NAPOLÉON EN AINCLETERRE (JUILLET
Angleterre. On voulut le faire citer comme témoin dans une cour de justice. En général , les esprits étroits no comprennent pas les vastes destinées; il n'appartient pas à tous de regarder fixement les grandes physionomies historiques.
Les tories ne s'arrêtèrent point devant les expédients de lord Brougham, et les ordres contre Bonaparte n'en lurent que plus sévères et plus inllexibles, car le parti radical s'agitait dans les places publiques ; la présence de Bonaparte était le sujet d'un tumulte, le Bellérophou était entouré de mille barques qui venaient voir et contempler cet homme qui avait remué le monde et menacé la puissance britannique * . Au reste , pour les Anglais toute chose célèbre devient l'objet d'un culte de curiosité universelle; on faisait un voyage autour du Bellérophon comme un tour sur le continent. Le cabinet de Londres résolut d'éloigner immédiatement Bonaparte des cotes de T Angleterre; en ces circonstances lord Melville donna mission à sir Henri Bunbury, secrétaire de l'amirauté, de se rendre à bord du Bellérophon pour signilier les volontés de l'Angleterre à celui qui s'était confié à la loyauté nationale.
La lettre de lord Melville était courte et simple : (( Le lord de l'amirauté se voyait obligé d'annoncer au général Bonaparte les résolutions de son gouvernement; il était du devoir des ministres britanniques et des souverains étrangers de placer le général Bonaparte de manière à ne plus troubler la paix de l'Europe par ses tentatives ou sa présence ; on avait en conséquence choisi i'ile Sainte-Hélène, comme la situation la plus propre à lui laisser la plus grande liberté possible sans qu'il
i Les récils des témoins oculaires ne manquent pas,
put menacer la sécurité de tous par de nouvelles entreprises ; à Texception des généraux Savary et Lallemand, Bonaparte pourrait choisir dans sa suite trois oificiers-généraux , un cliirur^jien pour l'accompagner ù Sainte-Hélène, et avec eux douze domestiques, qui ne devraient plus quitter Tile sans la permission du ministère britannique. L'amiral sir Georges Cokburn , nommé au gouvernement du Cap de Bonne-Espérance , était chargé de conduire le général Bonaparte à Sainte-Hélène '. » Cet ordre de Tamirauté était formel, définitif, et toute opposition était désormais inutile : l'exception faite pour les généraux Savary et Lallemand résultait de la secrète méfiance qu'ils soulevaient en Angleterre, et Savary surtout à cause des bruits sur la mort du capitaine Wright; d'ailleurs, portés en France sur une liste de proscription, l'Angleterre ne pouvait favoriser la fuite de deux généraux dont l'Europe réclamait la punition exemplaire.
Sir Henri Bunbury, secrétaire de l'amirauté, vint à bord du Bellèrophon pour lire au généra! Bonaparte la volonté intlexible de son gouvernement , cette lecture , faite en français , fut écoutée sans impatience,
1 Voici l'ordre lexluel de l'amirauié : domeslics would aiso be ailowed. Tliat Ihe
« It would be inconsistant with tlie duty pensons who raight attend upon bim
of the british ministers to Iheir sovereign would be liable to a certain degree of res-
and his allies, to leave gênerai Bonaparte traint, and could not be permitted to leave
the means or opportunity olagain disturb- the island wilhout the sanction of the bri-
ing the peace of Europe, announced that tish governmeut. Lastly, it was announced
the island of St.-Helena was selected for that rear admirai sir George Cockburn,
his future résidence, and selected as such, appoiuted to the chief command of the
because ils local situation would permit his cape of Good Hope, would be presentiy
enjoyiogmoro freedom than could be corn- ready to sail for the purpose of conveying
patible wilh adéquate security elsewhere gênerai lîonaparte to St.-Helena , and
that, wilh the exception of gênerais Savary therefore il was désirable that he should
and Lallemand, the gênerai might sélect wilhout delay make choice of the pensons
three officers, logether wilh his surgeon, who were lo form his suite. » to attend him |o St. Heleoa , that twelve
PROTESTATION DE BONAPARTE (jLILLET -1845). 557
avec douceur et dignité, par celui qui naguère commandait au monde. Une fois aclievée , Napoléon répondit : « qu'il était venu lui-même se placer sous la loyauté du gouvernement britannique. Je ne suis point un prisonnier de guerre, je dois être traité d'après la loi des nations; j'étais comme passager sur un navire; à bord de ce navire, je suis comme dans une cité; me déporter à Sainte-îîélène, c'est ma sentence de mort.» Il parla de l'Amérique, rappelant que lui-même avait consenti à ce que Moreau, son plus lier compétiteur, put résider au-delà des mers. Puis reprenant : « Combien fautil de temps pour devenir citoyen anglais? quel nombre d'années est nécessaire pour être domicilié? » Sir Henri répondit: « Je crois quatre ans.» — «Eli bien! répliqua Napoléon, veuillez dire au prince-régent qu'il me place au milieu de l'Angleterre sous sa surveillance; s'il exige ma parole d'honneur, je la lui donne; je ne veux de liberté que celle qu'il faut à un littérateur studieux; à Sainte-Hélène, je n'aurai pas trois mois à vivre; j'ai besoin de faire dix lieues par jour, comment ferais-je sur ce petit roc au bout du monde? Je ne suis plus un souverain; quel danger peut-il y avoir à me laisser au milieu de l'Angleterre *?»
L'idée d'un long séjour à File Sainte-Hélène lui fai-
1 Sir Henri Bunbury a recueilli lui-même je ne suis pas prisonnier, je suis l'hôie de
mol à mot toute cette conversation , et ce l'Angleterre. J'y suis venu à l'instigation
fut à la suite de cette entrevue que Uona- même du capitaine, qui a dit avoir des or-
parte rédigea sa protestation, adressée à dres du gouvernement de me recevoir, et
lord Keith : de me conduire en Angleterre avec ma
« Je proteste solennellement ici, à la face suite, si cela m'était agréable. Je me suis
du ciel et des hommes, contre la violence présenté de bonne foi pour venir me met-
qui m'est faite, contre la violence de mes tre sous la protection des lois de l'Angle-
droiis les plus sacrés, en disposant par la terre. Aussitôt assis à bord du BeWérop/ion,
force de ma personne et de ma liberté. Je je fus sur le foyer du peuple britannique,
suis venu librement à bord du Bellérophon; Si le gouvernement, en donnant des ordres
sait peur; il étoufferait sur ce rocher que l'Océan baigne sur tous les points. Sainte-Hélène se liait à quelque chose de fatal dans sa destinée ! C était cette lie dont on trouvait de si belles descriptions dans le Moniteur à Tépoque du Consulat, et dont Bonaparte voulait alors s'emparer; hélas! cette ile de Calypso, comme le disait alors le rapport de la marine, lui était aujourd'hui fixée pour lieu d'exil. Les observations faites au thermomètre de Réaumur indiquaient que le climat de l'île de Sainte-Hélène était le plus sain, le plus régulier de toutes les lies du tropique'; lèvent sud-est y soufflait habituellement; la garnison y perdait, comparativement à l'Inde et aux autres établissements anglais, un tiers de monde de moins ; cette ile paraissait le lieu le plus convenable pour un prisonnier d'État de distinction. Lord Castlereagh ne fut poussé par aucune cause de haine particulière; tout fut discuté par avance, il ne fit qu'exécuter les engagements convenus à Paris, les résolutions communes des souverains. Les cabinets ne prennent jamais une mesure légèrement; ils la méditent, la raisonnent; mais quand elle est une fois prise, ils la suivent jusqu'au bout, ils marchent à son exécution avec fermeté. L'amirauté persista donc dans l'ordre précis que le
au capitaine du Bellérophon de me rece- ner de son estime et de sa confiance ? Mais
voir ainsi que ma suite, n'a voulu que comment répoudit-on en Angleterre à une
tendre une embûche, il a forfait à l'honnour telle magnanimité? On feignit de tendre
et flétri son pavillon. Si cet acte se con- une main hospitalière à cet ennemi , et
sommait, ce serait en vain que les Anglais quand il se fut livré de bonne foi, on l'im-
voudraient parler désormais de leur mola.
loyauté, de leurs lois et de leur liberté. La « A bord du Bellérophon, à la mer. » foi britannique se trouvera perdue dans .S/^fwé, Napoléon, l'hospitalité du Bellérophon. i l 'amirauté a fait publier depuis les ob- « J'en appelle à l'histoire : elle dira qu'un servaiions météorologiques sur l'ile Sainteennemi qui fit vingt ans la guerre au peu- Hélène ; l'état de la température a été reple anglais, vint librement, dans son Infor- levé avec exactitude pendant tout le séjour lune, chercher un a'sile sous ses lois. Quelle de Napoléon, plus éclatante preuve pouvait-il lui don-
RÉSOLUTION DE l' AMIRAUTÉ (lUlLLET 1815). 559
général Bonaparte serait conduit à l'Ile de Sainte-Hélène, pour y être gardé en prisonnier d'Etat, avec Tile pour demeure. Rien ne pourrait être changé à cette résolution ; on aurait tous les égards possibles pour lui , mais la liberté ne pourrait lui être rendue , car il était une cause permanente de perturbation : où le placerait-on d'ailleurs? en Angleterre, en Irlande, pour vivre en simple citoyen?... Mais ce génie puissant eût été un danger pour le continent de l'Europe; qui sait? il aurait peut-être soulevé l'Irlande et mis la harpe nationale sous l'abri de ses aigles. Le laisserait-on aller en Amérique? Mais avec cette imagination ardente, sous un soleil plus ardent encore, il se serait fait roi, empereur des Etats insurgés. En vain Napoléon adressa à l'Angleterre et au monde sa protestation en termes solennels ; paroles impuissantes ! car la décision était prise. Sur quoi protestait-il? à Vienne, on avait proclamé qu'il n'était plus Empereur; le 45 mars une déclaration solennelle l'avait mis au ban de l'Europe; il avait joué sa fortune sur la grande carte du champ de bataille , elle avait tourné contre lui ; vaincu , il tombait, et ce colosse était si menaçant encore dans sa chute , que partout où il se serait reposé, il aurait fait craquer les ossements de la terre. 11 fallait donc le jeter au-delà de l'Europe, le placer sous une sauvegnrde , lui créer un olympe sur l'Océan, lui baigner les pieds dans l'Océan, le crâne dans l'Océan ! Les cabinets le jetèrent à Sainte-Hélène, c'était le droit inflexible de la victoire : dure nécessité de repos pour le continent, trop ému pour soutenir l'aspect de cette grande image !
Napoléon proteste donc en vain, le voilà maintenant à bord du Northumherland, beau navire à trois ponts, commandé par un brave officier qui a pour lui d'abord le res-
pect dû à une grande infortune. Ici, un premier débat s'engage : Napoléon qui a été si glorieux sous le simple nom de Bonaparte, qui s'est tant illustré sous le titre de général, s'offense de ce qu'on ne l'appelle plus Empereur ni majesté; il devient bien petit en cela, il semble ne pas voir que la grandeur est en lui et non pas dans un vain titre. Cette susceptibilité ne se conçoit pas ; des souverains eux-mêmes prenaient souvent un titre de convention pour s'éviter des cérémonies, des étiquettes, et surtout quand ils étaient proscrits ; l'Empereur lui-même n'avaitil pas donné le titre de comte de Lille à Louis XVIII ' ? Pourquoi, tout en conservant le sentiment intime de sa propre dignité, n'acceptait-il pas le nom de général Bonaparte, ce qui aurait tant facilité ses rapports avec les officiers qui, ayant des instructions supérieures, ne pouvaient les violer?
C'est dans cette longue traversée du Norlhumberland que Napoléon jette des mots pleins de grandeur etdes jugements d'une immense portée ; il est aimable, llatteur pour tout l'équipage ; il se prête aux plaisanteries du bord, aux dissipations des matelots ; il subit en joyeux compagnon le passage du Tropique ; ses journées se divisent entre le jeu et les hautes causeries avec ses officiers, qui tous n'en comprennent pas la portée. Des querelles de préséance continuent à jeter de la froideur dans les rapports de l'amiral Cockburn et de Napoléon, on dirait des taquineries d'enfants qui boudent; toujours souverain , il veut indiquer les officiers qui se placeront à table avec lui ; l'amiral doit maintenir la hiérarchie du bord ; sir Georges Cockburn, qui a eu des
1 Dans les Cent Jours même, Napoléon de Lille, el Louis XVIII avait le bon goût ne lui avait donné que le titre de comle de ne pas s'en fâcher.