PAR MONSEIGNEUR DE VAURIN
,>^5jiM3j«^ omme il est de coustume par tous }f/^^\p3Lis que par les villes et villages (i^ ^^^; souvent s'espartent les religieux <ca5^^^ mendians , tant de l'ordre des Jacobins , Cordeliers , Carmes , et Augustins , pour prescher les vices, les vertuz exaulser et îoer, advint que, à Libers, bonne petite ville en la conté d'Artoys, arriva ung canne du couvent d'Arras, par ung dimenche matin, ayant intencion d'y prescher, comme il fist bien et dévotement et haultement ; car il estoit bon clerc et trèsbeau langagier. Tantdiz que le curé disoit la grand messe, maistre carme se pourmenoit , attendant que quelqu'ung le feist chanter pour gaigner deux patars ou trois gros; mais nul ne s'en avançoit. Et ce voyant une ancienne damoiselle vefve, à qui print pitié du pouvre religieux , luy fist dire messe, et par son varlet bailler deux patars, et encores prier de disner. Et maistre moyne happa cest argent, promectant de venir au disner, comme il fist tantost qu'il eut presché et que la grand messe de la parroiche fut finie. La damoiselle qui l'avoit fait chanter et semondre au disner se partit de l'église , elle et sa chambrière, et vindrent à l'ostel
faire tout prest pour recevoir le prescheur, qui en la conduicte d'un serviteur de la dicte damoiselle vint arriver à l'ostel , où il fut receu bien honnestement; et, après les mains lavées, la damoiselle luy assigna sa place, et elle se tint auprès de luy, et le varlet et la chambrière se misrent à servir, et de prinsault apportèrent la belle porée avecques beau lard, et belles trippes de porc, et une langue de beuf rostie. Dieu scet comment, tantost que damp moyne vit la viande, il tire ung beau, long et large Cousteau, bien trenchant, qu'il avoit à sa cincture , tout en disant Bcnedicite, et puis se mect en besoigne à la porée. Tout premièrement qu'il eut despeschée, et le lard aussi, sy prins cy mis, de là il se tire à ces trippes belles et grasses , et fiert dedans comme ung loup dedans les brebis. Et avant que la bonne damoiselle son hostesse eust à moitié mengé sa porée, il n'y avoit ne trippe ne trippette dedans le plat. Si se prend à ceste langue de beuf, et de son coulteau bien trenchant en deffist tant de pièces qu'il n'en demoura oncques lopin. La bonne damoiselle, qui tout ce sans mot dire regardoit , souvent regardoit l'oeil sur son varlet et sa chambrière, et eulx, en soubzriant tout doulcement, pareillement la regardoient. Elle fist apporter une pièce debon beuf salé et une belle pièce de mouton de bon endroit, et mettre sur la table Et bon moine, qui n'avoit appétit nesq'un chien, s'apiertà la pièce de beuf, et s'il avoit eu peu de pitié des trippes et de la langue de beuf, encores en
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eut il mains de mercy de ce beau beuf entrelardé. Son hostesse, qui grand plaisir prenoit à le veoir menger, trop plus que le varlet et la meschine , qui entre leurs dens le maudisoient, luy faisoit tousjours emplir sa tasse si tost qu'elle estoit vuide. Et pensez qu'il descouvroit bien viande, et point n'espargnoit le boire. Il avoit si grand haste de fournir son pourpoint qu'il ne disoit mot, si pou non. Quand la pièce de beuf fut comme toute mengée et despeschée , et plus part de celle de mouton , de laquelle l'ostesse avoit ung tantinet mengé, elle voyant que son hoste n'estoit encores saoul , fist signe à sa chambrière qu'elle apportast ung gros jambon cuict du jour devant pour la garnison de l'ostel. La chambrière, tout maudisant le prestre qui tant gourmandoit, fist le commendement de sa maistresse, et mist le jambon sur la table. Et bon moyne , sans demander qui vive , frappe sus et le navra et affola ; car de prinsaultil luy trencha le jaret, et, ensuyvant le terminé propos, de tous poins le desmembra, et n'y laissa que les os. Qui adonc veist rire le varlet et la meschine , il n'eust jamais eu les fièvres , car il avoit desgarny tout l'ostel, et avcient grand doubte qu'il ne les mangeast aussi. Pour abréger, après tous les mets dessusdiz, la dame fist mectre à la table ung très beau fromage gras, et ung plat bien fourny de tartes, de pommes , et de fromage , avecques la belle pièce de beurre frez , dont on ne rapporta si petit non. Le disner fut fait ainsi qu'avez oy,
i6o Les Cent Nouvelles nouvelles.
et vint à dire grâces, que maistre prescheur pronunça enflé comme ung ticquet , et en là fin il dist à son hostesse : « Damoiselie , je vous mercye de voz biens ; vous m'avez tenu bien aise, la vostre mercy. Je prie à celuy qui repeut cinq mille hommes de pains d'orge et de deux poissons , dont après qu'ilz furent saoulez de menger, demoura de relief xij. corbeilles, qu'il le vous veille rendre. — Saint Jehan, dist la meschine, qui s'avança de parler, sire , vous en povez bien tant dire ; je croy que, si vous eussez esté l'un de ceulx qui là furent repeuz, qu'on n'en eust point rapporté de relief, car vous eussez bien tout mangé , et moy aussi se je y eusse esté. — Vrayement, m'amye, dit le moyne, qui estoit ung garin toul fait) je ne vous eusse point mengée, mais je vous eusse bien embrochée et mise en rost, ainsi que vous pensez qu'on fait. » La dame commença à rire , et si firent le varlet et la chambrière , malgré qu'ilz en eussent. Et nostre moyne, qui avoitla panse farcye, mercya de rechef son hostesse , qui si bien l'avoit repeu, et s'en alla en quelque aultre village gaigner son soupper ; je ne scay s'il fut tel que le disner.
Nouvelle ÎIIF^im. K^i
LA IIIFMIIIe NOUVELLE.