‹ Les cent jours: Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, duChapitre 5 sur 16 · X. II* Il · texte numérisé non relu

X. II* Il

ï6$ MÈMOIRÏfii

L acharnement avec leqtiel on se battit dâni cette journée, fit; frémir les hommes les plus habitués à contempler de sdng4roid les hor-^ reurâ de la guerrei Les mines fumantes de Ligny et de Saint-^Amand «étaient encombi'ées de ]!norls:et demourans ;. le ravin , ^n ayant de Lig^yi, «resaefidblait à un fleuve de* sang > sur lequeLsucnageaient des cadaVres; auxQua-^ tre^Br&s>:méme^pectàclel le chemin creux qui: bordait' le .bois , avait ^disparu sous les O0rps ens^^lftntéjs des bifdves Ëcossais et de BM ctûra6s|er& La garde^fnp/éride se distingua surtout par sa ragé meurtrière: elle combattit auk ,cris de vive V Empereur ! point de i/ùarUer 1 Le corps du général CSrard Montra la même animosité; *ce fut lui t{ui> ayant épuisé toutes ses thunittons , dentandait è grandis cris des cartouches et des Prus-« siens* ! ;. '

La perte des Prussiens, rendue considéra*^ ble par le feù terrible de notre artillerie ^ fut de vingt-cinq mille hommes^ Blucher , ren-*versé de cheval par nos cuirassiers» ne leur échappa que par miracle* . ' *

La perte des Anglais et des Hollandais fut de quatre mElé cinq cents hommes. Trois ré*gimens écbsSaiB , et la légion noire de Bruns^wick, furent presqu entièrement exterminési.

HEHOIRES. 16:;

Lej>rmcede Brunswick lui-même et une foule d'autres officiers de mar(j[ue^ furent tués.

Nous perdîmes, à l'aile gauche, près de 5,000 hommes et plusieurs généraux. Le prince Jérôme, déjà blessé au passage de la Sambre, reçut un léger coup de feu à la main; il se tint constamment à la tête de sa division» et déploya beaucoup de valeur et de sangfroid.

Notre perle à Ligny , évaluée à 6,5oo hommes, fut rendue plus douloureuse encore par la blessure à mprt du général Girard. Peu d officiers étaient dou^s d'un caractère aussi noble et d'une, intrépidité aussi journalière. PIusn avide des faveurs de la gloire que des dons de la fortune, il ne possédait que son épée; et ses derniers momens, au lieu d être embellis par le seul souvenir de ses actions héroïques , furent troublés par la douleur de laisser sa famille à la merci du besoin. Là victoire de Ligny ne remplit point entièrement l'attente de l'Empereur; « Si le ma- «réchai Ney» dit*il, avait attaqué les Anglais

• avec toutes ses forces, il les aurait écrasés , »et serait venu donner le coup de grâce aux «Prussiens; et si, après avoir fait cette pre-

• mière faute, il n'eût point fait la seconde » sottise , d'empêcher le mouvement du comte

l64 ttÉMOtRES.

»d*Erloû, rînterventîon dn premier corps saurait abrégé la résistance de Blucher, ,et ■ rendu sa défaite irréparable : toute son armée » aurait été prise ou détruite. >

Cette victoire, quoiqu'imparfaîte, nen fut pas moins considérée par les généraux « comme étant de la plus haute importance. Elle séparait l'arihée anglaise des Prussiens , et nous laissait l'espoir de pouvoir la vaincre à son tour*

L'Empereur 5 sans perdre de tenis, voulait, dès la pointe du jour, attaquer d'un côté les Anglais 5 et de Tautre, faire poursuivre sans irelàche l'armée de Bluchcr. On lui objecta que Tarmée anglaise était intacte et prête à recevoir la bataille , tandis que nos troupes , harassées par les combats et la fatigue de Ligny, ne seraient peut-être point en état de se battre avec la vigueur nécessaire. On lui fit enfin de si nombreuses objections , qu'il coni^entit à laisser prendre du repos à l'armée. Le malheur rend timide. Si, comme autrefois, Napoléon n'eût écouté que les inspirations de son audace, il est probable, il est certain ( et je Tai eiitendu dire au général Drouot ), qu'il aurait pu, selon son projet, conduire le 17 ses troupes à Bruxelles; et qui peut calculer quelles auraient été les éuites de Voccupor* lion de cette capitale !

L'Empereur se boroa donc le ifj , à former son ann^e en deux colonnes ; Tune de 65^000 hommes, conduite pai: TËmpereur, après avoir rallié laile g£iuche , suivit la trace des Anglais. L'artillerie légère, les lanciers du, général Alphonse Colbert et de l'intrépide colonel Sourd, les pourchassèrent jusqu'à l'en* trée de la forêt de Soignes ,. où le duc de Wellington prit position. L autre, forte de 36»ooo hommes , fut détachée sous les ordres du maréchal Grouchy, pour observer et poursuivre les Prussiens : elle ne dépassa point Gem<> bloux.

La nuit du 17 au 18 fut affreuse, et semblait pr^ésager les malheurs de la journée. Une pluie violente et non înt^rroinpue ne permit point à 1 armée de goûter un seul moment de repos. Pour surcroît d'infortune, le miauvais état des chemins retarda l'arrivée des vivres ; et la plupart des soldats furent ptivés de nourriture; cependant, ils supportèrent gaimept cette double disgrâce , et à la pointe du pur ils annoncèrent à Napoléon , par desacclamations multipliées , qu'ils étaient prêts à voler à une nouvelle victoire.

L'Eîmpereur avait pensé que lard Welling* ton , isolé des Prussiens et pressentant la mar»che du corps de Qrouchy » qui pauvail > en

L'Empereur^ aprèa avoir écouté et 4él)4ttu loua le3 am, «e décidg» païf (1^3 coaai44ratipDa qui réunireat ious les suffrages» i fair^ ^tj^- 4|uer de front le« Anglais. IHis ordr?$ itérai tifs fuTCnt expédSéfl au maréehal Grouchy ; ^ ll^poléon , pour, lut donner le ttems d eff@ç^ tuer le mou'r^aient qu'il lui ^vait presorife», employa toute la matiuéo À déployer sou armée«

L'Empereur fit ^u pœsonne une aouvelle teconnaissanee de Farmée Anglaise s sa foér ttoH centrale, appuyée au tiUagedeMoiA<-St.-< Jeàu, était soutenue à droite par la ferme d'Hougoumontfà gauche par celle de lafiaie Sainte. Ses deux ailea a^âiend^iciit jusqu'au delà du hameau de Terre-la^Baie «t de Meirfce^ Sraine;des baies, desboia, des jraviBs^ une artillerie immense, et 85 à 90,000 hommes^ d^endajent eette fonnidable position*

L'Empereur disposa son armée dans Fordrç suivant (i]|:LedeuxîèQGie eorps^dontle prince

Infanterie. . . • . . iti^Soo

Cavalerie. ..,*.. i,5oo^ ... .^ ..... .. >8,oo*

i^« Corps.

Infanterie. . .... ia,5oo ^ .

JBSMOIREfi. 169

Jérôme fanait toujours partie, fut placé vis-à»vis les bpis qui entouraieiit Hougoumout. l^p i«^ corps vis-à-vis la Haie-Sainte, Le 6* corps fut envoyé à l'extrême droite , de manière ^ pouvoir se lier avec le maréchal Grouchy ., lorsqu'il déboucherait; la cavalerie légère et les cuir^siers ffu^eut flanqués en seconde ll«^ gna, deffij^f^ le^ 1^ et â"^ cprps ; la garde çt sa Q^vy^lerie r^esta en réserve , sur les hauteurs de Planchenois ; lancienne division du gênéraPGirard fut laissée à Fleurus ; TEmpereur , avec son état-major , se plaça sur un petit inamelon, près la ferme de la Belle- Alliance, d où il dominait la plaine et pouvait facilement diriger les mouvemens de larmée, et a^percevoir ceux des Anglais.

A Qii^i et demi, l'Empereur^ persuadé que

6* Corps.

T>.fw«.*^»:^ ) i^^^ avaient été >

DÏTinoii Domont et Saberwick a,5oû

CuiiaiMÎers 4,»pa

Garde à pied. . . . i3,5oo)

Cavalerie légère. . . a,,oaC ^g^g^

Grenadiers et dragons. 3,ooo\

ArtiUeiie ,

Division Girard^ Sctoahcummes»

4)5oo 67,10a

l'JO MEMOIRES

le maréchal Grouchy devait être en mouve ment 9 fît donner le signal du combati

Le prince Jérôme se porta avec sa division sur Hougoumont. Les approches en étaient défendues par des haies et un bois oùFennemî avait placé une nombreuse artillerie. L at*taque, rendue si difficile par les accideAs du terrain , fut opérée avec une extrême impétuosité; le bois fut pris et repris tour-à-tour. Nos troupes et les Anglais, séparés le plus souvent par une simple haie, se tiraient à bout portant, et recevaient réciproquement leur feu, sans reculer d'un pas; de part et d'autre, rartillerie faisait des ravages éjpouvantables. Le succès restait indécis , lorsque le général Reille fît soutenir lattaque du prince Jérôme par la division Foy , et parvint à forcer l'ennemi de lui abandon ler le bois et les vergers qu'il avait si vaillamment défendus et conservés jusqu'alors.

Il était une heure : ce fut quelques moment auparavant qu'une dépêche interceptée apprit à l'Empereur l'arrivée prochaine de trente mille Prussiens , commandés par Bu^ low (i).

f (i) Ce corps s'élait rallie à l'arme'e Prussienne depuis Ia.har taille de Ligny.

^Napoléon pensa que la force de ce corps , dont quelques éclaireurs avaient paru sur les hauteurs de Saint-Lambert, était exagérée; et persuadé d'ailleurs que 1 armée de Grouchy le suivait , et qu'il allait se trouver entre deux feux , il ne s'en inquiéta que légèrement : cependant , plutôt par prévoyance que par crainte , il donna l'ordre au général Domont de se porter , avec sa cavalerie et celle du général Suberwick, au-devant des Prussiens , et prescrivit au comte de Lobau de se mettre en mesure de soutenir le général Domont , en cas de besoin. Des ordonnances furent expédiées en même tems au maréchal Grouchy, pour l'informer de ce qui se passait, et lui enjoindre de nouveau de hâter sa marche, de poursuivre, d'attaquer et d'écraser Bulow.

Notre armée se trouvait donc réduite , par la distraction des divisions Domont et Suberwick, et par la paralysation du sixième corps, à moins de cinquante-sept mille hommes:

mais elle montrait tant de résolution, que l'Empereur ne douta point qu'elle ne fût suffisante pour battre les Anglais.

Le deuxième corps (je l'ai déjà dit) était parvenu à débusquer les Anglais des bois d'Hougoumont ; mais le premier corps, malgré le jeu continuel de plusieurs batteries, et

I ^9 HÉMOIKS^

la résolution de notre infanterie et de la cavalerie légère des généraux Lefévre-Desnouettes et Guyot» n'avait pu forcer ni la Haie« Sainte » ni Mont-Saint::Jean. L'Empereur or* donna au maréchal Ney d'entreprendre une nouvelle attaque^ et de la faire soutenir par quatre-vingts pièoes de canon. Un feu terril^le de mousqueterie et d'artillerie s'engagea dèslors, sur toute la ligne. Les Anglais, insensibles au danger^ apportaient les charges de notre infanterie et de notre cavalerie avec une grande feri^eté; plus ils montraient de résistance, plus nos soldats s'acharnaient au combat. Les Anglais , enfin , repoussés de position en position , évacuèrent la Haie- Sainte et Mont- Saint -Jean, et nos troupes s'en emparèrent aux cris de vive t'Empe^ reur I

Le comte d'Erlon envoya sur-le-champ > pour les y maintenir, la seconde brigade du général Alix. Un corps de cavalerie anglaise lui coupa le passage , la mit en désordre , el ^ se jetant ensuite sur nos batteries, parvint à désorganiser plusieurs pièces. Les cuirassiers du général Milhaud partirent au galop , pour repousser la cavalerie des Anglais. Une nouvelle division des leurs vint se jeter sur no& cuirassieris. Nos lanciers et nos chasseurs fur

MËMOIRËIJ. i^3

Vent envoyés à leur secours. Une charge générale s'engagea, et les Anglais, rompus, cul« butés et sabrés, furent forcés de se replier en désordre.

Jusqu'alors , l'armée française , où pour mieux dire les quarante mille hommes des généraux Reille et d'Erlôn , avaient bbtienu et conservé une supériorité imàrquée. L'eqnemi, rebuté, paraissait incertain de ses mouvement. t)n avait remarqué dès dispositions qui semblaient annoncer une prochaine retraite* L'Empereur, satisJTait, répétait avec joie: cfls »sont i nous, je les tiens; » et le mai^chal Sbult et tous les généraux r^alrdaient, comme lui^ la victoire assurée (i).

(x) L'ennemi, lui-même» ayoae ^*il crut en ce moment la bataille perdue. « Le désordre , dit Blucher , se mettait Sans les ran^s Anglais ; la perte avait été considérable ; les #âervés avaient été avancées en ligne ; la position du duc était d'és pltu critiques ; le feu de mousqueterie continuait ie Ung du front $ rartillerie avait élé retirée en seconde ligne. » ^

J'ajouterai qu'un désordre bien plus grand encore régnait sur les derrières de l'armée Anglaise ; les issues de la forêt de Soignes étaient encombrées de caissons , d*artilleri« , de bagages abandonnés par leurs guides ; et de nombreuses troupes de fuyards , avaient été répandre la confusion et Vtî^ froi à Bruxelles et sur les routes voisines.

Si nos succès n'eussent point été interrompus par la mar'-

lr74 MÉBtOIRES.

La garde avait déjà reçu Tordre de se tnettre en mouvement pour occuper le terrain que nous avions conquis ^ et achever Tennemi , lorsque le général Domont fit prévenir TEmpereur que le corps de Bulow venait d'entrer en ligne et s'avançait rapidement sur les der^ rières de notre droite. Cet avis changea la résolution de Napoléon ; au lieu de se servir de sa garde pour soutenir les i^' et 2^ corps, il la tint en réserve , et fit ordonner au maréchal Ney , de se maintenir dans les bois d'Hougoumont , à la Haie-Sainte et à Mont-St- Jean > jusqu'à ce que l'pn eût connu l'issue du mouvement qu'allait opérer le comte de Lobau contre les Prussien s^

Lés Anglais, instruits de l'arrivée de Bulow, reprirent l'oflensive et cherchèrent à nous chasser des positions que nous leut avions enlevées. Nos troupes les repoussèrent vîctorîeusemenL Le maréchal Ney, emporté par sa bouillante ardeur , oublia les ordres de l'Empereur. Il chargea l'eniiemi  la tête des cui-

che de Bulow , ou si le maréchal Grouchy ( comme ^Empereur devait l* espérer ) eût suivi les traces des Prussieas, jamais victoire plus glbrieuse n'aurait été remportée par les Français. Il ne serait point échappé un seul homme de l'artnée du duc de Weilipgloii.

taSBters Milhaud et de la cavalerie légèt'e ^de la garde 9 et parvint , au milieu des applautlissemens de rarmée ^ à s'établir sur les hauteurs, de Mout-St.- Jean , jusqu'alors luac^ "Cessibles.

Ce mouveaient intempestif et Kasardcux n'échappa point au duc de Wellington, Il fit avancer son infonterîe et lança sur nous toute sa caTalerie^

•L'Empereur fit dire sur-le-champ au général Kellerman et à ses cuirassiers > de courir dégager notre première ligne. Les grenadiers à cheval et les dragons de la garde» soit paruu mal-entendu du maréchal Ney , soit sponta* nément, s^ébranlèrent et suivirent les cuirassiers , sans qu il fût possible de les arrêter^ Une seconde mêlée ^ plus meurtrière que la première 9 s'engagea sur. tous les points. Nos troupes , exposées au feu non interrompu de linfantetie et des batteries ennemies , soutins rent et engagèrent héroïquement^ pendant deux heures* de nombreuses et brillantes charges , dans lesquelles nous eûmes la gloire.de prendre six drapeaux , de renverser plusieurs batteries et de hacher par morceaux quatre régimens ; mais dans lesquelles aussi nous per« dîmes l'élite de nos intrépides cuirassiers et de la cavalerie de la garde.

L'Empereur ♦ que ce fuaeste engagettiéni mettait au désespoir , ne pouvait y remédier. Grouchy n arrivait point ; et déjà , t»«>»r parvenir à maîtriser les Prussiens dont le nombre et les progrès allaient toujours crdisgans • il avait été forcé d atfaiblîr ses i^ésèrves de 4000 hommes de la jeune garde-

Cependant, notre cavalerie, épui^ par une perte considérable et des combats inégaux sans cesse renouvelés , commençait â se décourager et à fléchir. L'issue de la bataille pai^âissàit devenir douteuse. ïl fallait frapper un grand coup par une attaque désespérée- L'Empereur n hésita point.

L'ordre est immédiatement donné au comte fteille de rassembler toutes ses fôrceis et de se jeter impétueusement sur la- droite de l'ennekni , tandis que Napoléon en personne va latta'qtier de front avec ses réserves.

Déjà TEmpereur disposait sa garde en colonne 'd^attaqu^ , lorsqu'il apprit que notre cavâîéWe venait d'êlte forcée d'évacuer en partie lés hauteurs de Mont-St--Jean. Il ordonna suT-le^champ au maréchal Ney, de prendre avtc lui quatre bataillons de moyenne garde , et de Sfe porter en toute hâte sur le fatal platéati , pour y soutenir les cuirassiers qui Toc* cupaient encore*

La bonne contenance de la garde et lés ha*hingues de Napoléonenflammèrent les esprits; la cavalerie et quelqules bataillons qui avaient suivi son mouvement en arrière ^ firent face à l'ennemi , aux cris de vive VEmpetewr !

Au même moment une fusillade se fait en-^ tendre (i). t Voilà Grouchy! s'écrie TEmpereur : la victoire est à nous* % Labédoyèrè volé annoncer à l'armée cette heureuse Nouvelle; il pénètre 9 inalgré Tennemi , à la tète de nos colonnes : le maréchal GrouchAf arrive , ia garde va donner, du cou/rage I dû cûv/rngei ie$ Anglais sont perdus.

Un dernier cri d'espoii* part de tous les rangs ; les blessés en état de faire quelques pas encore , retournent au combat ; et mille et mille voix répètent à Tênvi: £n avant I en avant /

La colonne commandée par le àranre des êraves , arrivée en présence de l'ennemi, est accueillie par des décharges d'artillerie , qui lui font éprouver une perte affreuse. Le ina^

(i) On a su depais que c'était 1ë général Zietfaen qui, Ion de son arrivée en ligne « avait pris les troupes commandées par le prince de Sàxe-Veimar pour des Français , et les avait forcées ) après line fusillade* très-vite , d'abandonner un petit tillage qtt^elles étaient chargées de défendre.

T. IL la

lt^8 MÉMOIRSS.

réchalNey, fatigue des boulets ^ ordonna d'emporter les batteries à la baïonnette. Les gre« nadiers se précipitent dessus avec une telle impétuosité, qu'ils méconnaissent cet ordre admirable qui tant de fois leur valut la victoire. Leur chef, ivre d'intrépidité, ne s aperçoit point de ce désordre. Ses s^ddats et lui, abordent tumultueusement l'ennemi. Une nuée de balles, de mitraille, crève sur leurs têtes. Le cheval de Ney est tué, les généraux Michel et Priant tombent morts ou blessés ; une foule de braves sont renversés. Wellington ne laisse point le tems à nos grenadiers de se reconnaitre. Il les fait attaquer en flanc par sa cavalerie, et les force-de se retirer dans le plus grand désordre. Au môme instant, les 3o,ooo Prussiens de Ziethen, qu'on avait pris pour l'armée de Grouchy, enlevèrent de vive force le village de la Haie et nous repoussèrent devant eux. Notre cavalerie, notre infanterie, déjà ébranlées par la défaite de la garde moyenne , craignirent d'être coupées et se retirèrent précipitamment. La cavalerie anglaise, profitant habilement de la confusion que cette retraite inopinée avait occasionnée, se fit jour à travers nos rangs et acheva d'y semer le désordre et le découragement. Les autres troupes de la droite, qui ne résistaient déjà qua-

MilfOIRES. l^g

Tec UDepeineinfinie auï attaques dés Prussiens, et qui depuis plus d une heure nianquaient de munitions, voyant quelques escadrons péleméle, et des hommes de la garde à la déban* dade , crurent que tout était perdu et quittèrent leur position. Ce mouvement contagieux se communiqua en un instant à la gauche ; et toute larmée, après avoir enlevé si vaillamment les meilleures positions de Fennemi, les lui abandonna avec autant d'empressement, qu elle avait mis d'ardeur à les conquérir.

L'armée anglaise qui s'était avancée à me* sure que nous reculions, les Prussiens qui n'avaient point cessé de nous poursuivre, fondirent à la fois sur nos bataillons épars ; la nuit augmenta le tumulte et l'effroi; et bientôt l'armée entière ne fut plus qu'une masse confuse que les Anglais et les Prussiens renversèrent sans efforts , et massacr^ent sans pitié.

L'Empereur, témoin de cette épouvantable défection, put à peine en croire ses yeux. Ses aides-de-camp coururent de tous côtés pour rallier les troupes. Lui-même se jeta au milieu de la foule. Mais ses paroles, ses ordres , ses prières, ne furent point entendus. Comment l'armée aurait-elle pu se reformer ^sous le canon et au milieu des charges continuelles des

l8o BlÉMOIRÉS.

80,000 Anglais et des 60,006 Prussiens t[aï avaient envahi le champ de bataille?

Cependant, huit bataillons que T^lmpereut avait réunis précédemment, se formèrent en carrés , et barrèrent le chemin aux arméeâ prussienne et [anglaise. Ces braves^ quels que furent leui> constance et leur courage, ne pouvaient résister long-tems aux efforts d'un ennemi vingt fois plus nombreux. Environnés « assaillis, foudroyés de toutes parts, la plupart finirent enfin par succomber. Les uns vendirent chèrement leur vie ; les autres, exténués de fatigue ) de soif et de faim, n'eurent plus la force de combattre ^ et se laissèrent égorger sans pouvoir se défendre. Deux seuls bataillons (i), queTennemi n'avait pu rompre, se retirèrent en disputant le terrain ^ jusqu'à ce que, désorganisés et entraînés par le mouvement général, ils furent forcés eux-mêmes de suivre le torrent*

Un dernier bataillon de réserve « illustre et malheureux débris de la colonne de granit des champs de Marengo, était resté inébranlable au milieu des flots tumultueux de l'armée.

L'Empereur se retire dans les rangs de ces

(i) Ils avaient à leUr tête les'gene'raux Petit el Pelcl d« Morgan*

MEMOIRES* iQfr

braves , coinmaudés encore par CambroDne !

Il les &it former en carré , et s'avance à leur tête au devant de lennemi ; tous ses généraux, Ney, Soult, Bertrand, Drouot, Corbineau, de Flahaut» Labédoyère, Gourgaud^ etc.^ mettent Tépée à la main et deviennent soldats. Les vieux grenadiers, incapables de trembler pour leur vie, seflErayent du danger qui menace celle de. l'Empereur. Ils le con)urQnt de s'éloigner: Retive^votis ^ lui ditTun d'eux, vous voyez bien que la mort ne veut pa9 de vou$.

L'Empereur résiste et commande le feu. Les officiers qui l'entourent s'emparent de son cheval et Fentrainent. Çambronne et ses braves^ se pressent autour de leurs aigles expirantes , et disent à Napoléon un éternel adieui Lçs Anglais., touchés de leur héroïque résistance, les conjuc^nt 4e se rendre*. P{p;!f ,^ d^t Cauibronne, la Garde meuil,?^ et c(e se rend pas ! au même moment ils se précipitent tous sur l'en- Qemi, aux cris de Vive V Empereur ! On reconnaît â leurs coups les valpquçurs d'Austerlîtz, de iéna, de Wagram , de Montmirail. Les Anglais et les Çrussiens> dont ils ont suspendu Içs chants de victoire, se réunissent contre cette poignée de héros ejt les abattent, Liçs uns,, couverts de blessures , tombent a terre noyésu ^a.i)S leur sang. Les autres , plus heureux , soiîJt

l82 HÉMOIEES.

tués ; ceux enfin dont la mort trompe lattenfé, 86 fusillent entr eux , pour ne point survivre à leurs compagnons d'armes, ni mourir de la main de leurs ennemis*

Wellington etBlucher, devenus alors possesseurs paisibles du champ de bataille, le parcoururent en maîtres. Mais par combien de sang cet injuste triomphe ne fut-il pas acheté? Jamais , non jamais ^ les Français ne portèrent à leurs adversaires des coups plus formidables et plus meurtriers. Avides de sang et de gloire, méprisant les dangers et la mort, ils se précipitaient audacieusement sur les batteries enflammées de l'ennemi , et semblaient se multiplier pour aller le chercher, l'attaquer et le poursuivre dans ses inaccessibles retranchemens. Trente mille Anglais ou Prussiens (i) furent immolés par leurs mains

(i) La perte ge'nérale de Tarinéc du diic de WelliugtoD, en tués ou blessés, fut|d*environ .... 26,000 £t celle du prince Blucher ^ de * ; . . % . 35, 000

Celle des Français peut-être évaluée , savoir

Le i5 et le 16, tués ou blessés, à ..... . ii,oeo

Le 18, tués ou blessés , à ........ 18,000

Prisonniers 8,000

MÉMom». i85

dana cette fatale journée; et quand on pense que cet hortible carnage fut Touvrage de cin-

La perte des Français eût été plus considërable sans la généreuse sollicitude que leur témoignèrent le^ habitam ie fa Belgique. Après la victoire de Fleuras et de Ligoy , iU accoururent sur le champ de bataille, consoler les blesses et leur prodiguer] des secours. Rien n'était plus touchant que le tableau d*une foule de femmes et de jeunes filles , Cherchant à ranimer , par des liqueurs bienfaisanltes , la vie éteinte de nos malheureux soldats» tandis que leur» époux et leurs frères soutenaient nos blessés dans leurs bras, épanchaient leur sang, et fermaient leurs blessures.

La précipitatîoB de notre marche &e nofis avait pati permis de faire préparer des transrportâ et dès àmhulattceâ pour recevoir nos blessés. Les sensibles et boas habltaps de la Belgique y pourvurent avec empressement. Ils enlevèrent nos pauvres Français du champ de bataille, et leur oiïriretït un asile et tous les soins qui leur étaient tiéceslaif es.

Lors de notre retraite , ils nous prodiguèrent des témoignages d'intérêt non moins attendrissans et non moins précieux. Bravant la colère des féroces Prussiens , ils quittèrent leurs foyers, pour nous enseigner les issues propices à notre fuite , pour diriger notre marche à travers lés colonnes ennemies ; quand ils se séparaient de nous , ils nottâ suif aie^t encore des yeux, et nous expriqnaient au loin cfoTtibien^ il» étaient heureux d'avoir pu nous sauver.

Lorsqu'ils surent qu'un grand nombre de Fi^aftÇaU étalent restés prisonniers du vainqueur, ils s^empresSërent dé leur offrir et de leur prodiguer des Consolations et de^ secours.

Le prince d*Orange lui-même , aussi redoutable au fort des C( mbats que magnanime après la victoire , devint le protec- *(ur zélé d'une foule de braves qui , ayant appris sur le champ de bataille à l'estimer , avaient invoqué noblement son- appui.

l8Â MÊfifOIRCS,

guante mille homn^es (i) mourant de fatigue?

^ de besoins^ et luttant sur un terrain bour?bçux contre une position iuezpu^nable e( 1 39,000 comba^ans , pn est saisi d*une douloureuse admiratioi^ et Ton décerne auxTain-?i çus la palmée de la victoire.

Au moipent où le corps deBuIow enfonçait notre droite , j'étais au quartier-général , à la ferme de Caillou.

Un aide*de-çamp du grand maréchal vint , .

de sa part^ prévenir le duc deBassano que le& Prussiens se dirigeaient sur ce point. Le duc^ ayant reçu l 'ordre, dç TEmp^reur d'y rester ,^ ne voulut point en sortir ; et nous nous rési-. gnâmes à attendre l'événement. Bientôt effeo-. tivement des dragons ennemis s'emparèrent du petit bois qui couvrai^t la ferme et vinrent

Enfin , pour acquitter complètement la dette, de la reconnaUsance, àPëpoquede doidoureuse nie'moîre oà les persécutions y Texil, la mort , forcèrent tant de Français de fuir le. sol de la patrie , les habitans de ki Belgique^ toujours sensibles» toujours bienfaisans , puvrirent leurs portes hospitalières. à no$ infortunés proscrits ; et plu& d*un brave , déjà préservé par eux de la vengeance de l'étrangec ^ fut une seconde fois •castrait par leui;s maips généreus<es à la fureur d'eni^emisy plus implacables encore.

(i).Je dis 60,000 hoinmes , car plus de 10,000 hommes d|^ J^^ garde ne prirent point de part à l'action.

UÊMOIRES. l85

liabrer nos gens* Notre garde les repoussa à cQ^ps de fusil , mais revenus en plus grand nombre 5 ils nous assaillirent de nouveau et lious forcèrent, malgré ]e stoïcisme de M- le duc de Baasano , à leur céd^ très-promptement la place. Les voitures impériales, gar^ niea de chevaux vigoureux « nous dérobèrent rapidement aux poursuites de rennemi* Le ^uc ne fut point aussi (leureux ; sa voiture » mal attelée, endura plusieurs fusillades ;;.et il finit par être forcé de se sauver â pied et de venir se r^ugier dans la mienne^

La cessation du feu, la retraite précipitée des débris de larmée ne nous confirmèrent que trop Tissue funeste de la bataille \ iious demandions de tous côtés des nouvelles de l'Empereur , et personne ne pouvait ^ppaiser notre douloureuse anxiété : les uns nous, assuraient qu'il avait été faU: prisonnier , les au* très qu'il avait été tué« Pour mettre fin aux inquiétudes qui nous oppressaient » je p;ris le çhévaldu chef de. nos équipages; et, suivi d'un premier piqucur (nommé ÇhaqviQ), revenu avec Ncippléon de l'île d'Elbç, je rebroussai vers Mont-St.-Jea;i. Après avoir vainement importuné de questlojQS: une ipujtitude d offit çiers^ )e rencontrai u,n page (le jeu^e Gudin) qui ni'assura , <|ue rEmpereur devait ayqii:

l86 MÉMOIRES^

quitté le champ de bataille. Je poussai plus loin. Deux cuirassiers , le sabre levé , m'arrêtèrent : Où vas-tu ? — Je vais à U rencontre de FEmpereur. :^ Tu en as menti , tu es un royaliste , tu vas rejoindre les Anglais ! Je ne sais comment cet incident aurait fini, si un officier supérieur de la garde , un envoyé du ciel ne m eût heureusement reconnu et tiré d embarras. Il m'assura que l'Ennpereur 4|u'il avait long-tems escorté , deVait être en avant. Je fus retrouver le duc de Bassano. La certitude que l'Empereur était saiûetsauf, allégea quelques momens notre douleur* Elle reprit bientôt toute sa force. Il aurait fallu n'être point Français 9 pour contempler d'un œil sec notre épouvantable catastrophe^ L'armée ellemême , revenue de ses premières impressions, oubliait tes périls qui la menaçaient encore , pour méditer tristement sur l'avenir; sa marche était abattue , son regard consterné \ aucune parole, aucune plainte ne venait interrompre son douloureux recueillement; on eût dit qu'elle accompagnait une pompe funèbre, qu'elle assistait aux obsèques de sa gloire et de la patrie.

La prise et lé pillage des bagages de l'armée avaient suspendu instantanément la poursuite de l'ennemie II nous rejoignit aux Quatre-

Bras, et tomba sur nos équipages. Entête du convoi marchait le trésor , et après lui notre Yoiture. Cinq autres voitures qui nous suivaient immédiatement , furent attaquées et sabrées. La nôtre, par miracle, parvint à se sauver. Ce fut là qu on prit les effets d*habil*lemcnt de l'Empereur , le superbe collier de dianians que lui avait donné la princesse Borghèse, et son landaU échappé^ en 1812 , aux désastres de Moscôw.

Les Prussiens, acharnes à nôtre poursuite, traitaient avec une barljarie saus exemple, les malheureux qu'ils pouvaient atteindre. A lexception de quelques vieux soldats imperturbables, la plupart des autres avaient jeté leurs armes et se trouvaient sans défense; ils n'en étaient pas moins impitoyablement massacrée. Quatre Prussiens tuèrent de sang-froid

le général , après lui a Voir arraché ses

armes; un autre général, dont le nom n'est pas non plus présent à ma mémoire , se rendit à un officier; et cet officier eut I9 lâcheté, encore plus que la cruauté, de lui passer son sabre au travers du corps. Un colonel , pour ne point tomber entre leurs mains , se brûla la cervelle. Vingt autres officiers dé tous grades imitèrent cet exemple. Un officier de cuirassiers, les voyant arriver, dit: «Ils n'auront

^l8& MÉMOIRE».

ni mon cheval ni moi. » D'un coup de pi&to* let, il renverse son cheval, de l'autre, il se tue (i). Mille actes de désespoir non moins héroïques illustrèrent cette fatale journée.

Nous continuâmes notre retraite sur Char* leroi ; plus nous avancions , plus elle devenait difficile. Ceux qui nous précédaient, soit pour arrêter l'ennemi , soit par trahison , obsr Iruaient la route, et, à chaque pas,., uotis étions obligés de rompre des barricades. Dans un moment de halte, j'entendis à nos côtés des cris et des lamentations. Je m'approchai , et je reconnus qu'ils partaient d'un fossé de la route, où deux imn^iensefi charretées de blessés avaient été culbutées. Ces infortunés., enfouis péle-méle sous les voitures renversées sur eux , imploraient la compassion des passans; et, jusqu'alors, leurs voix affaiblies et couvertesr par le bruit des caissons , n avaieat point été entendues. Nous nous mîmes tous à l'ouvrage, et nous parvînmes à les arracher de leur tombeau. Quelques-uns respiraient

(x) Ce trait m'a été raconte^ mais en voici un dont)'ai ôXé Mmoin. Un cuirassier , au fort de la bataille-, avait e.u les bras hachés à coups de sabre ; « je vais me faire panser , dit-il , en « écumant de rage, si je ne puis me servir de mes bras , j^ ^ me s<;rvjrai â^ mes. dents je les mangerai ! »

hëmoïresv iég

lèiïcore. Lé plus grand nombre étaient niorts étouffes. La joie de ces malheureux nous tou-^ cha jusqu'aux larmes,; mais elle fut de courte durée : il fallut les abandonner.

Toujours suivis et harcelés par lennemi»

nous arrivâmes à Gharleroi; il y régnait un tel encombrement, un tel désordre^ que nous fûmes forcés d'abandonner notre voiture et nos bagages. Le portefeuille secret du cabinet fut enlevé par de garde du portefeuille; les au^ très papiers importans furent déchirés ; nous ne laissâmes que des rapports et des lettres insignifiantes i qu'on a fait imprimer depuis à Bruxelles (i). Déjà nous continuions (M. le duc de Bassano et moi ) notre route à pied ^ lorsque j'aperçus des piqueurs menant en laisse des chevaux de main de l'Empereur; je leur ordonnai de nous les amener^ Tel était le respect du duc pour tout ce qui touchait à Napoléon 5 qu'il hésitait à profiter de cette bonne fortune. Je parvins à vaincre ses scrupules, fort heureusement pour lui, car les Prussiens nous avaient rejoints , et le bruit des coups de fusil nous annonça qu'on était aux prises à quelques pas derrière nous.

(i) Parmi ces lettres impiîmëes , Us* en trouve une de nici écrite de Bâic à rEmpcreiir au sujet de M. Wcrner»

IQO MEMOIRES.

On fut également forcé d'abandonner, le trésor; l'or qu'il renfermait fut distribué aux gens de l'Empereur : tous le rapportèrent fidèlement.

L'Empereur, accompagné de ses àides-decamp et de quelques officiers d'ordonnance, avait suivi , en quittant le champ de bataille , la route de Charleroî. Arrivé dans cette ville, il voulut essayer d'y rallier quelques troupes: ses efforts étant inutiles, il continua sa marche, après avoir donné ses ordres à plusieurs généraux.

Le comte de Lobau, les généraux de la garde Petit et Pclet de Morvan , et une foule d'autres officiers cherchèrent également à reformer l'armée. L'épée à la main , ils arrêtaient les troupes au passage et les forçaient de se ranger en bataille; a peine réunies, elles se dispersaient aussitôt. L'artillerie qu'on avait pu sauver, conserva seule inébranlablement son organisation. Les braves canonniers, attachés à leurs pièces comme des soldats à leurs drapeaux, les suivaient paisiblement. Contraints par l'encombrement de la route de s'arrêter à chaque pas , ils voyaient sans regrets s'écouler près d'eux les flots de l'armée: leur devoir était de rester à leurs pièces , et ils y restaient sans calculer que leur dévoue-

MEMOIRES. igi

ment pourrait leur coûter la liberté ou la vie* Le hasard nous fit prendre ( à M . de Bassano et à moi ) la route de Philippeville. Nous apprîmes, avec une joie dont nous ne nous croyions plus susceptibles, que l'Empereur se trouvait dans cette place. Mous courûmes près de lui. Quand il m aperçut , il daigna me tendre la main ; je là couvris de mes pleurs* L'Empereur d« put contenir lui-même sa propre émotion; une grosse ktrme, échappée de ses yeux , vint trahir Les efforts de son âme. L'Empereur fit expédier Tordre aux généraux Rapp , Lecourbe et Lamarque , de se rendre à marches forcées sur Paris; et aux commandans des place& fortes, de se défendre jusqu'à la dernière extrémité* U me dicta ensuite deux lettres au prince Joseph: l'une, destinée à être communiquée au conseil des ministres , ne relatait qu'imparfaitement l'issue fatale de la bataille; l'autre, pour le prince seul, lui faisait un récit, malheureusenient trop fidèle^ de la déroute de l'armée. Cependant, disait-elle en finissant : « Tout n'est point

> perdu. Je suppose qu'il me restera , en réuunissant mes forces, i5o,ooo hommes. Les

> fédérés et les gardes nationaux qui ont du • cceur, me fourniront 100,000 lu)mmes. Les ji bataillons de dépôt 5o,ooo. J'aurai donc

ic)^ MEMOIRES.

i» Soo^ôoo soldats à opposer de suite àFeDiieiiii; y J attelerai lartillerie avec les chevaux dé Iule; «Je lèverai loo.odo conscrits. Je les armerai » avec los fusils des royalistes et des mauvaises «gardes nationales. Je ferai lever en masse lé » Dauphiné, le Lyonnais^ la Bourgogne, laLor- 9 rainé, la Champagne. J accablerai lenùemi; » Mais il faut qu'on m'aide , et qu'on tie rn'é- » tourdisse point. Je vais à Laon; J y trouverai j^sans doute duVhonde. Je nai point entendu

• parler de Grouchy. S'il n'est point pris 9 ( comme je le crains }, )e puis avoir dans «trois jours 5o,ooo hommes; avec cela j'occu- « perai l'ennemi « et je donnerai le tems à Paris » et à la France de faire leur devoir. Les. An- » glais marchent lentement. Lés Prussiens crai- «gnent les paysaus, et n'oseront point trop

• s'avancer. Tout peut se réparer encore; écrî- « vez-mdi l'effet que cette horrible échauffou-

. « rée aura produit dans la chanibré. je crois » que les députés se pénétreront que leur de- » voir, dans cette grande circonstance, est de se » réiiùii' à moi pour sauver la France.' Prépa-

• rez-les à me seconder dignement. «

L'Empereur ajouta de sa main: Du courage et de la fermeté.

Pendant que j expédiai ces lettres , il dicta à M. de Bassano des instructions pour le ma-

hImoires. igS

|or-général. Quand il eut fini , il se jeta sur un mauvais lit, et donna Tordre de s'occuper deô |>répai*atirs de notre départ.

Une chaise de poste à moitié brisée, quelques charrettes et de la paille venaient d'être préparées ( faute de mieux ) pour Napoléon et poul* nous; lorsque des voitures appartenant au maréchal Soult entrèrent dans la place.

Nous nous en emparâmes. L'ennemi a}'^ant déjà dés coureurs du côté de Philippeville et dé Marîenbourg,on rassembla deux ou trois cents fuyards de toutes les couleurs pour escorter l'Empereur. Il monta eu calèche avec le général Betltand , et partit. Ce fut ainsi que Char-^ les XII s'échappa devdtit sed Vainqueurs, après la bataille de PultaWa.

La suite de l'Empereur fut Renfermée dans deux autres calèches; l'une, dans laquelle je me trouvais^ contenait M. de Bassano, le gé-^ héral Drouot , lé général Dejean et M. de Caiilsy, premier écuyer ; l'autre était occupée par MM. de Flahaut, Labédoyère, Corbineau, et de Ôissi , aides-de-camp.

L'Empereur s'arrêta aU delà de Rocroi pour prendre qUplque tiourriture. Nous étions tous dans uti état à faire pitié; tiosyeux gonflés par les larmes , nos figures décomposées , nos habits couverts de sang ou de pousi^ière , nous

T. II. i3

194 HEMOIACS.

rendaient pour nous-mêmes un objet d^ï compassion et d*horreur. Nous iious entretînmes de la crise où allait se trouver l'Empereur et la France. Labédoyère ., plein de la candeur que donne un cœur jeune et inexpérimenté ^ se persuadait que nos dangers rallieraient tous les partis, et que les chambres déploieraient une grande et bienfaisante énergie» f II faut, disaitil , que l'Empereur, sans s'arrêter en route , se rende directement dans le sein de la représentation nationale , qu'il avoue franchement ses malheurs, et que (comme Philippe-Auguste) il ofire de mourir en soldat et de re^ mettre la couronne au plus digne. Les deux chambres se révolteront à Tidée d'abandon^ ner Napoléon , et se i*éuniront à lui, pour sauver la France. » — Ne croyez point, lui répondis- je, que nous soyons encore dans ces tems où le malheur était sacré. La chambre , loin de plaindre Napoléon et de venir gêné-»

reusement à son secours , l'accusera d'avoir perdu la France, et voudra la sauver en le sacrifiant, i — ^.<K Que Dieu nous préserve d'un semblable malheur ! s'écria Labédoyère ; si les chambres s'isolent de l'Empereur , tout est perdu. Les ennemis, sous huit jours, seront à Paris. Le neuvième nous reverrons les Bourbons; alors que deviendra la liberté et tous

ItÊMOIRES. 195

ceux qui ont embrassé la cause natioaale ?

Quant à moi , mon sort ne sera point dou* teux. Je serai fusillé le premier. 9 — « L'Empereur est un homme perdu, s'il met le pied a Paris: il n a qu'un seul moyen de se sauver, lui et la France, reprit M. de Flahaut ; c'est de traiter avec les alliés et de céder la couronne â son fils. Mais pour pouvoir traiter ^ il faut qu'il ait une armée ; et peut-être au moment où nous parlons, la plupart des généraux songent-ils déjà à envoyer leurs soumissions au Roi (1). » — c Raison de plus, dit Labédoyère, pour se hâter défaire cause commune avec les chambres et la nation , et pour se meltre en route sans perdre de tems. » — « Et moi , répliquais-)e , je soutiens , comme M.deFlahaut, que, si l'Empereur met le pied à Paris , il est perdu. On ne lui a jamais pardonné d'avoir abandonné son armée en Egypte, en Espagne, à M oscow. On lui pardonnera bien moins encore de l'avoir laissée là , au centre de la France. »

(i) M. de Flahaut royait juste , car il paraît certain que U maréchal Grouchy avait eu des ppur-parlers avec les allies , et qu'un arrangement, à la manière du dlic de Raguse, allait être signe , lorsque le général Excelmans fit arrêter le colonel Prussien envoyé au maréchal pour conclure le trai|é déjà convenu.

iljCy MÉMOIRES.

Ces diverses opinions, approuvées ou con-* damnées, servaient d*aliment à nos discussions, lorsqu'on vint nous avertir que les Anglais étaient à la Capelle (i), à quatre ou cinq lieues de nous. On en prévint sur-le-champ le général Bertrand. Mais l'Empereur continua de causer avec le duc de Bassano , et nous eûmes mille peines à lui faire reprendre sa route.

Nous arrivâmes à Laon; TEmpeteur descendit au pied de la ville. On connaissait déjà notre défaite. Un détachement de la garde nationale vint au-devant de l'Empereur. « Nos frères et nos enfans, lui dit Tofficier-comman* dant, sont dans les places fortes, mais disposez de nous 9 Sire; nous sommes prêts à mourir pour la patrie et pour vous. » L'Empereur le remercia vivement. Quelques paysans nous entouraient et nous regardaient stupidement; souvent ils criaient vive i* Empereur \ ces cris nous faisaient mal. lis plaisent dans la prospérité ; après une bataille perdufe, ils déchirent le cœur.

«L'Empereur fut informé qu'on apercevait au loin un corps de troupes assez Nombreux.

(x) Cet avis était faux.

Il envoya Tua de ses aides- de-rcamp le reconnaître. C'était environ trois mille Français , infanterie et cavajerie, que le prince Jférôiw, le maréchal Soult^ le général Morand , et les généraux Colbert, Petit et Pelet de Morva^ , étaient parvenus à rallier, n. En ce cas^ dit 9 Napoléon, )e resterai à Laon jusqu'à ce que >le reste de larmée sait réuni. J'aî doixaéTpr- » dre de diriger sur Laon et sur 1leim$ tous 9 les militaires isolés. La gendarmerie et la • garde nationale vont I^attre la campagne et 1 ramasser les traînards; les bons soldats sp ^rallieront d eux-iQémes : îxous aurons , dans Ji vingt-quatre heures» un noyau de dix à 31 douz^ mille hommes* Avec cette petite ay- » mée , je contiendrai 1 ennemi, et je donn^r^i >le tems à Grouchy d'arriver, et à la nation nde ae retourner. » Cette résolution fut vivement combattue, t Votre Majesté, lui dit-on , a vu 5 de ses propres yeuxi la déroute complète de l'armée; eJUç sait que les régimeus étaient confondus, et ce n'est point en quelques heures qu'on pourra tes reformer. En supposant mémo qu'on puisse réunir un noyau de dix mille soldats , que pou^rra faire Votre Majesté, avec cette paignée d'hommes, dont la plupart n'auront ni armes ni muni-^ tioai ? elle arrêtera les ennemis sur un poiAt>

igS MEMOIRES.

mais elle ne pourra pas les empêcher de pénétrer sur un autre; toutes les routes leur sont ouvertes. Le corps du maréchal Grou^ chy, s'il a passé la Dyle, sera tombé dans le» mains de Blucher ou de Wellington; s'il ne Ta point passée, et qu'il veuille opérer sa retraite sur Nàmur , les Prussiens arriveront nécessairement avant lui à Gembloux ou à Temploux, et lui fermeront le passage; tandis que les Anglais se porteront par Tilly et Sombref sur son flanc droit, et lui enlèveront tout espoir de salut. Voire Majesté, dans cet état de choses, ne peut donc compter raisonnablement sur le secours de son armée; elle n'en a plus. La France ne peut être sauvée que pir elle-même. Il faut que tous les citoyens prennent les armes; et la présence de Votre Majesté à Paris est nécessaire, pour comprimer vos ennemis, et enflammer et diriger le dévouement des patriotes. Les Parisiens, quand ils verront Votre Majesté, n'hésiteront point à se battre. Si Votre Majesté reste loin d'eux, on fera courir mille bruits mensongers sur son compte; tantôt on dira, que vous avez été tué; tantôt, que vous atez été fait prisonnier pu que vous êtes cerné. La garde nationale et les fédérés , découragés par la crainte d'être abandonnés ou trahis, comme

MEIklOIRES. 199

ils VoïA été en i8i4,se battront à contre-cœur, ou ne se battront point du tout >

Ces considérations firent changer l'Empereur de résolution. « Eh bien! dit-il , puisque » vous le croyez nécessaire , j'irai à Paris; maïs

> je suis persuadé que vous me faites faire une «sottise. Ma vraie place est ici. Je pourrais y » diriger ce qui se passera à Parîs^etmes frères » feraient le reste. »

L'Empereur alors se retira dans une autre pièce avec M. de Bassano et moi; et, après, avoir expédié de nouveaux ordres au maréchal Soult sur les mouvemens et le ralliement de rarmée, il mit la dernière main au bulletin de Mont-Saint Jean , déjà ébauché à Phîlîppeville. Quand il fut terminé , il fît appeler le grand maréchal , le général Drouot et les autres aîdes-de-camp. t Voici, leur dit-il, lé

> bulletin de Mont-Saint- Jean ; je veux que • vous en entendiez la lecture; si j^ai omis » quelques faits essentiels, vous me les rap- » pellerez : mon intention est de né rîèn dissi- »muler. Il faut, comme après Moscow, révé- »ler à la France la vérité toute entière (i) î

(i) On voit combien est iojuste le reproche fait à Napo-* léon d*avoîr , dan$ ce bulletin, traihi la vérité et calomnié ^armée.

ij aurais pu, continua-t-il, rejeter, sur le mt-» 1 réchal Ney , une partie des ipalbeurs de cett^ 9 journée; mais le mal est fait; il ne fa\it plus 9 en parler, i Je lus ce nouveau vingt-neuviè-^ pie bulletin; quelques légers chaugem^n^,, proposés par le gépénil Drouot , furent agréée, par TEmpereur; mais, je ne sais par quelle bizarrerie , il ue foulait point avouer que ses voitures étaient tombées £^u pouvoir de leu^ neini : < Quand vous traverserez Paris , lui dit IVl. de Flahaut^ on sapercevrf^ bien que vos voitures ont été prises. Si vous ]fi cachez^ oa vous accusera de déguiser des vérités plus iai<> jportantes ; et il faut ne rienclire, ou dire tout.>^ L'Empereur , après quelques façons ^ ^nit paf accéder à cet avis.

Je fis alors une seconde lecture du bulletin^ et tout le monde étant d accord de son exaetl^r. jlude 3 M. de Bassano Içxpédia au priuce Jo-« $eph, , par un courrier extraordinaire.

Au moment ou il parvint , Paris r^tentis:»^ sait encore des transports d'allégresse qu^* vaieat fait naître la victoire éclatante de Ligny et les heureuses nouvelles reçues des armées de rOuest et des Alpes.

Le maréchal Suchet, toujours heureux , tou-* jours habile , s était emparé de Montmélian, et de triomphe en triomphe , ét^it paryeuu À

MÂMOIRSS, 1101

chasser les Piémontais des gorges et des vallées du Mont-Cénis.

Le général Desaix , Tun de ses lieutenans , avait repoussé , du côté du Jura , les avant-pos* tes enaeoiis , pris Carrouge , passé TÂrve ; et malgré les diflScultés du pays, s'était emparé en yn clin d'œil de tous les défilés.

La guerre de la Vendée avait justifié lescon^ jeetures de l'Enipereur.

Le marquis de La Roche-Jaquelin, honteux de la déroute d'Aisenay, attendait avec impatience le moment de la réparer. Instruit qu'une nouvelle flotte anglaise lui' apportait des armes et des munitions , il crut que l'oc-^ casion était arrivée , et fit sur-le-champ des dispositions pour favoriser le débarquement annoncé , et livrer , s'il le fallait , bataille aux Impériaux.

Ses dispositions , mal conçues, mal réglées « n'obtinrent point l'assentiment unanime de Varmée Une partie des généraux et des trou--> pes , déjà fatigués et rebutés par des marches et des contre-marches sans but et sans utilité^ n'exécutèrent qu'à contre-cceur tes ordres donnés. L'autre partie , révoquant en doute la réalité du débarquement , montrait de l'hésitation. Le corps de M. d'Autichamp , enfin , l'un des plus considérables , refusa nettement

JOâ MÉMOIRES.

de prendre part à cette expédition aventu^ reuse ; et cet exemple qu'attendaient les autres divisions, fut bientôt imité par MM. de Sapineau et Suzannet. La Roche-Jaquelin , trop fier pour revenir sur ses pas, trop présomptueux pour apprécier le danger et la folie de ses résolutions, ne Vit, dans la résistance qu'oK lui avait opposée , qu'une odieuse trahison , et dans sa colère délirante y prononça en maître la destitution des généraux rebelles. Une seule division ( celle de son frère ) lui étant restée fidèle , il se mit à sa tète , et s'enfonça témérairement dans le Marais (,i) , où Vatten-^ daient de nouveaux revers et la mort.

Le général Lamarque avait pénétré d'un coup d œil les desseins de son imprudent adversaire , et donné l'ordre au redoutable Tra- \ot de quitter Nantes et de se porter en toute hâte sur les derrières de l'armée royale» Ce projet hardi fut habilement exécuté. L'avantgarde de Travot renversa tout ce qui s'opposait à son passage , s'empara de St.-Gilles y repoussa la flotte anglaise et tqit obstacle au dé« barquement. Travot, avec le reste de ses troupes , passa au même moment la rivière de

(i) Nom donné à la partie des pays qui avoisinenl les côtes. ^

MEMOIRESé QoS

Vîc à Bas-Oupton , et ferma le passage à La Roche-JaqueKn. Les Vendéens , pressés de toutes parts , reculèrent et prirent position à St.-Jean-de^Mont. L'ordre fut donné au général Estève de les attaquer. Ils l'attendirent de pied ferme; mais Estève connaissant l'inexpérience de leur chef, feignit de battre en retraite. Les Vendéens , trompés , abandonnèrent leurs retranchemens protecteurs. Les Impériaux se retournèrent brusquement, et , la baïonnette en avant, eurent bientôt dispersé leurs crédules et malheureux ennemis. La Roche-Jaquelin , la tête perdue , le cœur au désespoir , courut de tous côtés donner des ordres qu'on n'entendit plus , qu'on ne voulut plus suivre , et finit enfin par se faire tuer i).

La Roche-Jaquelin avait été , par dévoue-* ment et par ambition, le principal instigateur de cette guerre ; on crut que sa mort serait suivie de la paix ; mais l'annonce du prochain commencement des hostilités, ranima le caur.^ge des Vendéens , rétablit la concorde entre leurs chefs, et ils se préparèrent à de nour veaux combats.

(i) 'Cette affaire et l'a mort de La Roche-Jaqiielin eureDt lieu le IX juin , et ne furent connues à Paris que le 19.

^o4 mÉMOIRES.

Le général Lamarque , instruit que MM. c!e Sapineau , de Suzannet et d'Âutichamp , s'é<^ taient réunis pour favoriser un troisième débarquement, se mit à leur poursuite , à la têle des divisions de» généraux Brayer et Travot. Il les atteignit à la Roche-Sewière. Leur position paraissait inexpugnable ; mais les troupes impériales, animées au combat parlanou- ▼elle télégraphique delà bataille de Lîgny , firent des prodiges de valeur ; et sans, leurs généraux avides du sang français , il est probable quel armée royale, chassée de ses retran-chemens, culbutée et mise en déroute^ aurai!

été entièrement anéantie.

Cette victoire fratricide, la dernière que la France dût avoir à déplorer, ne laissa plus aux Vendéens d'autres ressources que la paix ; ils la demandèrent, et quelques jours après ils l'obtinrent. Si les talens, la vigueur des gé^ néraux Lamarque, Travot, Brayer, etc. , ajoutèrent un nouveau lustre à leur réputation militaire , leur modération et leur humanité leur acquirent des droits encore plus glorieux à la reconnaissance nationale. Dans des mains moins françaises, cette guerre eut couvert d'un voile funèbre les pays insurgés; dans leurs inains tutélaires, elle ne ravit à la patrie qu'un petit nombre de ses enfaqs.

-MEHOTKES. ao5

Tant de succès réutiis^ accrus encore pat la renommée, avaient répandu dans Paris la confiance et Tivresse ; les craintes semées pat* la malveillance ou conçues par Tinquiète sol-^ licitude des patriotes , s'étaient affaiblies. On commençait à contempler Tarenir avec sécu-, rite ; on se livrait à Tespoir que la fortune allait redevenir propice à la France, quand ce rêve trompeur fut tout-à-coiip interrompu par la nouvelle des malheurs de notre armée, par larrivée de TEmpereur.

L'Empereur, en descendant à l'Elysée, fut reçu par le ducde Vicence, son censeur danà la prospérité , son ami dans l'infortune. Il paraissait succomber à la fatigue, à la douleur; sa poitrine était souffrante, sa respiration oppressée. Après un soupir pénible, il dit au duc: «L'armée avait fait des prodiges, une

> terreur panique la saisie ; tout a été perdu.». »Ney s'est conduit comme un fou; il m'a fait

> massacrer ma cavalerie... Je n'en puis plus... »il me faut deux heures de repos pour être à » mes affaires. » en portant la main sur son «cœur,* J'éloufib là. »

Il donna l'ordre de lui préparer un bain , et après quelques momens de silence, il reprit : « Mon intention est de réunir les deux » ehambres en séance impériale. Je leur pein-

» drai les malheurs de larmée ; je leur deiriàu^ »derai les moyens de sauver la patrie: aprèà «cela, je repartirai. » — « Sire, lui répondit JVf . de Vicence , la nouvelle de vos malheurs a déjà transpiré. Il règne une grande agitation dans les esprits ; les dispositions des députés paraissent plus hostiles que jamais ; et puisque Votre Majesté daigne m*écouter, je dois lui dire, qu'il est à craindre que la chambre ne réponde point à votre attente. Je regrette. Sire, de vous voir à Paris: il eût été préférable de ne point vous séparer de votre armée ; c'est elle qui fait votre force, votre sûreté. » — « Je » n'ai plus d'armée , reprit l'Empereur ; je n'ai >plus que des fuyards. Je retrouverai des » hommes, mais comment les armçr? je n'ai >plus de fusils. Cependaqt, avec de l'union, .9 tout pourra se réparer. J'espère que les dé-

> pûtes me seconderont; qu'ils sentiront la » responsabilité qui va peser sur eux; vous

> avez mal jugé, je crois , de leur esprit; la ma* » jorité est bonne , est française. Je n'ai contre

> moi que Lafayette , Lanjuinais , Flaugergues

> et quelques autres. Ils ne veulent pas de moi, » je le sais. Je les gène. Ils voudraient travail- 9 1er pour eux. . . Je ne les laisserai pas faire. 9 Ma présence ici les contiendra. >

L arrivée successive du prince Joseph et du

MÉlîoînËs* sto*)

grince Lucien interrompit cet entretien. Ils confirmèrent Fopinion du duc de Vicence , sur les mauvaises dispositions do la chambre, <ît conseillèrent à l'Empereur de différer la convocation de la séance impériale, et de laisser préalablement agir ses ministres.

Pendant que l'Empereur était au bain, les ministres et les grands de l'état accoururent à TElysée, et interrogèrent avec avidité les aides-de-camp et les officiers revenus de Mont- Saint-Jean. Le spectacle de la déroute et dé la destruction de l'armée était encore présent à leurs yeux; ils n'épargnèrent aucun détail, et jetèrent imprudemment dans tous les cœurs la terreur et le découragement. On dit tout haut que Napoléon était perdu; et tout bas qu'il n'avait plus d'autre moyen de sauver la France que d'abdiquer.

L'Empereur , rerais de ses fatigues , assembla son conseil : il fit donner lecture, par le duc de Bassano , du bulletin de la bataille de M ont" Saint-Jean ^ et dit : c Nos malheurs sont grands. » Je suis venu pour les réparer, pour impri- » mer à la nation , à l'armée , un grand et noble

• mouvement. Si là nation se lève , l'ennemi » sera écrasé ; si , au lieu de levées , de mesures > extraordinaires, on dispute, tout est perdu.

• L'ennemi est en France. J'ai besoin, pour

% sauver la patrie, d'être revêtu d'un grand pôtt- >vôir, d*une dictature temporaire. Dans » l'intérêt de la patrie, je pourrais me saisir de »ce pouvoir; mais il serait utile et plus na-* >tional qu il me fût donné par les chambres. » Les ministres baissèrent les yeux, et ne répondirent pas. L'Empereur alors les interpella d'é«mettre leur opinion sur les mesures de salut public qu'exigeaient les circonstances.

M. Garnot fut d'avis qu'il fallait déclarer la patrie en danger , appeler aux armes les fé-* dérés et toutes les gardes nationales ^ mettre Paris en état de siège, le défendre , se retirer à la dernière extrémité derrière la Loire , s'y retrancher, rappeler 1 armée delà Vendée, les corps d'observation du midi , et tenir l'ennemi en arrêt jusqu'à ce qu'on eût pu réunir et orga« niser des forces suffisantes pour reprendre l'offensive et le chasser hors de FrancCé

Le duc de Vtcence rappela les événemens de 18149 et soutînt que l'occupation de la capitale par l'ennemi déciderait une seconde fois du sort du trône ; qu'il fallait que la nation fit un grand effort pour sauver son indépendance; que le salut de Tétat ne dépendrait point de telle ou telle mesure ; que la questioa était dans les chambres et dans sur unioa avec l'Empereur*

MEMOIRES. aog

Le duc d'Otraote et plusieurs autres ministres partagèrent ce sentiment^ et pensèrent qu'en montrant aux chambres de la confiance et de la bonne foi, on parviendrait à leur feirë sentir qu'il était de leur devoir de se réunir à l'Empereur, pour sauver ensemble, par des mesures énergiques , l'honneur et l'indépendance de la nation.

Le duc Decrès déclara nettement qu'on avait tort de se flatter de pouvoir gagner le* députés, qu'ils étaient mal disposés, et paraissaient décidés'à se porter aux plusyioleûs excès.

M. le comte Regnault ajouta qu'il ne croyait point que les représentans consentissent à seconder les vues de l'Empereur ; qu'ils paraissaient persuadés que ce n'était plus lui qui pouvait sauver la ^patrie, et qu'il craignait qu'un grand sacrifice ne fût nécessaire. — « Parlez nettement, lui dit l'Empereur; c'est • mon abdication qu'ils veulent , n'est-ce pas?< — € Je le crois. Sire, reprit M. Regnault; quelque pénible que cela soit pour moi, il est de mon devoir d'éclairer Votre Majesté sur sa véritable situation. J'ajouterai même qu'il serait possible, si Votre Majesté ne se déterminait point à offrir , de son propre mouvement, son abdication, que la chambre osât la démander. »

T. ir. ]4

dIO MÉMOIRES.

Le prince Lucien lui répliqua vivement:

c Je me suift déjà trouvé dans des circonstances difficiles, et j ai vu que^ plus les crises sont grandes , plus on <)oit déployer d'énergie. Si la chambre ne veut point seconder l'Empereur, il se passera de son assistance. Le salut de la patrie doit être la première loi de l'état ; et^ puisque la chambre ne paraît point disposée à se joindre à l'Empereur pour sauver la France, il faut qu'il la sauve seul. Il faut qu'il se déclare dictateur , qu'il mette la France en état de siège ^ et qu'il appelle à sa défense tous les patriotes et tous les bons Français. »

M. le comte Carnot déclara qu'il lui parais* sait indispensable que l'Empereur fût revêtu, pendant la durée de la crise, d'une grande et imposante autorité.

L'Empereur alors prit la parole, et dit:

« La présence de l'ennemi sur le sol national «rendra, je l'espère, aux députés, le sentiiment de leurs devoirs. La nation ne les a «point envoyés pour me renverser, mais pour » me soutenir. Je ne les crains point. Quelque «chose qu'ils fassent, je serai toujours l'idole » du peuple et de l'armée. Si je disais un mot, » ils seraient tous assommés. Mais ; en ne crai- » gnant rien pour moi , je crains tout pour la

)i France. Si nous nous querellons entre nous, >au lieu de nous entendre, nous aurons le

• sort du Bas-Empire; tout sera perdu Le

» patriotisme de la nation, sa haine pour les

• Bourbons, son attachement à ma personne , > nous offrent encore d'immenses ressources ;

• notre cause n'est point désespérée. »

L'Empereur alors, avec une habileté et une force d'expression admirable, passa successif vement en revue les moyens de réparer le»

revers de M ont-Saint-Jean, etdessina, à grands traits, le tableau des malheurs sans nombre dont menaçaient la France la discorde, les étrangers et les Bourbons. Chacune de ses parôles faisait passer la conviction dans l'âme de ses ministres; les opinions, jusqu'alors divisées , tendaient à se rapprocher , lorsque te conseil fut interrompu par un message de la chambre des représentans , contenant la réso* lution suivante.

La chambre des représentans Déclare] que l'injé^pendance de la nation est menacée.

La chambre se déclare en permanence. Toute tentative pour la dissoudre est un crime de haute trahie son; quiconque se rendrait coupable de cette tentatiirey sera déclaré traître à la patrie. , et sar^ie-champ jugé comme tel.

L'armée de ligne et la garde nationale qui ont com^ battu et combattent encqre pour défendre la liberté ^

rindépendance , et le territoire de la France , ont bien mérité de U patrie.

Les ministres de la guerre , des relations extérieures ^t de llntérlear^sont invités à se rendre sar-ic-champ dans le sein de i^asseroblée (i) ».

Cette résolution avait été adoptée , presque d'emblée, sur la proposition de M. deLafayette. Chacun de ces articles était un attenfat â la constitution et une usurpation <ïe l'autorité souveraine. L'Empereur en mesura d'un seul coup d'œil toutes les conséquences. «J'avais bien

• pensé, dit-il avec dépit, que j'aurais dû con- Bgèdîer ces gens-là , avant mon départ. C'est

• fiiii ; ils vont perdre la France. » Il leva la séance , en ajoutant : » Je vois que Regnault

• ne m'avait point trompé; j'abdiquerai s*i4 ie fcmt. «Parole imprudente et funeste qui , reportée sur-lé-'champiuix ennemis de Napoléon , enhardit leurs desseins et accrut leur audace. A peine l'Empereur l'eu t-îl prononcée, qu'il en sentit l'inconséquence , et revenant sur ses pas, il annonça^ qu'il fallait cependant.

(i) Cette résolution fut envoye'e également à la chambre des pairs , mais la chambre , reconnaissant qa*e1le n^avait pas le droit de mander les ministres , se borna , çu lès circons^ tances^ \ donner son approbation aox trois premiers articles.

avant de prendre un parti , savoir , ce que iout cela deviendrait. Il preecrivit donc à M. Regnaultde se rendre à la chambre pour la calmer et sonder le terrain : c Vous leur an-

• noncerez que je suis de retour; que )e viens » de convoquer le conseil des ministres ; que » 1 armée , après une victoire signalée , a livré .»une grande bataille ; que tout allait bien; que >les Anglais étaient battus ; que nous leub

• avions enlevé six drapeaux, lorsque dts mal- »veillans ont causé une terreur patiique; que

• l'armée se rallie; que j'ai donné des ordres »pour arrêter les fuyards; que je suis venU

• pour me concerter avec mes ministres et » avec* les chambres ; et que je m'occupe en

• ce moment des mesures die salut public qu'exl- > geront les circonstances* » •

M. Carnot , par ordre de TEmperetlr, partît , au, même moment , pour faire à la chambre des pairs une semblable committiication.

Elle y fut écoutée avec le calme convenable ; mais M. ftegnault, quels que fussent ses efforts ne. put parvenir à modérer rimpatiencè dès représentans ; et ils renouvelèrent impérieusement ^Uis: ministres^ par an second inëîsstgé, l'invilation de Se présenter à la barte.

L'Empereur , ehoqué que la chambre s'srrrogeât des droiti dur m ministres ,' lëui" (lé-

ji4 jiiiioilucs.

fendit de bouger. Les députés , ne les voyant pas arriver , regardèrent leur retard comme 9d/ne offerue à la nation. Les uns ^ déjà familiers avec le mépris de l'Empereur et des principes constitutionnels, voulaient qu'on ordonnât aux ministres de se rendre dans rassemblée, toutes affaires cessantes. Les autre», troublés par leur conscience et la crainte d'un coup d'état , se créaient des fantômes ; et persuadés que Napoléon faisait marcher des trou- • pes pour mutiler et dissoudre la représentation nationale^ ils demandaient à grands cris que la garde nationale fût appelée au secours de la chambre. D'autres voulaient qu'on ôtât à l'Empereur et au général Durosnel le conr- . mandement de cette garde, pour en investir le général Lafayette.

L'Empereur, fatigué de tout ce bruit , autorisa les ministres à prévenir le président de JLeur prochaine arrivée ; mais ne voulant pas . laisser xroire qu'ils obéissaient aux injonctions delà chambre, il les y députa comme porteurs d'un message impérial , rédigé à cet e^t. Le prince Lucien fut chargé de les accompagner, en, qualité de commissaire général. Pour que cette innovation ne blessât point les ministres, l'Empereur: leur dit que le prince .l^uçi^a , 'W aa qualité, temporaire de com-

' MEMOIRES. âl5

xnissaire général, pourrait répondre aux interpellations des représentans , sans que cela tirât à conséquence pour Tavenir, et sans donner à la chambre le droit de prétendre qu'on lui avait recoimu et concédé le pouvoir de mander les ministres et de les interroger^ Maïs ce motif n'était point le véritable. L'Empereur n'avait pas été content de la tiédeur que lama- }orité des ministres venait de laisser* paraître , et il voulut remettre en des mains plus sûres le soin de défendre sa personne et son trâne. A six heures^ les ministres et le prince Lucien à leur tête furent introduits dans la chambre.

Le prince annonça: que VËmpereur^'avait nommé comm-issaire extraordinaire, pourcon-* certer avec les représentans des mesures de»

prudence : il déposa sur le bureau du président les pouvoirs et le message de l'Empereur^ et demanda que l'assemblée voulût bîen se-^ former en comité secret.

Ce message contenait l'exposé rapide des revers essuyés à Mont-St.-Jea A. Il recommandait* aux représentans de s'unir avec le chef dé l'état; ' pour préserver la patrie du malheur de re*' tourner sous }e joug des Bourbons > ou de devenir, comme les Polonais, la proie des étran-< gers. Il annonçait enfin , qu'il pai^issait nécessaire que les deux chambres nommassent •

f iQ MËHOIRE^. >

reâipectÎTemeot une commissiondecinq membres 9 pour se concerter avec les ministres « sur les mesures de salut public et sur les moyens de traiter de la paix avec les coalisés.

A peine la lecture en fut-*elle terminée, que des interpellations faites aux ministres de toutes les parties de la salle, portèrent, eo un instant , la confusion dans les délibérations de l'assemblée. Tous les députés insurgés leur adressaient à*la-fois des questions aussi absurdes quarrogmtes, et s'étonnaient, s'indignaient qu'ils ne satisfissent point à leur avide et insatiable curiosité.

Le trouble étant apaisé , un membre ( M. Henri Laroste ) parvint à se faire entendre. « I^ voile est donc déchiré, dit-il, nos malheurs sont connus; quelque affreux que soient nos désastres, peut-être ne nous les a-ton point encore entièrement révélési* Je ne discuterai point les communications qui tious ont été faites : le moment n'est point venu de deiff^nder compte au chef de l'état du sang de nos brafe^ot de la perte de l'honneur national ; nifiîsj^ lui demaoderai.au nom dusahitpublic, de no|i3 .dévoiler le secretde ses pensées, de sa politique tjdenoiJS apprendre le moyen de fermer l'abîmjQ pn tr'ouvert sous nos pas. Vous nous parlez d^'ipdépend^nce natijanale, vous nou»

MÉMOIRES. â 1 7

parlez de paix , ministres de Napoléon ; maît quelle nouvelle base donnere'z-vous à vos négociations ? Quel nouveau moyen de communication avez-vous en vo^re pouvoir ? 'Vous le savez, comme nous, c'est à Napoléon seul que l'Europe a déclaré la guerre ! Séparerez-v<fU8 désormais la nation de Napoléon? Pour moi. Je le déclare , je ne vois qu un homme entre la paix et nous. Qu'il parle , et la patrie sera sauvée! »

Le prince Lucien essaya de répondre à cette violente attaque. « Eh quoi ! dit - il , aurionsnous encore la faiblesse de croire au langage de^nos ennemis? lorsque pour la première fois>^ la victoire nous fut infidèle » ne nous jurèrentils pas , en présence de Dieu et d^s hommes , qu'ils respecteraient notre indépendance et nos lois ? Ne donnons point une seconde fois daos le piège qu'ils tendent à notre confiance, à notre crédulité. Leur but, en cherchant à isoler la nation de l'Empereur, est de nous désunir pour nous vaincre et nous Replonger plus facilement dans l'abaissement et l'esclavage dont son retour nous a délivrés. Je vous en conjure, citoyens, au nom sacré de la patrie , ralliez- vous tous autour, du chef que la nation vi^nt de riçplacer si soJenneUf^i^ieint à sa tête. Sotigez qucmotre salut dépend dé notre

il8 MÉMOIRES.

union, et que tous ne pourriez vous séparer de TEmpereur et l'abandonner à ses ennemis, sans perdre l'état, sans manquer à vos sermens, sans flétrir à jamais l'honneur national. » Ce discours , prononcé au milieu du choc des partis , fut étouffé , interrompu parle bruit tumultueux de l'assemblée; peu de députés Técoutèrent , l'entendirent : cependant les esprits, étonnés du coup qu'on voulait porter â , Napoléon, paraissaient inquiets , irrésolus. Le duc de Vicence , le prince d'Eckmuhl , avaient donné des explications satisfaisantes; l'un sur les moyens de s'entendre avec les alliés; l'autre jBur l'approche imaginaire des troupes destinées à agir contre la représentation nationale. Les amis de l'Empereur étaient parvenus à rallier à sa cause la majorité de l'assemblée, et tout semblait présager une issue favorable»

lorsqu'un des ennemis de l'Empereur ( M. de Lafayette ) parvint à prendre la parole. — «Vous nous accusez, dit-il, en apostrophant le prince Lucien, de manquer à nos devoirs envers l'honneur et envers Napoléon. Atezvous oublié tout ce que nous avons fait pour lui? avez-voiis oublié que nous l'avons suivi dans les sables de l'Afrique, dans les déserts de la Russie , et que les ossemens de no» enfans, de nos frères, attestent partout notre fidélité?

Nous aTonfe assez fait pour lui; maintenant notre devoir est de sauver la patrie. » Une foule de voix s'élevèrent confusément {)our accuser et défendre Napoléon. M. Manuel , M. Dupin signalèrent les dangers dont la France était menacée. Ils firent entrevoir les moyens de la préserver, mais n'osèrent point prononcer le mot d'abdication : tant est difficile à vaincre le respect qu'inspire un grand homme !

Enfin , après de longs débats , il fut convenu, conformément aux conclusions du message, qu'une commission de cinq membres, composée du président et des vîce-présidens de la chambre , M. Lanjuinais et MM. de la Fayette , Dupont ( de l'Eure ) , Flaugergues et Grenier , se concerteraient avec le conseil des ministres et une commission de la chambre des pairs , ( s'il lui convenait d'en nommer une) pour recueillir tous les renseignemens sur l'état de la France, et proposer tout moyen de salut public. Le prince Lucien , en sa même qualité de commissaire extraordinaire, se rendît immédiatement à la chambre des pairs ; et cette chambre, après avoir entendu le message impérial , s'empressa de nommer également une commission , qui fut composée des généraux Drouot,Dejean, Andréossy, et de MM- Boissyd'Anglas et Thibaudeau.

SaO MEMOIRES.

De retour à TElysée, le prince ne dissimula point àTEmpereurquela chambre s'était prononcée trop, fortement, pour pouvoir espérer de la ramener jamais , et qu'il fallait ou la dissoudre sur-^le-champ ^ ou se résigner à abdiquer. Deux ministres présens (M. le duc de Vicence et le duc de Bassano) remontrèrent que la chambre avait acquis un^ trop grande force dans Topinion, pour qu'on pût tenter sur elle un coup d'autorité. Ils insinuèrent respectueusement à Napoléon , qu'il était plus sage de se soumettre ; que s'il hésitait,)a chambre prononcerait indubitablement sa déchéance, et qu'il n'aurait peut-être plus la faculté d'abdiquor en faveur de son fils.

Napoléon , sans promettre , sans refuser , sans manifester aucune résolution quelconque, se bornait à répondre , comme le duC de; Guise : Ils n oseront pas. Mais il é^ait facile de s'apercevoir que la chambre lui imposait ; qu'il croyait son abdication inévitable; et qu'il cherchait seulement, dans l'espoir de quelque événement favorable, à reculer le plus possible le terme de la catastrophe.

Lc^ commissions des deux chambres , les ministres d'état se réunirent le même jour , à onze heures du soir, en présence du prince Lucien.

Il fut décidé , à la majorité de seize voix contre cinq : i* que le salut de la patrie exi* geait que l'Empereur consentit à ce que les deux chambres nommassent une commission « qui serait chargée de négocier directement avec les puissances coalisées , aux conditions de respecter l'indépendance nationale et le droit qu'a tout peuple de se donner les constitutions qu'il juge à propos; 2"* qu'il convenait d'appuyer ces négociations par l'entier développement des forces nationales ; 3** que les ministres d'état proposeraient les mesures propres à fournir des hommes, des chevaux , de l'argent, ainsi que les mesures nécessaires pour contenir et réprimer les eïiilemis deFintérîeur.

Cette résolution fut combattue par M. de Lafayette. Il représenta qu'elle ne répondrait; point à l'attente générale ; que le moyen le plus sûr , le plus prompt de faire cesser l'état de crise où se trouvait la France, résidait uniquement et exclusivement dans l'abdicatior^ de Napoléon ; et qu'il fallait l'inviter , au4iom de la patrie , à se démettre de la couronne.

Le prince Lucien déclara que l'Empereui^ était prêt à faire tous les sacrifices que le salut de la France pourrait exiger; mais que le masuent de recourir à cette ressource desespérée

322 IIEHOIRËS.

n'était point arrivé , et qu'il était convenable

d'attendre , dans Fintérêt de la France elle-

même , le résultat des ouvertures qui seraient faites aux alliés.

L'assemblée partagea cette opinion , et se sépara , de lassitude » à trois heures du matin.

Le général Grenier fut chargé , par ses collègues , de rendre compte à la chambre du résultat de cette conférence : mission embarrassante , puisque Tobjet principal de la conférence qui , dans l'opinion des représentans ^ iievait être de statuer sur l'abdication de Napoléon, avait été éludé et perdu de vue.

M.*** que JQ m'abstiendrai de nommer, lui conseilla de trancher net la question , et de déclarer que la commission, quoiqu'elle ne se fût pas prononcée formellement, avait senti la nécessité d'inviter l'Empereur à abdiquer. JWais le rigide et vertueux Dupont (de l'Eure)., toujours ami de la droiture et de la sincérité, s'éleva en hommed'honneur contre cette honteuse suggestion , et annonça qu'il monterait à la* tribune pour déclarer la vérité , si l'oa osait la trahir ou l'altérer. Le général Grenier se borna donc à rendre un compte fidèle de la séance de la commission ; il ajouta (d'après Ta vis que les ministres d'état* venaient de lui

en donner) que la chambre allait Recevoir u»

message par lequel l'Empereur aéclareraît qu'il trouvait bon que l'assemblée nommât le» ambassadeurs a envoyer aux alliés ; et que , s'il était un obstacle invincible à ce que la na-tion fût admise à traiter de son indépendance, il serait toujours prêt à faire le sacrifice qui lui serait demandé.

Cette explication répondait à tout ; mais au lieu de calmer les têtes , elle excita l'irascibilité de tous les hommes qui, par la crainte de l'ennemi, par ambition, ou par un patriotisme mal entendu 3 regardaient comme nécessaire l'abdication immédiate de Napoléon. Us ne sentaient point qu'il importait au contraire de laisser fictivement Napoléon sur le trône, afin de fournir aux négociateurs le moyen d'échanger avec les étran gers Tabdication contre la paix.

M. Regnault , témoin de l'irritation des es«prîls , fut avertir l'Empereur que la chambre paraissait disposée à prononcer sa déchéance, s'il n'abdiquait pointa l'instant. L'Empereur , rix>n habitué à recevoir la loi , s'indigna de la violence qu'on voulait lui faire : « Puisque » c'est ainsi, dit-il, je n'abdiquerai point. La » chambre est composée de jacobins , de cer*j» Teaux brûlés et d'ambitieux qui veulent des

t places et du désordre. J'aurais dû les dénon- »€er à la nation, et les chasser; le tettis perdu I peut se réparer »

L'agitation de TEmpereur était extrême ; il se promenait à grands pas dans son cabinet , et prononçait des mots entrecoupés qu'il était isf^possible de comprendre. « Sire , lui répondit enfin M. Regnault, ne cherchez point ( je vous en conjure) à lutter plus long-tems contre la force des choses^ Le teras s'écoule; ^ennemi s'avance. Ne laissez point à la chambre , à là nation, le moyen de tous accuser d'avoir empêché d'obtenir la ^aix. En 1814 » vous vous êtes sacrifié au salut de tous : renouvêlez aujourd'hui ce grand , ce gédéreux sacrifice. »

L'Empereur répliqua avec humeur : « Je » verrai ; mon intention n'a jamais été dé re- » fuser d'abdiquer. J'étais soldat; je le redevien- >drai; mais je veux qu'on me laisse y songer • en paix, dans l'intérêt delà France et de » mon fiils : dites-leur d'attendre. »

La chambre, pendant cet entretien, était en butte à là plus extrême agitation. Le président , instruit par* M. Regnault des dispositions de l'Empereur , annonça qu'un nicssage sati sferait incessamment tous les vœux. Mais, impatiente de jouir iie son ouvrage , elle ne

MÉMOIRES. 3a5

voulait même point laisser à Napoléon le mé-^ rite de se dévouer librement au salut de la patrie.

M. Duchéne, qui, le premier, avait interrompu, par ses murmures , le rapport du général Grenier , demanda que l'Empereur fût invité, au nom du salut deTétat, à déclarer son abdication.

Le général Solignac proposa de lui envoyer une députation pour lui exprimer l'urgence do sa décision.

M. de Lafayette que sa destinée semble appeler à être le fléau des rois, s écria que si Napoléon ne se décidait point, il proposerait »a déchéance.

Une foule de membres, parmi lesquels le général Sébastiani se fit remarquer par son acharnement; insistèrent pour que Napoléon fût contraint d'abdiquer sur-le-champ.

Enfin, on consentit, 'pov/r ménager Vhon^ neti/r du chef de Vétat, à lui accorder une heure de grâce, et la séance fut suspendue.

De nouvelles instances furentaussitôt renouvelées près de l'Empereur» Le général Solignac (je crois) et d'autres députés vinrent le sommer d'abdiquer. Le prince Lucien , qui n'avait point cessé de conjurer l'Empereur de tenir tête à Forage , pensa que le moment

T. If. i5

^^6 KÉMOlRKâ.

était passé , et qu'il fallait se soumettre; le prince Joseph se joignit à lui , et leurs con-^ seils réunis parvinrent à faire fléchir la résis-^ tance de l'Empereur. Il annonça cette détermination aux ministres, et dit au duc d'Otrante avec un sourire ironique : « Ecrivez à » ces messieurs de se tenir tranquilles ; ils vont • être satisfaits (i). »

Le prince Lucien prit alors la plume , et écrivit , sous la dictée de son auguste frère ^ la déclaration suivante :

Déclaration au peuple Français.

En commençaDt la guerre , pour soutenir Tindépendance nationale , je comptais sur la réunion de tous les efforts , de toutes les volonté , et le concours de toutes les autorités nationales. J'étais fondé à en espérer le succès , et j'avais bravé toutes les déclarations des puissances contre moi. '

Les circonstances me paraissent changées; je m'offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France : puissent-ils être sincères dans leurs déclarations , et n'en avoir voulu réellement qu'à ma personne ! Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils sous le titre de Napoléon II, Empereur des Français.

Les ministres actuels formeront provîsoiremenf le conseil de gouvernement. L'intérêt que» je porte à

(i) Le duc d'Olranlc en effet écrivit à M. Maouel.

iààôn èls , m'engage à inviter les cbambrès à organiser isans délai la régence par une loi. . .

Unissez-vous tous pour lé sàlut public , et pour res* ter une nation indépendante.

(Signé) Napoléon;

Au palais de VÈljaée j . ce » juin 181 5.

Le duc de Bassano «le remit la minute dû |Nrince Lucien , pour en faire deux expéditioDS; Lorsqu elles furent présentées à jrEmpereur ^ elles offraient encore les traces de mon affliction : il s'en aperçut , et me jetant un regard plein d expression , il me dit : lis Vont voulu. Le duc de Bassano luifit oÉserver qu'il faÎ4 sait un grand sacrifice à la paix, mais que peut-être les alliés ne le jugeraient point assez complet — « Que voulez-vous dire? ^ répondit l'Empereur. — « Qu'il serait possible qu'on exigeât la renonciation des frieres de. Votre Majesté à la couronne. » —^ « Comment , de mes frèrqsP.i.. ah! Maret» vous voulez donc nousi déshonorer tous l »

Le duc d'Otrante, le duc de yîcencej le duc Decrès furent immédiatement chargés de porter la déclaration de l'Empereur à la chambre des députés; et le duc de Gaète, le comte MoUien et M. Carnot, à celle des pairs.

Le prince d'Ëckmuhl avait été envoyé d'à-

vance par rEiïii>ereur à cette première chambre, pour lui donner des nouvelles de Tarmée, et Tamuser en attendant larrivée de 1 abdication.

A peine fut-elle partie, que le comte de la Borde ♦adjudant général de la garde nationale, accourut annoncer à l'Empereur qu'il n'y avait pas un moment à perdre , et qu'to alîail mettre aux voix la déchéance. L'Empereur, en lui touchant l'épaule, lui dît : « Ces bonnes » gens-là sont donc bien pressés ; dites-leur »de se tranquilliser; il y a un quart-d'heure » que je leur %i envoyé mon abdication. » Les ministres s'étaient croisés en route avec M. de la Borde.

Loriàqu ils se présentèrent à la chambre , le présideût, craignant que les ennemis de Napoléon n'insultassent à s6n ïnalheur par de lâches applaudissement , leur rappela que le règlement interdisait tout signe d'improbatîon ou d'approbation: il lut ensuite la déclaration.

Le duc d'drante , qui avait él^ , dans l'ombre , Tun des instigateurs du déchahiement de certïiins députés, feignît de s'attendrir sur le sort de Napoléon, et le recommanda aux égards et à la protection des chambres. Cette générosité simulée révolta les cceurs purs de

Fâssemblée , et demeura sans effet : c'était à l'infortuné Regnault qu'il était réservé de les émouvoir. Il leur rappela , avec tant d'âme et d'éloquence , les bienfaits et les Victoires de Napoléon ; il leur offrit un tableau si vrai , si touchant, si pathétique, des infortunes auxquelles ce grand homme, ce héros national, allait se dévouer y sans réserve et sans conditions , pour racheter la patrie , que les yeux de ses ennemis les plus endurcis se mouillèrent de larmes , et que l'assemblée entière resta plongée pendant quelques momensdans un morne et douloureux silence. Ce silence, le plus bel hommage que Napoléon ait peut-être jamais obtenu , fut à la fin interrompu ; et la chambre arrêta , à l'unanimité , qu'une députation solennelle se rendrait près de Napftléon, pour lui exprimer, ait nom de la nation^ le respect et la reconnaissance avec lesquels elle acceptait le noble sacrifice qu'il avait fait à l'indépendance et au bonheur du peuple Français.

Napoléon reçut froidement les félicitations des députés de la chambre. Quel prix pouvait avoir à ses yeux de vaines paroles ? II leur répondit: (1)

(i) Celte rëpome fut tronquée par le président ; la voici dans toute son intégrité.

f^a MÉMOIRE».

Je vous remercie des sentimens que vons m^eipri-: mez ; je désire que mon abdication puisse faire le boaheur de la France ;. mais je ne P espère point: èUe laisse Tëtat sanfii chef , sans existence politique. . Le tems perdu à renverser la monarchie , aurait pu être employé à mettre ]a France en état d'écraser Tennemi. Je recommande à la chambre de renforcer promptement les armées : qui veut la paix, doit se préparer à la guerre. Ne mettez pas cette grande nation à la merci des étrangers ; craignez d^étre déçus dans vos espérances. Cest là qu*est le danger. Dans quelque position que je me trouve , je serai toujours bien , si la. France est heureuse. Je recpmmaade mon £1$ ^ 1^ France. J'espère qu'elle n'oubliera point que je n'ai abdiqué que pour lui. Je l'ai fait aussi, ce grand sacrifice , pou^ le bien de la nation ; ce n'est qu''âvec ma* dynastie, qu'elle peut espérer d'être librç , heureuse et îndé-^ pendante. »

L'Empeçeur prononça cette réponse avec un accent si noble, si touchant, que tous les assistans furent profondément émus , et que M. Lanjuinais lui-même ne put retenir se& larmes.

M. le comte Regnault voulut se féliciter d'avoir été le premier Tinterprète des sentimens et de la reconnaissance nationale. L*Eœ^ pereur Tinterrompit : • Puisque cette délibé-. ? ration est votre ouvrage, lui dit-il , vous au* I fie? du vous ressouvenir que le titre d'Enç^-î

MÉMOIRES. a5l

9 pereup ne se perd point (i) ; » et H lui tourna le dos.

La chambre des pairs s'empressa d'imiter l'exemple des députés. L'Empereur rac€ueil-> lil avec bonté, et lui recommanda de ne point oublier qu'il n'avait abdiqué qu'en faveur de son fils.

L'abdication de Napoléon laissa le champ libre aux spéculations politiques des représentans : chacun d'eux se crut appelé à don-^ ner à l'état, un gouvernement et un chef.

Les républicains , toujours dupes de leurs vieilles illusions , se berçaient de l'espoir d'introduire, en France, un gouvernement fédératif.

Les Bonapartistes^ forts du vœu national et des promesses des étrangers , comptaient décerner la couronne à Napoléon II, et la régence à Marie-Louise.

Les partisans du duc d'Orléans ( et dans leurs rangs se trouvaient les personnages et les orateurs les plus marquans de rasslem-»blée) se flattaient intérieurement d'asseoir

(i) On ne lui avait p6Înt donné, dans cettaÉÉttjbëratîon^ |e litre d'Empereur. On s'était borne' à le nomî^w Napole'p^ Son9 parte.

3t52 MÉMOIRES.

sur le ttàne le fils des rois et de la répa-blique.

Quelques députés, séduits par la réputation brillaute de Tun, par la valeur et les liens de famille de l'autre, penchaient pour le prince de Suède ou le prince d'Orange...... «

En un mot, on voulait de tout le monde, excepté du souverain légitime.

Un petit nombre de députés seulement gardaient la neutralité. Libres d'ambition et d'intérêts personnels , uniquement occupés de la patrie , ils ne songeaient qu'à tirer parti des événemens, pour les faire tourner au profit de la nation et de la liberté..

Les partis qui divisaient ainsi la chambre , ne tardèrent point à s'élancer dans la carrière.

M. Dupin, trop habile pour manifester directement l'intention de méconnaître Napo«léon II > et de faire déclarer le trône vacant^ prit un détour. Il proposa à la chambre de se former en assemblée naUonaie; d'envoyer des ambassadeurs négocier la paix ; de créer une commission executive , prise dans le sein «des deux chambres ; de charger une commiÉtf^ de préparer le travail de la nouvelle constitution, et de déterminer les conditions auxquelles le trône pourrait être

BliMOIRISS. ^33

occupé par le prince que le peuple choisirait.

M. Scipion Motirgues , quoique ne siégeant point sous la même bannière que M. Dupin , s'empara de la proposition, et, lui donnant plus d'extension, il demanda que la chambre se transformât en assemblée constUuanie; que le gouvernement deTétat fût confié pro^ visoirement aux ministres, qui travailleraient avec une commission de cinq membres de la chambre, présidée par le président (i); et que le tràtie fût déclaré vacant , jusqu a l'é* mission du vœu du peuple : en sorte que lo peuple souverain aurait été le maître de changer la forme de gouvernement établi, et de faire , à son gré , delà France, une république ou une monarchie.

M. Regnault représenta que ces deux propositions tendaient â jeter 1 état dans le dédale d*une désorganisation complète; qu'on ne pourrait les adopter, sans annoncer à l'étranger qu'il n'y avait rien d'établi en France, point de droits reconnus , point de principes posés , point de base de gouvernement : mais,, tombant bientôt lui-même dans la faute de

(i) La chambre des pairs se trouvait par conséquent anéan* lie et exclasfrde foute pariicîpation au gouTern«m«D|.

i}54 MÉMOIRES.

«es adversaires , ii proposa i .* de nommer , an lieu du conseil de régence prescrit par lea lois fondamentales qu'il menait d'indiquer, une commission executive de cinq meml^res, deux de la chambra des pairs , trais de celle des. députés , qui exercerait provisoiremeni les fonctions du gouvernement; a.** daban^ donner à cette commission^ pour ne point rompre I unité de pouvoir, la direction et le choix des commissaires négociateursjà envoyer aux alliés.

Les termes moyens , dans les momena de vague et de crainte , sont toujours du goût de la majorité; et la majorité de la chanxbre adopta l'espèce de transaction proposée pa^ M. Regnault, sans en apercevoir l'inconséquence; car, en éludant de reconnaître Empereur Napoléon II , c'était déclarer aux étrangers, ce qu'elle avait voulu éviter^ qu'il n'y avait point en France de droits établis , et que le trône et même le gouvernement étaient vacans<

Dans l'état des choses , elle n'avait que deux partis à prendre : ou de procl^tmer constitutionnel! ëment Napoléon II , comme som essence, son devoir, son intérêt le lui prescrivaient; ou , si,par l'effetjd'une lâche condescendance, elle ne voulait rien décider sans l'aveu

MEMOIRES. â3S[

des alliés» de réunir les deux chambres eci assemblée nationale , et d'attendre les événe-s meus. Alors, elle n'aurait pas rerais le sort de la révolution du 20 mars entre les mains de cinq individus ; alors , elle aurait acquis un caractère imposant et national, qui aurait donné a ses actes» à ses négociations , à sa résistance même, une force et une dignité que ne pouvait obtenir le gouvernement insolite qu'elle venait d*enfanter. ,

La résolution prisé par les représentans fut portée immédiatement à la chambre dés pairs.

Le prince Lucien se leva le premier pour la combattre. Il rappela éloquemment les principes sur lesquels reposent lés monarchies héréditaires. Il invoqua la constitution, les sermens solennels prêtés au Champ-dé-Mai, et conjura les pairs, gardiens fidèles de la foi jurée et des lois constitutives de la monarchie, .. de repousser cette résolution inconstitution-^* nelle, et de proclamer Napoléon II Empereur des Français.

M. de Pontécoulant s'opposa fortement à cette proposition, déclarant quil ne consentirait jamais à reconnaître pour souverain un prince qui n'est point en France , et pour ré^f gente une captive, t De quel droit d'ailleurs , fijouta-t-il , le prince de Canino , vient-il parler**

daus celte enceinte ? est-il Français ? » — r « Sî je ne suis point Français à vos yeux, s'écria le prince Lucien , je le suis aux yeux de la nation entière. •

Labédoyèré s'élança rapidement à la tribune.

« J'ai vu, dit-.il , autour du trône du souverain s heureux , les hommes qui s'en éloignent aujourd'hui, parce qu'il est dans le malheur. Ils sont déjà prêts â recevoir le prince que l'étiranger voudra leur imposer. Maîk s'ils rejettent Napoléon II , l'Empereur doit recourir à son épée et à ces braves qui , tout couverts de sang et de blessures^ crient encore yive VEmpereur ! C'est en faveur de son fils qu'il a abdiqué; son abdication est nulle, si on ne reconnaît point Napoléon If. Faudra-t-îl donc que le. sang français n'ait encore coulé que pour nous faire passer une seconde fois sous le joug ^étranger ? que pour nous faire courber la tête *sous un gouvernement avili ? que pour voir nos braves guerriers abreuvés d'humiliation et d'amertume, et privés de la récompense due à leurs services, à leurs blessures et à leur gloire ? 11 y a peut-être encore ici ( en tournant les yeux du côté du maréchal Ney ) des généraux qui méditent de nouvelles trahisons; mais, malheur à tout traître ! qu'il soit voué â l'infamie ! que sa maison soit rasée , sa famille

MËBfonifiSi 257

proscrite 1 » 4 ces mots^le mécontentement lo plus vif éclata dans rassemblée. On interrom*pit Labédoyère qui , au milkfu du tumulte , s'écria en blasphémant:* Il est donc décidé, ^rand Dieu ! qu'on n'entendra jamais ^ dans cette enceinte^ que des voix basses ! »

Cette apostrophe excita de nouveaux mur^ mures : c IVous avons déjà la guerre étrangère^ dit M. Boissy-d'Anglas, veut-on nous donner encore la guerre civile ?< Sans doute l'Ëmpe^ reur a fait à la patrie le plus graqd des sacrifices ; maïs la proposition de proclamer Bfapo^ léon II est intempestive et impolitique. Il faut passer à l'ordre du jour. •

Messieurs de Ségur, de Flahaùt et Roederer , s'y opposèrent et firent valoir avec force les droits de Napoléoià II. < Si l'Empereur eût été tué^ dirent-ils» son fils lui succéderait de droit. Il est mort polkffquement ; pourquoi son fils ne lui succéderait^] point? La monarchie se compose de trois Jn^ancfaes ; une de ces bran**ches est morte , il faut la remplacer. On n'est fort que dans le cercle de ses devoirs; ne sorw. ^ tons point de la constitution; ne donnons pas aux ëtraiigers le droit de nous dire: f^ou8 n'êtes piu9 rien ! Ils ont proclamé que Napoléon seul était un obstacle à la paix; éprou»vons leur bonne foi. Il est d'ailleurs aussi

utile que politique et juste, de rècôntiaiti^ë JN'apoléon II et de gouverner eu son nom^ Voyez les soldats ,Toyez les peuples de TAhace, de la Franche-Comté , de la Lorraine , de la Bourgogne, de la Champagne, pour qui, au nom de qui prodiguent-ils leur généreux sang? A Imtérieur, la reconnaissance de Napoléon II plairait à la nation et à larmée: à lextérieur» elle nous rattacherait, à TAutriche. L'Empereur po.urrait-il Toir f n nous un ennemi quand nous adopterions pour souverain Tenfant issu de son sang? » — « L'article 67 de la constitution fait toujours la loi des deux chambres i dit M. Thibaudeau , ni la chambre , ni la na^ tion , ni le gouvernement provisoire que nous formerons, ne songent à ramener le gouver*nement sous lequel nous ^vons gémi pendant iine.année; mais la proposition de reconnaître Napoléon II ne peut être examinée en ce moment« Laissons les choses entières, et adoptons la résolution de la chambre des députés, ^^n^ rien préjuger swr i' indivisibilité de i'ahdir cation de Napoléon. »

La chambre enchantée de trouver le moyen de conserver les droits de Napoléon , sans se mettre en opposition manifeste avec les représentans, adopta cet avis et procéda sur-lechamp à la nomination des deux membres de la commission de gouvernement.

M. le diic de Vicence et le baron Quinette réunirent les suffrages.

M- Carnot, le duc d'Otrante; et le général Grenier furent au même; moment choisis par l'autre chambre.

La commission de goui^ernement se cons-< titua aussitôt sous la présidence du duc d*Otrante.

Quoique la question de l'indivisibilité fût restée intacte, l'Empereur néanmoins regarda la création d'une commission de gouvernement comme une violation manifeste des conditions de son abdication. Il reprocha au ministre d'état , et particulièrement à M. Regnault , de n'avoir point soutenu les droits de son fils, et leur fit sentir qu'il était de leur honneur et de leur devoir de forcer les chambres à se prononcer. « Je n'ai point abdiqué , dit-il , » en faveur d'un nouveau directoire ; j'ai ab- » diquéen faveur de mon fils. Si on ne le pro- » clame point, mon abdication doit être nulle ■9 et non avenue. Les chambres savent bien que

• le peuple, l'armée, l'opinion le désirent , le

• veulent; mais l'étranger les retient. Ce n'est

• point en se présentant devant les alliés

• l'oreille basse et le genou en terre , qu'elles

• les forceront à reconnaître l'indépendance

• nationale. Si elles avaient eu le sentiment d«

a4o misioiREd.

ileur position, elles auraient proclamé spon-

> tanément Napoléon IL Les étrangers auraient tYU alors que vous sayiez avoir une volonté , »un but, un point dç ralliement; ils auraient

> vu que le 20 n^ars n'était point une affaire de « parti 5 un coup de factieux, mais le 'résultat B de rattachement des Français à ma personne

> et à ma dynastie. L'unanimité nationale au« « tdit plus agi sur euï, que toutes vos basses et

> honteuses déférences. >

L'effet qu'avait produit la séance de la chambre des pairs, malgré les soins pris pour la dénaturer, éveilla l'attention du duc d'O* trante et de la faction anti^napoléonienne dont il était devenu le directeur et le cheL

D'un autre côté , l'armée du maréchal Grouchyi qu'on croyait perdue, venait de

rentrer en France, (i) >Le prince Jérôme, le

Il ■ I ■ I ■ .1 i.i .11 1 . I I .. Il 11^ I ■

(i} Conformément aux ordres qui lui avaient été donnés , le maréchal Groucby s^était borné , dans la journée du ij , à observer les Prussiens ; mais il ne Tavait point fait avec Tardeur et la sagacité qu'on avait lieu d'attendre d'un général de cavalerie aussi consommé. La timidité avec laquelle il les poursuivit, leur inspira sans doute l'idée de se porter impunément sur les derrières de l'Empereur.

Le i8, à neuf heures du malin seulement, il quitta ses cantonnemens pour marcher sur Wavrcs ; parvenu à la hauteur de Valhaiii> il entendit la canonnade de Mont-Saînt- Jcan ; sa vivacité , toujours croissante , ne permettait pas de douter que l'affaire ne fût excessivement sérieuse. Le gêné-

MÈVOIBES. 241

maréchal SQute.tes généraux MorandXolbeH, Poret, Petit et une foule d*autres officiers que je regrette de ne pouvoir nommer , étaient parvenus à rallier les débris de Mont-St.-Jean , et l'armée offrait déjà une masse de cinquante à, soixante mille hommes , dont les sentîmens

rai Excelms^ns proposa de marcher au canoo par la rive gauche de la Dyle, « Ne sentez-vous donc poiot, dit-il au maréchal^ que le canon fait trembler la terre sous tos pas? marchons, droit au lieu oà Ton se bat! » Ce conseil, qui aurait sauvé Tarmée , s'il eût été suivi , ne le fut pas. Le maréchal continua lentement ses roouvemens : à deux heures, il arriva devant Wavres« Les corps des généraux Vandamnie et Gérard çher^ chèrent à s^ouvrir un passage , et perdirent inutilement du monde et du, tems« A sept heures,du soir , i) reçut, suivant sa déclaration , Tordre du major-général de marcher sur Sai^t- Lambert et d^attaquer Bulow ; et qu'aurait dû lui suggérer plus t6t Tépouvantable canonnade de Waterloo et Tordre donné par la première dépêche reçue lé matin ^ de se rapprocher de l^grande armée , et de se mettre avec elle en rapport d'opération. Il le fit alors. Il fut passer la Djie au \>ont de Limale» et s'empara des. hauteurs sans éprouver de résistance; mais la nuit étant survenue , il s'arrêta;

A trois heures du matin , le général Thîelman voulut esssayer de faire repasser la Dyle à nos troupes ; il fut repoussé victorieusement. La division Teste , la cavalerie du général Pajol, le forcèrent d'évacuer Bielge et Wavres. Le corps de Vandamme tout entier passa la Dyle , enleva Rosieren et s'établit en maître sur la route de Wavres à Bruxelles.

Le maréchal Grouchy , quoique l'Empereur lui eût recom-

Page 1