‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 116 sur 156 · JEHAN MARTIN · texte numérisé non relu

JEHAN MARTIN

Au païs de Brabant, qui est bonne marche et plaisante, fournye a droit et bien garnye de belles filles, et bien sages coustumierement, et le plus et des hommes on soult dire, et se trouve assez veritable, que tant plus vivent et plus sont sotz, nagueres advint que ung gentil homme en ce point né et destiné s’avolenta d’aller voyager oultre mer en divers lieux, comme en Cypre, en Rhodes, et es marches d’environ ; et au derrenier fut en Hierusalem, ou il receut l’ordre de chevalerie. Pendant lequel temps de son voyage, sa bonne femme ne fut pas si oiseuse qu’elle ne presta son quoniam a trois compaignons ses voisins, lesquelx, comme a court plusieurs servent par temps et termes, eurent leur audience. Et tout premier ung gentil escuier frisque, frez et friant en bon point, qui tant rembourra son bas a son cher coust, tant en substance de son corps que en despence de pecune, car a la verité elle tant bien le pluma qu’il n’y failloit point renvoier, qu’il s’ennuya et retira, et de tous poins l’abandonna. L’aultre après vint, qui chevalier estoit et homme de grand bruyt, qui bien joyeux fut d’avoir gaigné la place, et besoigna au mieulx qu’il peut en la façon comme dessus, moyennant de quibus, que la gouge tant bien savoit avoir que nul aultre ne l’en passoit. Et bref, si l’escuier qui paravant avoit la place avoit esté rongé et plumé,

damp chevalier n’en eut pas mains. Si tourne bride et print garin, et aux aultres la queste abandonna. Pour faire bonne bouche, la damoiselle d’un maistre prestre s’accointa ; et, quoy qu’il fust subtil et ingenieux et sur argent bien fort luxurieux, si fut 1l rensonné de robes, de vaisselles, et d’aultres bagues largement. Or advint, Dieu mercy, que le vaillant mary de ceste gouge fist savoir sa venue, et comment en Hierusalem avoit esté fait chevalier. Si fist sa bonne femme l’ostel apprester, tendre, parer, nectoyer et orner au mieulx qu'il fut possible. Bref, tout estoit bien net et plaisant, fors elle seullement, qui en l’ostel estoit. Car du pluc et butin qu’elle avoit a la force de ses reins conquesté avoit acquis vaisselle et tapisserie, linge et aultres meubles en bonne quantité. A l’arriver que fist le doulx mary, Dieu scet la joye et grand feste qu’on luy fist, celle en especial qui mains en tenoit de compte, c’est asavoir sa vaillant femme. Je passe tous ces bienviengnans, et vien ad ce que monseigneur son mary, quoy que coquard fust et estoit, se donna garde de foison [de] meubles], courant aval son hostel, qui avant son voyage n'estoit leens. Vint aux coffres, aux buffetz, et en assez d’aultres lieux, et trouve tout multiplié, dont l’avertin luy monta en la teste, et de prinsault devyna ce qui estoit. Si s’en vint tost bien eschaufé et tresmal meu devers sa bonne femme, et demanda dont sourdoient tant de biens comme ceulx que j’ay dessus nommez. « Saint Jehan, ce dist ma dame, monseigneur, ce n’est pas mal demandé ; vous avez bien cause d’en tenir telle maniere, et il semble que vous soiés courroussé, qui vous voit. — Je ne suis pas trop a mon aise, dit il, car je ne vous laissay pas tant d’argent a mon partir, et si n’en povez tant avoir espergné que pour avoir acquis tant de vaisselle, tant de tapisserie, et le surplus des bagues que je trouve ceens. Il fault, et je n’en doubte, car j'ay cause, que quelqu’ung se soit de vous accointé qui noz mesnage ait ainsi renforcé. — Et pardieu, monseigneur, respond la simple femme, vous avez tort, qui pour bien faire me mettez sus telle vilannie. Je veil bien que vous le sachez que je ne suis pas telle, mais meilleur en tous endroiz que a vous n’appartient. Et n’est ce pas bien raison que avec tout le mal que j’ay eu d’amasser et espergner, pour accroistre et embellir vostre hostel et le mien, j’en soye reprochée, lesdengée et tencée? C’est bien loing de recognoistre ma peine, comme ung bon mary doit faire a sa bonne preude femme. Telle l’avez vous, meschant et maleureux, dont c’est dommage! » Ce proces, quoy qu’il fust plus long, pour un temps ne cessa. Et s’avisa maistre mary, pour estre de l’estat de sa femme asseuré, qu’il feroit tant avec son curé, qui son tresgrand amy estoit, que d’elle orroit la devote confession, ce qu'il fist au moien du curé, qui son fait conduisit. Car ung bien matin, en la bonne sepmaine que de son curé pour soy confesser s’approucha, en une chapelle secrete devant il l’envoya, et a son mary vint, qu’il adouba de son habit, et pour estre son lieutenant l’envoya devers sa femme. Si nostre mari fut joyeux, il ne le fault ja demander. Quand en ce point il se trouva, il vint en la chappelle, et ou siege du prestre sans mot dire entra. Et sa femme d’approcher, qui a genoux se mist devant ses piez, cuidant pour vraÿ

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estre son curé, et sans tarder commença sa confession et dist Benedicite. Et noz sire son mary respondit Dominus, et au mieulx qu'il sceut, comme le curé l’avoit apprins, assovit de dire ce qui affiert. Après que la bonne femme eut dit la confession generale, descendit au particulier, et vint parler comment, durant le temps que son mary avoit esté dehors, ung escuier avoit esté son lieutenant, dont elle avoit en or, en argent et en bagues beaucop amendé. Et Dieu scet que en oyant ceste confession, le mary estoit bien a son aise. S’il eust osé, voluntiers l’eust tuée a ceste heure ; toutesfoiz, affin d’oyr encores le surplus, s’il y est, aura il pacience. Quand elle eut dit tout au long de cest escuier, du chevalier s’est accusée, qui comme l’autre l’avoit bien baguée. Et bon mary, qui de dueil se creve et fend, ne scet que faire de soy descouvrir et bailler l’absolucion sans plus actendre. Il n'en fist rien neantmains, et print loysir et pacience d’escouter ce qu’il orra. Après le tour du chevalier, le prestre vint en jeu, dont elle s’accusa bien humblement. Mais, par Nostre Dame, a cest coup, bon mary perdit pacience et n’en peut plus oyr ; si Jecta jus chape et surplis, et se monstrant, luy dist : « Faulse et desloyale, or voiz je et cognoïis bien vostre grand trahison! et ne vous suffisoit 1] de l’escuier et puis du chevalier, sans a ung prestre vous donner, qui par Dieu plus me desplaist et courrousse que tout ce que fait avez. » Vous devez savoir que de prinsault ceste vaillant femme fut esbahie et soupprinse ; mais le loysir qu’elle eut de respondre si tresbien l’asseura et sa contenance de maniere si bien ordonna, que, a l’oyr, sa response estoit plus asseurée que la plus juste de ce monde faisant a Dieu son oroison. Si respondit a chef de piece comme le saint Esperit l’inspira, et dist bien froidement : « Pouvre coquard, qui ainsi vous tourmentez, savez vous bien au mains pour quoy ? Or, oyez moy, s’il vous plaist ; et pensez vous que je ne sceusse tresbien que c’estiez vous a qui me confessoie ? Si vous ay servy comme le cas le requiert, et sans mentir de mot vous ay confessé tout mon cas. Veez cy comment : de l’escuier me suis accusée ; et c’estes vous, mon doulx amy. Quand vous m’eustes en mariage, vous estiez escuier, et lors feistes de moy ce qu’il vous pleut, et me fournistes, vous le savez, Dieu scet comment. Le chevalier aussi dont j’ay touché et m’en suis encoulpée, par ma foy, vous estes celuy ; car a vostre retour vous m'avez fait dame. Et vous estes aussi le prestre, car nul, si prestre n’est, ne peut oyr confession. — Par ma foy, m’amye, dist lors le chevalier, or m'avez vous vaincu et bien monstré que sage et tresbonne vous estes, et que sans cause et a tort et tresmal adverty vous ay chargée et dist du mal assez, dont il me desplaist ; et m’en repens, et vous en crye mercy, vous promectant de l’amender a vostre dit. — Legierement il vous est pardonné, ce dit la vaillant femme, puis que le cas vous cognoissez. » Ainsi qu’avez oy fut le bon chevalier deceu par le subtil et percevant engin de sa desloyalle femme.

LA LXXIXe NOUVELLE,

PAR

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