LETTRE DE FOUCHÉ AU DUC DE WELLINGTON (27 JUIN
turelle, la plus politique. Fouclié, qui caressait toutes les idées réalisables sans prendre aucun engagement, avait adjoint à M. de Valence des hommes qui tous agissaient dans le même sens : MM. Flaugergues, Boissy-d'Anglas et Andréossy; le parti militaire viendrait à M. le duc d'Orléans'; les vieux de r armée de Sambre-et-Meuse, les amis de Moreau, les impérialistes déçus se rattacheraient tout naturellement à son système.
Fouché n'avait pas hésité à s'adresser personnellement au généralissime anglais. Dans une lettre pleine de flatterie, il exaltait non seulement les talents militaires du duc de Wellington, mais encore sajustice et sa politique': «Il trouverait les demandes qu'on lui adressait pleines de l'équité la plus rigoureuse ; la constitution anglaise serait la base de la constitution de France, on n'en voulait pas d'autre ; un traité mutuel devait lier le peuple et le sou-
^ AS. s. lord Wellington, général en chef liberté ; l'Empire , tout ce qu'a de funeste
de l'année anglaise. l'excès du pouvoir. Kolre vœu, et il est im-
«Mylordjvous venez d agrandir votre muable, est de trouver, à égale distance de
nom par de nouvelles victoires remportées <'es excès, l'indépendance, l'ordre et la paix
sur les Français ; c'est donc par vous sur- de l'Europe.
tout que les Français sont connus elappré- >< Tous les regards, en France, sont fixés
ciés. Vous voterez pour leurs droits au mi- sur la constitution de l'Angleterre; nous
lieu des puissances de l'Europe. ne prétendons pas être plus libres qu'elle,
«Dans ce conseil de fouverains, votre nous ne consentirons pas à l'être moins,
crédit et votre influence ne peuvent pas être « Les représentants du peuple français
moindres que votre gloire. travaillent à son pacte social. Les pouvoirs
« Les vœux des nations, qui ne calom- seront séparé*, mais non divisés. C'est de
nient ni ne flattent, ont fait connaître votre leur séparation même qu'on veut faire naître
caractère. Dans toutes vos conquêtes, votre leur harmonie.
droit des gens a été la justice, et votre « Dès que ce traité aura reçu la signa-
polilique a paru la voix de votre con- ture du souverain qui sera appelé à gou-
science. verner la France, ce souverain recevra le
« Vous trouverez les demandes que nous sceptre el la couronne des mains de la na-
faisons par nos plénipotentiaires , con- tion.
formes à la justice la plus rigoureuse. « Je prie Votre Seif^ueurie d'agréer l'as-
« La nation fi ançaise veut vivre sous un surance de ma plus haute considération. »
monarque; elle veut aussi que ce monar- Paris, le 27 juini8i5.
que règne sous l'empire des lois. Le président du gouvernement pro«
•< La République nous a fait connaître visoire.
loul ce qu'ont de funeste les excès de la Sgné, duc d'Oirante.
verain. Dans Tétat actuel des lumières de l'Europe , ajoutait Fouclié, un des plus grands malheurs du genre humain, ce sont les divisions de la France et de TAngleterre; unissons-nouspour le bonheur du monde. Mylord, nul homme en ce moment ne peut, aussi puissant que vous, concourir à mettre l'humanité tout entière sous un meilleur génie et dans une meilleure condition.» Les patriotes s'adressaient ainsi officiellement à Tétranger, et cette lettre était la pensée tout entière de la commission de gouvernement et des Chambres; ce parti préférait traiter avec le duc de Wellington qu'avec Louis XVIII, avec Tennemi qu'avec les Bourbons; la constitution anglaise était préférée à la Charte,
Munis de pleins-pouvoirs, les commissaires se rendirent au quartier-général du duc de Wellington et du prince Blùcher, à travers mille difficultés , et la plus grande fut surtout de passer au milieu des fédérés avinés aux barrières. Leurs instructions écrites portaient sur des points essentiellement militaires ' ; on se souvient que le prince Blûcher avait demandé la possession de six
1 Extrait des instructions pour MM. les sûreté de son armée est une de ces nlléga-
commissUires charges de traiter d'un lions mises en avant parla force, pour por-
armistice. 1er aussi loin qu'il est possible le bénélice
Paris, le 27 juin I8i5. du moment. Cette allégation est dus plus
« Les premières ouvertures faites à nos faciles à réfuter, puisqu'il est pour ains'
plénipotCDtiaires sur les conditions au prix dire dérisoire de demander des gages pour
desquelles le commandant en chef de l'une la sûreté d'une armée déjà maîtresse d'une
des armées ennemies consentirait à un ar- assez grande partie de notre territoire, et
mislice, sont de nature à effrayer sur celles qui marche presque seule, sans obstacle ,
que pourraientaussi demander les comman- au cœur de la iTance. Il est encore une
danls des armées des autres puissances , et autre déclaration faite de la part du prince
à rendre fort problématique la possibilité Blûcher, et celle-ci est encore plus inquié-
d'un arrangement. tante; c'est que pour prendre sur lu de con-
« 11 est évident que le motif sur lequel dure un armistice auquel il n'est pas auto-
le prince Blûcher fonde la demande qu'il a risé, il ne peut y être décidé que par d'im-
faiie de six de nos places ;de guerre que menses avautagcs. Il y a dans cette décla-
l'on nomme, et de quelques autres encore ration une franchise d'exigence qui présente
que l'on ne nomme pas ; que ce motif (la beaucoup de difOcultés pour un accommo-
LES PLÉNIPOTENTIAIRES POUR L ARMISTICE (jU IN 1 84 5). 505
places fortes avant toute cessation dliostilités. Les instructions des commissaires devaient faire réduire ces exigences à une ou deux villes de guerre, pour amener un armistice jusqu'à la conclusion de la paix. On devait obtenir la ligne de la Somme, pour éloigner les étrangers de vingt lieues de Paris. Fouclié prévoyait le cas possible où, dans les conférences avec les généraux alliés, il serait question de la forme du gouvernement en France; les instructions publiques portaient : « que Ton se bornerait en ce cas à écouter tout ce qui serait dit, sans prendre d'engagement. » Or, cette mission purement passive ne pouvait ni ne devait convenir aux commissaires ; ils étaient autorisés secrètement à développer leurs vues sur les meilleurs moyens de pacifier la France, et, en ce cas, M. de Valence devait hardiment proposer, au duc de Wellington surtout, un rôle actif, influent, pour accomplir une révolution à la manière de Guillaume III, M. le duc d'Orléans paraissant convenir pour la réalisation de cette idée. Auprès du général Blûcher, la mission des plénipotentiaires devait se modifier j il était ur-
dement. Cependant, quoique la commission de la ligne où s'arrêtera l'occupation du de gouvernement soit bien éloignée de territoire français par les armées ennemies, vouloir favoriser les cessions qu'on exige , « Il serait d'une grande importance d'obelle ne se relrancherait pas dans un refus tenir la ligne de la Somme, ce qui plaabsolu d'entrer en discussion sur un arrau- ceraitles troupes étrangèresà plus de trente gement dont les conditions ne dépasse- lieues de Paris. MM. les commissaires deraient pas les bornes tracées par le véri- vront fortement insister pour se tenir au table intérêt public. Si, pour arriver à un moins à celte distance, résultat, il fallait se résoudre à la cession « Si l'ennemi était plus exigeant encore, d'une place, il est bien entendu que cette et qu'enflu on fût condamné à plus de concession ne devrait avoir lieu qu'autant descendance, il faudrait que la ligne qu qu'elle garantirait un armistice qui se pro- était tracée entre la Somme et l'Oise ne le longerait jusqu'à la conclusion de la paix, laissât point approcher de Paris à plus de On se dispense d'ajouter que la remise de vingt lieues. On pourrait prendre la ligne celle place ne devrait s'effectuer qu'après qui sépare le département de la Somme du la ratification de l'armistice par les gou- département de l'Aisne, et de là une ligne vernements respectifs. droite à travers le déparlement des Ar- « L'un des points qui réclament tout le donnes, qui irait joindre la Mcnsc auprès de zèle de MM. les commissaires est la fixation Méziércs. »
gent de le séparer d'opinion avec le généralissime anglais : on devait citer parmi les noms des prétendants à la couronne de France, le roi Frédéric-Auguste; ce qui permettrait à laPrussede s'arrondir parla Saxe, but ardent de ses désirs,
La seule tète politique que Ton voulait faire agir pour une solution à la crise, c'était, au reste, le duc de Wellington; Fouché avait pris une haute opinion de lui, il le croyait appelé à un grand rôle, et plus capable qu'aucun de comprendre la situation réelle des affaires. M. Bignon surtout, qui avait provisoirement le portefeuille des affaires étrangères, était dans une confiance indicible ; il croyait que tout allait se finir par cette députation au quartier-général des alliés. L'illusion fut bientôt dissipée : on échoua pour l'armistice auprès du quartier-général des Anglais et des Prussiens, comme M. de Lafayette et ses collègues avaient échoué près des souverains à Haguenau. Le duc de Wellington accueillit les commissaires avec une politesse grave ; et dans les causeries générales, on se borna à poser certains principes; il fut entendu : « qu'il ne pouvait y avoir d'armistice qu'avec un gouvernement régulier; dans l'état des choses, l'Europe ne pouvait jouir d'aucune sécurité que par une paix stable; les puissances ne voulaient s'opposer en aucune manière au choix d'un gouvernement ou d'un prince que feraient les Français; mais selon quel serait le choix , on prendrait des mesures pour garantir les intérêts de l'avenir. » En terminant , le duc de Wellington prit une carte et montra de larges échancrures qui seraient peut-être nécessaires dans l'éventualité d'un choix qui inquiéterait l'Europe , et il désigna la Lorraine, l'Alsace, la Flandre, la Savoie; puis il ajouta : « que si on lui faisait l'honneur de le consu Iter
CONFÉRENCES AVEC LE DUC DE WELLINGTON (jl]IN^8^5). 507
personnellement, il conseillerait, comme homme privé, le choix de Louis XVÎII, parce qu'il semblait réunir les meilleures conditions pour assurer la paix de l'Europe.» Avec lui la France perdrait moins en territoire et en induence. « Ce n'est pas, ajouta-t-il, que ce prince n'ait commis des fautes , consenti des actes contraires à la liberté et à la sécurité de tous; mais on prendrait des engagements publics, on ferait des concessions qui montreraient le véritable désir d'assurer les intérêts et la paix en France; » et pour confirmer ce qu'il annonçait, le duc de Wellington remit aux commissaires les proclamations de Louis XVIII de Cateau-Gambrésis et de Cambrai. « Voilà, messieurs, ce que Louis XVIII promet; voyez si cela vous convient ; dès ce moment, tout pourra s'arranger. » Quant à la branche cadette, le duc de Wellington déclara : « qu'il estimait haut le duc d'Orléans ; il l'avait connu en Espagne; le général Dumouriez lui avait parlé de ses lumières, de son bon esprit; mais il croyait pouvoir affirmer que S. A. R. n'accepterait pas la couronne, et que s'il l'acceptait un moment, ce serait pour la rendre à Louis XVIII. Prenez garde, messieurs, continua le duc de Wellington , d'aller plus loin que ne le veut S. A. R. , je crois que vous seriez désavoués ; cherchez à faire prévaloir le droit de Louis XVIII, c'est le meilleur et le plus sur moyen d'assurer la paix. » Quant à l'armistice, le duc de Wellington prit un prétexte pour le refuser * . Les commissaires quit-
> Au quartier général du prince Blïicher, lice, Son Altesse est convenue avec moi
le 29 juin 1815, onze heures et demie que, dans les circoijstances actuelles, aucun
de la nuit. armistice ne peut se faire tant que Napo-
« Messieurs, léon Bonaparte est à Paris et en liberté, et
« J'ai l'honneur de vous faire savoir que les opérations sont en tel état qu'il ne
qu'ayant consulté le maréchal prince Blù- peut pas les arrêter. »
cher sur votre proposition pour un armis- Wellington.
tèrent le quarlier-^jénéral et parvinrent avec peine jus-' qu'aux barrières de Paris, alors aux mains des fédérés.
Ainsi les propositions d'armistice, comme celles d'un traité politique, étaient repoussées par les souverains alliés à Haguenau et par les deux généraux en chef qui dirigeaient rinvasion en France ; il fallait se résoudre à défendre Paris ou à capituler à de bonnes conditions, car les Prussiens et les Anglais s'avançaient à marches forcées * . La commission provisoire dut prendre quelques résolutions énergiques, mais, hélas! sur le papier seulement : les abords de la capitale durent être défendus par la troupe de ligne ; la garde nationale maintiendrait l'ordre public dans la ville ; les fédérés, désignés sous le nom de tirailleurs de la garde nationale, devaient soutenir la troupe de ligne ; les habitants de la campagne devaient faire entrer le plus de subsistances possible ; tous de vaient travailler aux retranchements qui couvriraient les troupes; l'armée du Nord serait rappelée sur-lechamp, et les anciens militaires incorporés dans ses cadres; les places fortes du Rhin seraient défendues jusqu'à la dernière extrémité, et on formerait à Orléans l'armée de réserve ; toutes ces mesures , la commission le déclarait hautement , n'étaient destinées qu'à protéger les négociations actives pour la paix imminente.
Paris offrait en ce moment un aspect toujours plus
J Lettre de Fauché , président de la corn- Paris, et que rien ne lui résiste. Je vous ininission de gouvernement, à M31. les vite à conclure sur-le-champ un armistice plénipotentiaires. avec M. le maréchal prince Uliicher. 11 vaut Paris, le 28 juin 1815, deux heures du mieux sacrifier quelques places, s'il est nématin, cessaire, que de sacrifier Paris. Vous ren- « Messieurs, drez compte au gouvernement de ce que « D'apn'-s les nouvelles que me commu- vous aurez pu faire à cet égard » niiiue M. le ministre de la guerre, il paraît Signé, duc d'Olranle. que l'cnucmi s'avance à marche forcée sur