SITUATION DU PART! BONAPARTISTE
tait avec des cruautés et des surveillances raffinées; le nom de bonapartiste suffisait pour faire gronder sur leur tète des exils qui venaient moins du gouvernement que des populations animées. Les cours prévôta- Ics étaient rétablies ; et ce fut alors que l'on vit presque toute une armée licenciée s'occuper des soins de l'agriculture et s'absorber dans la retraite silencieuse; les généraux qui avaient conservé quelque fortune vivaient dans leurs terres; les soldats cultivaient les cbamps, et cette situation nouvelle du parti militaire se manifesta par les images du Soldat laboureur répandues avec de lamentables légendes. Il y eut de l'exagération et du ridicule dans cette recrudescence des couplets de gloire et de mc^oiVe après l'irréparable revers de Waterloo, mais c'était encore une manière de soulever des haines contre la Restauration, et telle fut à peu près lasituation de l'opinion bonapartiste dans les trois années qui suivirent ses désastres en Belgique. Le Champ-d' Asile devint le symbole de l'exil, le Soldat /aftowreMr reproduisit l'armée malheureuse dans le travail et la solitude, la croix sur la poitrine et la charrueenmain. Toutes ces choses avaientbien leur côté puéril ; les exploitations de la crédulité publique ne manquent pas dans l'histoire des partis ', ils se font hypocrites, pleureurs ; ils se rattachent à un tombeau, à une proscription. Les trois années d'abaissement du parti bonapartiste finirent par le mouvement qui le rapprocha des patriotes constitutionnels.
Le parti de ^789, qui, secondant d'abord les Cent Jours dans leur esprit, avait ensuite abandonné Napoléon , éprouvait à son tour , sinon une ruine aussi
1 On sait ce que devint le Champ-d'Aslie; les augures ne peuvent plus aujourd'hui se regarder sans sourire.
complète , du moins une éclipse passagère ; il était moins saisissable parce qu'il ne se personnifiait pas dans Bonaparte. Fouclié, qui s'était fait son appui dans le premier ministère de M. de Talleyrand , n'avait pu résistera la réaction royaliste; il subissait Fexil de son ambassade de Dresde ' ; beaucoup de patriotes étaient portés sur les listes de proscription du 24 juillet; la loi d'amnistie exila les régicides qui avaient pris part aux Cent Jours ; des mesures impitoyables jetèrent dans les prisons ou hors de France les débris du parti jacobin. Toutefois, comme les patriotes ne se résumaient pas en un homme, comme ils se fondaient sur ce qu'on appelait les principes constitutionnels, ils ne perdirent pas aussi complètement leurs positions; appuyés sur la dispositions de la Charte, ils reprirent seuls la lutte que les bonapartistes purs étaient obligés d'abandonner.
On voit naître ce parti de patriotes constitutionnels dès la seconde restauration; il agit sourdement et avec beaucoup d'habileté; timide d'abord, courtisan même envers Louis XVII l , il cherche à s'établir, à fonder des journaux , à donner des organes à sa pensée ; il caresse l'amour -propre du roi , toujours plein de méfiance pour Monsieur; il profite de tout, des meurtrissures royalistes qu'éprouve M. Decazes, et de quelques souvenirs libéraux qui germent encore dans la tète des hommes d'État de l'Europe ; ils exploitent l'ordonnance du 5 septembre, les élections nouvelles; ils ont la presse pour arme , et bientôt ils auront la tribune pour écho ^.
En dehors de cette opinion calme, je dirai presque
1 Fouché fui révoqué de fait par la loi Richelieu, obtenue par .M. l'.oussilin Saint-
cnnlre les régicides : il re retira à Prague, Albin , que V Indépendant put reparaître
asile que lui offrit M de Metternich. sous le litre du ConsiUuHonuel à la fin
^ Ce fut sur une autorisation du duc de de 18I5'
LES PATRIOTES CONSTITUTIONNELS (^8^6-482i). 587
hypocrite, qui se sert des armes mêmes de la Restauration, il se formait une faction de patriotes démocratiques conservant plus de franchise et une volonté plus ardente de renversement. Les Cent Jours avaient laissé des traces profondes, le peuple n'avait pas en vain été mis en fermentation , aussi quelque temps après la seconde restauration, les complots surgirent; les premiers symptômes de carbonarisme se montrèrent en France, les sociétés secrètes s'organisèrent, et ces ferments de jacobinisme éclatent dans la conspiration des patriotes de -IS'IG, expression des idées des fédérés ; car ce furent des ouvriers, des gens de métiers presque inconnus, qui préparèrent un mouvement sous la cocarde tricolore'. A Grenoble aussi , le parti patriote tenta une révolte armée; on crut le moment arrivé de reconstituer un gouvernement patriote à la façon des Cent Jours. Quel sera-t-il ? Quel chef la nation élèvera-t-eile sur le trône? ici je n'ai pas la prétention des partis qui veulent remuer les ossements et les tombes, pour y cliercher le secret de leurs haines ou de leurs ambitions.
Ces conspirations prenaient peu garde à l'occupation militaire par les étrangers ; et les cabinets, à leur tour, ne voyaient pas sans quelque joie secrète les manœuvres qui pouvaient amener de tristes divisions au milieu de celte France , si forte encore dans ses abaissements. Les Cent Jours avaient fait beaucoup gagner aux étrangers ; une révolution nouvelle, avec le triomphe des idées patriotes , leur ferait acquérir encore en territoire et en argent: démolir l'œuvre de Louis XIV était le but de l'Europe j tant que les rois n'étaient pas
1 Carboneau était un corroyeur ; il y avait des écrivains et de pauvres ouvriers dans ce complot.
atteints dans le principe même de leur existence , les gouvernements étrangers voyaient avec plaisir tous ces troubles, qui épuisaient les forces de la monarchie et leur permettaient de réaliser les idées de partage et de répartition pour leurs conquêtes. Cependant, comme parti légalement organisé, les patriotes n'eurent une véritable existence qu'après Tordonnance du 5 septembre ' ; dès ce moment, ils eurent encore espoir de ressaisir le gouvernement du pays, par le mouvement légitime des institutions; le système électoral leur permit d'agir sur l'esprit public, la presse obtint sa liberté ; on vit reparaître successivement dans la Chambre des noms bruyants aux Cent Jours; MM. de Lafayette, Manuel siégèrent à côté de M. Sébastiani et de Benjamin Constant.
Cependant les froideurs de M. Decazes pour les royalistes favorisent le développement des influences patriotiques, elles deviennent chaque jour plus fortes, plus actives; le parti bonapartiste, qui est actuellement sans aucune chance, voit bien qu'il a besoin de se mettre à l'abri d'un mouvement plus fort ; il se place à la remorque de M. de Lafayette ; on voit les généraux les plus fougueux , les plus despotiques, faire de la liberté, se proclamer les organes des idées constitutionnelles '; la fusion s'opère comme dans les Cent Jours, avec cette différence que le parti bonapartiste n'ose pas ouvertement lever son drapeau ; s'il se sert de rimage de l'Empereur pour parler aux soldats, pour
ill y avait un certain instinct d'avenir dans I8i7 et de 18I8 ont une véritable curiosité;
l'opposition royalisle que souleva l'ordon- plus d'un cand.dai libéral appartenait aux
nancedu 5 septembre. (Voir mon Uisiotre aides-de-camp de Bonaparte, aux traiueurs
de la nestaiiruiiori, t. III.) de sabre du 18 brumaire.
^ bous ce point de vue, les sessions de
FI SION DES PATRIOTES ET DES BONAPARTISTi:s( I 81 G- I 82 1 ). 589
trouver des auxiliaires et des forces dans le souvenir, c'est à Taide des idées constitutionnelles que ce mouvement se fait. Les partis ont si bien rinstinct des moyens qui peuvent servir leur triomphe ! Veulent-ils la république? ils n'en prononceront pas le nom , mais ils en feront naître la nécessité : veulent-ils la restauration d'un principe? ils ne le diront pas; mais ils se mettront à Tabri sous certaines idées qui le produisent inévitablement. Ainsi firent alors les partisans de Bonaparte ; si quelques-uns conservent en secret l'image de l'Empereur, s'ils récitent les couplets de M. de Béranger « sur le vieux drapeau , sur les habits usés par la victoire , sur ces petits enfants qui demandent à la grand'mèrc de parler de lui »; s'ils contemplent les tableaux d'Horace Vernet sur les grandes ou funèbres journées; s'ils courent au spectacle pour applaudir le Sylla de M. de Jouy, et retrouver dans les traits de Talma la figure de l'Empereur, au fond ils ne manifestent en public que les principes les plus éminemment constitutionnels; à la tribune, dans les journaux * , la Charte est leur drapeau, c'est un cri de ralliement, qu'ils sauront bien briser après la victoire.
Les deux partis impérialiste et patriote réunis se répandent dans les corps-de-garde, se propagent parmi l'armée; ils rêvent une conspiration militaire, ils n'ont point renoncé à ce mouvement que les généraux Drouet et Lallemand avaient préparé en i 81 5; ils espèrent encore une révolution ';de Bas-Empire. Les bannis sont presque tous rentrés, l'amnistie a été généreuse; en ^84 9, il n'existe plus à l'étranger que quelques proscrits volon-
III n'est jamais question de Bonaparte sur Paris, de M. Etienne, sont infiniment redans In Mbitnn, qui est l'œuvre politique marquables, mais elles reposent tout en- (Ju parti patriote jusqu'en I819. Les lettres lières sur le principe constitutionnel,
taires ; le maréchal Gouvion-Saint-Cyr a rappelé dans l'armée une multitude d'ofliciers. Eh bien ! ces hommes révent des mouvements, des complots ; les Cent Jours n'ont pas assez coûté à la France, ils l'exposent de nouveau à une invasion que l'Allemagne espère et désire pour ressaisir ses provinces. Le duc de Richelieu vient à peine de délivrer le territoire de l'occupation étrangère, et déjà l'on veut imiter en France les révoltes turbulentes et soldatesques de lîle de Léon, du Piémont et de Naples ; des insurrections éclatent sur les places publiques, des masses d'argent sont distribuées, et le trésor laissé par Napoléon sert peut-être à aider des complots qui, en définitive, peuvent aboutir au rétablissement du drapeau tricolore * .
Lorsqu' ainsi tout s'agite, l'Europe ne cesse d'avoir les yeux fixés sur la situation intérieure de la France, Les princes contemporains de Napoléon, ceux qui lui ont pressé la main à Tilsitt ou à Erfurth vivent encore; Alexandre vient de réaliser sa pensée sur la Pologne, constituée en un royaume sousla vice-royauté du czarewitch Constantin ; les projets de Catherine H sont accomplis; le Czarveut grandir l'œuvre de sa prépondérance dans le midi de l'Europe; la Grèce fait des efforts pour son émancipation , et cette idée, la Russie la favorise, parce qu'elle est ou sera le principe d'une puissante liberté chrétienne en Orient sous la protection de la croix de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Alexandre est le premier signataire de la Sainte-Alliance, sorte de contrat de mutuelle garantie qui protège les couron-
' Les ministres d'alors, MM. de Serre, Pas- bonapartiste payait l'émeute des places pu-
qiiier, qui souilnrent une si belle et si bliques en I8i0; on ne voulut point arrô-
graodc discussion, m'ont affirmé plus d'une ter les grands coupables, fois qu'ils avaient la preuve que l'argent
LES SOUVERAINS DE L'EUIlOrE (I810-i824). 501
nés et les gouvernements conire les émotions révolutionnaires. L'esprit énervé du Czar a besoin de ces grandes œuvres pour se distraire ; en lui, la vie est épuisée avant la mort; plus jeune que Napoléon, il le suivra dans la tombe à quelques années près.
François H, le beau-père de l'Empereur, s'est jeté tout entier dans la cause eurojtéenne; depuis ^815, l'influence de M. de Metternich n'a plus de rivale; il avait rendu tant de services à la monarchie autrichienne , que nul homme d'État ne pouvait lui disputer la suprématie; esprit sage et modéré, M. de Metternich part désormais de cette base invariable : «que pour donner une impulsion régulière à la diplomatie, il faut réprimer d'abord tous les faits perturbateurs qui troublaient l'harmonie européenne». C'est ce qui l'avait si vigoureusement entraîné dans les actes répressifs arrêtés aux congrès de ïroppau et de Laybach; les Autrichiens avaient paru à Naples, dans le Piémont^tà Rome: il y avait cela de curieux à remarquer que chaque fait révolutionnaire donnait un surcroit de puissance aux grands cabinets ; l'Orient s'ouvrait aux conquêtes de la Russie par l'esprit des révolutions ; l'Italie venait à l'Autriche par une même cause ; l'agrandissement de l'influence anglaise sur les colonies espagnoles et l'Espagne elle-même n'était-il pas aussi le résultat des mouvements révolutionnaires ? Si la conspiration de Grenoble en î8i6 avait réussi , qui sait? peut-être le Piémont se serait étendu jusqu'à Grenoble, et l'Allemagne aurait gagné l'Alsace et la Lorraine. On doit remarquer ce fait immense : toute révolution qui n'a pas assez de force pour se faire conquérante, ou qui n'a pas assez de modération pour se faire gouvernement régulier, tue nécessairement un pays dans ses relations extérieures; elle n'est ni une nouveauté redoutable ni
une tradition admise : que voulez-vous dès lors que le monde fasse d'elle?
Frédéric-Guillaume, le roi de Prusse, cherchait à organiser de son côté sa monarchie que la fortune avait agrandie d'une manière si merveilleuse dans les deux campagnes de 4 8^3 et de ^ 8-1 4; la formation irrégulière du territoire prussien exigeait une sollicitude administrative de tous les instants. Le mouvement qui avait poussé TAllemagne contre Napoléon, éminemment libéral, reposait sur les principes populaires; Bliicher, Gneisenau, avaient remué les universités avec les images de la patrie allemande; la victoire obtenue, il fallait donner une issue à ces principes; le prince de Hardenberg était trop liabile pour n'avoir point compris rembarras de sa monarchie; le gouvernement prussien s'occupa dès lors de deux objets, établir une bonne administration provinciale et un système économique pour les sujets, de manière à obtenir une armée formidable avec les ressources financières les plus modérées. La fermentation de T Allemagne futénergiquement réprimée par la double intervention de la Prusse et de T Autriche; la révolte des esprits n aboutit qu'à quelques assassinats vulgaires, et rAllemagne se reposa paisible dans sa constitution * .
On peut dire que l'année^ 820, qui précède la mort de Napoléon, fut toute répressive ; les gouvernements se décidèrent à sévir avec vigueur contre les tumultes; ils se prêtèrent un mutuel appui dans les congrès, et c'est à ce moment que l'école de M. Canning commence à se séparer du vigoureux système de lord Castlereagh
1 Le gouvernemeal représentatif ne fut maintenu qiio pour quelques États de second ordre.
L'ALtEMAGNE. — L ANGLETERRE (4846 4824). 595
pour se jeter dans les tliéories de rinsiirrection. La politique de rAngleterre a quelque chose de matériel, dYgoïste; elle n'a qu'un point sur lequel elle soit d'accord, c'est sa force et sa domination universelle; pour les moyens, elle s'en occupe peu : aujourd'hui elle sera avec la France si cette alliance lui donne des avantages ; demain elle marchera de concert avec la Russie pour fixer les hases d'un grand partage; elle ne s'inquiète ni des principes, ni des formes de gouvernement; elle émancipera les colonies espagnoles et opprimera l'indo. Depuis 4 84 G, T Angleterre était violemment agitée par les partis; les radicaux secouaient la rohe adultère d'uiKvieille reine pour s'en faire un étendard; des scènes tumultueuses avaient lieu à Londres, ou dans les districts manufacturiers ; le sang coulait à flots; mais au sein de cette grande et forte aristocratie, les troubles intérieurs n'ont jamais affaihli l'esprit national. 11 faut rendre cette justice au patriotisme britannique : plus l'Angleterre est agitée, plus elle déborde par son énergie à l'extérieur. Sous Cromwell elle assura la suprématie des mers; lors de la révolte de la flotte, elle s'emparait de toutes les colonies françaises ; et quand Manchester voyait les coups de sabre rebondir sur les membres nerveux de l'ouvrier, l'Angleterre se rendait maîtresse de tout le commerce des colonies espagnoles ; elle remuait encore le monde quand elle-même était sur un volcan.
Dans toutes ces agitations qui inquiétaient si vivement les hommes d'État, les souvenirs de l'Empire venaient toujours se mêler; en France, quel était le vœu secret du parti militaire? quelles étaient ses espérances intimes? restaurer le pouvoir de son Empereur. Les paysans, lu bas peuple, gardaient souvenir de cette grande image ; voulait-on remuer les sympathies? on annonçait que Bo-
594 LES CENT JOIRS.
iiaparte était débarqué sur une côte de la Bretagne ou (le la Normandie; énergique et ardente espérance qu'on faisait vivre au cœur du vieux soldat 1 Napoléon, toujours Napoléon! Ainsi dans le moyen Age, les pastoureaux naïls disaient qu'ils avaient vu leur suzerain mort dans les croisades , errer malheureux dans les châteaux de la contrée. L'Empereur, comme Sylla, avait distribué des largesses à ses prétoriens ; les tètes du parti bonapartiste étaient riches; les généraux, les administrateurs de TEmpire conservaient de beaux domaines ; la Restauration avait môme respecté les sommes que Bonaparte avait déposées chez M. Laffitte ; tel dignitaire gardait deux ou trois cent mille Irancs de rente, tel général ployait sous le poids des dépouilles opimes, et ces moyens servaient d'auxiliaires à la cause de Napoléon; son souvenir était puissant partout, en Italie et en France; et c'est peut-être cette attitude du parti bonapartiste qui fit repousser par les congrès les réclamations venues de Sainte- Hélène pour adoucir la captivité de TEmpereur.
Que faisait-il là dans les longues journées de l'exil , sous le soleil brûlant du tropique, dévoré par la double étreinte de la maladie et de la grandeur abaissée? Sur son rocher, Napoléon reste fier, intraitable. Dès qu'il débarque à Sainte-Hélène , cette même hauteur de caractère le poursuit; son premier débat porte encore sur son titre de Majesté impériale; il veut qu'on le lui donne, on ne peut l'aborder sans cela. Les officiers anglais ont des instructions précises de leur gouvernement, ils ne peuvent ni les oublier, ni les méconnaître; Napoléon préfère ne point les recevoir, briser des rapports essentiels plutôt que d'être salué du beau titre de général Bonaparte, le seul que la postérité peut-être lui laissera.