‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 119 sur 156 · MONSEIGNEUR LE MARQUIS DE ROTHELIN · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR LE MARQUIS DE ROTHELIN

Tandiz que quelqu’ung s’avancera de dire quelque bon compte, j’en feray ung petit qui ne vous tiendra gueres ; mais il est veritable et de nouvel advenu. J'avoie ung mareschal qui bien et longuement m'avoit servy de son mestier ; il luy print volunté de soy marier ; si le fut, et a la plus devoiée femme qui fust, comme on disoit, en tout le païs. Et quand il cogneut que par beau ne par lait il ne la povoit oster de sa mauvaistié, il l’abandonna, et ne se tint plus avec elle, mais la fuyoit comme tempeste ; car, s’il l’eust sceue en une place, jamais n’y eust tiré, mais tousjours au contraire. Quand elle vit qu’il la fuyoit ainsi, et qu’elle n’avoit a qui tencer ne monstrer sa devoiée maniere, elle se mist en la queste de luy et partout le suyvoit, Dieu scet disant quelx motz ; et l’aultre se taisoit et picquoit son chemin. Et elle tant plus montoit sur son chevalet, et disoit de maulx et de maledictions a son pouvre mary, plus que ung deable ne saroïit faire a une ame damnée. Un jour entre les aultres, voyant que son mary ne respondoit mot a chose qu’elle proposast, le suyvant par la fue, devant tout le monde cryoit tant qu’elle povoit : « Vien ça, traistre! parle a moy. Je suis a toy, je suis a toy! » Et mon mareschal, qui estoit devant, disoit a chacun mot qu’elle disoit : « J’en donne ma part au deable, j’en donne ma part au deable! » Et ainsi la mena tout du long de la ville de Lille toujours cryant : « Je suis a toy » ; et l’autre respondoit : « J'en donne ma part au deable! » Tantost après, comme Dieu voulut, ceste bonne femme mourut, et l’on demandoit a mon mareschal s’il estoit fort courroucé de la mort de sa femme; et il disoit que jamais si grand eur ne luy advint, et que si Dieu luy eust donné un souhait a choisir, 1l eust demandé la mort de sa femme, « laquelle, disoit il, estoit tant male et obstinée en malice que, si je la savoye en paradis, je n’y vouldroye jamais aller tant qu’elle y fust, car impossible seroit que paix fust en nulle assemblée ou elle fust. Mais je suis seur qu’elle est en enfer, car oncques chose creé n’approucha plus a faire la maniere des deables qu’elle faisoit. » Et puis on luy disoit : « Et vrayement il vous fault

remarier et en querre une bonne, paisible et preude femme. — Maryer! disoit il ; j'aymeroye mieulx me aller pendre au gibet que jamais me rebouter ou dangier de trouver enfer, que j’ay, la Dieu mercy, a ceste heure passé. » Ainsi demoura et est encores. Ne sçay je qu'il fera.

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