MONSEIGNEUR LE PREVOST DE WASTENES
Comme souvent l’on mect en terme pluseurs choses dont en la fin on se repent, et a tard, advint nagueres que ung gentil compaignon, demourant en ung village assez près du Mont-Saint-Michel, se devisoit a ung soupper, present sa femme, et aucuns estrangiers et pluseurs de ses voisins, d’un hostellain dudit [Mont-]Saint-Michel ; et disoit, et affermoit et juroit sur son honneur qu'il portoit le plus beau membre, le plus gros et le plus quarré qui fust en toute la marche d'environ ; et avecques ce, et qui n’empire pas le jeu, il s’en aïdoit tellement et si bien que les quatre, les v, les v] foiz ne luy coustoient non plus que s’on les prinst en la corne de son chaperon. Tous ceulx de la table oyrent bien voluntiers le bon bruyt qu'on donnoit a cet hostellain du Mont-Saint-Michel, et en parlerent chacun comme il l’entendoit. Mais qui qui y prinst garde, [ce fut] la dame de leens, femme du racompteur de l’ystoire, [laquelle] y presta tresbien l'oreille ; et luy sembla bien que la femme estoit eureuse et bien fortunée qui de tel mary estoit douée. Et pensa deslors en son cueur que, s’elle povoit trouver honneste voye
et subtille, elle se trouvera quelque jour audit Saint-Michel, et a l’ostel de l’homme au gros membre se logeroit ; et ne tiendra que a luy qu’elle n’espreuve si le bon bruyt qu’on luy donne est vray. Pour executer ce qu’elle avoit proposé et en son courage deliberé, au chef de vj ou viij jours, elle print congé de son mary, pour aller en pelerinage au Mont-Saint-Michel. Et pour colorer l’occasion de son voyage, elle, comme femmes sçavent bien faire, trouva une bourde toute affaictée. Et son mary ne luy refusa pas le congé, combien qu’il se doubta tantost de ce qui estoit. Au partir, son mary luy dist qu’elle feist son offrande a saint Michel, qu’elle se logeast a l’ostel dudit hostellain, et qu’elle le recommendast a luy cent mille foiz. Elle promist de tout accomplir ; et sur ce prend congé, et s’en va, Dieu scet, desirant beaucop se trouver au lieu de Saint-Michel. Tantost qu’elle fut partie, (et) bon mary de monter a cheval, et par aultre chemin que sa femme tenoit, picque tant qu’il peut au Mont- Saint-Michel, et vint descendre tout secretement avant que sa femme a l’ostel de l’ostellain dessus dit, lequel treslyement le receut, et luy fist grand chere, Quand il fut en sa chambre, il dist a l’oste : « Or ça, mon hoste, vous estes mon amy de pieça, et je suis le vostre. Je vous veil dire qui m’amaine en ceste ville maintenant. Îl est vray qu'environ v ou vj jours a, nous estions au soupper, en mon hostel, un grant tas de bons compaignons. Et comme l’on entre en devises, je commençay a compter comment on disoit en ce pays qu’il n’y avoit homme mieux oustillé de vous ». Et au surplus luy dist au plus près qu’il peut toutes les parolles qui alors touchant le propos furent dictes, et comme dessus est touché. « Or est il ainsi, dit il, que ma femme entre les aultres recueillit tresbien mes parolles, et n’a jamais arresté tant qu’elle ayt trouvé maniere de impetrer son congé pour venir en ceste ville. Et par ma foi, je me doubte fort et croy veritablement que sa principale intencion est d’esprouver, s’elle peut, si mes parolles sont vrayes que j’ay dictes touchant vostre gros membre. Elle sera tantost ceens, je n’en doubte point, car il luy tarde de soy y trouver. Si vous prie, quand elle viendra, que la recueillez lyement [et luy faictes bonne chere, et luy demandez la courtoisie], et faictes tant qu’elle le vous accorde. Mais toutesfoiz ne me trompez point : gardez bien que vous n’y touchez. Prenez terme d'aller vers elle quand elle sera couchée, et je me mettray en vostre lieu, et vous orrez après bonne chose ; laissez moy faire. — Par ma foy, dist l’ostellain, et je veil bien et vous promectz que je feray bien mon personnage. — A dya, toutesfoiz, dit l’autre, ne me faictes point de desloyauté ; je sçai bien qu’il ne tiendra pas a elle que ne le facez. — Par ma foy, dist l’ostellain, je vous asseure que je n’y toucheray » ; et non fist il. [I ne demoura gueres que vecy venir nostre gouge et sa chamberiere, bien lassées, Dieu le scet.] Et bon hoste de saillir avant, et de recevoir la compaignie comme il luy estoit enjoinct, et qu’il avoit promis. Il fist mener madamoiselle en une tresbelle chambre, et luy faire du bon feu et apporter tout du meilleur vin de leens, et alla querir de belles cerises toutes fresches, et vint bancqueter avec elle, en attendant le soupper. Il commence de faire ses approuches quand il vit son point ;
mais Dieu scet comment on le jecta loing de prinsault. En la parfin toutesfoiz, pour abreger, marché fut fait qu’il viendroit coucher avec elle environ la mynuyt tout secretement. Et ce contract accordé, il s’en vint devers le mary de la gouge et luy compta le cas, lequel a l’heure prinse entre elle et l’ostellain, 1l se vint bouter en son lieu et besongna le mieulx qu’il peult, et se leva devant le jour, et se vint remettre en son lit. Quand le jour fut venu, nostre gouge, toute melencolieuse, pensive et despiteuse, car point n’avoit trouvé ce qu’elle cuidoit, appella sa chambriere, et se leverent, et le plus hastivement qu’elles peurent s’abillerent, et voulrent paier l’oste et leur escot. Mais l’oste dist qu’il ne prendroit rien d'elle, Et sur ce, adieu. Et se part madamoiselle, sans aller ne oyr messe ne veoir saint Michel, ne desjeuner aussi. Et sans ung seul mot dire, s’en vint en sa maison. Mais il vous fault savoir que son mary y estoit desja, qui luy demanda qu'on disoit de bon a Saint-Michel. Elle, tant marrye qu’on ne pourroit plus, a peine s’elle daignoit respondre. « Et quelle chere, dit le mary, vous a fait vostre hoste? Par Dieu, il est bon compaignon. — Bon compaignon! dit elle ; il n’y a rien d’oultrage. Je ne m'en saroie loer que tout a point. — Non, dame, dist il; et par saint Jehan, je pensoye que pour l’amour de moy il vous eust deu festoyer et faire bonne chere. — [Il ne me chault, dist elle, de sa chere.| Je ne vois pas en pelerinage pour la bonne chere de luy ne d’aultre ; je ne pense que a ma devocion. — Devocion! dame, dit il, Nostre Dame, vous y avez failly. Je sçay trop bien pourquoy vous estes tant raffroignée, et que le cueur avez tant enflé. Vous n’avez pas trouvé ce que vous cuidiez ; il y a bien a dire une once, largement. Dya, dya, madame, j'ay bien sceu la cause de vostre pelerinage. Vous cuidiez taster et esprouver le grand brichouart de nostre hoste de Saint-Michel ; mais, par saint Jehan, je vous en ay bien gardée, et garderay, si je puis. Et affin que vous ne pensiez pas que je vous mentisse quand je vous disoye qu’il l’avoit si grand, par Dieu, je n’ay dit chose qui ne soit vraye ; mais il n’est ja mestier que vous en sachez plus avant que par oyr dire, combien que, s’il vous eust voulu croire, et je n’y eusse contredit, vous aviez bonne devocion d'essayer sa puissance. Regardez comment je sçay les choses. Et pour vous mectre hors de suspection, sachez de voir que je vins ennuyt a l’heure que luy aviez mise, et ay tenu son lieu ; si prenez en gré ce que Jj'ay sceu faire, et vous passez doresnavant de ce que vous avez. Pour ceste foiz 1l vous est pardonné, mais de rencheoir gardez vous en, pour autant qu'il vous touche. » La damoiselle, toute confuse et esbahie, voyant son tort evident, quand elle peut parler, crya mercy, et promist de non plus faire. Et je tiens que non fist elle de sa teste.
LA LXVIe NOUVELLE,
PHILIPE DE LOAN
N'a gueres que j’estoie a Saint Omer avec ung grand tas de gentilz compaignons, tant de ceens, comme de Bouloigne et d’ailleurs. Et après le jeu de paulme, nous allasmes soupper en l’ostel d’un tavernier qui est homme de bien et beaucop joyeux ; et a une tresbelle femme, et en grand point, dont il a un tresbeau flz, environ de l’eage de six a sept ans. Comme nous estions tous assis au soupper, le tavernier, sa femme, et leur filz d’emprès elle, avecques nous, les aucuns commencerent a deviser, les aultres a chanter, et faisions la plus grand chere de jamais. Et nostre hoste, pour l'amour de nous, ne s’i faindoit pas. Or avoit esté sa femme ce jour aux estuves, et son petit filz avecques elle. Si bien s’advisa nostre hoste, pour faire rire la compaignie, qu’il demanderoit a son filz de l’estat et gouvernement de celles qui estoient aux estuves avecques sa mere. Si Juy va dire : « Viens ça, mon filz ; par ta foy, dy moy laquelle de toutes celles qui estoient aux estuves avecques ta mere avoit le plus beau con et le plus gros. » L'enfant, qui se oyoit questionner devant sa mere, qu’il craindoit comme enfans font de coustume, vers elle regardoit et ne disoit mot. Et le pere, qui n’avoit pas apprins de le veoir si muet, luy dist de rechef : « Or me dy, mon filz, qui avoit le plus gros con ? dy hardiment. — Je ne sçay, mon pere, dit l'enfant, toujours virant le regart vers sa mere. — Et par dieu, tu as menty, ce dist son pere ; or me le dy, je le veil savoir. — Je n’oseroye, dit l’enfant, pour ma mere ; elle me batteroit. — Non fera, non, dit le pere, tu n’as garde, je t’asseure. » Et nostre hostesse, sa mere, non pensant que son fils deust dire ce qu'il dist, luy dit : « Dy, dy hardiment ce que ton pere te demande. — Vous me batteriez, dit il. — Non feray, non. » Et le pere, qui vit que son filz eut congé de souldre sa question, luy demanda de rechef : « Or ça, mon filz, par ta foy, as tu bien regardé tous les cons de ces femmes qui estoient aux estuves ? — Saint Jehan, oÿ, mon pere. — Et y en avoit il largement ? dy, ne mens point, — Je n’en vy oncques tant : ce sembloit une droicte Sarenne de cons. — Or ça, dy nous maintenant qui avoit le plus bel et le plus gros. — Vrayment, ce dist l’enfant, ma mere avoit tout le plus bel et le plus gros, mais il avoit un si grand nez. — Si grand nez ? dit le pere : va, va, tu es bon filz. » Et nous commenceasmes tous a rire et a boire d'autant, et parler de cest enfant qui caquetoit si bien. Mais sa mere n’en savoit sa contenance, tant estoit honteuse, pource que son filz avoit parlé du nez ; et croy bien depuis il en fut tresbien torché, car il avoit encusé le secret de l’escole. Nostre hoste fist du bon compai-
gnon ; mais il se repentit assez depuis d’avoir fait la question, dont la solucion le fist rougir. C’est tout pour le present.
LA LXVIIe NOUVELLE,
PAR
PHILIPE DE LOAN
Ores a trois ans ou environ que une assez bonne adventure advint a ung chaperon fourré de parlement de Paris. Et affin qu’il en soit memoire, j'en fourniray ceste nouvelle, non pas que je veille toutesfoiz dire que tous les chaperons fourrez ne soient bons et veritables ; mais car il y eut non pas ung peu de desloyaulté en cestuy cy, mais largement, qui est chose estrange et non accoutusmée, comme chacun scet. Or, pour venir au fait, ce chaperon fourré, en lieu de dire ce seigneur de parlement, devint amoureux a Paris de la femme d’un cordoannier qui estoit belle et gente, et enlangagée a l’advenant et selon le terrouer. Ce maistre chaperon fourré fist tant, par moyens et d’argent et aultrement, qu’il parla a la belle cordoanniere dessoubz sa robe et a part. Et s’il avoit d’elle esté bien amoureux avant la joissance, encores en fut il trop plus feru depuis, dont elle se parcevoit et donnoit tresbien garde. Si s’en tenoit trop plus fiere, et se faisoit acheter. Luy estant en ceste rage, pour mandement, priere, promesse, don, ne requeste qu’il sceust faire, elle s’appensa de non plus comparoir, affin encores de luy rengreger et plus accroistre sa maladie. Et veez cy nostre chaperon fourré qui envoye ses ambaxadeurs devers sa dame la cordoanniere ; mais c’est pour neant, elle n’y viendroit pour morir. Finalement, pour abreger, affin qu’elle voulsist venir vers luy comme aultresfoiz, il luy promist en la presence de trois ou de li qui estoient de son conseil quant a telles besoignes, qu’il la prendroit a femme si son mary terminoit vie par mort. Quand elle eut ceste promesse, elle se laissa ferrer et vint, comme elle souloit, au lever et aux aultres heures qu’elle povoit eschapper, devers le chaperon fourré, qui n’estoit pas mains feru que l’autre jadiz d’amours. Et elle, sentant son mary desja vieil et ancien, et ayant la promesse desusdicte, se reputoit desja comme sa femme. Pou de temps après, la mort tresdesirée de ce cordoannier fut sceue et publiée ; et bonne cordoanniere se vient bouter de plain sault en l’ostel du chaperon fourré, qui la receut joyeusement, promist aussi de rechef qu’il la prendroit a femme. Or sont maintenant ensemble ces deux bonnes gens, le chaperon fourré et sa dame la cordoanniere. Mais, comme souvent chose eue en dangier est trop plus cher tenue que celle qu’on a a bandon, ainsi advint ycy ; car nostre chaperon fourré se commença a ennuyer et lasser de la cordoanniere, et soy refroider de l’amour d'elle. Et elle le pressoit tousjours de paraccomplir le mariage dont il avoit fait la promesse,
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mais il luy dist : « M’amye, par ma foy, je ne me puis jamais marier, car Je suis homme d’eglise et tiens benefices telz et telz, comme vous savez ; la promesse que je vous feiz jadiz est nulle, et ce que j’en feis lors estoit pour la grand amour que je vous portoye, esperant aussi par ce moyen vous attraire plus legierement. » Elle, cuidant qu’il fust lyé à l’eglise, et soy voyant aussi bien maistresse de leens que s’elle fust sa femme espousée, ne parla plus de ce mariage et alla son chemin accoustumé. Mais nostre chaperon fourré fist tant par belles parolles et plüseurs remonstrances, qu'elle fut contente de se partir de luy et espouser ung barbier, leur voisin, auquel il donna üij C. escuz d’or contens ; et Dieu scet s’elle pattit bien baguée! Or, vous devez savoir que nostre chaperon fourré ne fist pas legierement ceste despartie ne ce mariage, et n’en fust point venu a bout si n’eust esté qu’il disoit a sa dame qu’il vouloit doresnavant servir Dieu et vivre de ses benefices et soy du tout rendre a l’eglise. Or fist il tout le contraire, quand il se vit desarmé d’elle et [elle] allyée au barbier. Car il fist secretement traicter, environ ung an après, pour avoir en mariage la fille d’un notable et riche bourgois de Paris. Et fut la chose faicte et passée, et fut jour prins et assigné pour les nopces : disposa aussi de ses benefices, qui ne sont que a simple tonsure. Ces choses sceues aval Paris et venues à la cognoissance de la cordoanniere, maintenant barbiere, creez qu'elle fut bien esbahie : « Voire, dist elle, le traistre m’a il en ce point deceue ? il m’a laissée soubz umbre d’aller servir Dieu et m’a baillée a ung aultre. Et par Nostre Dame de Clery, la chose ne demourra pas ainsi. Non », fist elle. Car elle fist comparoir nostre chaperon fourré devant l’evesque. Et illec son procureur remonstra bien et gentement sa cause, disant comment le chaperon fourré avoit promis a la cordoanniere, en presence de pluseurs, que si son mary mouroit qu'il la prendroit a femme. Son mari mort, il l’a tousjours tenue jusques environ ung an qu'il l’a baillée a ung barbier. Pour abreger, les tesmoings [ouys], et la chose bien debatue, l’evesque adnichilla et jugea estre nul ledit mariage de ladicte cordoanniere au barbier. Et enjoindit et commenda au chaperon fourré qu’il la prinst comme sa femme ; car elle estoit sienne, et de droit, puisqu'il avoit eu compaignie charnelle avecques elle après la promesse dessus dicte. Ainsi fut nostre chaperon fourré ramené des meures. Il faillit d’avoir la belle fille du bourgois, et si perdit ses iij C. escuz d’or que le barbier eut, et si luy maintint sa femme plus d’un an. Et s’il estoit bien mal content d’avoir sa cordoanniere, le batbier estoit aussi joyeux d’en estre despesché. En la façon qu’avez oy s’est depuis nagueres gouverné l’un des chaperons fourrez du parlement de Paris.
LA LXVIIIe NOUVELLE,