NÉGOCIATIONS A PARIS (5-6 JUILLET
roi se présentait aux barrières, elles lui seraient ouvertes; il n'avait qu'à dire un mot à la Henri IV, et tout tomberait devant lui, et par là on rendrait inutile la capitulation; ce résultat était fort douteux, car le parti révolutionnaire était parvenu à semer bien des liaines et des méfiances contre les Bourbons. Louis XVIII à la barrière, se présentant même comme pacificateur, aurait peut-être été tué par les fédérés ; les patriotes, qui craignaient une réaction royaliste, aimaient mieux se placer sous la protection militaire de Blûcheretde Wellington, signataires de la capitulation de Paris, que de subir les amnisties de Louis XVIIL La Cbambre des représentants craignait plus les royalistes que les Anglais, le roi plus que le duc de Wellington , et le comte d'Artois plus que Blucher; c'était moins une question nationale qu'un point de sûreté personnelle ; avec la capitulation de Paris, ils sauvaient leur vie, ils se mettaient a l'abri sous le drapeau étranger; avec la Restauration, ils s'exposaient à un mouvement réactionnaire. H y a cela de triste dans cette déplorable époque des Cent Jours, que cette Cbambre des représentants, sans s'arrêter à rien de national et de fort, se consumait à faire des proclamations et des adresses ; elle parlait au nom du peuple français qui était occupé de bien d'autres intérêts, de bien plus graves affaires ; il n'était pas un seul représentant qui ne voulût mourir sur sa chaise curule; mourir, bien entendu, en phrases, en paroles, en discours! Mais quant à l'action du gouvernement, elle était nulle, la Chambre l'avait confiée à un directoire , et dans ce directoire il n'y avait que Fouché qui connût la situation réelle des affaires ; la Chambre était descendue à ce point de croire que les étrangers respecteraient sa souveraineté.
Ce fut les G et 7 juillet, dates fatales, que les troupes prussiennes et anglaises prirent position aux barrières de la capitale ; que de précautions n avait-il pas fallu prendre pour éviter une baiaille de rues et satisfaire le soldat irrité! L'armée française, en quittant ses positions, avait montré un esprit de désordre et d'insubordination indicible; elle traversa Paris inquiète, tourmentée ; officiers et soldats, le regard sinistre, avaient exigé le paiement intégral de leur solde. L'armée qui se retirait vers la Loire menaçait de se payer de ses mains sur les fonds déposés à la Banque de France; le calme ne fut rétabli que par Tbonorable intervention de M. Laflitte, qui vint à 1 aide du trésor au moyen dun prêt de deux millions pour solder ces 40 ou 50,000 bommes. De son côté, la garde nationale réprimait avec peine les tentatives des fédérés, qui remplissaient Paris de troubles; ils tiraient au basard des coups de fusil dans les rues; toujours un peu avinés, ils tenaient des propos presque sauvages contre les boutiques et les propriétés. La garde nationale fut admirable de prudence et de dévouement, le maréchal Masséna maintint le bon ordre par une grande sévérité de discipline. Tous ces spectacles affectaient rame.
Le danger du désordre était à peine apaisé, qu'on subit la triste occupation de la capitale; on vit entrer par les barrières les longues iiles des colonnes prussiennes, anglaises, qui toutes défdaient d'un air sévère et menaçant; les canonniers portaient les mèches allumées, le roulement de l'artillerie retentissait sur les pavés. Paris fut divisé en gouvernements militaires; les étrangers campèrent sur les places publiques et se gardèrent comme dans une ville prise d'assaut. Rien ne ressemblait moins à la première entrée des alliés que cette marche lugubre
l'occdpation de paris (C-7 juillet ^8^5). 559
des ennemis qui traversaient en vainqueurs nos rues , nos boulevards silencieux; il y avait quelque chose de sinistre qui se ressentait de lesprit de réaction et de vengeance. Paris fut occupé militairement; les Anglais allèrent prendre position au bois de Boulogne, dans une sorte de camp retranché ; les Prussiens bivouaquèrent sur les ponts, les quais, les places publiques. La tristesse était peinte sur tous les fronts ; les royalistes euxmêmes eurent le cœur flétri.
Le sacrifice était ainsi consommé; Paris, qui n'avait pas osé ou n'avait pas voulu proclamer Louis XVIII, comme un moyen de transaction , restait sans chef couronné qui pût répondre aux exigences insolentes de la victoire, c'était une ville capitulée. Blûcher ne voulut reconnaître aucune des autorités établies, leur source lui paraissait illégitime; il ne vint qu'une seule fois à la commission de gouvernement % et ce fut pour lui intimer l'ordre de fournir les logements militaires, et de lever sur-le-champ une contribution de guerre de cent millions. La Chambre des représentants voulut en vain parodier l'Assemblée
1 Presque aussitôt la commission du « Les troupes étrangères viennent d'ocgouvernement annonça sa dissolution par cuper les Tuileries où siège le gouvernele message suivant, adressé au président ment, des représentants par Fouché : « Dans cet état de choses nous ne pou-
« Monsieur le président, juso.u'ici nous vons plus que faire des vœux pour la pa-
avions dû croire que les souverains alliés trie ; nos délibérations n'étant plus libres,
n'èuient point unanimes sur le choix du nous croyons devoir nous séparer
prince qui doit régner en France. Nos plé- « Le maréchal prince d'EssIing et le pré-
nipoleniiaires nous ont donné les mê- fet de la Seine ont été chargés de veiller
mes assurances à leur retour. au maintien de l'ordre, de la sûreté et de
« Cependant les ministres et les gêné- la tranquillité publique. »
raux des puissances alliées ont déclaré Voici un extrait de la séance pitoyable
hier, dans les conférences qu'ils ont eues des représentants, le 7 juillet,
avec le président de la commission, que « A six heures, le président déclare que
tous les souverains s'étaient engagés à re- la séance est levée, et ajourne la Chambre
placer Louis XVHl sur le trône, et qu'il au lendemain matin, huit heures. De vives
doit faire ce soir ou demain son entrée acclamations éclatent de toutes parts : —
dans la capitale. Kous sommes en permanence : La séance
nationale et siéger au milieu des baïonnettes, elle reçut Tordre immédiat de se dissoudre ; et les volontaires royalistes, conduits par^l. Decazes, secrètement nommé préfet de police, vinrent faire évacuer l'assemblée. En vain on protesta , on se réunit , on fit encore une constitution (toujours des constitutions!), on déclara les droits du peuple, la liberté , Tégalité, la fraternité , la souveraineté; toutes ces belles pbrases restèrent sans écbo, et M. Decazes put emporter dans sa poche les clefs de la représentation nationale avec une remarquable facilité. Cette Chambre en tombant sous le ridicule portait la peine d'avoir détruit la grande épée de Napoléon ' ; misérable dans ses pensées et dans ses actes, elle était révolutionnaire sans courage, haineuse sans grandeur; elle mérita de finir par une petite violence à la Cromwell ; seulement le Cromvell fut ici un préfet de police. Lorsque les choses furent ainsi préparées sous la double occupation étrangère, Fouché vint déclarer à la commission de gouvernement: « qu'elle ne pouvait plus délibérer, car elle n'était plus libre ; le maréchal Blùcher et le duc de Wellington avaient déclaré qu'ils n'en
ne peut être que suspendue ! — 11 faut « En conséquence de cet ajournement,
achever la constitution! — Continuons de les membres de la Chambre des représen-
délibérer ! — Restons : — Oui, restons : — tanis se sont rendus au lieu ordinaire de
Attendons l'ennemi. » leurs séances ; mais les portes du palais
1 Procès-verbal du 8 juillet. étaient fermées, les avenues gardées par
« Dans la séance du jour d'hier, sur le la force armée, et les officiers qui la com-
message par lequel la commission de gou- mandaient ayant annoncé qu'ils avaient
vernement annonçait qu'elle cessait ses l'ordre formel de refuser l'entrée du pa-
fonclions, la Chambre des représentants lais.
passa à l'ordre du jour ; elle continua ses .. Les soussignés, membres de la Cham-
déliberalions sur les dispositions du projet bre, se sont réunis chez M. Lanjuinais,
d'acte consiilulionnel, dont la rédaction lui président, et là ils ont dressé et signé indi-
fut expressément recommandée par le peu- viduelleraent le présent procès-verbal
pie français ; et , lorsqu'elle suspendit sa pour constater les faits ci-dessus. » séance, elle s'ajourna à ce jour, 8 juillet, à huit heures du malin.