‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 87 sur 156 · MONSEIGNEUR DE BEAUVOIR · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR DE BEAUVOIR

Il est vray comme l'Evangile que trois bons marchans de Savoye se mirent a chemin avecques leurs trois femmes pour aller en pelerinage a Saint Anthoine de Viennois. Et pour y aller plus devotement et rendre a Dieu et a monseigneur saint Anthoine leur voyage plus agreable, ilz conclurent entre eulx et avec leurs femmes, des le partir de leurs maisons, que tout le voyage ilz ne coucheroient pas avec elles, mais en continence yront et viendront. Ilz arriverent ung soir en la ville de Chambery et se logerent en ung tresbon logis, et firent au soupper tresbonne chere, comme ceulx qui avoient tresbien de quoy, et qui tresbien le sceurent faire. Et croy et tiens fermement que, si n’eust esté le veu du voyage, que chacun d’eulx eust couché avec sa chacune. Toutesfoiz ainsi n’en advint pas ; car quand il fut heure de soy retraire, les femmes donnerent la bonne nuyt a leurs mariz et les laisserent, et se bouterent en une chambre au plus près, ou elles avoient fait couvrir chacune son lit. Or devez vous savoir que ce soir propre arriverent leans trois cordeliers qui s’en alloient a Geneve, qui furent ordonnez a coucher en une chambre non pas trop loingtaine de la chambre aux marchandes. Lesquelles, puis qu’elles furent entre elles, commencerent a deviser de cent mille propos. Et sembloit, pour trois qu’il y en avoit, de quoy on oyoit la noise qu’il soufhroit oïr d’un quarteron. Ces bons cordeliers, oyans ce bruit de femmes, saillirent de leur chambre sans faire effroy ne bruit, et tant approucherent de l’huys sans estre oïz, qu’ilz perceurent par les pertus ces trois belles damoiselles, qui se coucherent chacune a part elle en ung beau lit assez grand et large pour le deuxieme recevoir d’aultre cousté ; puis se virerent, et entendirent leurs maris qui se couchoient en l’autre chambre. Cela fait, ils rentrerent en leur chambre, et puis dirent que fortune et honneur a ceste heure leur court sus, et qu’ilz ne sont pas dignes d’avoir jamais bonne adventure, si ceste, qu'ilz n’ont pas pourchassée, par lascheté leur eschappoit. « De fait, dit l’un, il ne fault aultre deliberacion en nostre fait ; nous sommes trois et elles trois, chacun prenne sa place quand elles seront endormies. » S’il fut dit, aussi fut il fait. Et si bien vint a ces bons freres qu’ilz trouverent la clef de la chambre aux femmes dedans l’huys ; si l’ouvrirent si tres souef qu’ilz ne furent de ame oïz. Ils ne furent pas si folz, quand ilz eurent gaigné ce premier fort, pour plus seurement assaillir l’aultre, qu’iz ne tirassent la clef dedans et resserrerent tresbien l’huys. Et puis après, sans plus enquerre, chacun print son quartier, et commencerent a besoigner chacun du mieux qu’ilz peurent. Mais le bon fut. Car l’une cuidant avoir son

mary parla et dist : « Et que voulez vous faire, ne vous souvient il de vostre veu ? » Et le bon cordelier ne disoit mot, mais faisoit ce pour quoy il vint de si grand cueur, qu’elle ne se peut tenir de luy aider a parfournir. Les aultres deux, d’aultre part, n’estoient pas oiseux ; et ne savoient que penser ces bonnes femmes, qui mouvoit leurs mariz de si tost rompre et casser leur promesse. Neantmains toutesfoiz, elles qui doivent obeir, le prindrent bien en pacience, sans dire mot, chacune doubtant estre oye de sa compaigne. Car il n’y avoit celle, a la vérité, qui ne cuidast ce bien avoir seulle et emporter. Quand ces bons cordeliers eurent tant fait que plus ne povoient, ilz se partirent sans dire mot, et retournerent en leur chambre, chacun comptant son adventure. L'ung avoit rompu trois lances, l’aultre quatre, l’aultre six. Oncques gens ne furent tant eureux. Ilz se releverent par matin, pour toute seureté ; si tirerent pays. Et ces bonnes femmes, qui pas n’avoient toute la nuyt dormy, ne se descoucherent pas trop matin, car sur le jour sommeil les print, qui les fist lever sur le tard. D’aultre costé leurs mariz, qui avoient assez bien beu le soir, et qui s’attendoient a l’appeau de leurs femmes, dormoyent au plus fort a l’heure que es aultres jours avoient ja cheminé deux lieues. Au fort elles se leverent après le repos du matin, et s’abillerent au plus rade qu’elles peurent, non point sans parler. Et entre elles celle qui avoit la Jangue plus preste alla dire : « Entre vous, mes damoiselles, comment avez vous passé la nuyt ? Voz mariz vous ont ilz reveillées comme 2 fait le mien ? Il ne cessa ennuyt de faire la besoigne. — Saint Jehan! dirent elles, si vostre mary a bien besoigné ennuyt, les nostres n’ont pas esté oiseux. I[z ont tantost oublié ce qu’ilz promisrent au partir, et creez qu’on ne leur oblyra pas a dire. — J’en adverty trop bien le mien, dist l’une, quand il commença, maïs il n’en laissa oncques pourtant l’euvre : car, comme ung homme affamé, pour deux nuiz qu’il a couché sans moy, il a fait rage de diligence. » Quand elles furent prestes, elles vindrent trouver leurs mariz, qui desja estoient comme tous prestz et en pourpoint : « Bon jour, bon jour a ces dormeurs, dirent elles. — La vostre mercy, dirent ilz, qui nous avez si bien huchez. — Ma foy, dit l’une, nous avons plus de regret a vous appeller matin que vous n’avez fait ennuyt de conscience de rompre et casser vostre veu ? — Quel veu? dit l’un. — Le veu que vous feistes au partir, dit elle, de point coucher avec vostre femme. — Et qui y a couché? dit il. — Vous le savez bien, dit elle, et aussi fais je. — Et moy aussi, dit sa compaigne ; veez la mon mary, qui ne fut pieça si roide qu’il fut la nuyt passée ; et s’il n’eust si bien fait de son devoir je ne seroye pas si contente de la ronture de son veu ; mais au fort je le passe, car il a fait comme les jeunes enfans, qui voulent emploier leur bature quant ilz ont deservy le punir. — Saint Jehan! si a fait le mien, dit la tierce, mais au fort je n’en feray ja proces ; si mal y a, il en est cause. — Et je tien par ma foy, dit l’un, que vous radoubtez, et que vous estes yvres de dormir. Quant est de moy, j’ay icy couché tout seul et n’en party ennuyt. — Non ay je moy, dit l’aultre. — Ne moy, par ma foy, dit le tiers. Je ne vouldroye pour rien avoir enfraint mon veu, et si cuide estre seur de mon compere, qui cy est, et de

mon voisin, qu'ilz ne l’eussent pas promis pour si tost l’oblier. » Ces femmes commencerent a changer coleur, et se doubterent de tromperie, dont l’un des mariz d’elles tantost se donna garde, et luy jugea de cueur la verité du fait. Si ne leur bailla pas induce de respondre ; ainçois, faisant signe a ses compaignons, dist en riant : « Par ma foy! mes damoïisellles, le bon vin de seans et la bonne chere du soir passé nous ont fait oublier nostre promesse ; si n'en soyez ja mal contentes. À l’adventure, se Dieu plaist, nous avons fait ennuyt, a vostre ayde, chascun ung bel enfant, qui est chose de si hault merite qu’elle sera suffisante d'effacer la faulte du cassement de nostre veu. — Or, Dieu le veille, dirent elles. Mais ce que si affermement disiez que n'aviez pas esté vers nous nous à fait ung petit doubter. — Nous l’avons fait tout au propos, dit l’autre, affin d’oyr que vous diriez. — Et vous avez double peché, comme de faulser vostre veu et de mentir a essient, et nous mesmes avez beaucop troublées. — Ne vous chaille non, dit 1l, c’est pou de chose, mais allez a la messe et nous vous suivrons. » Elles se mirent au chemin devers l’eglise, et leur mariz ung pou demeurerent sans les suyvir trop radde. Puis dirent tous ensemble, sans en mentir de mot : « Nous sommes trompez, ces dyables de cordeliers nous ont deceuz. Ilz se sont mis en nostre place et nous ont monstré nostre folie. Car, si nous ne voulions pas coucher avecques noz femmes, il n’estoit ja mestier de les faire coucher hors de nostre chambre. Et s’il y avoit dangier de lictz, la belle paillasse est en saison. — Dya! dit l’un d’eulx, nous en sommes chastiez pour une autre foiz ; et au fort il vaut mieulx que la tromperie soit seulement sceue de nous que de nous et d'elles. Car le danger y est bien grand s’il venoit a leur congnoissance. Vous oyez paï leur confession que ces ribaulx moynes ont fait merveilles d'armes, et espoir plus et mieulx que nous ne savons faire. Et s’elles le savoient, elles ne se passeroient pas pour ceste foiz seulement. S’en est mon conseil que nous l’avalons sans mascher. — Ainsi m’aist Dieu, ce dit le tiers, mon compere dit tresbien. Et quant a moy je rappelle mon veu, et n’ay pas intencion de plus me mettre en ce dangier. ne Puis que vous le voulez, dirent les deulx autres, et nous vous ensuyvrons. » Ainsi coucherent tout le voyage et femmes et mariz ensemble, dont ilz se garderent trop bien de dire la cause qui ad ce les mouvoit. Et quand les femmes virent ce, ce ne fut pas sans demander la cause de ceste raherce. Et ilz respondirent, par couverture, puis qu’ilz avoient commencé de leur veu entrerompr®, il ne restoit que du parfaire. Ainsi furent les trois marchans deceuz des trois bons cordeliers, sans ce qu’il venist a la cognoissance de celles qui bien en fussent

mortes de dueil s’elles en sceussent la vérité, comme on en voit tous les jours morir de maïindre cas et a mains d’achoison,

‘LA XXXIe NOUVELLE,

PAR

MONSEIGNEUR DE LA BARDE

UÜng gentilhomme de ce royaume, escuyer bien renommé et de grand bruit, devint amoureux, a Rouen, d’une tresbelle damoiselle, et fist toutes ses diligences de parvenir a sa grace. Mais Fortune luy fut si contraire, et sa dame si mal gra-

cieuse, qu'enfin il abandonna sa queste comme par desespoir. Il n’eut pas trop

grand tort de ce faire, car elle estoit ailleurs pourveue, non pas qu’il en sceust rien, combien qu’il s’en doubtast. Toutesfoiz celuy qui en joissoit, qui chevalier et homme de grand autorité estoit, n’estoit pas si peu privé de luy qu’il n’estoit gueres chose au monde qu’il ne se fust bien a luy descouvert, sinon de ce cas. Trop bien luy disoit il souvent : «Par ma foy, mon amy, je veil bien que tu saches que j’ay ung retour en ceste ville dont je suis beaucop assoté ; car quand je suis par force de travail si rebouté qu’on ne tireroit point de moy une lyeuette de chemin, si je me treuve vers elle, je suis homme pour en faire trois ou quatre, voire les deux tout d’une alaine. — Et n’est il requeste, ne priere, disoit l’escuier, que je vous sceusse faire, que je sceusse tant seulement le nom de celle? — Nenny, par ma foy, dist l’autre, tu n’en scera plus avant. — Or bien, dist l’escuier, quand je seray si eureux que d’avoir rien de beau, je vous seray aussi pou privé que vous m'estes estrange. » Advint ce temps pendant que ce bon chevalier Le prya de soupper au chasteau de Rouen ou il estoit logé ; et il y vint, et firent tresbonne chere. Et quand le soupper fut passé et aucun pou de devises après, le gentil chevalier qui avoit heure assignée d’aller vers sa dame, donna congé a l’escuier, et dit : « Vous savez que nous avons beaucop demain a besoigner, et qu’il nous fault lever matin pour telles materes, et pour telles, qu’il fault expedier ; c’est bon de nous coucher de bonne heure, et pour ce je vous donne la bonne nuyt. » L’escuier, qui estoit subtil, ce voyant, se doubta tantost que ce bon chevalier vouloit aller courre, et qu’il se couvroit des besoignes de lendemain pour luy donner congié ; mais il n’en fist quelque semblant, ainçois dist en prenant congié, et donnant la bonne nuyt : « Monseigneur, vous dictes bien, levez vous matin et aussi feray je. » Quand ce bon escuier fut en bas descendu, il trouva une petite mulette au pié des degrez du chasteau, et ne vit ame qui la gardast. Si pensa tantost que le page qu’il avoit encontré en descendant alloit querir la housse de son maistre, et aussi faisoit. « Ha! dit il en soy mesmes, mon hoste ne m’a pas donné congé de si haulte heure sans cause. Veez cy sa mulette qui n’attent aultre chose que je soie en voye, pour porter son maistre ou l’on ne veult pas que Je soye. Ha ! mulette, dist il, si tu savoies parler que tu diroies de bonnes choses! Je te pry que

tu me maines ou ton maistre veult estre. » Et a cest coup il se fist tenir l’estrief par son paige, [et monta dessus] et luy mist la rene sur le col, et la laissa aller ou bon luy sembla tout le beau pas. Et la bonne mulette le mena par rues et ruelles, deça et dela, tant qu’elle se vint arrester au devant d’un petit guichet qui estoit

en une rue oblicque ou son maistre avoit acoustumé de venir, qui estoit l’huys du jardin de la damoiselle qu’il avoit tant amée et par desespoir abandonnée.

Il mist pié a terre, et puis hurta ung petit coup au guichet. Et une damoiselle

qui faisoit le guet par une faulse treille, cuidant que ce fust le chevalier, s’en vint en bas et ouvrit l’huys, et dist : « Monseigneur, vous s0iez bien venu, veez la madamoiselle en sa chambre qui vous attend. » Et ne le cogneut pas, pouicé qu'il estoit tard, et avoit une cornette de veloux devant son visage. Et le bon escuier respondit : « Je vois vers elle. » Et puis dit a son paige tout bas en l'oreille : « Va t’en bien a haste, et remaine la mulette ou je la prins, et puis t’en va coucher. __ Si feraÿ je, monseigneur, dit il. » La damoiselle resserra le guichet, et s’en retourna en sa chambre. Et nostre bon escuier, tresfort pensant à S besoigne, marche tresasseurement vers la chambre ou sa dame estoit, laquelle il trouva desja mise en sa cotte simple, la grosse chayne d’or au col. Et comme il estoit gracieux, courtois, et bien emparlé, la salua bien honorablement ; et elle, qui fut tant esbahie que si cornes luy venissent, de prinsault ne sceut que respondre, sinon a chef de piece elle luy demanda qu’il queroit leens, et dont il venoit a ceste heure, et qui l’avoit bouté dedans. « Madamoiselle, dit il, vous povez a5s6z penser que si je n’eusse eu aultre aide que moy mesmes je ne fusse pas icy. Mais, la Dieu mercy, ung qui a plusgrant pitié de moy que vous n'avez enCores eu, m'a fait cest avantage. — Et qui vous y à amené, sire? dit elle. — Par ma foy, madamoiselle, je ne le vous quier ja celer : ung tel seigneur, c’est assavoir son hoste du soupper, m’y a envoié. — Ha! dit elle, le traistre et desloyal chevalier qu’il est se trompe il en ce point de moy? Or bien, bien, j’en seray vengée quelque jour! — Ha! madamoiselle, ce n’est pas bien dit a vous. Car ce n'est pas traïson de faire plaisir a son amy, et luy faire secours et service quand on le peut faire. Vous savez bien la grand amytié qui est despieça entre luy et moy, et qu'il n’y a celuy qui ne dye a son compaignon tout ce qu’il a sur le cueur. Or est ainsi qu’il n’y a pas long temps que je luy comptay et confessay tout le long la grant amour que je vous porte, et que a ceste cause je n’avoie ung seul bien en ce monde ; et si par aucune fasson je ne parvenoye a vosire bonne grace, il ne m’estoit pas possible de longuement vivre en ce doloreux martire. Quand le bon seigneur a cogneu a la verité que mes parolles n’estoient pas fainctes, doubtant le grant inconvenient qui m’en pourroit sourdre, a esté bien content de moy dire ce qui sas entre vous deux ; et ayme mieulx vous abandonner en me sauvant la vie, ASE perdant maleureusement vous entretenir. Et si vous estiez telle que VOUS devriez, vous n’euss{ilez pas tant attendu de baïller confort et garison a MOY; vostre obeissant serviteur, qui savez certainement que je vous aÿ loyaument servie et obeye. — Je vous requier, dit elle, que vous ne me parlez plus de cela, et si VOUS

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en allez d’icy. Maudit soit celuy qui vous y fist venir! — Savez vous qu’il y a, madamoiselle? dit il; ce n’est pas mon intencion de partir d’icy qu'il ne soit demain. — Par ma foy, dit elle, si ferez, tout maintenant. — Par la mort bieu, non feray, car je coucheray avec vous. » Quand elle vit que c’estoit a bon escient et qu’il n’estoit pas homme d’enchassier par rudes parolles, elle luy cuida donner congié par doulceur, et dist : « Je vous prie tant que je puis, allez vous en pour meshuy ; et par ma foy une aultre foiz je feray ce que vous vouldrez. — Dya, dit il, n’en parlez plus, car je coucheray ceans. » Et lors commence a soy despoiller, et prend la damoiselle et la baise et la maine bancqueter, et fist tant, pour abreger, qu’elle se coucha et luy d’emprès elle. Il n’eurent gueres esté couchez, et plus couru d’une lance, quand veezcy bon chevalier qui va venir sur sa mulette, et vient hurter au guichet. Et bon [escuier] qui l’oyt le cogneut tantost. Si commence a grouiller, contrefaisant le chien tresfierement.

Le chevalier, quant il l’oyt, fut bien esbahy, et autant courroucé. Si rehurte de plus belle tres rudement au guichet, et l’autre de recommencer à grouiller plus fierement que devant. « Qui est ce la qui grouille? dist celui de dehors ; par la mort bieu ! je le saray. Ouvrez l’huys, ou je le porteray en la place. » Et la bonne gentil femme, qui enrageoit toute vive, saillit a la fenestre en sa chemise et dist : « Estes vous la, faulx chevalier et desloyal? Vous avez beau hurter, vous n’y entrerez pas. — Pourquoy n'y entreray je pas? dit il. — Pource, dit elle, que vous estes le plus desloyal que jamais femme accointast, et n’estes pas digne de vous trouver avecques gens de bien. — Madamoiselle, dist il, vous blasonnez tres bien mes armes! Je ne sçay qui vous meut, car je ne vous ay pas fait desloyauté, que je sache. — Si avez, dist elle, et la plus grande que jamais homme fist a femme. — Non ay, par ma foy, mais dictes moy qui est la dedans ? — Vous le savez bien, traistre mauvais, dit elle, que vous estes. » Et a cest coup le bon escuier qui ou lit estoit commença a grouller, contrefaisant le chien, comme par avant. « À dya, dist celuy de dehors, je n’entens point cecy, et ne sceray point qui est ce groulleur ? — Saint Jehan! si ferez », dist il. Et il sault sus d’emprès sa dame, et vint a la fenestre, et dist : « Que vous plaist il, monseigneur ? vous avez tort de nous ainsi reveiller. » Le bon chevalier, quand il cogneut qui parloit a luy, fut tant esbahy que merveilles. Et quand il parla il dist : « Et dont viens tu cy ? — Je vien de soupper de vostre maison pour coucher ceans. — À male faute », dit il. Et puis adressa sa parolle a la damoiselle et dist : « Madamoiselle, hebergez vous telz hostes ceans ? — Oy, monseigneur, dit elle, la vostre mercy qui le m'avez envoyé. — Moi! dit il ; saint Jehan! il n’en est rien. Je suys mesme venu pour y tenir ma place, mais c’est trop tard. Et au mains je vous prie, puis que je n’en puis avoir aultre chose, ouvrez moy l’huys, si buray une foiz. — Vous n’y entrerez ja, par Dieu! dit elle. — Saint Jehan! si fera », dit l’escuier. Et lors descendit et ouvrit l’huys, et s’en vint recoucher, et elle aussi, Dieu scet bien honteuse et mal contente ; mais il luy convenoit obeir pour ceste heure. Quand le bon seigneur fut dedans, et il eut alumé de la chandelle, il regarda la belle compaignie dedans

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