PAR MONSEIGNEUR
n gentil chevalier d'Alemaigne , grand voyageur, aux armes preux , cortois , et de toutes bonnes vertuz largement doué, au retourner d'un loingtain voiage , luy estant en ung sien chasteau , fut requis d'ung son subject demourant en sa ville mesme d'estre parrain de tenir sur fons son enfant, dont la mère s'estoit délivrée droit à la coup du retour du dit chevalier. Laquelle requeste fut au dit bourgois libéralement accordée, et jasoit.que le dit chevalier eust en sa vie pluseurs enfans tenuz sur fons, si n'avoit il jamais donné son entente aux sainctes parolles par le prestre proférées ou mistère de ce saint et digne sacrement, comme il fist à ceste heure ; et luy semblèrent, comme elles sont à la vérité, plaines de haulx et divins mistères. Ce baptesme achevé, comme il estoit libéral et courtois, affm d'estre veu de ses hommes, demoura à disner en la ville, sans monter au chasteau, et luy tindrent compaignie le curé, son compère, et aucuns aultres des plus gens de bien,
lesquels, après pluseurs devises, montèrent en jeu d'unes et d'aultresmatères, tant que monseigneur commença à loer beaucop le digne sacrement de baptesme, et dist hault et cler, oyans tous : « Si je savoye véritablement que à mon baptesme eussent esté pronuncées les dignes et sainctes paroUes que j'ay oyes à ceste heure au baptesme de mon nouveau filleul , je ne craindroye en rien le dyable qu'il eust sur moy puissance ne autorité, sinon seulement de moy tempter, et me passeroye de faire le signe de la croix; non pas, affm que bien vous m'entendez , que je ne sache trèsbien que ce signe est suffisant à rebouter le diable ; mais ma foy est telle que les paroles dictes au baptesme d'un chascun cristien , s'elles sont telles que aujourd'uy j'ay oyes, sont valables à rebouter tous les dyables d'enfer, s'il en y avoitencores autant. — En vérité, respondit alors le curé, monseigneur, je vous asseure , in verbo sacerdotis , que les mesmes paroles qui ont esté dictes aujourd'uy au baptesme de vostre filleul furent dictes et célébrées à vostre baptesme; je le sçay bien, car je mesmes vous baptisay, et en ay aussi fresche mémoire comme si ce eust hier esté. Dieu fasse mercy à monseigneur vostre père ; il me demanda le lendemain de votre baptesme qu'il me sembloit de son nouveau fils ; telz et telz furent vos parrains^ et telz et telz y estoient. » Etracompta toute la manière du baptisement, et le fist bien certain que mot avant ne mot arrière n'eut en son baptisement de celuy à
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son filleul, (c Et puisqu'ainsi est, dist alors ce gentil chevalier, je promectz à Dieu mon créateur tant honorer de ferme foy le saint sacrement de baptesme que jamais, pour quelque péril; encontre ou assault que le dyable me face, je ne feray le signe de la croix , mais par la seule mémoire du sacrement de baptesme l'en chasseray ensus de moy, tant ay ferme foy en ce divin mistère ; et ne me semblera jamais possible que le dyable puisse nuyre à homme armé de tel escu ; car il est tel et si ferme que seul y vault sans aultre aide , voire acompaigné de vraye foy. » Ce disner se passa, et ne sçay quants ans après, ce bon chevalier se trouva en une bonne ville en Alemaigne, pour aucuns affaires qui l'y tirèrent, et fut logé en l'hostellerie. Comme il estoit ung soir avec ses gens, après soupper, devisant et esbatant avec eulx, fain luy print d'aller au retrait; et car ses gens s'esbatoient , n'en voult nulz ester de l'esbat ; si print une chandelle et tout seul s'en va au retrait. Comme il entroit dedans , il vit devant luy ung grand monstre horrible et terrible, ayant grandes et longues cornes , les yeux plus alumés que flambe de fornaise, les braz gros et longs, les griffes aguez et trenchans, et bref c'estoit ung monstre trèsespoventable , et ung dyable , comme je croy. Et pour tel le tenoit le bon chevalier, lequel de prinsault fut assez esbahi d'avoir telle rencontre. Néantmains toutesfoiz print cueur, hardement et vouloir de soy défendre s'il estoit assailly ; et luy souvint du veu qu'il
avoit fait, et du saint et divin mistère de baptesme. Et en ceste foy marche vers ce monstre, que j'appelle dyable, et luy demanda qui il estoit, et qu'il demandoit. Ce dyable, sans mot dire, le commença à compter, et bon chevalier de se défendre , qui n'avoit toutesfoiz pour toutes armeures que ses mains, car il estoit en pourpoint comme pour aller coucher, et son bon escu de ferme foy au saint mistère de baptesme. La lucte dura longuement, et fut ce bon chevalier tant las que merveilles de soutenir ce dur assault. Mais il estoit tant fort armé de son escu de foy que pou luy nuysoient les coups de son ennemy. En la parfin que ceste bataille eut bien duré une bonne heure, ce bon chevalier se print aux cornes de ce dyable, et luy en esracha une dont il le bacula trop bien et malgré luy. Comme victorieux se partit de luy, et le laissa là comme recréant, et vint trouver ses gens quis'esbatoient, comme ilz faisoient par avant son partement, qui furent bien effraiez de veoir leur maistre en ce point eschauffé qu'il estoit tant esgratigné le visage, le pourpoint, chemises, chausses et tout desrompu et deschiré , et comme tout hors d'alaine. « Ha! monseigneur, dirent-ilz, dont venez vous, et qui vous a ainsi habillé ? — Qui ? dit il ; ce a esté le deable, à qui je me suis tant combatu que j'en suis tout hors d'alaine et en tel point que vous veez; et vous asseure par ma foy que je tien véritablement qu'il m'eust estranglé et dévoré , se à ceste heure ne me fust souvenu de mon bap-
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tesme et du hault mistère de ce saint sacrement, et de mon veu que je feis ores a ne sçai quants ans; et créez que je ne l'ai pas faulsé; car, quelque danger que j'aye eu, oncques ne feis le signe de la croix, mais souvenant du saint sacrement dessus dit, me suis hardyment défendu et franchement eschappé, dont je loe et mercye nostre seigneur, qui par ce bonescudesaincte foy m'a si sauvement préservé. Viennent tous les aultres qui en enfer sont, tant que ceste enseigne demeure, je ne les crains ; vive, vive nostre benoist Dieu, qui ses chevaliers de telles armes scet adouber ! )> Les gens de ce bon seigneur, oyans leur maistre ce cas racompter, furent bien joyeux de le veoir en bon point, mais esbahis de la corne qu'il leur monstroit, qu'il avoit à ce dyable de la teste esrachée. Et ne savoient juger, non fist oncques personne qui depuis la veist, de quoi elle estoit, si c'estoit os ou corne, comme aultres cornes sont , ou que c'estoit. Alors ung des gens de ce chevalier dist qu'il vouloit aller veoir se ce dyable estoit encores où son maistre l'avoit laissé, et s'il le trouvoit il se combatroit à luy etluy arracheroit l'aultre corne. Son maistre luy dist qu'il n'y allast point; il dist que si feroit. « N'en fay rien, dist son maistre , le péril y est trop grand. — Ne m'en chault, dit l'autre, je y veil aller. — Si tu me croiz, dit son maistre, tu n'yras pas. » Quoy qu'il fust, il y voult aller, et désobéir à son maistre. Il print en sa main une torche et une grande hache, et vint au lieu où.
io6 Les Cent Nouvelles nouvelles.
son maistre s'estoit combatu. Quelle chose il y fist, on n'en scet rien , mais son maistre, qui de luy se doubtoit, ne le sceut si tost suyr qu'il ne le trouva pas, ne le dyable aussi, et n'oyt oncques puis nouvelles de son homme. En la fasson qu'avez oy se combatit ce bon chevalier au dyable, et le surmonta par la vertu du saint sacrement de baptesme.