HÉGÉSIPPE MOREAU
Le fossoyeur m'a pris et Camille et ma mère. J'avais bien des amis ici-bas quand j'y vins, Bluet éclos parmi les roses de Provins : Du sommeil de la mort, du sommeil que j'envie. Presque tous maintenant dorment, et, dans la vie Le chemin dont l'épine insulte à mes lambeaux. Comme une voie antique, est bordé de tombeaux. Dans le pays des sourds j'ai promené ma lyre ; J'ai chanté sans échos, et, pris d'un noir délire, J'ai brisé mon luth, puis, de l'ivoire sacré J'ai jeté les débris au vent... et j'ai pleuré ! Pourtant je te pardonne, ô ma Voulzie ! et même, Triste, j'ai tant besoin d'un confident qui m'aime. Me parle avec douceur et me trompe, qu'avant De clore au jour mes yeux battus d'un si long vent, Je veux faire à tes bords un saint pèlerinage. Revoir tous les buissons si chers à mon jeune âge, Dormir encor au bruit de tes roseaux chanteurs. Et causer d'avenir avec tes flots menteurs.
ALFRED DE MUSSET 6ç. La Nuit de Mai.
"~~ LA MUSE
POETE, prends ton luth et me donne un baiser ; La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore Le printemps naît ce soir ; les vents vont s'embraser ; Et la bergeronnette, en attendant l'aurore, Aux premiers buissons verts commence à se poser. Poète, prends ton luth et me donne un baiser.
ALFRED DE MUSSET
LE POÈTE
Comme il fait noir dans la vallée !
J'ai cru qu'une forme voilée Flottait la- bas sur la forêt.
Elle sortait de la prairie ; Son pied rasait l'herbe fleurie ; C'est une étrange rêverie ; Elle s'efface et disparaît.
Poète, prends ton luth ; la nuit, sur la pelouse, Balance le zéphyr dans son voile odorant. La rose, vierge encor, se referme jalouse Sur le frelon nacré qu'elle enivre en mourant. Ecoute ! tout se tait ; songe à la bien-aimce. Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux. Ce soir, tout va fleurir : l'immortelle nature Se remplit de parfums, d'amour et de murmure, Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.
LE POÈTE
Pourquoi mon cœur bat-il si vite ?
Qu'ai-je donc en moi qui s'agite Dont je me sens épouvanté ?
Ne frappe-t-on pas à ma porte ?
Pourquoi ma lampe à demi morte M 'éblouit-elle de clarté ?
Dieu puissant ! tout mon corps frissonne. Qui vient ? qui m'appelle ? — Personne.
Je suis seul, c'est l'heure qui sonne ; O solitude ! ô pauvreté !
lit
ALFRED DE MUSSET
LA MUSE
Poète, prends ton luth ; le vin de la jeunesse Fermente cette nuit dans les veines de Dieu. Mon sein est inquiet ; la volupté l'oppresse, Et les vents altérés m'ont mis la lèvre en feu. O paresseux enfant ! regarde, je suis belle. Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas, Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile. Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras ? Ah ! je t'ai consolé d'une amère souffrance ! Hélas ! bien jeune encor, tu te mourais d'amour. Console-moi ce soir, je me meurs d'espérance ; J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.
LE POÈTE
Est-ce toi dont la voix m'appelle, O ma pauvre Muse ! est-ce toi ?
O ma fleur ! ô mon immortelle !
Seul être pudique et fidèle Où vive encor l'amour de moi !
Oui, te voilà, c'est toi, ma blonde.
C'est toi, ma maîtresse et ma sœur !
Et je sens, dans la nuit profonde, ^ De ta robe d'or qui m'inonde
Les rayons glisser dans mon cœur.
LA MUSE
Poète, prends ton luth ; c'est moi, ton immortelle, Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux. Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle. Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux. lia
ALFRED DE MUSSET
Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire Te ronge ; quelque chose a gémi dans ton cœur ; Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre, Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur. Viens, chantons devant Dieu ; chantons dans tes
pensées, Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées ; Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu. Eveillons au hasard les échos de ta vie. Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie. Et que ce soit un rêve, et le premier venu. Inventons quelque part des lieux où l'on oublie ; Partons, nous sommes seuls, l'univers est à nous. Voici la verte Ecosse et la brune Italie, Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux, Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes, Et Messa la divine, agréable aux colombes ; Et le front chevelu du Pélion changeant ; Et le bleu Titarèse, et le golfe d'argent Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire, La blanche Oloossone à la blanche Camyre.. Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer ? D'où vont venir les pleurs que nous allons verser ? Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière. Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet, Secouait des lilas dans sa robe légère. Et te conuit tout bas les amours qu'il rêvait ? Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie ? Tremperons-nous de sang les bataillons d'acier i Suspendrons-nous l'amant sur l'échelle de soie ? Jetterons-nous au vent Técume du coursier ? Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre De la maison céleste, allume nuit et jour
P9 IX j
ALFRED DE MUSSET
L'huile sainte de vie et d'éternel amour ? Crierons-nous à Tarquin ; " Il est temps, yoici
l'ombre ! " Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers î Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers ? Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie ? Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés ? La biche le regarde ; elle pleure et supplie ; Sa bruyère l'attend ; ses faons sont nouveau-nés ; Il se baisse, il l'égorgé, il jette à la curée Sur les chiens en sueur son cœur encor vivant. Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée, S'en allant à la messe, un page la suivant, Et d'un regard distrait, à côté de sa mère, Sur sa lèvre entr'ouverte oubliant sa prière ? Elle écoute en tremblant, dans l'écho du pilier. Résonner l'éperon d'un hardi cavalier.
Dirons-nous aux héros des vieux temps de la France De monter tout armés aux créneaux de leurs tours. Et de ressusciter la naïve romance Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours ? Vêtirons-nous de blanc une molle élégie ? L'homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie, Et ce qu'il a fauché du troupeau des humains jA.vant que l'envoyé de la nuit éternelle Vînt sur son tertre vert l'abattre d'un coup d'aile, Et sur son cœur de fer lui croiser les deux mains ? Clouerons-nous au poteau d'une satire altière Le nom sept fois vendu d'un pâle pamphlétaire. Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli. S'en vient, tout grelottant d'envie et d'impuissance, Sur le front du génie insulter l'espérance, Et mordre le burier que son souËe a sali i
ALFRED DE MUSSET
Prends ton luth ! prends ton luth ! je ne peux plus
me taire ; Mon aile me soulève au souffle du printemps. Le vent va m'cmportcr ; je vais quitter la terre. Une larme de toi ! Dieu m'écoute ; il est temps.
LK POÎTI.
S'il ne te faut, ma sœur chérie, Qu'un baiser d'une lèvre amie Et qu'une larme de mes yeux.
Je te les donnerai sans peine ; De nos amours qu'il te souvienne.
Si tu remontes dans les cieux.
Je ne chante ni l'espérance.
Ni la gloire, ni le bonheur, Hélas ! pas même la souffrance.
La bouche garde le silence Pour écouter parler le cœur.
Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau, Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau ? O poète ' un baiser, c'est moi qui te le donne. L'herbe que je voulais arracher de ce lieu, C'est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu. Quel que soit le souci que u jeunesse endure. Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur ; Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur. Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète. Que ta voix ici-bas doive rester muette.
lis
ALFRED DE MUSSET
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots. Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage. Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux, Ses petits affamés courent sur le rirage En le voyant au loin s'abattre sur les eaux. Déjà, croyant saisir et partager leur proie, Ils courent à leur père avec des cris de joie En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux. Lui, gagnant à pas lents une roche élevée, De son aile pendante abritant sa couvée. Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux. Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ; En vain il a des mers fouillé la profondeur : L'Océan était vide et la plage déserte ; Pour toute nourriture il apporte son cœur. Sombre et silencieux, étendu sur la pierre. Partageant à ses fils ses entrailles de père. Dans son amour sublime il berce sa douleur. Et, regardant couler sa sanglante mamelle. Sur son festin de mort il s'afFaise et chancelle, Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur. Mais parfois, au milieu du divin sacrifice. Fatigué de mourir dans un trop long supplice. Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ; Alors, il se soulève, ouvre son aile au vent. Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage. Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu. Que les oiseaux des mers désertent le rivage, Et que le voyageur attardé sur la plage, Sentant passer la mort, se recommande à Dieu. Poète, c'est ainsi que font les grand poètes. Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps ; tt6
ALFRED DE MUSSET
Mais les festins humains qu'ils servent a leurs fêtes Ressemblent la plupart à ceux des pélicans. Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées, De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur, Ce n'est pas un concert à dilater le cœur. Leurs déclamations sont comme des épées : Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant, Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
Li poIte.
O Muse ! spectre insatiable.
Ne m'en demande pas si long.
L'homme n'écrit rien sur le sable A l'heure où passe l'aquilon.
J'ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau ; Mais j'ai souffert un dur martyre.
Et le moins que j'en pourrais dire.
Si je l'essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau.
yo. Lucie,
ilCgie.
MES chers amis, quand je mourrai.
Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré,
La pâleur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai.
ALFRED DE MUSSET
Un soir, nous étions seuls, j'étais assis près d'elle ; Elle penchait la tête, et sur son clavecin Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main. Ce n'était qu'un murmure : on eût dit les coups d'aile D'un zéphyr éloigné glissant sur des roseaux. Et craignant en passant d'éveiller les oiseaux. Les tièdcs voluptés des nuits mélancoliques Sortaient autour de nous du calice des fleurs. Les marronniers du parc et les chênes antiques Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs. Nous écoutions la nuit ; la croisée entr'ouverte Laissait venir à nous les parfums du printemps ; Les vents étaient muets, la plaine était déserte ; Nous étions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans. Je regardais Lucie. — Elle était pâle et blonde. Jamais deux yeux plus doux n'ont du ciel le plus pur Sondé la profondeur et réfléchi l'azur.
Sa beauté m'enivrait ; je n'aimais qu'elle au monde. Mais je croyais l'aimer comme on aime une sœur. Tant ce qui venait d'elle était plein de pudeur ! Nous nous tûmes longtemps ; ma main touchait la
sienne.
Je regardais rêver son front triste et charmant. Et je sentais dans l'âme, à chaque mouvement. Combien peuvent sur nous, pour guérir toute peine, Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur. Jeunesse de visage et jeunesse de cœur. La lune, se levant dans un ciel sans nuage, D'un long réseau d'argent tout à coup l'inonda. Elle vit dans mes yeux resplendir son image ; Son sourire semblait d'un ange : elle chanta.
liS
ALFRED DE MUSSET
Fille de la douleur, Harmonie ! Harmonie ! Langue que pour l'amour inventa le génie ! Qui nous Tins d'Italie, et qui lui vins des deux ! Douce langue du cœur, la seule où la pensée, Cette vierge craintive et d'une ombre offensée, Passe en gardant son voile et sans craindre les yeux ! Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire Dans tes soupirs divins, nés de l'air qu'il respire, Tristes comme son cœur et doux comme sa voix ? On surprend un regard, une larme qui coule ; Le reste est un mystère ignoré de la foule. Comme celui des flots, de la nuit et des bois !
Nous étions seuls, pensifs ; je regardais Lucie. L'écho de sa romance en nous semblait frémir. Elle appuya sur moi sa tête appesantie. Sentais-tu dans ton cœur Desdcmona gémir, Pauvre enfant ? Tu pleurais ; sur ta bouche adorée Tu laissas tristement mes lèvres se poser. Et ce fut ta douleur qui reçut mon baiser. Telle je t'embrassai, froide et décolorée, ' Telle, deux mois après, tu fus mise au tombeau ; Telle, ô ma chaste fleur ! tu t'es évanouie. Ta mort fut un sourire aussi doux que ta vie. Et tu fus rapportée à Dieu dans ton berceau.
Doux mystère du toit que l'innocence habite. Chansons, rêves d'amour, rires, propos d'enfant, Et toi, charme inconnu dont rien ne se défend. Qui fis hésiter Faust au seuil de Marguerite, Candeur des premiers jours, qu'êtes-vous devenus ?
ii«
ALFRED DE MUSSET
Paix profonde à ton âme, enfant ! à ta mémoire ! Adieux ! ta blanche main sur le clavier d'ivoire, Durant les nuits d'été, ne voltigera plus...
Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré,
La pâleur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai.
7/. Sur une Morte.
ELLE était belle, si la Nuit Qui dort dans la sombre chapelle Où Michel-Ange a fait son lit, Immobile peut être belle.
Elle était bonne, s'il suffit Qu'en passant la main s'ouvre et donne, Sans que Dieu n'ait rien vu, rien dit ; Si l'or sans pitié fait l'aumône.
Elle pensait, si le vain bruit "" D'une voix douce et cadencée.
Comme le ruisseau qui gémit.
Peut faire croire à la pensée.
Elle priait, si deux beaux yeux.
Tantôt s' attachant à la terre, Tantôt se levant vers les cieux, Peuvent s'appeler la prière.
ALFRED DE MUSSET
Elle aurait souri, si la fleur Qui ne s'est point épanouie Pouvait s'ouvrir à la fraîcheur Du vent qui passe et qui l'oublie
Elle aurait pleuré, si sa main, Sur son cœur froidement posée, Eût jamais dans l'argile humain Senti la céleste rosée.
Elle aurait aimé, si l'orgueil, Pareil à la lampe inutile Qu'on allume près d'un cercueil.
N'eût veillé sur son cœur stérile.
Elle est morte et n'a point vécu.
Elle faisait semblant de vivre.
De ses mains est tombé le livre Dans lequel elle n'a rien lu.