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SITUATION MILITAIRE DE PARIS (29-50 JUIN

A chaque moment les périls grandissaient; les Anglais et les Prussiens avaient passé la Seine et s'étaient rendus maîtres de la rive gauche, des hauteurs de Meudon, de Saint-Germain, de Versailles. Les Bavarois s'avançaient vers Melun. 11 fallait immédiatement se décider ou à une résistance désespérée ou à une capitulation, il n'y avait pas de milieu. On s'était privé de la tête militaire en proscrivant Napoléon, et maintenant qui prendrait le commandement de l'armée? Les maréchaux Davoust et Grouchy étaient suspects, je le répète, et on les croyait liés d'avance, à tort ou à raison, au parti Fouché. Masséna était souffrant, et d'ailleurs il ne voulait pas se compromettre. Le vieux Jourdan était à l'armée du Rhin, incapable de servir; Macdonald engageait aux Bourbons sa loyale épée ; Oudinot avait refusé de servir, et s'était fait simple grenadier de la garde nationale pour rester fidèle à Louis XVIII; le maréchal Soult, 'prévoyant le dénouement de la question politique, avait refusé de prendre le commandement de l'armée; le maréchal Mortier se disait encore malade 1 II y avait une sorte d'abdication générale des têtes de l'armée; les uns traitaient déjà, les autres espéraient se faire oublier et pardonner par la Restauration : comment réveiller un peu d'énergie dans toutes ces âmes ? Il aurait fallu recourir aux violences de la Convention, proclamer une dictature ; et aux époques de mollesse les partis violents réussissent mal, ils tuent ^ Le mot de capitulation commençait à circuler déjà ; ce n'était au fond que l'idée d'un armistice appliqué à Paris comme on l'avait tenté au quartier-général; les hauteurs de Meudon se couvraient des armées prussienne et anglaise concentrées, et s' étendant vers Melun

1 Les représentants singeaient la Convention et multipliaient les adresses.

pour donner la main aux Bavarois, elles tenaient toute la plaine de Monti'ouge, tandis que les troupes françaises étaient campées au Champ-de-Mars, aux Invalides, aux barrières et jusque dans les rues de Paris. Il ny avait eu jusqu'ici que des combats d'avant-postes; dans cinq jours 60,000 Bavarois entreraient en ligne, et dans deux semaines 200,000 Russes et 485,000 Autrichiens, et ce fut alors que la commission provisoire crut indispensable de convoquer un conseil de défense pour savoir si Paris était dans le cas de résister, en soutenant un siège régulier ou une attaque Je vive force'. Ce conseil de guerre, formé des maréchaux présents à Paris, des généraux chefs de corps, des commandants de division, sous la présidence du maréchal Davoust, recueillit toutes les opinions avec une certaine impartialité; le maréchal Soult aborda franchement le côté politique de la question : « Défendre Paris , c'était Texposer au désordre d'un assaut; » et avec une loyauté nécessaire dans les circonstances, le maréchal conclut que, pour éviter un si grand malheur, on devait proclamer Louis XVIII sous des garanties qui pourraient permettre au pays et à l'armée de seconder le nouveau gouvernement ; une fois le roi sur son trône, l'ennemi se retirerait nécessairement sans entrer même dans Paris. C'était voir la question de haut. Telle fut aussi l'opinion du maréchal Davoust. Masséna n'envisagea que le point militaire : la résistance lui paraissait impossible; une bataille perdue, et Paris était livré au désordre d'une cité prise de vive force.

Cette première solution donnée par le conseil était grave , et Fouché, qui ne voulait mêler personne au mouvement politique qui se préparait, crut indispen-

1 Ce premier conseil de guerre esl du 30 juin I8i5.

POtCHÉ ET DAVOUST SUR LA RESTADRATÏOIN (jUIIS -1845). 321

sable d'écrire à Davoust de se limiter dans la question militaire : « rien ne devait se faire précipitamment; s'il fallait reconnaître Louis XVIII , ce devait être avec des conditions directes et respectivement consenties. » La tendance que prenaient les négociations devait démontrer à tous que le seul moyen d'éviter une capitulation avec l'ennemi , c'était un arrangement politique avec Louis XVIII et les Bourbons, résultat tardif déjà; la restauration immédiate pouvait seule préserver la capitale de la présence de l'étranger; à la frontière, ce parti spontanément pris aurait évité l'invasion ; en face de Paris, il pouvait lé sauver d'une capitulation. Le maréchal Davoust l'avait écrit à Fouché*; pour cela, il fallait le concours de l'armée et de la Chambre des représentants. L'armée était trop profondément compromise dans les Cent Jours pour adhérer à une restauration bourbonienne ; il y avait moins de trois mois qu'elle avait déserté le drapeau blanc; quitterait-elle encore aujourd'hui la cause qu'elle avait naguère adoptée, pour revenir aux Bourbons? c'était difficile à croire et à espérer; mieux valait pour elle combattre, essayer la fortune, et mourir les armes à la main.

Restaient les deux Chambres, et pouvait-on attendre d'elles une résistance énergique ou un arrangement de

1 Réponse de Fouché à Davoust. en faisant tous les sacrifices qui seront

« Je suis persuadé comme vous, H. le compalibles avec nos devoirs et notre di-

maréchal, qu'il n'y a rien de mieux à faire gnité. Il vaudrait mieux céder des places

que de traiter promptement d'unarraislice; fortes que de sacrifier Paris. »

mais il faut savoir ce que veut l'ennemi, n La commission, à qui Fouché soumit

Une conduite mal calculée produirait trois cette lettre, y fit expressément ajouter.-

maux : 10 d'avoir reconnu Louis .WIll avant « Il est inutile de vous dire, M. le maré-

tout engagement de sa part; 20 de n'en chai, que votre armistice doit être pure-

êlre pas moins forcé de recevoir lennemi ment militaire, et qu'il ne doit contenir

dans Paris ; 3° de n'obtenir aucune condi- aucune question politique. Il serait conve-

tion de Louis XVIII. Je prends sur moi de nable que cette demande d'armistice fût

vous autoriser à envoyer aux avant-postes portée par un général de la ligne et un

de lennemi et de conclure un armistice, maréchal-dc-camp de la garde nationale. »

quelque intellloence et de quelque portée? Les pairs étaient compromis et presque tous dévoués au parti napoléonien ; les représentants étaient tombés si bas par leurs puérilités, leurs haines, leurs discussions, qu'on ne pouvait pas espérer d'eux une résolution un peu haute, un peu politique. Au moment où il fallait organiser fortement la résistance nationale, à quoi s'amusait la Chambre des représentants? A examiner philosophiquement si les Antonin , les Trajan, les Marc-Aurèle, avaient aboli la confiscation ; on considérait comme une grande mesure de salut public d'avoir remplacé la médaille des députés par l'écharpe tricolore, « signe de ralliement chéri de tous les Français. » On avait brisé l'épée du grand dictateur, et l'on se délectait à badigeonner une constitution; M. Gamon ( de l'Ardèche) voulait qu'on proclamât celle de 1791. On faisait des adresses à Tarmée ; un député du nom de Durbach déclarait avec des expressions de fureur : « que les Bourbons étaient devenus les ennemis du peuple français, et que la nation combattrait jusqu'à la mort pour s'affranchir de leur joug humiliant. » «Vous jurerez, disait-il, de mourir comme de dignes représentants d'un grand peuple, en allant vous placer, désarmés et parés des couleurs nationales, entre le canon de l'ennemi et celui des redoutes des braves qui doivent défendre les approches de la capitale, où siège la représentation nationale! »

Ces déclamations ridicules quand elles ne sont pas suivies d'une holocauste de la vie, comme sous la Convention nationale, obtenaient les applaudissements de l'assemblée * ; on ne demandait de toutes parts qu'à faire des constitutions ; il y a des esprits, je le répète,

^ Voyez les ridicules procès- verbaux de la Chambre des représnnlanls du 28 juin au 8 juillet.

ACTES DES UEPRÉSEiNTANTS (30 JUIN-5 JUILLET ^1815). 525

qui ont cette manie : qu'importe qu'un peuple s'abîme , qu'une nationalité périsse, que les intérêts soient froissés, méconnus? Qu'importe? il faut faire des constitutions , écrire sur le balancement des pouvoirs et la pondération des garanties. S'il y avait eu dans cette Chambre une idée politique, elle aurait jugé qu'il n'y avait que deux solutions possibles à la crise , Napoléon ou Louis XVIII : avec Napoléon, une résistance forte, qui mettrait haut la nation et l'exposerait à périr en conservant rhonneur; avec Louis XVIII, un traité qui aurait évité l'invasion du territoire, ou bien, une fois le territoire envahi , ce traité aurait épargné à Paris une seconde occupation. Un tel résultat était l'objet de la plus vive sollicitude de M. de Talleyrand et de tous les hommes de portée qui voyaient le péril de la France ; mais les représentants n'étaient pas capables de comprendre de telles idées ; ils aimaient mieux façonner des garanties , des libertés, pour un pays, hélas ! menacé d'un partage; ils livraient Napoléon à l'Europe, et proclamaient comme un acte de folie la proposition publiquement faite de rappeler les Bourbons, sans prendre garde que la baïonnette ennemie allait balayer le gouvernement et les Chambres.

La grandeur du péril, les avis des hommes de guerre avaient fait prédominer l'idée d'une capitulation immédiate aux meilleures conditions possibles. Le parti qui se disait national s'était adressé deux fois déjà aux étrangers : 4" par l'envoi des plénipotentiaires sous M. de Lafayette à Ilaguenau ; 2" par la députation destinée à obtenir un armistice du duc de Wellinaton et de Blûcher. Les commissaires pour l'armistice, le général Andréossy, MM. de Valence, Boissy-d'Anglas, Flaugergues, de laBesnardière, avaient toujours trouvé le duc de Wellington très poli,

mais ils ne dissimulaient pas que rien ne se terminait. Leur dernier rapport, daté de Louvres, l^"" juillet, et adressé à M. Bignon, était très alarmant ' : « le duc de Wellington leur avait montré des dépêches de M. de Nesselrode et du prince de Metternich, T invitant à pousser avec activité le mouvement militaire sur Paris ; il avait fait observer que quand même il conclurait un armistice, cette circonstance n'empêcherait pas la marche des alliés, entourant bientôt la capitale par tous les points; les commissaires annonçaient que le comte d'Artois venait d'arriver au quartier général du duc de Wellington à Louvres, et tout faisait présumer que la seule solution possible serait la restauration de Louis XVIIL »

A ce mot de restauration qui faisait sur les têtes une impression de haine, les représentants résolurent de s'adresser à Blûcher, témoins dessiné pour Louis XVlll : plutôt capituler dix fois que de proclamer les Bourbons 1 Carnot lui-même commençait à avouer que la défense de Paris était impossible; il avait visité tous les en-

1 Louvres, ir^ juillet, à huit heures « Nous avons insisté pour l'exécution de

et demie du soir. la promesse qui nous avait été laiie. Le

« Lord Wellington nous a donné con- duc de Wellington nous a répnri*lu qu'il

naissance d'une lettre de Manheim, écrite nous avait toujours annoncé ne pouvoir

au nom des empereurs de Russie et d'Au- prendre d'engagement définitif avant qu'il

triche, par MM. de Nesselrode et de Met- se fût entendu avec le maréchal prince

ternich. Cette lettre presse vivement la Blùcher; qu'il allait le joindre pour le por-

poursuite des opérations, et déclare que ter à s'unir avec lui pour convenir d'un

s'il était adopté quelque armistice par les armistice.

généraux qui, dans ce moment, sont près « il a ajouté qu'il ne nous dissimulait pas

de Paris, Leurs Majestés ne le regarderaient que le fclJ-mar6ch;d avait un cxlrème

point comme devant arrêter leur marche, éloignement pour tout ce qui arrétpra ses

et qu'elles ordonneraient à leurs troupes opérations , qui s'étendaient déjà sur la

de s'approcher de l'aris. rive gauche de la Seine ; et qu'il ne pouvait

M M. le comte d'Artois venait d'arriver au cesser d'appuyer ses mouvements, s'il ne

quartier général du duc de Wellington, qui pouvait l'amener à partager sou or>inion.

nous a reçus seul dans son salon. Nous « Il nous a communiqué une proposition

n'avons pas aperçu le rrinc, il était dans d'armislice faite par le prince d'Eokmiihl,

un appartement séparé. qu'il venait de recevoir.

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