‹ Les Cent nouvelles nouvelles; pub. d'après le seul manuscrit connu, avec introd. et notes (volume 2)Chapitre 22 sur 34 · PAR MONSEIGNEUR DE LAUNOY · texte numérisé non relu

PAR MONSEIGNEUR DE LAUNOY

r escoutez , s'il vous plaist , qu'il advint en nostre chastellenie de |§]i'/Lisle, d'un bergier des champs et ^^ d'une jeune pastorelle qui ensemble ou assez près l'un de l'autre gardoient leurs brebiz. Marché se porta entre eulx deux, une foiz entre les aultres, à la semonce de nature, qui desjà les avoit élevez en eage de cognoistre que c'est de ce monde , que le bergier monteroit sur la bergière pour veoir plus loing, pourveu toutesfoiz qu'il ne l'embrocheroit néant plus avant que le signe qu'elle mesme fist sur son instrument naturel du bergier de sa main, qui estoit environ deux doiz, la teste franche; et estoit le signe fait d'une more noire qui croist sur les bayes. Cela fait, ilz se mettent à l'ouvrage de par Dieu, et bon bergier se fourre dedens, comme s'il ne coutast rien , sans regarder mercque , ne signe , ne promesse qu'il eust faicte à sa bergière, car tout ce qu'il avoit ensevelit jusques au manche ; et si plus en eust eu, il trouva lieu assez pour le loger. Et la belle bergière, qui jamais ne fut à telles nopces, tant aise se trouva que jamais ne

voulsisl faire aultre euvre. Les armes furent achevées, et se tira tantost chacun vers ses brebis, qui desjà s'estoient d'eulx fort esloignées, à cause de leur absence. Tout fut rassemblé et mis en bon train, et bon bergier, pour passer temps comme il avoit de coustume, se mist en contrepoix entre deux haloz sur une balochouère, et là s'esbatoit et estoit plus aise que ung roy. La bergière se mist à faire ung chapelet de floreites sur la rive d'un fossé assez loignet de la balochoère au bergier, et regardoit tousjours, disant la chansonnette jolye, pourveoir s'il reviendroit point à la morse; mais c'estoit la maindre de ses pensées. Et quand elle vit qu'il ne venoit point, elle commence à hucher tant qu'elle peut : « Hau! Hacquin! Hacquin! >> Et il respond : « Que veulx tu ? que veulx tu .? — Vien çà, vien çà, dit elle, si feras. » Mais elle disoit tout oultre; et Hacquin, qui en avoit son saoul, luy respondit : « En nom Dieu, j'ay aussi cher que je ne face néant que je face ; je m'esbas bien ainsi. « Et toute jour balochoit. Et dame bergière rehuche de plus belle : « Vien çà , Hacquin, je te laisseray tout bouter plus avant, sans faire mercque n'enseigne , ainsi que tu vouldras. — Saint Jehan! dit Hacquin, j'ay passé le seing de la more, et bouté tout ens jusques aux pennes; mais vous n'en arez plus aussi maintenant. » Si se reprint Hacquin à balocher, et laissa la bergière faire son chapellet , à qui bien desplaisoit de ce qu'il la laissoit oyseuse.

Nouvelle IIII^'^III. 157

LA IIII'^MIIe NOUVELLE.

Page 1