‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notes (volume 2)Chapitre 21 sur 34 · PAR MONSEIGNEUR DE VAURIN · texte numérisé non relu

PAR MONSEIGNEUR DE VAURIN

Ê^^^^^^ uis que les comptes et histoires des M4 &M asnes sont acevez , je vous feray en (py ^^^ ^^^^ ^^ ^ ''^ vérité ung bien gracieux iMè^^^ul compte d'un chevalier que la plus part de vous, mes bons seigneurs, congnoissez de pieçà. Il fut bien vray que le dit chevalier s'adventura trèsfort , comme il est assez de coustume aux jeunes gens, d'une trèsbelle, gente et jeune dame, et du quartier du pays où elle se tenoit la plus bruyant et la plus renommée. Mais toutesfoiz, quelque pourchaz, quelque semblant, quelque devoir qu'il sceust faire pour obtenir sa grâce, jamais il ne peut parvenir d'estre serviteur retenu ; dont il estoit mains que bien content, attendu quêtant ardemment, tant loyallement et tant entière-

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ment l'amoyt que jamaiz femme ne le fut mieulx. Et n'est pas àoblier que autant faisoit pour elle qu'oncques serviteur fist pour sa dame, comme de joustes, d'habillemens ; et néantmains, comme dit est , tousjours trouvoit sa dame rude et mal tractable, et luy monstrant mains de semblant d'amour que par raison ne deust ; car elle savoit, et de vray, que loyallement et cherem.ent de luy estoit bien fort aymée. Et à dire la vérité , elle luy estoit trop dure, et fait assez à penser qu'il procedoit de fierté, dont elle estoit plus que bon ne luy fust, comme on disoit, remplye. Les choses estans comme dit est , une aultre dame voisine et amye de la dessus dicte, voyant la queste du dit chevalier, fut tant esprise de son amour que plus on ne pourroit, et, par trop bonne fasson qui trop longue seroit à descripre , fist tant que ce bon chevalier s'en apperceut ; dont il ne se meut que bien à point, tant fort s'estoit donné à sa rebelle et rigoreuse maistresse. Trop bien, comme gracieux qu'il estoit, tout sagement entretenoit celle de luy esprinse, affm que si à la cognoissance de l'autre fust parvenu, cause n'eust eu d'en rien blasmer son serviteur. Or escoutez quelle chose advint de ces amours, et quelle en fut la conclusion. Ce bon chevalier amoureux , qui pour la distance du lieu ne povoit estre si souvent emprès sa cjame que son loyal cueur et trop amoureux desiroit, s'advisa ung jour de prier aucuns chevaliers et escuiers, ses bons amys, qui toutesfois de son cas rien ne savoient, d'al-

1er esbattre , voler et quérir les lièvres en la marche du pais où sa dame se tenoit, sachant de vray par ses espies que le mary d'elle n'y estoit point, mais estoit venu à court, où souvent se tenoit, comme celluy de qui se fait ce compte. Comme il fut proposé de ce chevalier amoureux et de ses compaignons, se partirent le lendemain, bien matin, de la bonne ville où la court se tenoit, et, tout querans les lièvres passèrent temps jusques à basse nonne, sans boire ne sans menger. Et en grand haste vindrent repaistre en ung petit village ; et après le disner, qui fut court et sec, montèrent à cheval et de plus belles s'en vont querans les lièvres. Et le bon chevalier, qui ne tiroit qu'à une, menoit tousjours la brigade le plus qu'il povoit arrière de la bonne ville , où ses compaignons avoient grand vouloir de retirer, et souvent luy disoient : « La vespre approuche, il est heure de retirer à la ville; si nous" n'y advisons , nous serons enfermez dehors, et nous fauldra gésir en ung meschant village et tous morir de faim. — Vous n'avez garde, disoit nostre amoureux, il est encore heure assez; et au fort je sçay ung lieu en ce quartier où l'on nous fera trèsbonne chère ; et pour vous dire, si à vous ne tient, les dames nous festieront. Comme gens de court se trouvent voluntiers avec les dames , ilz furent contens de soy gouverner à l'appétit de celuy qui les avoiî mis en train, et passèrent le temps querans les lièvres et les perdris tant que le jour dura. Or vint l'heure de venir au logis,

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si dist le chevalier à ses compaignons : <i Tirons, tirons pais, je vous mainray bien. » Environ une heure ou deux de nuyt , ce bon chevalier et sa compaignie arrivèrent à la place où se tenoit la dame dessus dicte , de qui tant fort estoit féru la guide de la compaignie , qui mainte nuyt en avoit laissé le dormir. On hurta à la porte du chasteau , et varletz assez tost vindrent avant, qui demandoient qu'on vouloit. Et celuy à qui le fait touchoit print la parolle et leur dist : « Messeigneurs , monseigneur et madame sont ilz céans ? — En vérité , respondit l'un pour tous, monseigneur n'y est pas, mais madame y est. — Vous luy direz , s'il vous plaist , que telz et telz chevaliers et escuiers de la court, et moy ung tel, venons d'esbatre et querre les lièvres en ceste marche , et nous sommes esgarez jusques à ceste heure, qui est trop tard de retourner à la ville. Si luy prions qu'il luy plaise nous recevoir pour ses hostes pour meshuy. — Voluntiers», dist il. Il vint faire ce message à sa maistresse, laquelle cy prins cy mis fist faire la response sans venir vers eulx, qui fut telle : <i Monseigneur, dit le varlet, madame vous fait savoir que monseigneur son mary n'est pas icy, dont il luy desplaist , car, s'il y fust , il vous feist bonne chère ; et en son absence elle n'oseroit recevoir personne; si vous prie que luy pardonnez. » Le chevalier meneur de l'assemblée, pensez qu'il fut bien esbahy et trèshonteux d'oyr ceste response , car il cuidoit bien veoir à loisir sa maistresse et deviser tout son cueur

saoul , dont il se treuve arrière et bien loing ; et encores beaucop luy grève d'avoir amené ses compaignons en lieu où il s'estoit vanté de les bien faire festoyer. Comme sachant et gentil chevalier, il ne monstra pas ce que son pouvre cueur portoit; si dist de plain visage à ses compaignons : « Messeigneurs, pardonnez moy que je vous ay fait paier la bée ; je ne cuidoie pas que les dames de ce pais fussent si peu courtoises que de refuser ung giste aux chevaliers errans ; prenés en pacience. Je vous promectz par ma foy de vous mener ailleurs, ung peu ensus de céans , où l'on nous fera toute aultre chère. — Gravant donc, dirent les aultres, picquez avant : bonne adventure nous doint Dieu.» Hz se mettent au chemin; et estoit l'intencion de leur guide de les mener à l'hostel de la dame dont il estoit le cher tenu, et dont mains de compte il tenoit que par raison il ne deust ; et conclud à ceste heure de soy oster de tous poins de l'amour de celle qui si lourdement avoit refusé la compaignie, et dont si peu de bien luy estoit venu estant en son service ; et se délibéra d'amer, servir et obéir tant que possible luy seroit celle qui tant de bien luy vouloit , et où, se Dieu plaist , se trouvera tantost. Pour abréger, après la grosse pluye que la compaignie eut plus d'une grosse heure et demye sur le dos, ont arrivé à l'hostel de la dame dont naguères parloye; et hurta l'on de bon het à la porte , car il estoit bien tard, environ neuf ou dix heures de nuyt, et doubtoient fort qu'on ne fust couché. Variez

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et meschinessaillirent dehors, qui s'en vouloient aller coucher, et demandent qu'est ce là ? Et on leur dist. Hz vindrent à leur maistresse, qui estoit jà en cotte simple, et avoit mis couvrechef de nuyt ; et luy dirent : « Madame , à la porte est monseigneur de tel lieu, qui veult entrer, et avec luy aucuns aultres chevaliers et escuiers de la court, jusques au nombre de trois. — Hz soient les trèsbien venuz, disi elle ; avant , avant , vous telz et telz , allez tuer chappons et poullailles, et ce que nous avons de bon, et mectez en haste.» Bref, elle disposa comme femme de bien et de grant façon, comme elle estoit et encores est, tout subit les besoignes comme vous orrez tantost. Et print bien à haste sa robe de nuyt, et ainsi attournée qu'elle estoit, le plus gentement qu'elle peut vint au devant des seigneurs dessusdis, deux torches devant elle et une •seulle femme avecques elle, trèsbelle fille; les aultres mettoient les chambres à point. Elle vint rencontrer ses hcstes sur le pont du chasteau, et le gentil chevalier qui tant estoit en sa grâce, comme des aultres la guide et le meneur, se mist en front devant , et en faisant les recognoissances, il la baisa, et puis après tous les aultres la baisèrent pareillement. Alors, comme femme bien enseignée, dist aux seigneurs dessus ditz : « Messeigneurs, vous soiez les trèsbien venuz; monseigneur tel, c'est assavoir leur guide, je le cognois de piecà, il est, de sa grâce, tout de céens ; s'il luy plaist, il fera mes accointances devers vous. » Pour

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abréger, accointances furent faictes , le soupper assez tost appresté, et chacun d'eulxlogié en belle et bonne chambre bien garnye de tapisserie et de toute aultre chose nécessaire. Si vous fault dire que tantdiz que le soupper s'apprestoit, la dame et le bon chevalier se devisèrent tant et si longuement, et se porta conclusion entre eulx que pour la nuyt ilz ne feroient que ung lit, car de bonne adventure le mary n'estoit point léens, mais plus de quarante lieues loing. Or est heure, tantdiz que ce soupper s'appreste, que ces devises se font, et que l'on souppe le plus joyeusement que l'on pourroit. Après les adventures du jour, que je vous dye de la dame qui son hostel refusa à la brigade dessus dicte, mesmes à celuy que bien savoit qui plus l'amoit que tout le monde, et fut si mal courtoise qu'oncques vers eulx ne se monstra. Elle demanda à ses gens, quand ilz furent vers elle retournez de faire leur message , quelle chose avoit respondu le chevalier. L'un luy dist : <c Madame, il le fist bien court : trop bien dist il qui menoit ses gens en ung lieu en sus d'icy où l'on leur feroit tout recueil et meilleure chère. » Elle pensa tantosî ce qui estoit et dist en soy mesmes : « Ha ! il s'en est allé à l'ostel d'une telle, qui, comme bien sçay, ne le voit pas envis. Léens se tractera , je n'en doubte point, quelque chose à mon préjudice. » Et elle estant en ceste ymaginacion et pensée, subitement le dur courage que tant rigoreux avoit envers son serviteur porté

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fut tout changé et altéré, et en trèscordial et bon vouloir transmué, dont envye pour ceste heure fut cause et motif; conclusion oncques ne fut tant rigoreuse que à ceste heure trop plus ne soit doulce et désireuse d'accorder à son serviteur tout ce qu'il vouldroit requérir. Ainsi va la besoigne. Et doubtant que la dame où la brigade estoit ne joyst de celuy que tant avoit traicté durement, escripvit unes lettres de sa main à son serviteur, dont la plus part des lignes estoient de son précieux sang escriptes^ qui contenoit en effect que, tantost ces lettres veues, toutes aultres choses mises arrière , il venist vers elle avecques le porteur tout seul, et il seroit si agréablement receu que oncques serviteur ne fut plus content de sa dame qu'il seroit. Et , en signe de plus grand vérité, mist dedans la lettre ung dyamant que bien cognoissoit. Ce porteur, qui estoit seur, print la lettre et vint trouver au lieu dessus dit le chevalier auprès de son hostesse au souper et toute l'assemblée. Tantost après grâces, le tira d'un costé, et, en luy baillant la lettre, dist qu'il ne feist semblant de rien , mais qu'il accomplist le contenu. Ces lettres veues, le bon chevalier fut bien esbahy et encores plus joyeux; car combien qu'il eust conclu et délibéré de soy retirer de l'amour et accointance de celle qui luy escripvoit, si n'estoit il pas si converty que la chose que plus il desiroit ne luy fust par ceste lettre permise. Il tira son hostesse à part, et luy dist comment son mais-

tre le mandoit hastivement, et que force luy estoit de partir tout à ceste heure , et monstroit bien semblant que bien luy desplaisoit. Celle qui estoit auparavant la plus joyeuse, attendant ce que tant avoit désiré, devint triste et ennuyeuse , à peu de monstre. Il monte à cheval et laisse ses compaignons léens , et avec le porteur des lettres vient et arrive tantost après mynuyt à l'ostel de sa dame, de laquelle le mary estoit naguères retourné de court et s'apprestoit pour s'en aller coucher, dont Dieu scet en quel point en estoit celle qui son serviteur avoit mandé quérir par ces lettres. Ce bon chevalier, qui tout le jour avoit culetté la selle, tant en la queste des lièvres comme pour quérir logis, sceut à la porte que le mary de sa dame estoit arrivé, dont il fut aussi joyeux que vous povez penser. Si demanda à sa guide qu'il estoit de faire ? Si advisèrent ensemble qu'il feroit semblant de soy estre esgaré de ses compaignons, et que de bonne adventure il avoit trouvé ceste guide qui léens l'avoit adressé. Comme il fut dit il fut fait, en la maie heure , et vint trouver monseigneur et madame, et fist son personnage ainsi qu'il sceut. Après boire une foiz , qui pou de bien luy fist, on le mena en sa chambre pour coucher, où guères ne dormit la nuyt, et lende- .main au matin avec son hoste à la court retourna sans riens accomplir du contenu de la lettre dessus dicte. Et vous dy que là ne à l'aultre oncques puis ne retourna, car tost après la court se partit du pais, et il suyvit le train ,

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et tout fut mis en non challoir et oubly, comme souvent advient.

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