‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 107 sur 156 · MONTBLERU · texte numérisé non relu

MONTBLERU

Montbleru se trouva, a environ deux ans, a la foyre d’Envers, en la compaignie de monseigneur d’Estampes, qui le deffrayoit, qui est une chose qu’il prend assez bien en gré. Ung jour entre les aultres, d’adventure il rencontra maistre Ymbert de Playne, maistre Roland Pipe, et Jehan Le Tourneur, qui luy firent grand chere ; et pour ce qu’il est plaisant et gracieux, comme chacun scet, ilz desirerent sa compaignie et luy prierent de venir loger avec eulx, et qu’ilz feroient

la meilleure chere de jamais. Montbleru de prinsault s’excusa sur monseigneur d’Estampes, qui l’avoit la amené, et dist qu’il ne l’oseroit habandonner : « Et la raison y est bonne, car il me deffraye de tout point », dit il. Neantmains toutesfoiz 1l fut content d’abandonner monseigneur d’Estampes, ou cas que entre eulx le voulsissent deffrayer ; et eulx, qui ne desiroient que sa compaignie, accorderent legierement et de bon cueur ce marchié. Or escoutez comment 1l les paya. Ces trois bons seigneurs, maistre Ymbert, maistre Roland, et Jehan Le Tourneur, demourerent a Envers plus qu’ilz ne pensoient quand 1lz partirent de la court, et soubz esperance de bref retourner, n’avoient apporté chacun qu’une chemise ; si devindrent les leurs, leurs couvrechefz et petiz draps, bien sales, et a grand regret leur venoit d’eulx trouver en ce party, car il faisoit bien chault, comme en la saison de Penthecoste. Si les baïllerent a blanchir a la chambriere de leur logis ung samedy au soir, quand 1ilz se coucherent, et les devoient avoir blanches au lendemain, a leur lever. Et si eussent 11z ; mais Montbleru les en garda bien. Et pour venir au fait, la chambriere, quand vint au matin, qu’elle eut blanchy ces chemises, couvrechefz et petiz draps, les sechez au feu, et ploiez bien et gentement, elle fut appellé[e] de sa maistresse pour aller a la boucherie faire la provision pour le disner. Elle fist ce que sa maistresse luy commenda, et laissa en la cuisine sur une scabelle tout ce bagage, chemises, couvrechefz et petiz draps, esperant a son retour les retrouver ; a quoy elle faillit. Car Montbleru, quand il peut veoir du jour, se leve de son lit et print une robe longue sur sa chemise et descendit en bas. Il vint veoir qu’on disoit en la cuisine, ou il ne trouva ame, fors seullement ces chemises, couvrechefs, et petiz draps, qui ne demandotent que marchand. Montbleru congneut tantost que c’estoit sa charge ; si y mist la main, et fut en grand effroy ou il les pourroit sauver. Une foiz il pensoit de les bouter dedans les chaudieres et grands potz de cuyvre qui estoient en la cuisine; aultrefoiz de les bouter en sa manche. Bref il les bouta en l’estable de ses chevaulx, bien enfardelées dedans le fain et ung gros monceau de fiens. Et cela fait, il s’en revint coucher dont il estoit party d’emprès de Jehan Le Tourneur. Or veezcy la chambriere retournée de la boucherie, qui ne trouve pas ces chemises, qui ne fut pas bien contente, et commence a demander par tout qui en scet nouvelles. Chacun a qui elle en demandoit disoit qu’il n’en savoit rien, et Dieu scet la vie qu’elle menoit. Et veezcy les serviteurs de ces bons seigneurs qui attendent après leurs chemises, qui n’osent monter vers leurs maïistres, et enragent tout vifz ; si font l’oste et l’ostesse et la chambriere. Quand vint environ neuf heures, ces bons seigneurs appellent leurs gens ; mais nul ne vient, tant craindent a dire les nouvelles de ceste perte a leurs maistres. Toutesfoiz en la fin, qu'il estoit entre xj et xij, l’oste vint et les serviteurs ; et fut dit a ces bons seigneurs comment leurs chemises estoient desrobées, dont les aucuns perdirent pacience, comme maistre Ymbert et maistre Roland. Mais Jehan Le Tourneur tint assez bonne maniere, et n’en faisoit que rire, et appella Montbleru, qui faisoit la dormeveille, qui savoit et oyoit tout, et luy dist : « Montbleru, veezcy compaignons bien en

ro

point : on nous a desrobé noz chemises. — Saincte Marie! que dictes vous ? dit Montbleru, contrefaisant l’endormy, veezcy mal venu. » Quand on eut grand piece tenu parlement de ces chemises perdues, dont Montbleru cognoissoit bien le larron, ces bons seigneurs dirent : « T1 est la tard, nous n’avons encores point oy messe, et si est dimenche ; et si ne povons bonnement aller sans chemises. Qu'est il de faire? — Par ma foy, dist l’oste, je n’y sçay aultre remede, que je vous preste chacun une chemise des miennes, telles qu’elles sont. Elles ne sont pas pareiïlles aux vostres, mais elles sont blanches, et si ne povez mieulx faire. » I1z furent contens de prendre ces chemises de l’oste, qui estoient courtes et estroictes, et de dure et aspre toille ; et Dieu scet qu’il les faisoit bon veoir. IIz furent prestz, Dieu mercy ; mais il estoit si tard qu’ilz ne savoient ou ilz pourroient oyr messe. Alors dist Montbleru, qui tenoit trop bien maniere : « Tant que d’oyr messe, il est meshuy trop tard ; mais je sçay une eglise en ceste ville ou nous ne fauldrons point de veoir Dieu. — Encores vault il mieux que rien, dirent ces bons seigneurs. Allons, allons, et nous avançons vistement, [c’est trop tardé : car perdre noz chemises, et ne oyr point aujourdhuy de messe, ce seroit mal sur mal ; et pourtant il est temps d’aler a l’église, si meshuy nous voulons ouyr la messe.] » Montbleru les mena en la grand eglise d’Envers, ou il y a ung Dieu sur ung asne. Quand ilz eurent chacun dit une paternostre, ilz dirent a Montbleru : « Ou est ce que nous verrons Dieu? — Je le vous monstreray », dit il. Alors il leur monstra ce Dieu sur l’asne, et leur dist : « Veez la Dieu : vous ne fauldrez jamais a quelque heure de veoir Dieu ceens. » I1z se commencerent a rire, Jasoit ce que la doleur de leurs chemises ne fust pas encore appaisée. Et sur ce point ilz s’en vindrent disner et furent depuis ne sçay quans jours a Envers ; et après se despartirent sans avoir leurs chemises, car Montbleru les mist en lieu sauf, et les vendit depuis cinq escuz d’or. Or advint, comme Dieu le voult, que en la bonne sepmaine de quaresme ensuyvant le mercredy, Montbleru se trouva au disner avecques ces trois bons seigneurs dessuz nommez ; et entre aultres parolles il leur ramentut leurs chemises qu’ilz avoient perdues a Envers, et dist : « Helas! le pouvre larron qui vous desroba, il sera bien damné si son meffait ne lui est pardonné par Dieu, et de par vous ; vous ne le vouldriez pas ? — Hal dit maistre Ymbert, par dieu, beau sire, il ne m'en souvenoit plus, je l’ay pieça oublié, — Au mains, dit Montbleru, vous luy pardonnez, faictes pas ? — Saint Jehan, dist il, je ne vouldroye pas qu’il fust damné pour moy. — Et par ma foy, c’est bien dit, dist Montbleru. Et vous, maistre Roland, ne luy pardonnez vous pas aussi? » À grand peine disoit il le mot ; toutesfoiz il dist qu’il luy pardonnoïit, mais pour ce qu’il pert a regret, le mot luy coustoit plus a prononcer. « Et vrayement, vous luy pardonnerez aussi, maistre Roland, dist Montbleru ; qu'avez vous gaigné d’avoir damné ung pouvre larron pour une meschante chemise et ung couvrechef ? — Et je luy pardonne vrayement, dist il lors, et l’en clame quicte, puisqu’ainsi est que aultre chose n’en puis avoir. — Et par ma foy, vous estes bon homme », dist Montbleru. Or vint le tour de Jehan Le Tour-

neur. Si luy dist Montbleru : « Or ça, Jehan, vous ne ferez pas pis que les aultres, tout est pardonné a ce pouvre larron de chemises, si a vous ne tient. — À moy ne tiendra pas, dit il. Je luy ay pieça pardonné, et luy en baille de rechef absolucion. — On ne pourroit mieulx dire, dit Montbleru, et par ma foy, je vous sçay tresbon gré de la quictance que vous avez faicte au larron de voz chemises, et en tant qu’il me touche, car je suis le larron mesmes qui vous desrobay voz chemises a Envers. Je prens ceste quictance a mon prouffit, et vous en mercye toutesfoiz, car je le doy faire. » Quand Montbleru eut confessé ce larrecin, et qu'il eut trouvé sa quictance par le party qu’avez oy, il ne fault pas demander si maistre Ymbert, maistre Roland et Jehan Le Tourneur furent bien esbahiz, car ilz ne se fussent jamais doubtez qui leur eust fait ceste courtoisie. Et Iuy fut bien reprouché, voire en esbatant, ce pouvre larrecin. Mais luy, qui scet son entregens, se desarmoit gracieusement de tout ce dont charger le vouloient ; et leur disoit bien que c’estoit sa coustume que de gaigner et de prendre ce qu’il trouvoit sans garde, specialement a telles gens qu’ilz estoient. Ilz n’en firent que rire ; mais trop bien demanderent comment il les desroba. Et il leur declara tout au long, et dist aussi qu’il avoit eu de tout ce butin cinq escuz, dont ilz n'eurent ne deman-

derent aultre chose.

LA SOIXANTE IIIJe NOUVELLE,

PAR

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