LA III: NOUVELLE
PAR
MESSIRE MICHAULT DE CHA[U]GY, GENTILHOMME DE LA CHAMBRE DE MONSEIGNEUR.
Es marches d’Alemaigne, comme pour vray oy nagueres compter a deux gentilz seigneurs dignes de croire, advint que une fille, de l’eage d'environ de xv a XVj ans, fut donnée en mariage a ung bon gentil compaignon, qui tout devoir faisoit de paier le deu que voluntiers demandent femmes-sans mot dire, quand en cest eage et tel estat sont. Mais, quoy que le pouvre homme feist bien la besoigne et s’efforsast, espoir plus souvent qu’il ne deust, si n’estoit euvre qu’il fist agreablement receu ; et ne faisoit incessamment sa femme que rechigner, et souvent ploroit bien tendrement comme si tous ses amys fussent mors. Son mary, la voyant ainsi lamenter, ne se savoit assez esbahir quelle chose luy povoit falloir, et luy demandoit doulcement : « Helas! m’amye, et qu’avez vous? Et n’estes vous pas bien vestue, bien logée, bien servye, et de tout ce que gens de nostre estat pevent par raison desirer bien convenablement partie? — Ce n’est pas la qu’il me tient, respondit elle. — Et qu’est ce donc? dictes le moy, ce dit il, et si je y puis remede mectre, pensez que je le feray pour y mectre et corps et biens. » Les plus des foiz elle ne respondoit mot, mais tousjours rechigno[ilt, et de plus en plus triste chere et matte elle faisoit, que le mary ne portoit pas bien paciemment, quand savoir ne povoit la cause de ceste doleance. Tant en enquist que partie il en sceut. Car elle luy dist qu’elle estoit trop desplaisante qu'il estoit si petitement fourny de cela que vous savez, c’est asavoir du baston de quoy on plante les hommes, comme dit Bocace. « Voire! dist il, et est ce cela dont tant vous dolez? Et par mon serment, vous avez bien cause. Toutesfoiz il ne peut estre aultre, et fault que vous en passez tel qu’il est, voire si vous ne voulez aller au change. » Ceste vie se continua ung grand temps, tant que le mary, voyant l'[obs]tifn]acion d’elle, assembla ung jour a ung disner ung grant tas des amys
d'elle, et leur remonstra le cas comme il est icy dessus touché ; et disoit qu'il luy sembloit qu’elle n’avoit cause de se douloir de luy en ce cas, car il cuidoit aussi bien estre party de l’instrument naturel que voisin qu'il eust : « Et affin, dist 1l, que j’en soye mieulx creu, et vous voiez son tort evident, je vous monstreray tout. » Il mist sa denrée avant sur la table, devant tous et toutes, et dist : « Veezci de quoy. » Et sa femme de plorer de plus belle : « Et par saint Jehan, dirent sa mere, sa seur, sa tante, sa cousine, sa voisine, m’amye, vous avez tort ; et que demandez vous ? voulez vous plus demander ? et qui est celle qui ne devroit estre contente d’ung mary ainsi estoffé? Ainsy m'’ayde Dieu, je me tiendroye bien eureuse d’en avoir autant, voire beaucop mains. Appaisez vous, appaisez vous, et faictes bonne chere doresenavant. Par dieu! vous estes la mieulx partie de nous toutes, ce croy je. » Et la jeune espousée, oyant le college des femmes ainsi parler, leur dist, bien fort plorant : « Veez cy le petit asnon de ceans, qui n’a gueres d’aage avec demy an, et si a l’instrument grand et gros de la longueur d’un bras. » Et en ce disant, tenoit son braz destre par le coute, et si le branloit trop bien. « Et mon mary, qui a bien xxiiij ans, n’en a que ce tant peu qu'il a monstré. Vous semble il que j'en doyve estre contente? » Chacun commença a rire, et elle de plus plorer, tant que l’assemblée longuement fut sans mot dire. Alors la mere print la parolle, et a part dist a sa fille tant d’unes et d’aultres que aucunement se contenta ; mais ce fut a grand peine. Veez cy la cause des filles d’Alemaigne ; si Dieu plaist, bien tost seront ainsi en France!
LA IIfIxxTe NOUVELLE,
PAR
MONSEIGNEUR DE VAVRIN.
Puis que les comptes et histoires des asnes sont acevez, je vous feray en bref et a la verité ung bien gracieux compte d’un chevalier que la plus part de vous, mes bons seigneurs, congnoissez de pieça. Il fut bien vray que le dit chevalier s’[enamoura] tresfort, comme il est assez de coustume aux jeunes gens, d’une tresbelle, gente et jeune dame, et du quartier du païs ou elle se tenoit la plus bruyant et la plus renommée. Mais toutesfoiz, quelque pourchaz, quelque semblant, quelque devoir qu’il sceust faire pour obtenir sa grace, jamais il ne peut parvenir d’estre serviteur retenu ; dont il estoit mains que bien content, attendu que tant ardemment, tant loyallement et tant entierrement l’amoyt, que jamais femme ne le fut mieulx. Et n’est pas a oublier que autant faisoit pour elle qu’oncques serviteur fist pour sa dame, comme de joustes, d’habillemens ; et neantmains, comme dit est, tousjours trouvoit sa dame dure et mal tractable, et luy monstrant mains de semblant d’amour que par raison ne deust, car elle savoit, et de
vray, que loyallement et cherement de luy estoit bien fort amée. Et à dire la verité, elle luy estoit trop dure, et fait assez a penser qu'il procedoit de fierté, dont elle estoit plus que bon ne luy fust, comme on disoit, remplye. Les choses estans comme dit est, une aultre dame voisine et amye de la dessusdicte, voyant la queste audit chevalier, fut tant esprinse de son amour que plus on ne pourroit, et, par trop bonne fasson qui trop longue seroit a descripre, fist tant que ce bon chevalier s’en aperceut, dont il ne se meut que bien a point, tant fort s’estoit donné a sa rebelle et rigoreuse maistresse. Trop bien, comme gracieux qu’il estoit, tout sagement entretenoit celle de luy esprinse, affin que si à la cognoissance de l’autre fust parvenu, cause n’eust eu d’en rien blasmer son serviteur. Or escoutez quelle chose envint de ces amours, et quelle en fut la conclusion. Ce bon chevalier amoureux, qui pour la distance du lieu ne povoit estre si souvent emprès sa dame que son loyal cueur et trop amoureux desiroit, s’advisa ung jour de prier aucuns chevaliers et escuiers, ses bons amys, qui toutesfoiz de son cas rien ne savoient, d’aller esbatre, voler et querit les lievres en la marche du païs ou sa dame se tenoit, sachant de Vraÿy par ses espies que le mary d’elle n’y estoit pas, mais estoit venu a court, ou souvent se tenoit, comme celluy de qui se fait ce compte. Comme il fut proposé de ce chevalier amoureux et de ses compai-
Bnons, se partirent le lendemain, bien matin, de la bonne ville ou la court se tenoit,
et, tout querans les lievres passerent temps jusques a basse nonne, sans boire ne sans menger. Et en grand haste vindrent repaistre en ung petit village ; et après le disner, qui fut court et sec, monterent a cheval et de plus belles s’en vont querans les lievres. Et le bon chevalier, qui ne tiroit que a une, menoit tousjours la brigade le plus qu’il povoit arriere de la bonne ville ou ses compaignons avoient grand vouloir de retirer. Et souvent luy disoient : « La vespre approuche, il est heure de retirer a la ville. Si nous n'y advisons, nous serons enfermez dehors, ét nous fauldra gesir en ung meschant village et tous morir de faim. — Vous n’avez garde, disoit nostre amoureux, il est encore heure assez. Et au fort je sçay ung lieu en ce quartier ou l’on nous fera tresbonne chere. Et pour vous dire, si a vous ne tient, les dames nous festieront. » Comme gens de court se trouvent voluntiers avec les dames, ilz furent contens de Soÿy gouverner a l’appetit de celuy qui les avoit mis en train, et passerent le temps querans les lievres et les perdris tant que le jour dura. Or vint l’heure de venir au logis. Si dist le chevalier a ses compaignons : « T'irons, tirons païs, je vous mainray bien. » Environ une heure ou deux de nuyt, ce bon chevalier et sa compaignie arriverent a la place ou se tenoit la dame dessusdicte, de qui tant fort estoit feru la guide de la compaignie, qui mainte nuyt en avoit laissé le dormir. On hurta a la porte du chasteau. Et varletz assez tost vindrent avant, qui demandoient qu’on vouloit. Et celuy a qui le fait touchoit print la parolle et leur dist : « Messeigneurs, monseigneur et madame sont ilz ceans ? — En verité, respondit l’un pour tous, monseigneur n'y est pas, mais ma dame y est. — Vous luy direz, s’il vous plaist, que telz et telz chevaliers et escuiers de la court, et moy ung tel, venons d’esbatre et querre les lievres de
ceste marche, et nous sommes esgarez jusques a ceste heure, qui est trop tard de retourner a la ville. Si luy prions qu’il luy plaise nous recevoir pour ses hostes pour meshuy. — Voulentiers », dist il. Il vint faire son message a sa maistresse, laquelle cy prins cy mis fist faire la response sans venir vers eulx, qui fut telle : « Monseigneur, dit le varlet, madame vous fait savoir que monseigneur son mary n’est pas icy, dont il luy desplaist, car, s’il y fust, il vous feist bonne chere : et en son absence elle n’oseroit recevoir personne ; si vous prie que luy pardonner. » Le chevalier meneur de l’assemblée, pensez qu’il fut bien esbahy et treshonteux d’oyr ceste response. Car il cuidoit bien veoir a loisir sa maistresse et deviser tout son cueur saoul, dont il se treuve arriere et bien loing ; et encores beaucop luy greve d’avoir amené ses compaignons en lieu ou il s’estoit vanté de les bien faire festoyer. Comme sachant et gentil chevalier, il ne monstra pas ce que son pouvre cueur portoit. Si dist de plain visage a ses compaignons : « Messeigneurs, pardonnez moy que je vous ay fait paier la bée ; je ne cuidoie pas que les dames de ce païs fussent si peu courtoises que de refuser ung giste aux chevaliers errans. Prenés en pacience. Je vous promectz par ma foy de vous mener ailleurs, ung peu ensus de ceans, ou l’on nous fera toute aultre chere. — Or avant donc, dirent les aultres, picquez avant : bonne adventure nous doint Dieu! » Ilz se mectent au chemin. Et estoit l’intencion de leur guide de les mener a l’hostel de la dame dont il estoit le cher tenu, et dont mains de compte il tenoit que par raison il ne deust. Et conclud a ceste heure de soy oster de tous poins de l'amour de celle qui si lourdement avoit refusé la compaignie, et dont si peu de bien {uy estoit venu estant en son service. Et se delibera d’amer, servir et obeir tant que possible luy seroit celle qui tant de bien luy vouloit, et ou, se Dieu plaist, se trouvera tantost. Pour abreger, après la grosse pluye que la compaignie eut plus d’une grosse heure et demye sur le dos, on arrive a l’ostel de la dame dont nagueres parloye ; et hurta l’on de bon het a la porte, car il estoit bien tard, environ IX ou x heures de nuyt, et doubtoient fort qu’on ne fust [couché]. Varlez et meschfines] saillirent dehors, qui s’en vouloient aller coucher, et demandent qu'est ce la? Et on leur dist. Ilz vindrent a leur maistresse, qui estoit ja en cotte simple, et avoit mis couvrechef de nuyt, et luy dirent : « Madame, a la porte est monseigneur de tel lieu, qui veult entrer, et avec luy aucuns aultres chevaliers et escuiers de la court, jusques au nombre de trois. — I1z soient les tresbien venu, dist elle ; avant, avant, vous telz et telz, allez tuer chappons et poulailles, et ce que nous avons de bon, et mectez en haste. » Bref, elle disposa comme femme de bien et de grant façon, comme elle estoit et encores est, tout subit les besoignes comme vous orrez tantost. Et print bien a haste sa robe de nuyt, et ainsi attournée qu'elle estoit, le plus gentement qu'elle peut vint au devant des seigneurs dessusdis, deux torches devant elle et une seulle femme avecques elle, tresbelle fille ; les aultres mettoient les chambres a point. Elle vint rencontrer ses hostes sur le pont du chasteau, et le gentil chevalier qui tant estoit en sa grace, comme des aultres la guide et le meneur, se mist en front devant, et en faisant les recognois-
sances, il la baisa, et puis après tous les aultres la baiserent pareillement. Alors,
comme femme bien enseignée, dist aus seigneurs dessus ditz : « Messeigneurs,
vous soiez les tresbien venuz ; monseigneur tel, c’est assavoir leur guide, je le
cognois de pieça, il est, de sa grace, tout de ceens ; s’il luy plaist, il fera mes accointances devers vous. » Pour abreger, accointances furent faictes, le soupper assez tost appresté, et chacun d’eulx logié en belle et bonne chambre bien garnye de tapisserie et de toute aultre chose necessaire. Si vous fault dire que tantdiz que le soupper s’apprestoit, la dame et le bon chevalier se deviserent tant et si
longuement, et se porta conclusion entre eulx que pour la nuyt ilz ne feroient
que ung lit. Car de bonne adventure le mary n’estoit point leens, mais plus de quarante lieues loing. Or est heure, tantdiz que ce souper s’appreste, que ces devises se font, et que l’on souppe le plus joyeusement que l’on pourroit. Après les adventures du jour, que je vous dye de la dame qui son hostel refusa a la brigade dessus dicte, mesmes a celuy que bien savoit qui plus l’aimoit que tout le
monde, et fut si mal courtoise qu’oncques vers eulx ne se monstra. Elle demanda a ses genz, quand ilz furent vers elle retournez de faire leur message, quelle chose avoit respondu le chevalier. L’un luy dist : « Madame, il le fist bien court. Trop bien dist il qui menoïit ses gens en ung lieu en sus d’icy ou l’on leur feroit tout recueil et meilleure chere. » Elle pensa tantost ce qui estoit et dist en soy mesmes : « Ha! il s’en est allé a l’ostel d’une telle, qui, comme bien sçay, ne le voit pas [envis]. Leens se tractera, je n’en doubte point, quelque chose a mon prejudice. » Et estant en ceste ymaginacion et pensée, subitement le dur courage que tant rigoreux avoit envers son serviteur porté fut tout changé et alteré, et en trescordial et bon vouloir transmué, dont envye pour ceste heure fut cause et motif. Conclusion : oncques ne fut tant rigoreuse que a ceste heure trop plus ne soit doulce et desiréuse d’accorder a son serviteur tout ce qu’il vouldroit requerir. Ainsi va la besoigne. Et doubtant que la dame ou la brigade estoit ne joyst de celuy que tant avoit traicté durement, escripvit unes lettre de sa main a son serviteur, dont la pluspart des lignes estoient de son precieux sang escriptes, qui contenoient en effect que, tantost ces lettres veues, toutes aultres choses mises en arriere, il venist vers elle avecques le porteur tout seul, et il seroït si agreablement receu que oncques serviteur ne fut plus content de sa dame qu’il seroit. Et, en signe de plus grand verité, mist dedans la lettre ung dyamant que bien cognoissoit. Ce porteur, qui estoit seur, print la lettre et vint trouver au lieu dessusdit le chevalier auprès de son hostesse au souper et toute l’assemblée. Tantost apres graces, le tira d’un costé, et, en luy baillant la lettre, dist qu’il ne feist semblant de rien, mais qu’il accomplist le contenu. Ces lettres veues, le bon chevalier fut bien esbahy et encores plus joyeux. Car combien qu’il eust conclu et deliberé de soy retirer de l’amour et accointance de celle qui luy escripvoit, si n’estoit il pas si converty que la chose que plus il desiroit ne luy fust par ceste lettre p[ro]mise. Il tira son hostesse a part, et luy dist comment son maïistre le mandoit hastivement, et que force luy estoit de partir tout a ceste heure, et mons-
ee ee
troit bien semblant que bien luy desplaisoit. Celle qui estoit auparavant la plus Joyeuse, attendant ce que tant avoit desiré, devint triste et ennuyeuse. À peu de monstre, il monte a cheval et laisse ses compaignons leens, et avec le porteur de lettres vient et arrive tantost après mynuyt a l’ostel de sa dame, de laquelle le mary estoit nagueres retourné de court et s’apprestoit pour s’en aller coucher, dont Dieu scet en quel point en estoit celle qui son serviteur avoit mandé querir par ses lettres. Ce bon chevalier, qui tout le jour avoit culetté la selle, tant en la queste des lievres comme pour querir logis, sceut a la porte que le mary de sa dame estoit arrivé, dont il fut aussi joyeux que vous povez penser. Si demanda a sa guide qu'il estoit de faire. Si adviserent ensemble qu’il feroit semblant de soy estre esgaré de ses compaignons, et que de bonne adventure il avoit trouvé ceste guide qui leens l’avoit adressé. Comme il fut dit il fut fait, en la male heure, et vint trouver monseigneur et madame, et fist son personnage ainsi qu'il sceut. Après boire une foiz, qui pou de bien luy fist, on le mena en sa chambre pour coucher, ou gueres ne dormyt la nuit, et le lendemain au matin avec son hoste a la court retourna sans riens accomplir du contenu de la lettre dessus dicte. Et vous dy que la, ne a l’aultre, oncques puis ne retourna, car tost après la court
se partit du païs, et 1l suyvit le train. Et tout fut mis en nonchalloir et oubly, comme souvent advient.
LA IITFTIe NOUVELLE,
PAR
MONSEIGNEUR DE LA[N[|NOY
Or escoutez, s’il vous plaist, qu’il advint en nostre chastellenie de Lisle, d’un bergier des champs et d’une jeune pastorelle qui ensemble ou assez près l’un de l’autre gardoient leurs brebiz. Marché se porta entre eulx deux, une foiz entre les aultres, a la semonce de [nature], qui desja les avoit elevez en eage de cognoistre que c’est de ce monde, que le bergier monteroit sur la bergiere pour veoir plus loing, pourveu toutesfoiz qu’il ne l’embrocheroit neant plus avant que le signe qu’elle mesme fist sur son instrument naturel du bergier de sa main, qui estoit environ deux doiz, la teste franche ; et estoit le signe fait d’une more noire qui croist sur les hayes. Cela fait, ilz se mettent a l’ouvrage de par Dieu, et bon bergier se fourre dedens, comme s’il ne coutast rien, sans regarder merque, ne signe, ne promesse qu'il eust faicte a sa bergiere, car tout ce qu’il avoit ensevelit jusques au manche. Et si plus en eust eu, il trouva lieu assez pour le loger. Et la belle bergiere, qui jamais ne fut a telles nopces, tant aise se trouva que jamais ne voulsist faire aultre euvre. Les armes furent achevées, et se tira tantost chacun vers ses brebis, qui desja s’estoient d’eulx fort esloignées, a cause de leur
absence. Tout fut rassemblé et mis en bon train ; et bon bergier, pour passer temps comme il avoit de coustume, se mist en contrepoix entre deux haloz sur une balochouere, et la s’esbatoit et estoit plus aise que ung roy. La bergiere se mist a faire ung chapelet de florettes sur la rive d’un fossé assez loignet de la balochoere au bergier ; et regardoit tousjours, disant la chansonnette jolye, pour veoir s’il reviendroit point a l’amorse ; maïs c’estoit la maïndre de ses pensées. Et quand elle vit qu’il ne venoit point, elle commence a hucher tant qu'elle peut : « Hau! Hacquin! Hacquin! » Et 1l respond : « Que veulx tu ? que veulx tu ? — Vien ça, vien ça, dit elle, si feras [cela]. » Mais elle disoit tout oultre. Et Hacquin, qui en avoit son saoul, luy respondit : « En nom Dieu, j’ay aussi cher que je ne face neant que je face. Je m’esbas bien ainsi. » Et toute jour balochoit. Et dame bergiere rehuche de plus belle : « Vien ça, Hacquin, je te laisseray tout bouter plus avant, sans faire mercque n’enseigne, ainsi que tu vouldras. — Saint Jehan! dit Hacquin, j’ay passé le seing de la more, et bouté tout ens jusques aux pennes. Mais vous n’en arez plus aussi maintenant. » Si se reprint Hacquin a balocher, et laissa la bergiere faire son chapellet, a qui bien desplaisoit de ce qu’il la laissoit oyseuse.
LA IIIF*IIIe NOUVELLE,
PAR
MONSEIGNEUR DE VAVRIN.
Comme il est de coutumes par tous païs que par les villes et villages souvent s’espartent les religieux mendians tant de l’ordre des Jacobins, Cordeliers, Carmes, et Augustins, pour prescher les vices, les vertuz exaulser et Îoer, advint que, a Lilers, bonne petite ville en la conté d’Artoys, arriva ung carme du couvent d'Arras, par ung dimenche matin, ayant intencion d’y prescher, comme il fist bien et devotement et haultement ; car il estoit bon clerc et tresbeau langagier. T'antdiz que le curé disoit la grand messe, maistre carme se pourmenoit, attendant que quelqu’ung le feist chanter pour gaigner deux patars ou trois gros ; mais nul ne s’en avançoit. Et ce voyant une ancienne damoiselle vefve, a qui print pitié du pouvre religieux, luy fist dire messe, et par son varlet baïller deux patars, et encores prier de disner. Et maïistre moyne happa cest argent, promectant de venir au disner, comme il fist tantost qu’il eut presché et que la grand messe de la parroiche fut finie. La damoiselle qui l’avoit faict chanter et semondre au disner se partit de l’eglise, elle et sa chambriere, et vindrent a l’ostel faire tout prest pour recevoir le prescheur, qui en la conduicte d’un serviteur de la dicte damoiselle vint arriver a l’ostel, ou il fut receu bien honnestement. Et, après les mains lavées, la damoiselle luy assigna sa place, et elle se tint auprès de luy,
et le varlet et la chambriere se misrent a servir, et de prinsault apporterent [a belle porée avecques beau lard, et belles trippes de porc, et une langue de beuf rostie, Dieu scet comment. T'antost que damp moyne vit la viande, il tire ung beau, long et large cousteau, bien trenchant, qu’il avoit a sa cincture, tout en disant Benedicite, et puis se mect en besoigne a la porée. Tout premierement
qu’il eut despeschée, et le lard aussi, s’y prins cy mis, de la il se tire a ces trippes
belles et grasses, et fiert dedans comme ung loup dedans les brebis. Et avant
* que la bonne damoiselle son hostesse eust a moitié mengé sa porée, il n’y avoit
ne trippe ne trippette dedans le plat. Si se prend a ceste langue de beuf, et de son coulteau bien trenchant en deffist tant de pieces qu’il n’en demoura oncques lopin. La bonne damoiselle, qui tout ce sans mot dire regardoit, souvent regardoit l’œil sur son varlet et sa chambriere, et eulx, en soubzriant tout doulcement, pareillement la regardoient. Elle fist apporter une piece de bon beuf salé et une belle piece de mouton de bon endroit, et mectre sur la table. Et bon moyne, qui n’avoit appetit nesqu’un chien, s’ahert a la piece de beuf, et s’il avoit eu peu de pitié des trippes et de la langue de beuf, encores eut il mains de mercy de ce beau beuf entrelardé. Son hostesse, qui grand plaisir prenoit a le veoir menger, trop plus que le varlet et la meschine, qui entre leurs dens le maudisoient, luy faisoit tousjours emplir sa tasse si tost qu’elle estoit wide. Et pensez qu'il descouvroit bien viande, et point n’espargnoit le boire. Il avoit si grand haste de fournir son pourpoint qu’il ne disoit mot, si pou non. Quand la piece de beuf fut comme toute mengée et despeschée, et pluspart de celle de mouton, de laquelle l’ostesse avoit ung tantinet mengé, elle voyant que son hoste n’estoit encores saoul, fist signe a sa chambriere qu’elle apportast ung gros jambon cuict du jour devant pour la garnison de l’ostel. La chambriere, tout maudissant le prestre qui tant gourmandoit, fist le commendement de sa maistresse, et mist le jambon sur la table. Et bon moyne, sans demander qui vive, frappa sus et le navra et affola ; car de prinsault il luy trencha le jaret, et, ensuyvant le terminé propos, de tous poins le desmembra, et n’y laissa que les os. Qui adonc veist rire le varlet et la meschine, il n’eust jamais eu les fievres! Car il avoit desgarny tout l’ostel, et avoient grand doubte qu’il ne les mangeast aussi. Pour abreger, après tous les mets dessusdiz, la dame fist mectre a la table ung tres beau fromage gras, et ung plat bien fourny de tartes, de pommes, et de fromage, avecques la belle piece de beurre frez, dont on ne rapporta si petit non. Le disner fut fait ainsi qu’avez oy. Et vint a dire graces, que maistre prescheur pronunça enflé comme un ticquet ; et en la fin il dist a son hostesse : « Damoiselle, je vous mercye de voz biens ; vous m'avez tenu bien aise, la vostre mercy. Je prie a celuy qui repeut cinq mille hommes de V pains d’orge et de deux poissons, dont après qu'ilz furent saoulez de menger demoura de relief xij corbeilles, qu’il le vous veille rendre. — Saint Jehan, dist la meschine, qui s’avança de parler, sire, vous en povez bien tant dire. Je croy que, si vous eussez esté l’un de ceulx qui la furent repeuz, qu’on n’en eust point rapporté de relief, car vous eussez bien tout mengé,
et moy aussi se je y eusse estél — Vrayement, m’amye, dit le moyne, qui estoit ung garin tout fait, je ne vous eusse point mengée, mais je vous eusse bien embrochée et mise en rost, ainsi que vous pensez qu’on fait. » La dame commença a rire, et si firent le varlet et la chambriere, malgré qu’ilz en eussent. Et nostre moyne, qui avoit la panse farcye, mercya de rechef son hostesse, qui si bien l’avoit repeu, et s’en alla en quelque aultre village gaigner son soupper. Je ne scay s’il fut tel que le disner.
LA INF*INIe NOUVELLE,
PAR