‹ Les cent meilleurs poemes (lyriques) de la langue françaiseChapitre 40 sur 49 · Midi · texte numérisé non relu

Midi

MIDI, roi des étés, épandu sur la plaine, Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu. TtTut se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine ; La terre est assoupie en sa robe de feu.

L'étendue est immense, et les champs n'ont point

d'ombre, Et la source est tarie oîi buvaient les troupeaux ; La lointaine forêt, dont la lisière est sombre. Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.

LECONTE DE LISLE

Seuls, les grands blés mûris, tels qu'une mer

dorée, Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil ; Pacifiques enfants de la terre sacrée, Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.

Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante, Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux, Une ondulation majestueuse et lente S'éveille, et ya mourir à l'horizon poudreux

Non loin, quelques boeufs blancs, couchés parmi les

herbes, Bayent avec lenteur sur leurs fanons épais. Et suivent de leurs yeux languissants et superbes Le songe intérieur qu'ils n'achèvent jamais.

Homme, si, le cœur plein de joie ou d'amertume. Tu passais vers midi dans les champs radieux. Fuis ! la nature est vide et le soleil consume : Rien n'est vivant ici, rien n'est triste ou joyeux.

Mais si, désabusé des larmes et du rire. Altéré de l'oubli de ce monde agité.

Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire, Goûter une suprême et morne volupté.

Viens ! Le soleil te parle en paroles sublimes ; Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin ; Et retourne à pas lents vers les cités infimes, Le cœur trempé scpi fois dans le néant divin.

LECONTE DE LISLE

82, Le Cœur de Hialmar,

UNE nuit claire, un vent glacé. La neige est rouge. Mille braves sont là qui dorment sans tombeaux L'épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge. Au-dessuj tourne et crie un vol de noirs corbeaux.

La lune froide verse au loin sa pâle flamme. Hialmar se soulève entre les morts sanglants, Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame. La pourpre du combat ruisselle de ses flancs.

— Holà ! Quelqu'un a-t-il encore un peu d'haleine. Parmi tant de joyeux et robustes garçons Qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine Comme des merles dans l'épaisseur des buissons ?

Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon

armure Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous. Mes yeux saignent. J'entends un immense murmure Pareil aux hurlements de la mer ou des loups.

Viens par ici, Corbeau, mon brave mangeur d'hommes! OuJTe-moi la poitrine avec ton bec de fer. Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes. Porte mon cœur tout chaud à la fille d'Ylmer

Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière, Et chantent, en heurtant les cruches d'or, en chœur, A tire d'aile vole, ô rôdeur de bruyère ! Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur. 14e

LECONTE DE LISLE

Au sommet de la tour que hantent les corneilles Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs. Deux anneaux d'argent fin lui pendent aux oreilles, Et ses yeux sont plus clair» que l'astre des beaux soirs.

Va, sombre messager, dis-lui bien que je l'aime, Et que voici mon cœur. Elle reconnaîtra Qu'il est rouge et solide et non tremblant et blême ; Et la fille d'Ylmer, Corbeau, te sourira !

Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures. J'ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures. Je vais m'asseoir parmi les Dieux, dans le soleil !

8j. Les Elfes.

COURONNÉS de thym et de marjolaine.

Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Du sentier des bois aux daims familier, Sur un noir cheval, sort un chevalier.

Son éperon d'or brille en la nuit brune ; Et, quand il traverse un rayon de lune. On voit resplendir, d'un reflet changeant, Sur sa chevelure un casque d'argent.

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Ils l'entourent tous d'un essaim léger Qui dans l'air muet semble voltiger.

LECONTE DE LISLE

— Hardi chevalier, par la nuit sereine, Où vas-tu si tard ? dit la jeune Reine. De mauvais esprits hantent les forêts ; Viens danser plutôt sur les gazons frais. —

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

—Non ! ma fiancée aux yeux clairs et doux M'attend, et demain nous serons époux.

Laissez-moi passer, Elfes des prairies.

Qui foulez en rond les mousses fleuries ; Ne m' attardez pas loin de mon amour, Car voici déjà les lueurs du jour. —

Couronnés de thym et de marjolaine.

Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

— Reste, chevalier. Je te donnerai

L'opale magique et l'anneau doré.

Et, ce qui vaut mieux que gloire et fortune.

Ma robe filée au clair de la lune.

— Non! dit-il. — Va donc ! — Et de son doigt blanc

Elle touche au cœur le guerrier tremblant.

Couronnés de thym et de marjolaine, J^ei Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Et sous l'éperon le noir cheval part.

Il court, il bondit et va sans retard ; Mais le chevalier frissonne et se penche ; Il voit sur la route une forme blanche Qui marche sans bruit et lui tend les bras : — Elfe, esprit, démon, ne m'arrête pas ! —

LECONTE DE LISLE

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfei joyeux dansent sur la plaine.

— Ne m'arrête pas, fantôme odieux !

Je vais épouser ma belle aux doux yeux. — O mon cher époux, la tombe éternelle Sera notre lit de noce, dit-elle.

Je suis morte ! — Et lui, la voyant ainsi. D'angoisse et d'amour tombe mort aussi.

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

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