‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 108 sur 156 · MESSIRE MICHAULT DE CHA[U]GY · texte numérisé non relu

MESSIRE MICHAULT DE CHA[U]GY

Il est bien vray que nagueres, en ung lieu de ce pays què je ne puis nommer, et pour cause, mais au fort qui le scet si s’en taise, comme je fays, avoit ung maistre curé qui faisoit rage de confesser ses parrochiennes. De fait, il n’en eschappoit pas une qui ne passast par la, voire des plus jeunes. Au regard des veilles, il n’en tenoit compte. Quand il eut longuement maintenu ceste saincte vie et ce vertueux exercice, et que la renommée en fust espandue par toute la marche et es terres voisines, il fut puny en la façon que vous orrez, et par l'industrie de l’un de ses parrochiens, a qui toutesfoiz il n’avoit encores rien meffait touchant sa femme. Il estoit ung jour au disner, et faisoit bonne chere en l'ostel de son parrochien que je vous dy. Et comme il[z] estoient ou meilleur endroit de leur disner et qu’ilz faisoient le plus grand het, veezcy leens venir ung homme qui s’appelle Trenchecoille, lequel se mesle de taillier gens, d’arracher dens, et d’un grand tas d’aultres brouilleries ; et avoit ne sçay quoy a besoigner a l'oste de leens. L’oste l’encueillit tresbien et le fist seoir, et sans se faire beaucoup prier, il se fourre avecques nostre curé et les aultres ; et s’il estoit venu tard, il met peine d’aconsuyvir ceulx qui le mieulx avoient viandé. Ce maistre curé,

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qui estoit grand farseur et fin homme, comence a prendre la parolle a ce trenchecoille et luy va demander de son mestier et de cent mille choses ; et le trenchecoille luy respondoit au propos le mieulx qu’il savoit. À chef de piece, maistre curé se vire vers l’oste et en l'oreille luy dist : « Voulons nous bien tromper ce trenchecoille ? — Oy, je vous en prie, ce dist l’oste ; mais en quelle maniere le pourrons nous faire ? — Par ma foy, dit le curé, nous Île tromperons trop bien, si vous me voulez aider. — Et je ne demande aultre chose, dit l’oste. — Je vous diray que nous ferons, dit le curé : je faindray avoir mal au coillon et marchande-

. ray a lui de me l’oster, et me feray lyer et mettre sur la table tout en point, comme

pour le trencher. Et quand il viendra près et 1l vouldra veoir que c’est pour ouvrer de son mestier, je me leveray et luy monstreray le derriere. — Et que c’est bien dit, dist l’oste, qui a coup pensa ce qu’il vouloir faire; vous ne feistes jamais mieulx ; laissez nous faire entre nous aultres, nous vous aiderons bien a parfaire la farse. — Je le veil, » dit le curé. Après ces paroles, monseigneur le curé rassaillit nostre trenchecoille d’unes et d’aultres, et en la parfin luy dist, pardieu, qu’il avoit bien mestier d’un tel homme qu’il estoit, et qu’il avoit ung coillon tout pourry et gasté, et vouldroit qu’il luy fust cousté bonne chose et qu’il eust trouvé homme qui bien luy sceust oster. Et si froidement le disoit que le trenchecoille cuidoit veritablement qu’il deist voir. Lequel luy respondit : « Monseigneur le curé, je veil bien que vous sachez, sans nul despriser, ne moy vanter de rien, qu’il n'y a homme en ce pays qui mieulx que moi vous sceust aider ; et pour l'amour de l’oste de ceens, je vous feray de ma peine telle courtoisie, si vous vous voulez mettre en mes mains, que par droit vous en devrez estre content. — Et vrayement, dit maistre curé, c’est bien dit. » Conclusion, pour abreger, ilz furent d’accort. Et tost après fut la table ostée. Et si commença maistre trenchecoille a faire ses preparatoires pour besoigner. Et d’aultre part le bon curé se mettoit a point pour faire la farse, qui ne lui tourna pas a jeu, et devisoit a l’oste et aux aultres comment il devoit faire. Et tantdis que ces approuches d’un costé et d’aultre se faisoient, l’oste de leens vint au trenchecoille, et luy dist : « Garde bien, quelque chose que ce prestre te dye, quant tu le tiendras pour ouvrer a ses coillons, que tu les lui trenches tous deux rasibus, et n'y fay faulte, si cher que tu as ton corps. — Saint Martin, si feray je, dist le trenchecoille, puis qu’il vous plaist. J’ai ung instrument si prest et si bien trenchant, que je vous feray present de ses genitoires avant qu’il ait loisir de moy rien dire. — Or on verra que tu feras, dist l’oste ; si tu faulx, je ne te fauldray pas. » Tout fut prest, et la table apportée, et monseigneur le curé en pourpoint, qui bien contrefaisoit l’adolé, et promectoit bon vin a ce trenchecoille. L’oste aussi et les serviteurs de leens, qui devoient tenir bon curé, qui n'’avoient garde de le laisser [eschapperl. Et affin d’estre plus seur, le lierent trop bien, et luy disoient que c’estoit pour mieux faire la farce, et quand il vouldroit ilz le laisseroient aller. Et il les creut comme fol. Or vint ce vaillant trenchecoille garny a la couverte main de son petit rasoir, et commença a vouloir mectre les mains aux coïllons de monseigneur

le curé : « À dya! dit monseigneur le curé, faictes a traict et tout beau ; tastez les le plus doulcement que vous pourrez, et après je vous diray lequel je veil avoir osté. — Trop bien », dit il. Et lors tout souef leve la chemise et prend ses maistres coillons, gros et quarrez, et sans en plus enquerir, subitement les Iuy trencha tous deux d’un seul cop. Et bon curé de cryer, et de faire la plus male vie que jamais fist homme. « Hola! hola, dist l’oste, pille la pacience, ce qui est fait est fait. Laissez vous adouber. » Alors le trenchecoille le mect a point du surplus qui en tel cas appartient, et part et s’en va, attendant de l’oste 1l savoit bien quoy. Or ne fault il pas demander si monseigneur le curé fut bien camus de se veoir ainsi desgarny. Et mectoit sus a l’oste qu’il estoit cause de son meschef ; mais Dieu scet qu’il s’en excusoit bien, et disoit que si le trenchecoille ne se fust si tost sauvé, qu’il l’eust mis en tel estat que jamais n’eust fait bien après. « Pensez vous, dit il, qu’il ne me desplaist bien de vostre ennuy, et plus beaucop qu’il est advenu en mon hostel. » Ces nouvelles furent tost volées par toute la ville. Et ne fault pas dire que aucunes damoiselles ne furent bien marries d’avoir perduz les instrumens de monseigneur le curé. Mais aussi d’aultre part les dolens mariz en furent si joyeux qu’on ne vous saroit dire n’escripre la dixiesme partie de leur liesse. Ainsy que vous avez oy fut maistre curé puny, qui tant d’aultres avoit trompez et deceuz ; et oncques depuis ne se osa veoir entre gens, mais comme reclus et plain de melencolie fina bien tost après ses dolens jours.

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