L'IDEE NAPOLEONIENNE ET LA FAMILLE BONAPARTE
Causes qui empêchent Napoléon de fonder une dynastie. — Sa famille. — Le duc de Reichstadt. — Marie-Louise. — Madame Laetitia. — Le cardinal Fesch. — Joseph. — Lucien. — Louis. — Jérôme. — Elisa et Pauline. — Murât. — Caroline. — Eugène. — Hoitense. — Les prétendants.— L'idée impérialiste. — Tentalive pour la faire renaître. — Prestige historique du nom de l'Empereur — Personnalité de celte cause. — Caractère et décrépitude du parti impérialiste. — Ce que sa force est devenue. — Grandeur de l'image. — Petitesse de la cause. — Drame de l'Empereur et de l'Empire. — Les funérailles.
Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis que la funeste bataille de Waterloo mit fin à la puissance militaire de Napoléon ; dans cet espace d'un quart de siècle, que d'événements accomplis ! que de catastrophes arrivées dans les pouvoirs et les sociétés 1 La rapidité des faits se presse et se précipite tellement que les esprits sérieux peuvent
à peine entrevoir la marche des idées ; le lendemain dévore la veille ; il y a une chaleur, une fièvre qui consume la génération. Au milieu de ce tourhillon d'hommes et de choses, me sera-t-il permis de suivre les derniers reflets de ridée napoléonienne depuis sa chute comme gouvernement? Les idées, les systèmes survivent encore ù la décadence des formes politiques ; souvent une cause tomhée comme pouvoir survit comme parti : il en fut ainsi de Tidée impériale; quel gernie a-t-elle laissé? quelle force pouvait-elle invoquer dans les crises publiques pour le triomphe de son principe ? Questions immenses , que je ne touche qu'avec circonspection et doute.
Les dynasties ne se fondent que par deux causes : lorsque le principe qu'elles représentent se trouve en harmonie avec l'esprit et les besoins de la société , et lorsqu'elles offrent dans leur filiation une succession d'hommes remarquables qui garantissent leur force et leur avenir. Ainsi les Carlovingiens s'établirent en France comme l'expression de la race austrasienne victorieuse, s'appuyant sur les idées pontificales et la force du clergé; quels hommes que Charles-Martel, Pépin et Charlemagne! quels services n'avaient-ils pas rendus! quelle énergie militaire * ! Les Capétiens arrivent comme un symbole féodal , c'est le pouvoir des comtes et des barons qui s'établit et se régularise. Hugues-Capet aboutit à Philippe-Auguste, Philippe-Auguste à saint Louis , et cette trilogie est quelque chose dans l'histoire. Les Bourbons, que l'on peut considérer moins comme une branche collatérale que comme une dynastie nouvelle, avaient pour source Henri IV, et pour gran-
» Celle idée préside au Iravail que je prépare sur Cliarlemasne.
LIDÉE NArOLÉOMENNE (I8IC-182I). 40o
dciir Louis XIV en passant à travers Riclielieu ; leur mission était d'élever haut la nationalité française en abaissant la maison d'Autriche, e)i plaçant derrière leur char l'Espagne, qui avait si longtemps menacé la monarchie française par la Ligue. Après, vint la rivalité avec l'Angleterre, hautement poursuivie par Louis XVI; cette triple mission fut remplie , et le plus funeste résultat de la Révolution française, c'est d'avoir déiruit ou au moins interrompu ce grand œuvre.
L'idée impérialiste était certes bien haute; la formation d'un vaste empire était une de ces créations gigantesques que les siècles saluent comme un glorieux événement dans l'histoire ; mais ce système, par cela même qu'il était né vite et qu'il, s' était étendu plus vite encore, n'avait aucune chance d'avenir ; sa destinée était de vivre et de mourir avec un seul homme et par un seul honmie ; il était disproportionné, comme une création merveilleuse que la tempête avait fait naitre et que la tempête ferait tomber ; comme il était sans passé, il devait être sans avenir , semblable en ceci à la personne de Napoléon , dont la grandeur n'avait ni ancêtres ni descendance. La personnalité et l'œuvre sont jetés dans le même moule, l'immense, le gigantesque ; et voilà pourquoi si l'enthousiasme du peuple se porte avec une si entraînante énergie vers les images et les souvenirs de l'Empire et de l'Empereur, il n'a jamais pu croire à la reconstruction d'un système qui avait besoin de la moitié du monde pour se réaliser, et d'une main semblable à celle de Charlemagne ou de Napoléon.
Indépendamment de cette impossibilité de réveiller une œuvre morte, il y avait une cause non moins grande d'impuissance dynastique : c'était la propre famille dont lempereur Napoléon était entouré ; je l'ai prise, cette fa
mille, à son origine, lorsque les jeunes filles corses jouaient sur les bords du rivage avec le corail de la roche; je l'ai vue brillante autourdu grand astre qui répandait sa chaleur et sa lumière; maintenant il faut la suivre dans la décadence et le tombeau ; cet inventaire de la mort jette une indicible mélancolie sur T histoire de riiumanité : ces beaux et larges fronts que couvraient les boucles de la jeunesse et de Tamour, il faut les voir décharnés, prêts à descendre dans la tombe. Ici la fleur s'est flétrie avant le soir ; le jeune homme est tombé à vingt ans, la jeune femme à Tâge mùr à peine, et je me souviens de la cruelle impression que me fit éprouver une dernière visite faite à Rome à madame Laetitia Bonaparte, étendue sur un lit de douleur et m'offrant encore ses traits réguliers, comme un camée antique de Popéa ou d'Agrippine '.
Napoléon avait laissé un fils, objet de son amour et de ses espérances ; on le lui avait enlevé en 48^4, àBlois, lorsque les commissaires autrichiens vinrent accompagner Marie-Louise; en vain il l'avait réclamé à File d'Elbe et dans la crise des Cent Jours comme un gage de paix. Quand les cabinets eurent décidé que le général Bonaparte serait relégué à l'Ile Sainte-Hélène, l'enfant que l'Europe avait salué du nom de roi de Rome reçut le titre de duc de Reichtasdt avec une dotation princière, comme archiduc et petit-fils de l'empereur François IL Il fut élevé avec soin dans les principes de l'éducation allemande, les fortes études, la science, la politesse, un respectabsolude la hiérarchie. M. de Metternich était un homme trop considérable , François II un souverain
1 Je visitai en effet madame Lœtilia Ra- parfaitement italien. Elle me parla de Napo-
molini à Rome en t834 ; elle venait de se léon ; elle avait devant son lit le portrait de
briser la cuisse; elle conservait quelque l'Empereur fait par David, fraîcheur d'idées et surtout son accent