ALARDIN
Ung gentilhomme des marches de Flandres, ayant sa mere bien ancienne et tresfort debilitée de maladie, plus languissant et vivant a mal aise que nulle aultre de son eage, esperant d’elle mieulx valoir et amender, combien que es marches de France il feist sa residence, la visitoit souvent. Et a chacune foiz que vers elle venoïit, tousjours estoit tant de mal oppressée qu’on cuidast bien que l’ame en deust partir. Et une foiz entre Îles aultres, comme il l’estoit venu veoir, elle au partir luy dist : « Adieu, mon filz, je suis seure et me semble que jamais vous ne me verrez ; Car je m’en vois morir. — Ha dea, ma mere, respondit il, vous m'avez tant ceste leczon recordée que j’en suis saoul et ennuyé. Deux ans, trois ans sont ja passez et expirez que tousjours ainsi m'avez dit, mais vous n’en avez rien fait ; prenez bon jour, je vous en prie, si n’y faillez point. » La bonne damoiselle, oyant de son filz la response, quoyque malade et veille fust, en soubriant luy dist adieu. Or se passerent puis ung an, deux ans, tousjours en languissant. Ceste femme si fut arriere de son filz visitée ; et ung soir, comme en son lit en l’ostel d’elle estoit couchée, tant fort oppressée de mal qu’on cuidoit bien qu’elle allast a Mortaigne, si fut ce bon filz appelé de ceulx qui gardoiïent sa mere, et luy dirent que bien a haste a sa mere venist, car seurement elle s’en alloit. « Dictes vous donc, dit il, qu’elle s’en va ? Par ma foy, je ne l’ose croire ; tousjours dit elle ainsi, mais rien n’en fait. — Nenny, nenny, dirent ses gardes, c’est a bon escient ; venez vous en, car on voit bien qu’elle s’en va. — Je vous diray, dist il : allez devant et je vous suyz ; et dictes bien a ma mere, puis qu’elle s’en veult aller, que par Douay point ne s’en aille, car le chemin est trop mauvais ; a peu que davant hier et moy et mes chevaulx n’y demourasmes. » Il se leva neantmains, et housse sa robe longue et se mect en train pour aller veoir si sa mere feroit la derreniere et finale grimace. Luy la venu, la trouva fort malade et que passé avoit une subite faulte qui la cuidoit bien emporter ; mais, Dieu mercy, elle avoit ung peu mieulx. « N'est ce pas ce que je vous dy ? commence a dire ce bon filz. L’on dit tousjours ceens, et si fait elle mesme, qu'elle s’en va et qu’elle se meurt, et rien n’en fait. Prengne bon terme, de pardieu, comme tant de foiz luy ay dit, et si ne faille point. Je m'en retourne dont je viens ; et si vous advise pour toutesfoiz que vous ne m’appellez plus, s’elle s’en devoit aller toute seulle, si ne lui feray je pas a ceste heure compaignie. » Or appartient que je vous compte la fin de mon emprinse. Ceste damoiselle, ainsi malade que dit est, revint de ceste extreme maladie, et comme auparavant depuis vesquit en languissant l’espace de trois ans, pendant lesquelx ce