PHILIPE VIGNIER, ESCUIER DE MONSEIGNEUR
Ardent desir de veoir pays, savoir et cognoistre pluseurs experiences qui par le monde universel journellement adviennent, nagueres si fort eschaufa l'atrempé cueur et vertueux courage d’un bon et riche marchant de Londres en Angleterre, qu’il abandonna sa belle et bonne femme et sa belle maignye d’enfans, parens, amis, heritages, et la pluspart de sa chevance. Et se partit de son royaulme assez et bien fourny d’argent content et de tres grande abundance de marchandises dont le païs d'Angleterre peut les autres servir, comme d’estains, de riz, et foison d’aultres choses que pour bref je passe. En ce son premier voyage vaca le bon marchant l’espace de cinq ans, pendant lequel temps sa bonne femme garda tresbien son corps, fist le prouffit de pluseurs marchandises, et tant et si tresbien le fist que son mary, au bout desdiz cinq ans retourné, beaucop la loa et plus que paravant l’ama. Le cueur audit marchant, non encores content, tant d’avoir veu et congneu pluseurs choses estranges et merveilleuses, comme d’avoir gaigné largement, le feist arriere sur la mer bouter cinq ou six mois puis son retour ; et s’en reva a l’adventure en estrange terre tant de Chrestians que de Sarrazins, et ne demoura pas si pou que les dix ans ne furent passez ains que sa femme le revist. Trop bien luy rescripvoit et assez souvent, a celle fin qu'elle sceust qu’il estoit encores en vie. Elle, qui jeune estoit et en bon point, et qui point n’avoit de faulte des biens de Dieu, fors seulement de la presence de son mary, fut contraincte par son trop demourer de prendre ung lieutenant, qui en peu d’heure luy fist ung tresbeau filz. Ce filz fut elevé, nourry et conduit avec les aultres ses freres d’un costé. Et au retour du marchant, mary de sa mere, avoit environ sept ans. La feste fut grande, a ce retour, d’entre le mary et Ja femme. Et, comme ilz fussent en Joyeuses devises et plaisans propos, la bonne femme, a la semonce de son mary, fait venir devant eulx tous leurs enfans, sans oblier celuy qui fut gaïigné en l'absence de celuy qui en avoit le nom. Le bon marchant, voyant la belle compaignie de ses enfans, recordant tresbien du nombre d’eulx a son departement, le voit creu d’un, dont il est tresfort esbahy et moult esmerveillé. Si va demander a sa femme qui estoit ce beau filz, le derrenier en reng de leurs enfans. « Qui c’est? dit elle, par ma foy, sire, c’est nostre filz : a qui seroit il? — Je ne sçay, dist il ; mais pour ce que plus ne l’avoie veu, avez Vous merveille si je le demande? — Saint Jehan! nenny, dist elle, mais il est [nostre] filz. — Et comment se peut il faire ? dist le mary ; vous n’estiez pas grosse