lui, profiter d'un moment de terreur, et de cette panique répandue au loin dans les esprits. Paris ! Paris I tel fut le cri des Prussiens I Les rapports venus de tous côtés annonçaient Tétat malheureux de Tarmée française , grande et triste bande de fuyards découragés pêle-mêle, et s'accusantde trahison ; deNamur, ils avaient reculé jusqu'à Avesnes. On savait également qu'aucune des places de guerre n'était approvisionnée sur la première et la seconde ligne, à peine avaient-elles des garnisons ; Bonaparte avait exagéré sur le papier des moyens de résistance presque nuls. Ces rapports déterminèrent le duc de Wellington et le prince Bliicher à franchir la frontière sans hésitation et sans crainte ; une pointe sur Paris fut résolue, on devait y marcher par un de ces mouvements rapides qui se mêlent toujours à des idées politiques; la hardiesse avait servi l'alliance en 4 84 4, elle pourrait assurer la victoire encore en 4845 \

Cette résolution de pousser vigoureusement la guerre et d'envahir sur-le-champ la France, avait donné quel-

Bruxelles, le I9 juin 1815, à midi. jusqu'ici, et que cette ménaorabie victoire « Leduc de Wellington est arrivé ce ma- vient de couronner, sont l'effet des dispotin en cette ville. La victoire remportée sitions qu'avait prises le duc de Weliinghier et celle nuit est complète et décisive, ton ; c'est à son génie et à son intrépide Les débris de l'armée ennemie fuient dans sang-froid que nous devrons de voir incesle plus grand désordre, en abandonnant samment la guerre transportée sur le terun matériel immense d'artillerie et tous les ritoire ennemi. » bagages. Déjà cent cinquante pièces de Le secrétaire d'État, canon sont tombées au pouvoir du duc de Signé, baron de Capellen. Wellington ; de son côté, le prince Blucher * Ce plan de marcher en avant fut adopté en avait pris soixante. On poursuit l'ennemi le 20 juin â Bruxelles, sur tous les points. Les succès obtenus

240 LES CENT JOUÎIS.

ques inquiétudes aux ambassadeurs autrichien et russe, le baron de Vincent et le comte Pozzo di Borgo, qui suivaient le quartier-général en Belgique. Si la marche des Anglais et des Prussiens se continuait si rapide, il était à craindre que Tinfluence de la Prusse et de TAngleterre ne restât dominante dans la solution définitive des affaires à Paris; les Russes, encore sur le Mein, saluaient à peine Francfort ; les Autrichiens traversaient le pont de Baie, pour se répandre dans la Bourgogne. Le comte Pozzo et le baron Vincent ' s^ aperçurent que tout pourrait se finir à Paris avant même que les armées russe ou autrichienne n'eussent touché la Meuse ou la Marne; et c'était là un inconvénient que les ambassadeurs voulaient évitera leur cour. Dans ce but, et blessé sur le champ de bataille de Waterloo, le comte Pozzo di Borgo adressa une dépêche particulière à l'empereur Alexandre^; il lui annonçait le gain de la bataille, la déroute de l'armée française, et la volonté manifestée par le duc de Wellington et le prince Blùcher de marcher immédiatement sur Paris; l'ambassadeur ajoutait quelques mots pour hâter la marche des Russes ; plus on aurait de baïonnettes sur la Marne et la Seine, plus on aurait de poids dans la balance diplomatique, au milieu des événements et des transactions qui devaient suivre l'entrée des Anglais et des Prussiens à Paris.

Quand ces dépêches arrivèrent sur le Rhin, Alexandre

1 Le général baron de Vincent avait été trajet de Bruxelles â Manheim fut fait en blessé à la main à côté du duc de Welling- 30 heures; la dépêche ne disait que ces ton. mots : « L'armée de Bonaparle est détruite ;

2 Le comte Pozzo di Borgo m'a dit bien Wellington et Dlùcher seront à Paris sous des fois les inquiétudes qu'il avait éprou- huit jours; il faut alors nécessairement vées après Waterloo. Il envoya en courrier que l'on soutienne la marche avec 250,000 un otRcier russe avec ordre de rejoindre baïonnelles. »

l'empereur Alexandre à franc élrier; le

LES ALLIÉS APRÈS WATERLOO (jLLN 1815). 2U

était à Francfort, et le prince deMetternich, qui suivait les moindres mouvements de F armée, n'avait point quitté le quartior-jjénéral ; M. de Metternich, sans être abattu précisément, paraissait inquiet sur les chances d'une campagne qui pouvait tourner contre TEurope ; il connaissait la vaste capacité militaire de Napoléon, il n'était pas complètement raffermi dans la conviction, je dirai presque dans cette jactance de la victoire qui semblait dominer les Russes ou les Prussiens; habitué à Téclat de l'empereur des Français, aux miracles de ses campagnes, il croyait que de magnifiques inspirations se retrouveraient dans ce beau génie aux prises avec les périls 5 il réfléchissait souvent à la paix et à l'idée d'une régence comme à une solution. Et puis il n'était pas ennemi personnel de Bonaparte; la force de son gouvernement allait à son esprit, c'eut été peut-être un moyen d'arrêter le mouvement trop patriotique de l'Allemagne; il se serait rallié avec quelque faveur à l'idée deFouché, qui était de renverser Napoléon pour élever le fils de l'archiduchesse Marie-Louise. Aussi le premier bulletin de la bataille de f-iigny, cette invasion rapide de Napoléon, ce succès obtenu sur le prince Bliicher, avait fait une profonde impression sur l'esprit de M. de Metternich ; et il eut besoin de lire deux fois la dépèche de M. de Vincent pour se convaincre que tout était fini pour Napoléon, et que l'armée française avait été détruite dans les plaines de Waterloo.

La situation des esprits était tellement craintive au quartier-général , qu'on ne voulut pas croire à cette grande destruction de T armée de Bonaparte par une seule bataille. Quelques officiers généraux nièrent la vérité des dépêches du baron de Vincent et du comte Pozzo diBorgo ; il se fit alors des conjectures incroyables; on

T. II. to

savait les haines du comte Pozzo di Borgo contre Napoléon; n'avait-il pas dit dans ses souvenirs de vendetta corse : « qu'en débarquant au golfe Juan , Bonaparte serait pendu à un olivier ou à un figuier sauvage ))?Un témoin oculaire, le plus distingué des stratégistes ' , rapporte qu'un général autrichien dit ces curieuses paroles : «Ne croyez pas que Napoléon soit détruit; c'est une ruse de guerre ; dans cette saison les blés sont très hauts en Belgique, il s'y estcachéavec son armée. »

Enfin, on reçut les bulletins officiels anglais et prussien. Dès ce moment, M. de Metternich considéra la vie de Bonaparte comme politiquement terminée; la France privée de son chef ne pourrait résister à la coalition victorieuse; le passé était accompli, on n'avait plus à se prononcer que sur l'avenir ; on devait décider le sort réservé à la France, et dans cette question, chaque cabinet voulait prendre place. Pour obtenir une bonne situation dans le débat diplomati(jue, il ne fallait point laisser les Prussiens et les Anglais maîtres absolus de régler les destinées du gouvernement en France; les Autrichiens et les Russes devaient entrer en ligne de bataille et de négocialions. Les Russesavaient 250,000 hommes au Rhin, les Autrichiens 180,000, et avec de telles forces, les cabinets de Saint-Pétersbourg et de Vienne devaient saisir une forte position dans les conseils diplomatiques ; suite nécessaire de la bataille de Waterloo et de l'occupation de Paris.

Ainsi de grands intérêts allaient désormais s'agiter sur le territoire de cette pauvre France envahie; les cabinets, victorieux et de parfaite intelligence sur le but

> Je tiens ce fait du général de Jomini, qui m'a raconté toutes les impressions du quartier général depuis celte entrée en campagne des alliés.

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commun de la guerre, pourraient se diviser sur les résultats. L'Angleterre devait naturellement favoriser rinlérét belge, et par conséquent se montrer exigeante sur la délimitation des frontières Nord. Le duc de Wellington avait arrêté à Bruxelles un système de fortifications destiné à empêcher désormais les invasions des Français dans le royaume lloUando-Belge; et pour que cette ligne de défense fût complète, on devait exiger la cession d'un grand nombre de districts détachés de la France. La Prusse, qui ne se trouvait pas satisfaite par la constitution du duché du Bas-Rhin, voulait réclamer une plus large frontière à notre détriment; et d'ailleurs, comme elle convoitait ce qui restait à la Saxe , on pourrait donner en échange le duché du Bas-Rhin à Frédéric-Auguste, avec les morcellements de l'Alsace et de la Lorraine ; comme protectrice des idées allemandes, la Prusse favorisait les prétentions des petits princes germaniques, alors immenses, extravagantes, sur les terres du Rhin. Quant à TAutriche, se posant aussi comme protectrice de la Bavière, de la Suisse, du Piémont, elle devait demander pour chacune de ces puissances un agrandissement de territoire, en Alsace, du coté de Bàle et de la Savoie; et par ce moyen , elle pouvait elle-même rectifier ses frontières de rinn, des Alpes et du Pô. Ainsi, l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche, devaient se montrer très exigeantes après la conquête de la France. La Russie seule, presque complètement désintéressée dans la question française ' , n'avait rien à demander ni à exiger, car ses frontières étaient trop éloignées; pour elle, tout se ré-

1 Dans les négociaiions du traité de 1815, tout ce que la France dut à l'empereur telles que je les ai rapportées, tome III de ^iexandre et à son intervention personnelle, mon gisloirede la Restauration, on verra si favorable au duc de Ricbelieu.

siimait en une question de prépondérance européenne et dans la réorganisation d'une Pologne russe, qui préoccupait le czar Alexandre.

Dans cette lutte d'iutérèts et de prétentions diverses, les cabiuets'se hâtèrent défaire marcher leurs contingents vers le centre de la France, afin (.'assurera leur politique Tascendant qui appartient aux grandes forces militaires; cette marche était d'autant plus facile que les alliés ne devaient rencontrer aucun obstacle sérieux dans les pays qu'ils avaient à traverser. Napoléon, en meunut uue belle armée sur le champ de bataille de Waterloo, avait presque épuisé les autres moyens de résistance; le mauvais état des places ne leur permettait pas de soutenir un siège ; à peine pourraient-elles s'opposer au premier choc d'une armée victorieuse. On parlait bien des gardes nationales, des levées en masse, des corps francs; tout cela était beaucoup plus sur le papier que dans la réalité; il y avait beaucoup de bruit, et pas de vérité. Au fond, il ne restait d'armée orgauisée que celle du maréchal Grouchy et les corps dispersés sous les titres d'armées du Rhin, des Alpes, des Pyrénées, incapables d'une longue et forte résistance. Avec de l'audace, le maréchal Blucher pouvait attaquer en hussard les places fortes * ; les Anglais le seconderaient dans un mouvement sur Paris ; tout se déciderait là avant l'arrivée des Russes et des Autrichiens ; le duc de Wellington voulait rester maître des affaires, résoudre la question française comme il l'entendrait. En ^814, Alexandre avait dominé l'occupation de Paris, et cette fois ce serait l'Angleterre. Blucher apportait moins d'idée politique ; il avait promis de

1 II est à remarquer qu'aucune des places du Nord on seconde ligne ne fil de résislance povx arrêter la marche de l'ennemi.

FOICIIL ET LE DLC DE \VELLINGTON (jLLN 1815). 245

saluer une fois encore Paris à la tête des bandes d'écoliers des universités de Prusse or»»anisées en landwerhs; il fallait en finir avec le gouvernement de lîonaparle, et plus d'un élément de succès se trouvait dans Taudace en présence d'une nation découi'atjée.

Au moment où Fouché faisait pressentir M. de Metternich sur le véritable sens des résolutions de l'Europe par rapport à Bonaparte et à la France, il envoyait aussi des émissaires intimes au duc de Wellington et au prince Bliiclier; il s'ouvrait à eux avec francbise. Foucbé savait le duc de Wellington très éclairé, d'une modération extrême et très avancé dans les idées libérales; lié depuis longtemps avec la famille Wellesley, le ministre pouvait compter sur la bienveillance personnelle du duc de Wellington * : avec lui donc, il posait la question nettement : «Traiterait-on avec Bonaparte, oui ou non?» Ici la réponse fut absolue, ilfut dit : «non, absolument non » . «ïraiteraiton avec une régence, sous rinllucnce de Marie-Louise ? » A cela, il fut encore répondu : « que c'était le gouvernement impérial, moins la tète; et, en aucun cas. Napoléon ne pouvait être en seconde ligne dans une œuvre qui était sienne» , et il fut encore répondu non. Une troisième question fut ainsi posée : «S'arrangerait-on d'un système qui, en unissant le principe monarchique avec les garanties révolutionnaires, donnerait à la France et à l'Europe une sécurité pour l'avenir? » Le duc de Wellington .répondit « qu'il ne pouvait prendre sur lui-même de répondre à une question si complexe; mais entant que particulier, il pouvait assurer que « l'Angleterre, sans imposer une forme de gouvernement quelconque à la

1 J'(;n ai dit les motifs dans l'Europe sous le général T.... comme ses émissaires aule Consul, i Cl VEtii]i,rc, t. VU et VllI. Les près du duc de Wellington, papiers de Fouché désignent M. G.... et

246 LES CENT JOCRS.

France, trouverait plus de {garanties dans le rétablissement de la branche ainée des Bourbons, et qu'il était indubitable que les conditions pour la paix seraient j)lus faciles et meilleures si les Chambres françaises voulaient proclamer Louis XVIII. » Cette correspondance si curieuse deFouché avec le duc de Wellinjjton prit un caractère plus intime, plus resserré, après les désastres de Waterloo: le rétablissement de Louis XVlll en devint la base régulière.

Ce roi de France dont on stipulait les intérêts , Louis XVllI, tenait alors sa cour triste, exilée, à Gand; rirruption subite de Bonaparte en dehors des frontières, l'agitation qu'un tel mouvement militaire jetait dans les esprits, avait rendu la cour de Gand très inquiète sur ses destinées d'avenir ; on croyait même être forcé d'abajidonner la cité silencieuse pour courir de nouvelles fortunes. Mille versions les plus diverses circulaient sur les résultatsdes premières opérations militaires; LouisXVllI, conservant tout son espoir d'une prompte Restauration, avait résolu enfin de se séparer deM.de Blacas. L'iniluence de M. de Talleyrand grandissait, et avec cette influence ' la pensée de composer un ministère sous une présidence qui lui serait confiée. L'autorité de M. de Blacas une fois brisée, M. de Talleyrand pouvait travailler à l'aise dans le but d'organiser une nouvelle administration. A ce moment, les émissaires de Paris accoururent en masse à Gand : on s'expliqua, on s'entendit sur l'esprit du gouvernement de la nouvelle Restauration. M. de Talleyrand voulait faire à la Charte quelques modifications indispensables que M. Guizot avait indiquées dans ses confé-

i La lelire d'adieu du roi à M. de Blacas est du 19 juin; la disgrâce et la séparation coraplète n'arrivèrent qu'à Mons.

LOUrS XVllI A GAND (jUIN 1845). 247

renées avec le roi à Gand : la diniinulion d'âge pour les députés, r augmentation de leur nondjre, la pairie héréditaire, Tunité ministû'ielle sous la direction d'un président. Le nouveau ministère devait s'organiser sur ces bases, bien entendu que Fouché y aurait une place ; il avait la clei de la maison, il devait en ouvrir la porte; et c'était sur ces bases que négociait aussi M. Gaillard à Gand au nom de Fouché. Ainsi, restauration de Louis XVill, Charte plus libéralement concédée, et une position très élevée à l'homme qui était censé représenter plus spécialement le parti jacobin en France. Sur d'autres concessions on n'était pas précisément d'accord , et, par exemple , adopterait-on la cocarde tricolore? ou bien le roi préférait-il le panache blanc de Henri IV, son aïeul? Sur ce point, rien n'était encore décidé, il fallait étudier les circonstances et vaincre les répugnances personnelles du roi, et ce n'était pas peu de chose que de supprimer d'un seul coup, dans la lignée des Bourbons, les souvenirs de son drapeau et du blason de Louis XIV.

Après la bataille de Waterloo, dès qu'il n'y eut plus d'armée impériale, le roi demanda conseil à tous pour éviter à la France les malheurs d'une invasion étrangère ; un million d'ennemis étaient prêts à fondre sur elle, et quelles douleurs pour le roi ! car une fois maître des provinces, l'ennemi voudrait-il les restituer ? Le plan de Louis XVIII et de M. de Talleyrand reposait sur des bases rationnelles et nationales : il fallait hâter le rétablissement des Bourbons, et, par cette proclamation immédiate de Louis XVIII, empêcher une invasion imminente; la coalition n'aurait plus de prétextes, de motifs pour passer les frontières; si le lloi avait été spontanément reconnu en France, elle se serait arrêtée après Waterloo,

2i8 LES CE.NT JOURS.

car rinvasion eût été sans objet; que si, au contraire, on persistait à repousser la Restauration % une fois les alliés en France, quand leurs myriades camperaient dans nos plaines, que deviendrait le sort du pays ? Cette pauvre patrie serait peut-être morcelée, partagée! Le comte Pozzo di Borgo, très dévoué à la famille des Bourbons, eut une conférence avec le roi, et il lui démontra la nécessité de marcher immédiatement à Paris, seul moyen d'empêcher mille intrigues qui se. croisaient dans le dessein d'enlever le trône aux Bourbons": Louis XVIII devait être dans sa capitale avant les alliés ; une fois sur son trône, les étrangers n'auraient plus de prétexte j)()ur envaliir la France, et les armées coalisées s'arrêteraient aux frontières. Le conseil de M. deTalleyrandlut le même, et Louis XYill, malgré la goutte et son âge avancé, hâta sa marche vers « les portes de son royaume», connue il le disait.

Sur la frontière, il tenta d'organiser un mouvement royaliste en France; s'il avait réussi, M. deTalleyrand avait ordre de notifîeraux cabinets de TEurope l'heureux rétablissement de Louis XVIII sur son trône, et de les convaincre dès lors qu'il était inutile de continuer la campagne, et la France était ainsi sauvée de l'invasion : n'v avait-il pas de quoi frémira l'aspect d'un million de baïonnettes? ces étrangers n'allaient-ils pas dévorer la France comme les fourmis les grains de blé? Cette idée si patriotique d'une restauration volontaire par la Chambre, si elle s'était réalisée, aurait empêché les morcellements qu'on nous fit subir dans les traités de A 81 5. Mais les partis étaient encore

1 J'ai entendu dire à M. de Talleyrand - Ce fui un billet du comte Pozzo di

qu'il n'avait jamais éprouvé de si vives in- Borgo qui décida subitement ce voyage de

quiétudes (|ue pendant les quinze jours du Louis XVIU ; « Sire, y disait-il, soyez àPa-

voyage de Mons à Paris : <e J'en vieillis de ris sous huit jours, ou je ne réponds plus

dix ans, » disait- il. de rien. »

PLAN DE Loiis xviii (jlin48I5). 249

trop vivaccs, le bonapailisme trop puissant, pour comprendre la luilionaii lé de ce projet; les opinions hostiles prélcraienl TétranîTer aux Bourbons, et TinNasion à la Restauration. Dans le noble but de voir rétablir son trône sans ennemis et par la France, Louis XVllI avait délénué des commissaires intimes chargés de préparer les esprits aux événements ; un des hommes les plus dévoués, les plus hardis et les plus honorables, M. Hyde de INeuville, dut se rendre à Paris, porteur de pleins pouvoirs du roi, et chargé de s'entendre avec les <igents même du gouverment de Bonaparte pour hâter la Restauration. M. Hyde de Neuville devait remettre de semblables pouvoirs à des personnes spécialement désignées ' , telles que les maréchaux Macdonald, Oudinot, MM. de Chabrol, Dubouchage, de Crussol, qui tous devaient faire acte de bons Fiançais en hâtant la restauration de Louis XYilI avant riu\ asion de l'étranger.

Tel était le plan des hommes sages qui entouraient le roi de France sur la frontière ; la faction de M. deBlacas s'effaçait peu à peu, il ne restait plus du dernier ministère que le général Clarke, maintenant avec ténacité un système de réaction militaire ; le roi ne le gardait auprès de sa personne que pour contresigner ses actes dans le passage du ministère de M. de Blacas à celui de M. de Talleyrand. Le nouveau système se résumait par ces paroles : faire proclamer Louis XVIII par les deux Chambres, avec des garanties, sans effusion de sang, de manière à éviter Toccupation de Tennemi ; si ce prince était spontanément recoimu, la France serait sauvée comme iniluence terri-

1 1.1 s pouvoirs étaient en blanc ; suis toujours sûr de vous retrouver pour

M. Ihilede Neuville devait les remplira les missions périlleuses; vous avez le cœur

Paris ; le roi dit à M. Hyde de Neuville : chaud ; mais dans cette circonstance dif-

« Allons, mou cher Hyde, tnacie animo, je ficile, vous aurez aussi la lèle froide. »

toriale; elle ne perdrait pas un pouce de terrain, le traité de i 81 4 serait confirmé. En ce cas M. de Talleyrand se faisait fort de tout finir avec une légère indemnité de gueri^'; Fouché travaillait aussi dans cette idée, avec quelques garanties de plus pour le drapeau tricolore. Mais pouvaitil conipter sur la Chambre des pairs, dévouée aux bonapartistes, et sur la Chambre des représentants, que mille fractions diverses travaillaient, avec ses stupides répugnances pour Napoléon, Thomme de guerre, et pour Louis XVIll, le symbole de la paix?

Afin de hâter une solution, le roi franchit la frontière jusqu'à Cateau-Cambrésis, entre Arras et Cambrai; là, rétabli en France, il dut parler comme monarque ; il avait beaucoup écrit à Gand, presque sans conséquence; mais dans la situation nouvelle tout devait être réfléchi. La première proclamation qu'il adressa aux Français ', rédigée sous rins[)iralion des anciennes idées, n avait rien de sympathique au système nouveau , elle restait empreinte des pensées du général Clarke , qui luttait une dernière fois contre rinfluence de M. de Talleyrand. Cette proclamation, fort courte, était une menace d'autant plus maladroite qu'elle restait vague et dans un cercle d'idées qu'on pouvait appliquer à toutes choses et à tous les hommes ; il y avait spécialement des mots d'une portée indéfinie; le roi déclarait : « qu'il

Proclamniioti roijale. n'avons pas voulu unir nos bras ni ceux

« Louis, etc. A tous nos fidèles sujets, de notre famille aux instruments dont la

salut. providence s'est servie pour punir la irahi-

H Dès l'époque où la plus criminelle des son. Mais aujourd'hui, que les puissants

entreprises, secondée par la plus inconce- efforts de nos alliés ont dissipé les satellites

vahie déferiion, nous a contraint à qui 1er du tyran, nous nous hâtons de rentrer dans

momentanément notre royaume , nous nos États pour y rétablir la constitution

vous avons avertis des dangers qui vous que nous avions donnée à la France ; ré-

menaçaienl si vous ne vous hâtiez de se- parer, par tous les moyens qui sont en no-

couer le joug d'un lyran usurpateur Nous tre pouvoir, les maux de la révolte et de

PROCLAMATIONS ROYALES (25-28 JDIN ^8^5). 254

allait mettre en exécution les lois existantes contre les coupables. » Le mot coupable était d'une signification si étendue, qu'il pouvait s'appliquer à tous ceux qui avaient pris parti pour Napoléon, et ce n'était pas là un moyen de pacifier la France et d'en ouvrir les portes. Aussi la proclamation de Cateau-Cambrésis fut-elle l'objet de plaintes amères de la part de M. de Talleyrand et des bommes modérés ; « la question était assez compliquée déjà, il ne fallait pas encore l'embarrasser. Que fallait-il? un programnîe précis, une manière de rassurer les esprits, de ramener la confiance; s'il y avait une catégorie de coupables, il fallait la préciser tellement que cbacun put la reconnaître ; on devait désavouer cette proclamation, quoique signée du général Clarke, et en rédiger une autre plus politique, plus indulgente. »

La démission du général Clarke fut acceptée ; on se mita l'œuvre, et bientôt parut une nouvelle déclaration, signée par le roi à Cambrai et portant le contre-seing du prince de Talleyrand. Celle-ci, plus longue, mieux en rapport avec la situation , faisait moins des menaces que des promesses; Louis XVIll ouvrait les bras à tous : «J'apprends, disait le roi * , qu'une porte de mon royaume est ouverte, et j'accours. J'accours pour ramener mes sujets égarés, pour adoucir les maux que j'avais voulu prévenir, pour me placer une seconde fois entre les ar-

ia guerre qui en a éié la suite nécessaire ; grâce mil huit cent quinze, et de notre

récompenser les bons, mettre en exécution règne le vingt-unième,

les lois existantes contre les coupables; Signé, Louis.

enfin pour appeler autour de notre trône Par le roi, le ministre secrétaire

paternel l'immense majorité des Français, d'État de la guerre,

dont la fidélité, le courage elle dévoue- Signé, duc de Feltre.

ment ont porté de si douces consolations ^ La minute de la proclamation de Cam-

dans noire cœur. brai fut écrite de la main même de M. de

« Donné au Cateau-Cambrésis, le vin^t- Talleyrand et recopiée par le roi ; elle fut

cinquième jour du mois de juin de l'an de envoyée avec des blancs-seings à Fouché.

2o2 LES CENT JOURS.

niées alliées et les Français, dans Tespoii" que les égards dont je peux èlrc 1 objet tourneront a leur salut : e'cst la seule manière dont j'ai voulu prendre part à la guerre; je n'ai pas permis qu'aucun prince de ma famille parût dans les rangs des étrangers, et j'ai enchaîné le courage de ceux de mes serviteurs qui avaient pu se ranger autour de moi. Revenu sur le sol de la patrie, je me plais à parler de confiance à mes peuples. Lorsque jai reparu au milieu d'eux, j'ai trouvé les esprits agités et emportés par des passions contraires : les regards ne rencontraient de toutes parts que des difficultés et des obstacles. Mon gouvernement devait faire des fautes; j)eut-ètre en a-t-il fait. Il est des temps où les intentions les plus pures ne suffisent pas pour diriger, où quelquefois même elles égarent : rexj)érience seule pouvait avertir, elle ne sera pas perdue. .Je veux tout ce qui sauvera la France ; mes sujets ont appris par de cruelles épreuves que le principe de la légitimité des souverains est une des bases fondamentales de l'ordre social, la seule sur laquelle puisse s'établir, au milieu d'un grand peuple, une liberté sage et bien ordonnée. Cette doctrine vient d'être proclamée comme celle de l'Europe entière. Je l'avais consacrée d'avance par ma Charte, et je prétends ajouter à cette Charle toutes les garanties qui peuvent en assurer le bienfait. L'unité du ministère est la plus forte que je puisse offrir : j'entends qu'elle existe, et que la marche franche et assurée de mon conseil garantisse tous les intérêts et calme toutes les inquiétudes. On a parlé dans les derniers temps du rétablissement de la dîme et des droits féodaux. Cette fable, inventée par l'ennemi commun , n'a pas besoin d'être réfutée : on ne s'attendra pas que le roi de France s'abaisse jusqu'à repousser des calomnies et des menson-

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