‹ Les cent meilleurs poemes (lyriques) de la langue françaiseChapitre 36 sur 49 · Pâle Étoile du Soir · texte numérisé non relu

Pâle Étoile du Soir

PÂLE étoile du soir, messagère lointaine. Dont le front sort brillant des voiles du couchant. De ton palais d'azur, au sein du firmament. Que regardes-tu dans la plaine ?

La tempête s'éloigne, et les vents sont calmés La forêt, qui frémit, pleure sur la bruyère ; Le phalène doré, dans sa course légère. Traverse les prés embaumés.

Que cherches-tu sur la terre endormie ?

ALFRED DE MUSSET

Mai» déjà ver» les monts je te rois t'abaisser ; Tu fuis, en souriant, mélancolique amie, Et ton tremblant regard est près de s'effacer.

Etoile qui descends sur la verte colline, Triste larme d'argent du manteau de la Nuit, Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine, Tandis que pas à pas son long troupeau le suit, — Etoile, où t'en vas-tu, dans cette nuit immense ? Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux ? Où t'en vas-tu si belle à l'heure du silence. Tomber comme une perle au sein profond des eaux ? Ah ! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux, Avant de nous quitter, un seul instant arrête ; — Etoile de l'amour, ne descends pas des cieux !

THÉOPHILE GAUTIER

Jj. Chinoiserie.

CE n'est pas vous, non, madame, que j'aime, Ni vous non plus, Juliette, ni vous, Ophélia, ni Beatrix, ni même Laure la blonde, avec ses grands yeux doux

Celle que j'aime, à présent, est en Chine ; Elle demeure avec ses vieux parents, Dans une tour de porcelaine fine.

Au fleuve Jaune, où sont les cormorans.

Elle a des yeux retroussés vers les tempes, Un pied petit à tenir dans la maio,

THÉOPHILE GAUTIER

Le teint plus clair que le cuivre des lampei, Les ongles longs et rougis de carmin.

Par son treillis elle passe sa tête, Que l'hirondelle, en volant, vient toucher. Et, chaque soir, aussi bien qu'un poète. Chante le saule et la fleur du pêcher.

7^ Premier Sourire du Printemps.

TANDIS qu'à leurs œuvres perverses Les hommes courent haletants, Mars qui rit, malgré les averses, Prépare en secret le printemps.

Pour les petites pâquerettes, Sournoisement lorsque tout dort.

Il repasse des collerettes Et cisèle des boutons d'or.

Dans le verger et dans la vigne.

Il s'en va, furtif perruquier Avec une houppe de cygne.

Poudrer à frimas l'amandier.

La nature au lit se repose ; Lui, descend au jardin désert Et lace les boutons de rose Dans leur corset de velours vert.

Tout en composant des solfèges, Qu'aux merles il siiHe à mi-voix,

THÉOPHILE GAUTIER

Il sème aux prés les perce-neiges Et les violettes aux bois.

Sur le cresson de la fontaine Où le cerf boit, l'oreille au guet, De sa main cachée il égrène Les grelots d'argent du muguet.

Sous l'herbe, pour que tu la cueilles, Il met la fraise au teint vermeil.

Et te tresse un chapeau de feuilles Pour te garantir du soleil.

Puis, lorsque sa besogne est faite,

Et que son règne va finir,

Au seuil d'avril tournant la tête.

Il dit : " Printemps, tu peux venir i **

TS' C^ Q^^ disent Us Hirondelles.

DÉJÀ plus d'une feuille «èche Parsème les gazons jaunis ; Soir et matin, la brise est fraîche, Hélas ! les beaux jours sont finis !

On voit s'ouvrir les fleurs que garde Le jardin, pour dernier trésor ; Le dahlia met sa cocarde Et le souci sa toque d'or

La pluie au bassin fait des bulles.

Les hirondelles sur le toit

THÉOPHILE GAUTIER

Tiennent des conciliabules :

Voici l'hiTcr, yoici le froid !

Elles s'assemblent par centaines.

Se concertant pour le départ.

L'une dit : " Oh ! que dans Athènes Il fait bon sur le vieux rempart !

" Tous les ans j'y vais et je niche Aux métopes du Parthénon.

Mon nid bouche dans la corniche Le trou d'un boulet de canon."

L'autre ; " J'ai ma petite chambre

A Smyrne, au plafond d'un café.

Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre

Sur le seuil, d'un rayon chauffé.

" J'entre et je sors, accoutumée Aux blondes vapeurs des chibouchs, Et parmi des flots de fumée, Je rase turbans et tarbouchs."

Celle-ci: "J'habite un triglyphe Au fronton d'un temple, à Balbeck.

Je m'y suspens avec ma griffe Sur mes petits au large bec."

Celle-là : " Voici mon adresse :

Rhodes, palais des chevaliers ; Chaque hiver, ma tente s'y dresse Ah chapiteau des noirs piliers."

THÉOPHILE GAUTIER

La cinquième : " Je ferai halte, Car l'âge m'alourdit un peu, Aux blanches terrasses de Malte Entre l'eau bleue et le ciel bleu."

La sixième : " Qu'on est à l'aise Au Caire, en haut des minarets !

J'empâte un ornement de glaise.

Et mes quartier» d'hiver sont prêts."

** A la seconde cataracte, Fait la dernière,]' ai mon nid ; J'en ai noté la place exacte.

Dans le pschent d'un roi de granit."

Toutes : " Demain combien de lieues Auront filé sous notre essaim, Plaines brunes, pics blancs, mer bleues Brodant d'écume leur bassin ! '*

Avec cris et battements d'ailes, Sur la moulure aux bords étroits.

Ainsi jasent les hirondelles, Voyant venir la rouille aux bois.

^ Je comprends tout ce qu'elles disent, Car le poète est un oiseau ; Mais, captif, ses élans se brisent Contre un invisible réseau !

Des ailes ! des ailes ! des ailes !

Comme dans le chant de Ruckert, Pour voler, là-bas avec elles Au soleil d'or, au printemps vert 1 xaâ

THÉOPHILE GAUTIER

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