MARIE-LOUISE. — MADAME LETITIA (4 S'I G
cœur crime jeune femme, le génie ne suffit pas ; une ame exaltée aurait couru à Sainte-Hélène pour partager cette captivité sur un rocher que TOcéan baigne; mais la fierté et la froideur de rarchiduchesse la retinrent dans son fief de Parme, où elle partageait sa vie entre les plaisirs des bals, le spectacle, et quelques souvenirs des modes de Paris, les seuls quelle eut conservés * .
La mère de TEmpereur, madame Laetitia Ramolini, s'était abritée à Rome après la chute etFexil de son fils ; maîtresse d'une fortune considérable, acquise par ses économies et ses prévoyances, dégagée d'illusion, elle habitait un riche palais aux somptueuses galeries, avec le cardinal Fesch, revêtu de la pourpre romaine. Quelles puissantes institutions que celles du catholicisme ! lesrovaulés passent, les couronnes se brisent, et la pourpre de cardinal reste indélébile sur celui qui en est une fois revêtu; que sa race tombe ou s'élève, que les révolutions fassent mouvoir le sol, qu'importe? riche, misérable, puissant ou proscrit, il demeure avec sa dignité inhérente à son corps, à son âme. Ainsi, dans la chute de sa famille, le cardinal Fesch conservait T archevêché de Lyon et la pourpre; son palais, vaste musée, rivalisait avec la villa Borghèse^ ; le pape Pie Vil le traitait comme un ami, il ne rappelait que son plus tendre fils ; et l'histoire doit le dire, les plus pressantes réclamations pour obtenir la liberté de Napoléon ou des soulagements à son malheur, vinrent de Rome; à chaque congrès. Pie YII écrivait une lettre de sa main aux souverains pour les inviter à un peu
1 Je passais à Parme en 1837 en revenant ^ Le cardinal Fesch possédait la plus
de Milan à Florence; l'archiduchesse n'y belle colleclion de camées antiques; il en
éiail pas, mais je visitai son palais où l'on était fort prodigue envers les Français
me montra le berceau, au reste fort dis- qui le visitaient, gracieux, du roi de Uome.
d'indulgence pour son cher fils Napoleone; aux yeux de rÉgiise il était toujours Empereur, car le souverain pontife avait gravé sur son front un caractère indélébile.
Le frère aîné de Napoléon, Joseph, conservait les habitudes les plus curieusement vaniteuses depuis la chute de TEmpire ' . De tous les Bonaparte, Joseph fut celui qui fut le plus enclin à la faiblesse et à la peur; son incapacité s'était révélée en Espagne, et la bataille de Vittoria avait servi de dénouement à cette vie ridiculement royale ; on Tavait vu à Paris, en 4814, hâter la capitulation, et dans les Cent Jours la nullité de son caractère s était montrée au complet. Eh bien, dans la décadence de la fortune impérialiste, lorsque son glorieux frère expirait sur un rocher, Joseph n'en continuait pas moins de prendre avec ses familiers le titre de S. M. le roi d'Espagne et des Indes; ces puérilités, à peine excusables dans la grande personnalité deNapoléon, devenaient insupportables dans sa famille : que dire de ces rois de théâtre qui voulaient survivre à Tonivre de TEmpire? Homme doux et honorable, Joseph eût mieux fait de jouir de son immense fortune, sans se fatiguer l'esprit à proclamer sa dignité royale et sans s'écraser le front sous la couronne de Charles-Quint.
Lucien Bonaparte, après sa courte et ferme apparition des Cent Jours, venait reprendre son exil de Rome, où il portait le titre de prince de Canino. Pie VII lui avait voué la même amitié qu'à Napoléon son frère '; désormais le prince de Canino put habiter la ville éternelle, et s'y livrer à ses goûts littéraires; amateur passionné du Tasse, de l'Arioste, il les récitait sans cesse, et ce fut peut-être
1 En public cependiinl, s. M. le roid'Es- 'Le pape avait pris Lucien sous sa pagne daignait prendre le litre de comte plus intime protection comme prince rode Survilliers. main.
JOSEPH. LUCIEN. — LOUIS. — JEROME BONAPARTE. 4\i
la pensée de son frère qui lui inspirale pocme de Charlemagne. Lucien acquit de belles propriétés dans les États romains pour se livrer à l'agriculture. Ainsi , toujours Rome! toujours Rome! lorsque la persécution grondait partout contre les Bonaparte , ils trouvaient un asile sous la basilique de Saint-Pierre, sainte et pieuse oasis au milieu des tempêtes publiques qui emportent les gouvernements et les dynasties.
Le troisième des frères de l'Empereur, qui avait philosopbiquement abdiqué une couronne, Louis Bonaparte, vivait paisiblement dans les provinces autrichiennes du midi, et puis en Suisse; il n'avait pas eu le ridicule de croire trop longtemps à sa royauté et de se mirer dans son diadème ; tout occupé des querelles avec sa femme, qui blessait son honneur, le comte de Saint-Leu faisait consister son ambition à réclamer ses enfants. Louis Bonaparte, dans une situation exceptionnelle, n'avait nulle idée de grandeur, nulle envie de célébrité, pas môme la manie poétique de Lucien, et il ne voulait pas plus faire de poëmes épiques qu'en devenir le sujet. Son caractère se distinguait ainsi de tous les Bonaparte. Louis avait laissé de bons souvenirs en Hollande ' . La diplomatie pouvait prendre en moquerie les curieuses prétentions de celui qui s'appelait du titre de S. M. le roi des Espagnes et des Indes ; mais le comte de Saint-Leu était l'objet des égards de toute l'Europe, parce qu'il s'était comporté avec une convenance parfaite et un sentiment de lui-même très délicat.
Si Marie-Louise avait donné un mauvais spectacle de froideur et d'oubli à l'égard de Napoléon, la terre d'AUe-
1 Louis avait néanmoins écrit un roman, slaient sa sollicitude administrative en llol- * Les mémoires de Louis Bonaparte con- lande.
magne voyait un exemple de dévouement domestique digne des plus nobles temps. A Tépoquede sa puissance, lorsque Napoléon avait créé le royaume de Weslplialie, il imposa, comme garantie à la Confédération du Rhin, le mariage de la fille du roi de Wurtemberg avec Jérôme, le plus jeune de ses frères. Cette union, toute politique, avait suscité de la répugnance au cœur de la jeune princesse, car sa race était fière ; mais il fallait obéir, et elle épousa Jérôme Bonaparte. Une fois unie, Catherine de Wurtemberg éprouva, de la part de son mari, ces légèretés scandaleuses qui retentissaient alors à lacourde Cassel ; elle vit dans son palais des maîtresses publiques, des courtisanes couronnées de fleurs, au milieu des débauches nocturnes; et dans cet oubli de toutes convenances, Catherine de Wurtemberg se conserva chaste et pudique épouse. Quand les malheurs vinrent accabler les Bonaparte, le roi de Wurtemberg exigea une séparation ou un divorce; la noble princesse, la fierté de son mari écrite au front, ne voulut point le délaisser ', et dans la plus généreuse des démarches, elle écrivit à son père: «que celui qu'on avait fait son époux dans les temps de bonheur, ne cesse-
1 Voici l'admirable lettre qu'écrivit la auquel ma vie est attachée. Mes vœux
princesse de Wurtemberg. l'ont accompagné dans les guerres, mes
« Sire, mon père, soins l'ont conservé dans un long et péni-
«1 Votre Majesté m'a prié ce matin de ble voyage pendant lequel son exisirnce a
descendre dans son appartement; pour la souvent été menacée. Mes bras l'ont em-
première fois de ma vie j'ai refusé le bon- brassé dans son malheur avec plus de ten-
heur de vous voir. Je connaissais le motif dresse qu'au temps même de notre pros-
dc cette entrevue, et, craignant que mon périté.
esprit ne fût point suffisamment rassis, j'ai « Le prince Jérôme n'est point l'époux
osé prendre la liberté de faire mon appel de mon choix. Je l'ai reçu de votre main,
à votre affection paternelle. lorsque sa maison régnait sur de grands
« Votre Majesté connaît toute la vérité, royaumes, lorsque sa tête portait une cou-
Oui, Sire, le prince Jérôme, votre gendre, ronne. Bientôt les sentiments de mon cœur
mon époux et le père de mon enfant, est ont chéri et confirmé les nœuds que votre
avec moi. Oui, Sire, j'ai quitté un instant politique avait commandés,
le palais de mon roi pour secourir l'époux » Le mariaLC et la nature imposent des