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LA CHAMBRE DES PAIRS (21-22 JUIN ^845). 2G

al)outir à un système épuisé déjà en naissant, à un Directoire sans crédit et sans durée.

Dans la Chambre des pairs, il se passait des scènes vraiment affligeantes , des discussions d'une nature plus violentes encore que parmi les représentants. La pairie s'était réunie à la nouvelle de la bataille de Waterloo ; le parti patriote, rattaché à M. le duc d'Orléans, y était représenté par MM. Boissy-d'Anglas, de Pontécoulant, de Valence, de Montesquiou, qui tous demandaient à se réunir à la Chambre des représentants pour le salut commun; ils voulaient sur-le-champ s'associer aux résolutions qu'elle venait de prendre après la proposition de M. de Lafayette. Le parti impérialiste, très nombreux dans la pairie, MM. de Flahaut ' , de Labédoyère, Lucien surtout, se donnaient de grands mouvements pour faire proclamer Napoléon II comme continuation de la dynastie impériale. On était 5 discuter ces questions de royauté et de pouvoir, lorsqu'on vit arriver au milieu de cette assemblée le maréchal Ney ; ses traits étaient altérés, un sombre désespoir paraissait sur son front. Le maréchal Davoust achevait de lire un rapport sur la situation de l'armée, Carnot le commentait avec sa fermeté habituelle, lorsqu'on entendit une voix sourde retentir; c'était celle du maréchal Ney, jetant ces seules paroles : « Cela n'est pas; c'est faux; on vous trompe, o

Après cette première apostrophe si extraordinaire, le maréchal se lève tout agité, et voici les étranges révélations qu'il fait à la pairie : « La nouvelle que vient de vous lire M. le ministre de l'intérieur est fausse, fausse

' M. deFlahaut se montra très honora- d'aide-camp de M. le comte d'Artois ou du

blemeiit dévoué à Napoléon dans la Cham- duc de Berry, que M- de Talleyrand avait

bre des pairs ; il était fort hostile à la Res- vivement sollicité pour M. de Flahaul. tauration, qui lui avait refusé le litre

SOUS tous les rapports! L'ennemi est vainqueur sur tous les points : j'ai vu le désordre, puisque je commandais sous les yeux de TEmpereur. D'après les résultats des désastreuses journées du 46 et du iS, on ose nous dire que Ton a achevé de battre rennemi le 48, qu'il nous reste encore sur la frontière 00,000 hommes! Le fait est faux; c'est tout au plus si le maréchal Grouchy a pu rallier de 40 à 15,000 hommes, et on a été battu trop à plat pour qu'ils soient en état de résister à l'ennemi. Tous les généraux qui sont ici, et qui commandaient avec moi, peuvent l'attester. Au surplus, il suflit d'être un peu homme de guerre pour apercevoir que le rapport que vient de nous lire le ministre de l'intérieur se contreditsur tous les points. 11 est certain que le maréchal Grouchy a été battu le 16 aussi bien que nous; si sa division eût été intacte, il eût pu couvrir la retraite de Tarmée; il eut pu aider TEmpereur à rallier les débris, et TEmpereur serait resté sur la frontière au lieu de se diriger sur Paris. Ce que je vous dis là est la vérité la plus positive, la vérité claire comme le jour. Ce que M. le ministre de Tintéricur nous a lu concernant la position du duc de Dalmatie est faux, bien faux ; il n'a pas été possible de rallier nn seul homme de la garde. Voilà notre véritable position. L'ennemi est à iSivelle avec 80,000 hommes. Quand on nous dit que Tarmée prussienne est détruite, cela n'est pas vrai ; la plus grande j)ortion de celte armée ne s'est point battue. Dans six ou sept jours, l'ennemi peut être dans le sein de la capitale, il n'y a plus d'autre moyen pour le salut public que de faire des propositions à l'ennemi * . »

Il fallait qu'il y eîit alors dans l'Ame du maréchal Ney quelque chose de l'indicible délire qui semble le

1 Séance du 22 juin.

LE MARÉCHAL NEY A LA CHAMBRE DES PAIRS (jDIN i845). 269

saisir depuis le ^0 mars. Quoi! en séance publique, en* présence de tous, le maréchal vient dire : « que Tennemi est vainqueur sur tous les points; » il vient décourager les pouvoirs , il vient grandir la force de l'étranger et proposer même de traiter avec lui ! Etaitce là Ney si brillant, si puissant sur un champ de bataille? Est-ce là le lier maréchal traversant d'outre en outre le champ de bataille d'iéna ? Carnot afiirma la vérité du rapport du ministre de la guerre ; M. de Flahaut , plus ferme , plus décidé , s'écrie : « Le maréchal se trompe; c'est moi qui ai donné les notes au ministre; elles sont vraies, et je l'affirme. » — « Vous dites que le corps du maréchal Grouchy est de 40,000 hommes, reprend Ney; il n'était pas de -^0,000 d'infanterie, et en tous les cas il aurait dû savoir ce qui se passait à Waterloo. » Ici nouveaux murmures. — <* Le maréchal Grouchy est mon parent, dit M. de Pontécoulant, il s'est conduit en bon Français; je m'étonne qu'on ose jeter du blâme sur sa conduite. » — « Je n'inculpe pas le maréchal Grouchy, répond Ney, mais j'atteste qu'il ne peut avoir 40,000 hommes en ce moment; s'il en a en tout 25,000^ c'est beaucoup '.» Qui avait pu motiver cette sortie du maréchal Ney?

1 Extrait du procès-verbal. non seulement signée par le ministre de la

Le comte de Laioicr-Maubourg. — « Il ne guerre, mais écrite en eniier de sa main,

s'agit ici, en effet, ni d'un rapport d'un H a puisé les faits dans les rapports; il a

général en chef, ou d'un officier général de porté ces faits à Ja connaissance de l'Em-

l'armée, ni d'une communication officielle pereur, qui en a approuvé la communica-

du gouvernement; le papier qui vient d'être tion. »

lu peut être assimilé aux journaux; ce n'est Le comte de Lalour-Mauboiirg. — " SWes

que le rapport particulier de deux officiers faits ne sont pas vrais, je demande que le

qui n'ont pu connaître l'ensemble des opé- ministre de la guerre soit mis en état d'ac-

rations subséquentes de l'armée, l'our que cusation pour avoir voulu tromper la

cette note fût officielle, il faudrait qu'elle fût Chambre des pairs et celle des représcn-

signée par le ministre. » lanls. »

Le gênerai Carnot. — « La lettre est

OÙ voulait-il en venir, ce chef militaire demandant qu'on traitât directement avec Tennemi? Cependant un peu de calme se rétablit; on allait passer au choix des membres de la commission du gouvernement , lorsque le jeune et fougueux Labédoyère s'agite avec vivacité; il veut défendre Tidée napoléonienne qui meurt. Que signifle cette commission de gouvernement ? dans quel but est-elle formée? Napoléon n'a abdiqué que pour son fils, (i Faudra-t-il que le sang français n'ait encore coulé que pour nous replacer sous le joug odieux de l'étranger, que pour nous faire courber la tète sous un gouvernement avili, que pourvoir nos braves guerriers abreuvés d'humiliations et d'amertumes, et privés de I existence due à leurs services, à leurs blessures, à la gloire de la nation ? Il faut s'expliquer franchement sur la forme du gouvernement que 1 on prétend adopter. L'Empereur s'est prononcé : son abdication est indivisible; elle est nulle si l'on ne reconnaît pas son fils. »

Labédoyère, loyal serviteur, agissait ici au nom de toute la dynastie impériale qui voulait porter un grand coup au sein de la pairie; car l'on vil entrer théâtralement dans la salle des délibérations les Irères de l'Empereur, Joseph, Lucien et Jérôme, puis le cardinal Fesch, Cambacéres; et cette suite de 18 personnes costumées avec manteaux et plumes, vint s a&seoir au milieu de la pairie comme la pompe funèbre de la pensée impérialiste. Suspendant tout à coup le débat , Lucien j pour reconquérir l'ascendant qu'il avait perdu à la Chambre des représentants, se mita crier de toute sa force : « L'Empereur est mort yoliiiquement , vive l'Empereur! l' Empereur a abdiqué, vive l'Empereur /il lautrecomiaitre iNapoleon 11. » Et alors, avec un geste toujours dramatiquement italien , il s'écrie : « Je vais donner l'exemple;

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