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RESOLUTIONS DE L'EUROPE SUR NAPOLEON

Principe posé par le congrès de Vienne. — Mesures prises contre Bonaparte. — Itinéraire de la Malni.iison à Rocheforl. — Instructions du ministre de la marine. — Napoléon veut se nu tire à la tête de l'armée de la Loire. — Séjour à l'île d'Aix. — Ses projets de résistance ou d'évasion. — Ordres de l'amirauté anglaise à lord Keith. — Instructions du capitaine Maitland. — Négociations à bord. — Lettre de Bonaparte au prince- régent. — Les généraux qui entourent Bonaparte. — Dépêche des amiraux. — Bonaparte sur les côtes d'Angleterre. — Le parti tory. — Les whigs. — Les radicaux. — Projels pour faire débarquer Biinaparteen Angleterre. — Mauvais conseils des avocats. — Résolutions diplomatiques de l'Europe. — Protestation. — Traversée du Northumberland à l'île Sainte-Hélène.

29 Juin au 18 Octobre 1813.

Les actes de la diplomatie européenne ont leur unité ; il faut chercher leur explication dans les antécédents; rien ne s'improvise dans les transactions des gouvernements et des peuples; le passé se lie au présent, il se liera plus tard à l'avenir ; et cette ignorance de ce qui lut constitue surtout la faiblesse des rapports d'État à Etat ; les hommes à traditions conservent toujours une incon-

testablc supériorité, parce que T histoire d'un peuple est un grand tout qui se développe au milieu des siècles; un acte diplomatique a sa génération , je dirai presque sa généalogie. C'est à Vienne déjà, après la déclaration du ^5 mars, que l'Europe avait pris ses premières mesures contre Napoléon Bonaparte. Une annexe secrète du congrès avait déclaré : « que dans le cas où le sort des armes ferait tomber Bonaparte dans les mains d'une des armées de la coalition , il serait considéré comme prisonnier d Etat et transporté dans un lieu ultérieurement désigné par les cabinets.» L'ile de Sainte-Hélène avait jusque-là obtenu la préférence surTabago et Sainte-Lucie, proposée par M. de Palmela ; on croyait cette ile assez séparée de tous rapports avec le continent pour n^ avoir rien à craindre d'un second retour, capable de troubler la sécurité européenne, comme cela s'était vu à l'ile d'Elbe. 11 lut également entendu que le titre impérial , assuré à Napoléon parle traité de Fontainebleau, serait complètement perdu pour lui et sa dynastie ; il ne devait plus être dans ses rapports avec l'Europe que le général Bonaliarle ', titre si glorieusement acquis et qui jetterait un si vif éclat dans T histoire. Les dispositions du congrès étaient déjà prises au moment où Napoléon saisissait pour la seconde fois la couronne ; la défaite de Waterloo, les événements de Paris, n'avaient fait que confirmer cette volonté unanime des cabinets arrêtée aux conférences de Vienne.

11 est étonnant que la police de Napoléon, les hommes et les amis qui entouraient sa personne, n'aient pas connu ces résolutions inllexiblcs de l'Europe à son égard; s'ils voulaient ne pas le livrer captif aux mains

1 Celait la conséquence de la déclaralion du i;> mars.

ITINÉRAIRE DE iNAl'OLÉON JLSQU'a ROCHEFORT (jUILLET). 545

de la coalition, ils devaient éviter cette marche bruyante, solennelle, publique, de la Malmaison à Rochclort. Napoléon devait se dérober sous un déguisement, car tous ses pas étaient comptés par l'Europe irritée. Foucbé et les représentants étaient- ils d'accord pour sacrilier Thommeque l'Europe déclarait perturbateur de Tordre public et un obstacle à la paix ' ? c'est là une de ces questions qu'on n'ose résoudre. La vérité est que le parti patriote était tellement haineux contre Napoléon qu'il l'aurait livré comme captif, en échange d'une constitution représentative.

Cependant , la commission de gouvernement mit à tout cela une apparence de loyauté et de franchise ; les instructions que dicta le ministre Décrus pour assurer le passage de Napoléon en Amérique paraissent empreintes d'une vive sollicitude. Ces instructions secrètes étaient adressées aux capitaines Philibert et Poncé, commandant

I La chambre des représenlanlss'inquié- vous; mais le général Becker,qui sera tait de voir l'Empereur à la Malmaison ; chargé de remuUre l'arrêlé à Napoléon, elle précipitait son exil. recevra de Votre Excellence des iuslruc-

Letlre de Fauché au maréchal Davoust. tions particulières, et lui fera sentir qu'il

Paris, le U7 juin 1815. a été pris dans l'intérêt de l'Etat et pour la

II M. le maréchal, les circonstances sont sûreté de sa personne ; que sa prompie telles qu'il est indispensable que Napoléon exécution est indispensable; enfin, que se décide à partir pour se rendre à l'ile l'intérêt de Napoléon pour son sort futur d'Aix. S'il ne s'y résout pas à la notifica- le commande impérieusement. »

lion que vous lui ferez faire de l'arrêté ci- Signé, le duc d'Otranle. joint, vous devrez le faire surveiller à la Jlalmaison, 29 juin i8i5. MalmaisoD, de manière à ce qu'il ne puisse « Monseigneur, s'en évader. En conséquence, vous mettrez « J'ai l'honneur d'annoncer à la commisà la disposition du général iJecker la gen- sion de gouvernement que l'Empereur darmerie et les troupes nécessaires pour monte en voiture pour se rendre à sa desgarder les avenues qui aboutissent de tou- tinalion, en témoignaut ses souhaits pour tes parts vers la Malmaison. Vous donne- le rétablissement de la paix et pour la prosrez à cet effet des ordres au premier ins- périlé de la France, pecieur général de la gendarmerie. Ces " Daignez, Monseigneur, recevoir l'hommesures doivent demeurer secrètes autant mage du profond respect avec lequel j'ai qu'il sera possible. l'honneur d'être, etc. » « Celte lettre, M. le maréchal, est pour Signéj le général Becker.

la Saale ei la Méduse, destinées, disaient-elles, à porter celui «qui naguère était encore notre Empereur». Napoléon devait s'embarquer sur ia Saale avec les personnes qu il désignerait; si la Méduse était meilleure marcheuse, elle serait préférée ; tout devait se faire en secret; Napoléon voyagerait tncog/ii/o et ferait connaître lui-même le titre et le nom sous lesquels il voudrait être appelé; à bord, il serait traité avec les plus grands honneurs, il disposerait de tout pour son service ; dans les vingt-quatre heu res, les frégates devaient mettre à la voile, et se porter rapidement sur les Etats-Unis ' . Il fallait éviter tout bâtiment de guerre ennemi; et si Ton était forcé de combattre des forces supérieures, la frégate sur laquelle ne serait

1 Instructions pour les capitaines Philibert, commandant la saale, et Ponce, commandant la méddse i très secrètes..

K Les deux frégates sont destinées à por 1er celui qui naguère était notre Empereur aux États-Unis d'Amérique.

« Il s'embarquera sur la Saale, avec telles personnes de sa suite qu'il désisnera. Les autres seront embarquées sur la méduse.

V Les bagages seront répartis sur les deux frégates, ainsi qu'il l'ordonnera.

« Si, soit avant le départ, soit pendant la traversée, la Méduse était reconnue meilleure marcheuse qu > la Saale, il s'embarquera sur la iléduse, et les capitaines Philibert et Foncé changeraient de commandement.

« Le plus grand secret doit être gardé sur l'embarquement, qui doit se faire par les soins du préfet maritime, ainsi que sur la persoiuie à bord

« Napoléon voyage incognito, et il fera connaître lui-même le litre et le uom sous lesquels il veut être appelé.

<c Aussitôt après son embarquement, toute communication doit cesser avec la terre.

« Les commandants des frégates, les officiers et les équipages trouveront dans leur cœur qu'ils doivent traiter sa personne avec tous les égards ei le respect dus à sa situ ition et à la couronne qu'il a portée.

« A bord, les plus grands honneurs lui seront rendus, à moins qu'il ne s'y refuse. 11 disposera de l'intérieur des frégates pour ses logements selon la plus grande commodité, sans nuire aux moyens de leur défense. Sa table et son service personnel auront lieu comme il l'ordonnera.

« On disposera, et le préfet en a reçu l'ordre, autant d'approvisionnements pour lui et sa suite que le comporte le secret impénétrable à observer sur son séjour et Sur son embarquement à bord.

K Napoléon étant embarqué, les freinâtes devront appareiller dans les vingt-quatre heures au plus tard, si les vents le permettent, et si les croisières ennemies ne s'opposent pas au départ.

« On ne resterait vingt-quatre heures en rade après l'embarquement de Napoléon qu'autant qu'il le désirerait, car il est important de partir le plus tôt possible.

« Les frégates se porteront le plus rapidement possible aux États-Unis d'Améri-

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pas Napoléon se sacriflerait pour donner à l'autre le temps de s'échapper.»

Ce n'était pas sans motif que la commission de gouvernement et le ministre de la marine recommandaient le plus profond secret sur tout ce qui touchait à la personne de Napoléon ; l'Europe attentive surveillait les moindres mouvements de celui qu'elle considérait comme son prisonnier, et ce fut une des fautes de Napoléon que cet itinéraire solennel de la Malmaison à Rochefort. Bonaparte fr.isait partout l'Empereur, il commandait les autorités, passait des revues ; il parlait aux soldats , leur disait de ces mots de gloire et d'énergie qui pouvaient faire croire qu'il reviendrait encore à leur tète ; il avait si peu perdu l'espoir de ressaisir l'autorité militaire, qu'il

que, et elles débarqueront Napoléon et sa suite, soit à Philadelphie, soit à Boston, soit dans tel autre port des États-Unis qu'il serait plus prompt et plus facile d'atteindre.

« Il est défendu aux commandants des deux frégates de s'engager dans des rades dont leur sortie deviendrai^t lente et difficile. Us ne seront autorisés à le faire qu'autant que cela serait nécessaire pour le salut du bâtiment.

« On évitera tous les bâtiments de guerre qu'on pourra rencontrer , et, si l'on est obligé de combattre des forces supérieures, la frégate sur laquelle ne sera pas embarqué Napoléon se sacrifiera pour retenir renuemi, et pour donner à celle sur laquelle il se trouvera le temps de s'échapper.

•< Je n'ai pas besoin de rappeler que les Chambres et le gouvernement ont mis la personne de Napoléon sous la sauvegarde de la loyauté française.

« Une fois arrivé aux Étals-Unis, le débarquement devra se faire avec toute la célérité possible, et sous quelque prétexte que ce soit, à moins que les frégates n'en soient empêchées par des forces supérieu-

res, elles ne pourront y rester plus de vingt-quatre heures, et elles devront immédiatement faire leur retour en France.

« Les lois et règlements sur la police des vaisseaux i la mer, et sur la subordination militaire des personnes embarquées comme passagers à l'égard des commandants de ces bâtiments, seront observées dans toute leur rigueur.

« Je recommande aux sentiments que les capitaines ont de leurs devoirs, ainsi qu'à leur délicatesse, tous les objets qui pourraient n'être pas prévus par les présentes.

« Je n'ai rien à ajouter â ce que j'ai dit précédemment, que la personue de Napopoléon est mise sous la sauvegarde de la loyauté du peuple français, et ce dépôt est confié spécialement dans cette circoti stance aux capitaines de la Saale et de la Méduse, et aux officiers et aux équipages de ces deux bâtiments.

• Tels sont les ordres que la commission de gouvernement m'a chargé de transmettre aux capitaines Philibert et Poncé. » Le ministre de la marine.

Signé, duc Decrès.

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écrivit au gouvernement provisoire, aux généraux, aux officiers, « pour leur olirir encore de servir comme simple soldat. « Or, un soldat à la taille de Napoléon, c'était leConsuljTEmpereur, le dictateur suprême. Dès-lors tous ses pas durent être suivis ; on sut, poste par poste, ce qu'il disait, ses actes, ses paroles. Est-ce ainsi qu'il prétendait échapper à la surveillance des cabinets européens ? Toujours vaniteux à la manière des souverains nouveaux, Napoléon désireque rembarquement sefasse avec pompe; il charge les navires de provisions, il fait demander des meubles pour douze appartements de maîtres, une portion des bibliothèques de Trianon et de Compiègne * ; il dispose des palais impériaux, et quand il a bien rendu publique son autorité, il cingle vers Tîle d'Aix ; là il s'arrête encore, négocie, prend mille résolutions diverses ; tantôt il veut s'échapper sur deux petits avisos que des aspirants de marine offrent de conduire ; puis il fait marché avec un navire américain qui esta l'embouchure de la Gironde; on en est instruit à vingt lieues : estce donc là le secret que la commission provisoire a tant recommandé de garder?

Al'îled'Aix même, il ne cesse d'ètreen communication avec les débris de l'armée de la Loire qui s'organise à

1 « M. le président, l'ex-bibliolhécairede Trianon, ce n'est qu'une très petite partie

l'empereur Napoléon croit devoir vous des livres rassemblés par ses ordres dans les

prévenir que Sa Alajesté, quelques jours palais impériaux. Ceux qui resteront pour-

après son abdication, lui a témoigné le dé- ront encore s'élever à plus de soixante

sir d'emporter dans sa retraite la bibliothé- mille volumes.

qU'î du palais de Trianon, composée d'en- « J'ai l'honneur de vous prier de me

viron deux mille deux cents volumes, avec faire donner les autorisations convenables

les grandes descriptions de l'Egypte et l'i- pour expédier les objets mentionnés dans

conographie {jrecque de M. Visconti. L'ira- cette lettre.

pression de ces deux derniers ouvrages « Je suis très respectueusement, Moa-

est due à la munificence de l'Empereur, sieur, etc."

il est bien naturel qu'il désire en conserver Signé, Barbier,

un exemplaire, yuaot à la bibliothèque de Paris, i" juillet 1815.

NAPOLÉON A l'île d'aIX (JUILLET ^845). 540

quelque distance de lui ; cette armée n'a pas fait encore sa soumission au roi , elle compte 40,000 hommes de bonnes troupes ; les divisions Lamarque et Travot s'y joindront , on peut rappeler les armées du Midi , et tenter ainsi une fjrande résistance. Quels prodiges n'a pas fait l'Empereur en 4814 avec une poifjnée de soldats? On peut prolonger la guerre civile. Or, toutes ces négociations ne sont pas tellement mystérieuses qu'on n'en soit informé partout, jusqu'à Paris et à Londres. La surveillance redouble donc, et tout se prépare pour assurer une fatale captivité !

En conséquence des résolutions prises à Vienne, les ordres les plus précis avaient été donnés pour que Napoléon , déclaré le prisonnier de l'Europe , lui fût livré môme par des moyens militaires. Dès la bataille de Waterloo, on prévit que la lutte ne serait pas longue, et que dans un temps donné Napoléon chercherait à s'évader, et à prendre position dans une partie de l'Europe ou de l'Amérique. L'état d'effervescence qui existait parmi les peuples, la supériorité du talent de Bonaparte, l'activité de son ambition, l'incontestable prestige qu'il exerçait sur toutes les âmes, le rendaient un danger permanent pour le repos du monde. L'Europe jugea qu'elle devait prendre ses mesures contre lui ; des ordres pressants furent envoyés par lord Castlereagh à l'amirauté « pour qu'on eut à exercer une grande surveillance sur les cotes de France, depuis le Pas-de-Calais jusqu'à Bayonne. » Il est très essentiel de lire les ordres donnés par l'amirauté à lord Keith et transmis par l'amiral Otham au capitaine Maitland, pour comprendre que ce capitaine « ne put, ne dut rien promettre, en recevant Napoléon à son bord. » Les lordscommissaires de l'amirauté ayant quelque l'oison de

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croire que Napoléon Bonaparte médite son évasion avec sa famille de la France pour l'Amérique, des ordres ont été signifiés par le très honorable vicomte Keitli , alin d'intercepter sa marche; et si vous êtes assez heureux pour réussir, vous le tiendrez dans la garde la plus attentive sur le bâtiment soumis à vos ordres; vous le transporterez à Torbay de préférence à Plymouth, avec toute diligence possible Le secret vous est recommandé. Si vous arrivez à un port où se trouve un officier de la flotte, vous enverrez une dépêche à l'amirauté et une autre à lord Keith ' . »

Telles étaient les instructions données par le chef de la flotte au capitaine Maitland. On sait la sévérité des ordres de la marine anglaise, et comme ils sont exécutés ponctuellement; pas un mot de plus, pas un de moins. Or, lord Castlereagli avait recommandé à Tamiral Reith d'exercer une grande surveillance, spécialement destinée à empêcher Napoléon de s'évader; d'où il suit que le capitaine Maitland ne pouvait s'en-

> Voici l'ordre, extrait sur l'original an- inlo Torbay in préférence to Plymouth ),

glais, donné par l'amiral Otham au capitaine wilh ail possible expédition ; and , on your

Maitland On ne peut le révoquer en doute, arrivai, you are nol lo perinit any commu-

Stlijuly iSi5. nicaiion whatever wilh llic phnre , except

« The lords commissioners of the admi- as hercin afier directed; and you will be-

rally having every reason to believe ihat held responsible for keeping the whole

Napoléon Bonaparte méditâtes his escape, transaction a profound secret, until you

with his family, from France to America, receive their lordships further orders you are hereby required and directed, in « In case you should arrive at a port

pursuance of orders from their lordsh'ps, where thereisa flag-officer, youaretosend

signified to me by Admirai Ihe Right Ho- to acquainl him wiih the circumstanres,

nourable Viscount Keith, to keep the most strictly charging the otTicer ; sent on shore

vigilant look-out, for ihe purpose of inler- with your letter, not to divulge ils con-

cepling him ; and lo make the strictesl tents ; and if ihere should be no flag-offl-

searcli of any vessel you may fall in with ; cer al the port where you arrive, you are

and if you should be so forlunale as lo in- to send one leiier express lo the secretary

lercopt him, you are to iransfer him and of the admiralty, and anolher to Admirai

his famdy lo the ship you command, and Lord Keith, wilh strict injunctions of fC-

Ihere keepmg him in careful custody, re- crecy to each officer who may be the bea-

turn lo the nearest port in England ( going rer of thenii »

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