‹ Les cent joursChapitre 51 sur 98 · BONAPARTE A LA MALMAISON (25-29 JLIN · texte numérisé non relu

BONAPARTE A LA MALMAISON (25-29 JLIN

plantes recueillies en Egypte par le vainqueur des Pyramides ; ces platanes qui balançaient leurs larges feuillées sur sa tète, avaient ombragé le front du premier Consul, lorsqu'il traçait la victoire de Marengo. Aujourd'hui, Empereur vieilli, il revoyait la Malmaison , la Malmaison dépouillée de prestiges , il y était accueilli par Hortense de Beauharnais , jeune fdle du Consulat, lorsqu'elle embellissait de sa grâce les soirées du palais : alors l'énergie , maintenant la décadence ; alors la vie , maintenant la mort. Et cependant Napoléon ne s'était point abdiqué tout entier; le feu lui montait souvent au cerveau ; après les grandes irruptions du Vésuve , la montagne jette çà et là des gerbes enllammées, des ruisseaux de lave bouillonnante.

Foucbé, fort inquiet, était prévenu que quelques amis de Napoléon lui conseillaient de se présenter à l'armée, de prendre la dictature et de replacer ainsi la France dans une position belliqueuse; ce projet déjouait tous les plans des partis qui voyaient le salut de la patrie dans l'exil de Bonaparte , idée fixe et fatale. Dans ces circonstances , la commission provisoire de gouvernement crut indispensable de faire étroitement surveiller Bonaparte à la Mal maison et de hâter son départ; elle désigna le général Becker à cet effet: il devait se rendre à la Malmaison comme sauvegarde; sa mission secrète était, comme le disait Fouché, d'empêcher quelques-uns de ces coups de folie conseillés par les mauvaises tètes. Le général Becker remplit son devoir avec dignité ; il avait peu h se louer personnellement de Bonaparte dans sa vie militaire; c'était un officier mécontent, comme Macdonald; plein de respect pour la gloire et l'infortune de Napoléon, il lui servit à la Malmaison plutôt d'aide-

de-camp que de gardien; ses rapports fréquents à Fouché constatent sa respectueuse déférence pour l^Empereur; on était informé chaque jour de ce que faisait Napoléon; il y avait un parti agité qui tourbillonnait autour de lui; on voulait lui faire ressaisir Tépée, et voilà pourquoi Fouché hâtait le départ si désiré par la Chambre des représentants.

Bonaparte se cachait peu ; à chaque progrès des alliés , il sentait mille pointes de feu dans ses entrailles ; il menaçait de ressaisir le glaive ' : « Ces gens-là veulent donc perdre la France! » s'écriait-il. Et cette activité bouillonnait en lui à tel point qu'il écrivit à la commission de gouvernement pour lui offrir de prendre le commandement de Tarmée comme simple général; une fois l'ennemi battu, il se retirerait sous la tente, comme le dernier des citoyens. Le général Beckor porta cette lettre lui-même à la commission de gouvernement ;

1 .' En ce moment, un coup de canon se par la victoire à donner un cours favorable fit entendre au loin. Xapoléon tressaillit. — aux négociations ; qu'ensuite , ce grand « Quoi ! s'écria-l-il, être condamné à rester point obtenu, je pour^uivrai ma route., loin du champ de bataille! » Huis s'adres- Allez, général, je compte sur vous. Vous sanl au général Beeker, et prenant tour à ne me quitterez plus. » — i.e général lieclour l'accent du désespoir et l'atiilude du ker, commis à la garde de l'illustre prisoncommandement, il ajouta : « L'enuemi est nier, devint aide-de-camp docile de l'Eraà Compiègne, à Senlis; il sera demain aux pereur.

portes de Paris !..• Je ne conçois rien à " Dans sa lettre à la commission de goul'aveuglemeutdu gouvernement! Il faulêtre vernement, Aapoléou disait : — <> En abdiinsensé ou traître à la patrie pour révo- quant le pouvoir, je n'ai point renoncé au quer en doute la mauvaise foi de l'étran- plus noble droit du citoyen au droit de dégcr. Ces ; ens-là n'entendent rien à leur fendre mon pays L'approche des ennemis affaire! .. Tout est perdu, n'est-ce pas?... de la capitale ne laisse plus de doute sur Dans ce cas , qu'on me fasse général, je leurs intentions, sur leur mauvaise foi. commanderai l'armée : je vais en faire la Dans ces graves circonstances, j'offre mes demande. Généra! , vous me porterez ma services comme général, me regardant enlettre... l'ariez de suite; une voilure vous core comme le premier soldat de la attend... Expliquez -leur que mon intention pairie.»

n'est point de ressaisir le pouvoir ; que je {Récit d'un témoin oculaire.) veux battre l'ennemi, l'écraser, le forcer

DERNIER SÉJOUR A LA MALMAISON (25-29 JUIN ^8^5). 29i

quand Fouclié l'eut parcourue, il la jeta négligemment à terre, et s'écria : «Mais cet homme-là est donc fou ? il veut tout compromettre j il nous prend pour des imbéciles. Retournez à la Malmaison et dites-lui qu'il parte bien vite ; je ne réponds plus de rien. » A ce moment, on lit circuler mille bruits sur Napoléon; « Blùcher avait juré, disait-on, de le pendre à la tête de ses colonnes; les Prussiens se livraient à mille injures, et des corps de cavalerie légère étaient destinés à l'enlever. »

Cette haine, excusable peut-être au cœur des Prussiens , autrefois tant abaissés, devait-elle se rencontrer parmi les généraux français comblés de bienfaits de TEmpereur? Faut-il le dire! le plus violent, le plus impitoyable pour son ancien maître, fut le ministre de la guerre, Davoust. S'il faut en croire le récit d'un ancien secrétaire de Napoléon , quand il apprit que Bonaprte retardait son départ, avec la volonté de reprendre un commandement, Davoust alla jusqu'à dire ces dures paroles à M. deFlahaut : « Eh bien ! s'il ne part pas, j'irai le saisir moi-même au collet ' , et il faudra bien qu'il se

1 Je donne le témoignage de M. Fleury de léon, pût tenir aujourd'hui un pareil lan-

Chaboulon: gage! Je me respecte trop, je respecte

« Votre Bonaparte ne veut pas partir, dit trop la personne et l'infortune de l'Empe-

le maréchal Davoustau général Flahaul avec reur pour lui reporter vos paroles ; allez-y

le ton de la colère et du mépris. Mais il vous-même, monsieur le maréchal, cela

faudra bien qu'il nous débarrasse de lui ; vous convient mieux à vous qu'à moi. « —

sa présence nous gêne, nous importnne ; Le prince d'Eckmûhl irrité lui rappela qu'il

elle nuit au succès de nos négociations, parlait au ministre de la guerre, au géné-

S'il espère que nous le reprendrons, il se rai en chef de l'armée, et lui prescrivit de

trompe; nous ne voulons plus de lui.' se rendre à Fontainebleau où il recevrait ses

Dites-lui de ma part qu'il faut qu'il s'en ordres. — « Non , Monsieur, reprit vive-

aille, et que s'il ne part à l'insiant, je le ment le comte de Flahaut, je n'irai point ;

ferai arrêter, je l'arrêterai moi-même i... » je n'abandonnerai point l'Empereur ; je lui

—«Jamais, répondit M. de Flahaul enflammé garderai jusqu'au dernier moment la fidé-

d'indignation, jamais je n'aurais pu croire, liléque tant d'autres lui ont jurée.'» — «Je

Monsieur le maréchal, qu'un homme qui, il vous ferai punir de votre désobéissance. «

y a huit jours, était aux genoux de Napo- -- « Vous n'en avez plus le droit ; dès ce

décide. » Triste propos même dans cette époque si étrange d'oubli de devoir et de serment! Les Cent Jours furent ainsi comme la dégradation du cœur humain, et la mort de cette noble fidélité inhérente autrefois au caractère national. 11 y eut des scènes plus déplorables à la Malmaison ; chose honteuse à dire ! des généraux forcèrent les portes et vinrent demander de Targentà Bonaparte ; on rançonna le proscrit, on le menaçait de le pendre, de le tuer, que sais-je encore! Et ce fut lorsque toute espérance fut perdue, lorsqu'il ne put plus rien pour la patrie, qu'il se prépara, pour la seconde fois, au grand sacrifice de l'exil.

C'était le 29 juin, onze jours après Waterloo, dans une de ces chaudes journées si belles sous les ombrages de la Malmaison. Tout se disposait au départ; Napoléon, environné de quelques officiers restés fidèles ou compromis avec lui, causa paisiblement sur les affaires : « Tout était perdu ; ces chambres d'avocats avaient renouvelé le Bas-Empire, la France était dans une position telle qu'elle pourrait difficilement se sauver. » Il était là à coté d'Hortense, se penchant vers elle comme un père affectueux, et recommandant l'union à tous. La journée se passa dans ces causeries ; à cinq heures du soir les voitures furent prêtes ; il crut nécessaire de prendre quelques précautions ; le général Gourgaud et ses officiers montèrent dans la voiture qui lui était destinée ; lui, ne prit qu'une

moment je donne ma démission .- je ne minisire. — «Qu'il vienne, dll-i! froide-

pourrais plus servir sous vos ordres sans men', je suis prêt, s'il le veut, à lui tendre

déshonorer mes épaulelles. » — Napoléon , la gorge ! Voire conduite, mon cher Flahaut ,

en revoyant M. de Flahaut, s'aperçut qu'il me louche ; mais la pairie a besoin de vous :

avait l'âme blessée ; il le pressa de lui en restez à l'armée, et oubliez comme moi le

avouer le moiif , et ne témoigna aucune prince d'Eckmuhl et ses lâches menaces. » surprise au récit des insultes de son ancien

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modeslc calèche de suite, et jetant un re}]ard sur la Maliiiaisoii, le manoir de sa jeune gloire, des chevaux fou- >>ueux emportèrent sa voiture; elle roula enveloppée d'un nuage de poussière sur la route de Compiègne,

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