NAPOLÉON A SAINTE-HÉLÈNE
Jo n^aime pas les geôliers ; le bruit des chaînes va mal à lin homme qui a porté loyalement Tépée; et encore loi'sque la nécessité de la hiérarchie oblige un militaire à se constituer garde d'un prisonnier, il doit montrer une déférence, un respect au malheur; plus une infortune a été haute, plus il faut la saluer; la vieille monarchie avait un si grand respect pour les rangs que plus d'un prisonnier d'État fui servi à genoux. Ainsi, rien n'excuse sir Hudson Lowe dans sa triste mission de Sainte-Hélène: qu'il surveillât Napoléon, c'était son devoir , il en avait accepté la garde ', il fallait subir les conséquences de sa mission. Et l'Océan n'était-il pas une barrière suffisante? gouverneur de l'île , il n'avait qu'à veiller sur les côtes ; à quoi pouvaient servir ces petites persécutions, ces étroites vengeances, ces minuties de concierge? Qui n'a contemplé en gémissant ce dernier portrait de l'Empereur à Sainte-Hélène, le teint plombé, un chapeau de colon sur la tête, une large veste d'étoffe de l'Inde qui peut à peine couvrir un ventre démesurémentjgrossi ? ses jambes sont enflées, le visage est bouffi, la douleur est dans son regard, et il contemple de loin les flots de la mer qui bruissent sous les feux du tropique. Telle était pourtant la triste victime de sir Hudson Lowe ! Sans doute c'était un prisonnier difficile à contenir que Napoléon ; chaque jour on faisait courir les bruits de son enlèvement, une flotte devait partir du Champ-d' Asile, des navires étaient frétés aux Etats-
1 Voici la dernière instruction de l'ami- mcans escape , or hold communication
rauté sur Napoléon. wilh any person wathsoever , excepting
Downing Street, 2llh september 1816. through jour agency, must be your unre-
« You wiil observe lliat the désire of his mitted care ; aud ihose points being made
Majesty's government is, lo allow every sure, every resource and amusement, which
indulgence to gênerai Bonaparte which may may serve lo reconclle Bonaparte to his
be compatible with the entire security of confinement, may be permitted. » bis persoa. That be sbould net by any
59G LES CENT JOIRS.
Unis, mille projets passaient par la tète des bonapartistes, et tout cela jetait de 1 inquiétude dans l'esprit du commandant. Enfin, les amis de sir Hudson-Lowe Tout écrit, il y avait là une vengeance atroce ; la marine croyait que le capitaine Wright était tombé victime de Napoléon, et Sainte-Hélène reflétait les mystères de la tour du Temple.
Dans les loisirs de sa captivité Napoléon parle sur toutes choses, il juge les hommes et les événements du présent et du passé; mais à cause même du culte que je porte à cette grandeur, à cetle majesté abaissée, j'aime à croire que tout ce qu on lui a prêté à Sainte-Hélène n'est point de lui. Des hommes ont été là ses compagnons d'infortune ; intelligences plus ou moins larges, plus ou moins impartiales, ils ont apporté avec euxmêmes leurs préjugés, leurs passions contemporaines; ils avaient devant eux une si grande idole ! nonlils pas pu arbitrairement lui attribuer des jugements et des oracles ? Aux longues journées de Sainte-Hélène. Napoléon a dû beaucoup parler sans doute, et il le faisait avec ce charme attachant, cette supériorité merveilleuse qui tint plus d'une fois TEurope suspendue à ses paroles ; mais tous ces Mémoriaux, tous ces récits, ne sont et ne peuvent être, sous le rapport de Tauthenticité au tribunal de l'histoire, que les œuvres personnelles de certains témoins; ils ont beaucoup écouté, ils ont redit quelques ])hrases de leur maître, c'est probable; mais que l'on prenne tous ces jugements pour l'œuvre personnelle de Napoléon, que l'on vienne dire que ces flétrissures jetées sur quelques noms élevés, ces louanges complaisantes de tant de médiocrités oubliées, sont émanées de Napoléon, c'est là ce qui n'est pas admissible. Et pourtant, ces petits préjugés ont égaré étrangement la
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génération actuelle : souvent des pensées secondaires , détroites vues sont placées sous le patronage de Napoléon ; toute une dynastie d'écrivains et de politiques a vécu de cette vie apocryphe, et ces hommes lui ont fait plus de tort que ses plus puissants ennemis; ils lui ont fait dire des non-sens, flétrir ce qui était haut, élever ce qui était bas. Napoléon a laissé assez d'œuvres en France, des jalons assez brillants de sa puissance, pour que nul ne se place entre sa pensée et la postérité.
Il y a dans la providence de terribles talions ! Napoléon, qui avait créé tant de prisons d'État, lui qui, en ^810, avait institué le régime du silence dans les donjons , lui qui indiqua les îles du château d'If et de Porquerolle comme prisons perpétuelles, eut le temps de méditer à Sainte-Hélène sur la douleur des prisonniers ! Quand on ne lui permettait pas de longues promenades à cheval sans un officier à sa suite, il put se rappeler les princes d'Espagne suivis à Valençay par la gendarmerie ; le général Savary faisant stigmatiser les pieds de leurs chevaux, pour qu'ils ne pussent point aller audelà d'une demi-lieue. Quand il se plaignait des précautions prises pour décacheter les lettres, des surveillances exercées sur ses rapports avec sa famille, ne devait-il pas aussi se souvenir de sa police inquisitoriale qui, ne respectant rien, pénétrait jusqu'aux secrets de famille? Exemple tristement imité! quand il disait que l'Europe le tuait à petit feu, il devait se rappeler que lui aussi avait tué à petit feu bien des victimes, et à grand feu le malheureux rejeton des Condé dans le fossé de Vincennes. Ces terribles réparations viennent quelquefois toucher les hautes têtes, pour rappeler les lois de l'humanité ; s'il n'y avait pas de ces sortes de coups de la providence, le pou-
598 LES CEiST JOURS.
voir suprême se permettrait tout , il serait par trop dur à r humanité.
La postérité doit sans doute flétrir la conduite de sir Hudson Lowe , elle fut infâme ; mais il faut avouer aussi que Napoléon était un terrible prisonnier à garder ; son seul nom remuait l'Europe , sa tète faisait frissonner ; comme le Vieux de la Montagne , il jetait la terreur partout, H souffrait beaucoup sans doute; mais la plaie profonde qu'il portait au cœur était j)lus une maladie morale qu'une douleur matérielle; quand on a une imagination à sa manière, un canir haut, la disgrâce vous tue, rinfortune vous brise, le cancer saigne et vous dévore. L'aspect de la ruine de l'œuvre immense qu'il avait rêvé, avança bien plus sa mort que le climat de Sainte-Hélène ; si ce climat était si meurtrier, d'où vient qu'aucun de ceux qui raccompagnèrent, femmes, enfants, vieillards, ne mourut comme lui? Si ce fut un poison, il dut agir sur tous. Le véritable poison, c'est la douleur pour 1 homme, c'est 1 amertume des souvenirs, le déchirement d'entrailles qui vient après les grandes déceptions de la vie ' .
Il y eut dans la dernière partie de l'existence de Napoléon beaucoup de grandeur, beaucoup de petitesse : de la grandeur, quand il parle de ses campagnes d'Italie, de ses compagnons de gloire, de ses fortes pensées de
1 « The Brilish governmenl had deler- 12,000 1., should hetbinkil necessary. The
mined Napoleon's lable shoulJ be provided expansés could nol, in sir Hudsou i-owe's
for al ihe raie ofa gênerai of Ihe firslrauk, opinion, bekept wiiiiin 8,000 I.; and indeed
logelher wiih lus mililary lamily. Tlie ex- they were inslanlly exlended by him lo
pense of such an establishment was, by ihe 12,000 1. paid in nionthly iustalments 10 ihe
regulaiions furnislied to sir Hudson Lowe, purveyor, »lr Balcombe, by whom it was
daled isih april, aud 22 noveraber 18I6, expeuded in support of Ihe eslabiishmeot
supposed to reach lo 8,000 I. a jear, with al Lougwood. » permission however, lo es tend it as far as