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le lict, et dist : « Bon preu vous face, madamoiselle, et a vous aussi, mon escuier __ Bien grand mercy, monseigneur », dist il. Mais la damoiselle, qui plus ne povoit si le cueur ne luy sailloit du ventre, ne peut oncques dire ung seul mot et cuidoit tout certainement que l’escuier fust leans arrivé par l’advertissement et conduicte du chevalier ; si luy en vouloit tant de mal qu’on ne le vous saroit dire : « Et qui vous a enseigné la voye de ceans, mon escuier ? dist le chevalier. — Vostre mulette, monseigneur, dist il, que je trouvay en bas, au chasteau, quant jeu souppé avecque vous. Elle estoit la, seule et esgarée ; si luy demanday qu’elle attendoit, et elle me respondit qu’elle n’attendoit que sa housse, et vous. — Et pour ou aller ? dis je. — Ou nous avons de coustume, dist elle. — Je sçay bien, dys je, que ton maistre n’yra meshuy dehors, car il va se coucher ; mais maine moy la ou tu scez qu’il va de coustume, et je t’en prie. » Elle en fut contente, si montay sus, et elle m’adressa ceans, la sienne bonne mercy. « Dieu mecte en mal an l’orde beste qui m’a encusé, dist le bon seigneur.— Ha! que vous le valez loyaument, dit la damoiselle, quant elle peut [prendre] la peine de parler. Je voy bien que vous trompez de moy, mais je veil bien que vous sachez que vous n’y arez gueres d’honneur. Il n’estoit ja mestier, si vous n'y vouliez plus venir, d’y envoier aultruy soubs umbre de vous. Mal vous cognoist qui oncques ne vous vit. — Par la mort bieu! je ne l’y ay pas envoyé, dist il ; mais puis qu'il y est, je ne l’en chasseray pas ; et aussi il en y a assez pour nous deux. N’a pas, mon compaignon ? — Oy, monseigneur, oy, dit il, tout a butin. Et je le veil. Si nous fault boire du marché. » Lors se tourna vers le dressouer, et versa du vin en une grand tasse qui y estoit, et dist : « Je boy a vous, mon compaignon. — Je vous plege, dit l’autre, mon compaignon ». Et puis fist verser de l’autre vin a la damoiselle, qui ne vouloit nullement boire. Mais en la fin, voulsit ou non, elle baisa la tasse. « Or ça, dist le gentil chevalier, mon compaignon, je vous lairray cy besoigner bien, c’est vostre tour aujourduy, le mien sera demain, si Dieu plaist. Si vous prie que vous me soiez aussi gracieux, quand vous m'y trouverez, que je vous suys maintenant. — Nostre Dame, mon compaignon, si seray je, ne vous doubtez. » Ainsi s’en alla le bon chevalier, et la laissa l’escuier, qui fist le mieulx qu’il peust cette premiere nuyt. Et advertit la damoiselle de tout point de toute la verité de son adventure, dont elle fut ung peu plus contente que si l’aultre l'y eust envoyé. Ainsi que avez oy fut la belle damoiselle deceue par la mulette, et contraincte d’obeyr au chevalier et a l’escuier, chacun a son tour, dont en la fin elle s’accoustuma et tresbien le print en patience. Mais tant de bien y eut, que si le chevalier et l’escuier s’entramoyent bien par avant ceste adventure, l'amour d’entre eulx deux a ceste occasion en fut redoublée, qui entre aucuns mal conseillez eust engendré discort et mortelle hayne,
LA XXXIIe NOUVELLE,
MONSEIGNEUR DE VILLIERS
Affin que ne soye seclus du treseureux et hault merite deu a ceulx qui traveillent et labourent a l’augmentacion et accroissement des histoires de ce present livre, je vous racompteray en bref une adventure nouvelle par laquelle l’on me tiendra pour acquitté d’avoir fourny la nouvelle dont j’ay nagueres esté sommé. I] est notoire verité que en la ville d’Ostelleri[c] en Casteloigne nagueres arriverent pluseurs freres mineurs, qu’on dit de l’observance, eschassez et deboutez par leur mauvais gouvernement et faincte devocion du royaume d’Espaigne, et trouverent fasson d’avoir accès et entrée devers le seigneur de la dicte ville, qui desja ancien et chargé d’ans estoit. Et tant firent, pour abreger, qu’il leur fonda et fist une tresbelle eglise et couvent, et les maintint et entretint toute sa vie le mieulx qu’il peut. Regna après son filz aisné, qui ne leur fist pas mains de bien que son bon pere. Et de fait ilz prospererent en peu d’ans, si tresbien qu’ilz avoient suffisanment tout ce qu’on saroit demander par raison en ung couvent de mandians. Et affin que vous sachez qu’ilz ne furent pas oyseux pendant le temps qu'ilz acquisrent ces biens, ilz se misrent a prescher tant en la ville que par les villages voisins, et gaignerent tout le peuple, et tant firent qu’il n’estoit pas bon crestian qui ne s’estoit a eulx confessé, tant avoient grand bruyt et bon los de bien savoir remonstrer aux pecheurs leurs defaultes, Mais qui que les loast et eust bien en grace, les femmes estoient du tout données a eulx, tant les avoient trouvés sainctes gens de grant charité et de profunde devotion. Or entendez la deception mauvaise et horrible traïson que ces faulx ypocrites pourchasserent a ceulx et celles qui tant de biens de jour en jour leur faisoient. Ils feirent entendre a toutes les femmes generalement de la ville qu’elles estoient tenues a Dieu de rendre le disme de tous leurs biens, « comme au seigneur de telle chose et de telle, a vostre parroisse et curé de telle chose et telle ; et a nous vous devez rendre le disme du nombre des foiz que vous couchez charnellement avecques vos mariz. Nous ne prenons . Sur vous aultre disme, car, comme vous savez, nous ne portons point d'argent ; et si n’en querons point, car il ne nous est rien des biens temporelz et transitoires de ce monde. Nous querons et demandons seullement les biens espirituelz. La disme que nous devez et que nous vous demandons, elle n’est pas des biens temporelz ; elle est a cause du saint sacrement que vous avez receu, qui est une chose divine et espirituelle ; et de celuy n'appartient a nul recevoir le disme que a nous seullement, religieux de l’observance. » Les pouvres simples femmes, qui mieulx cuidoient ces bons freres estre anges que hommes terriens, ne refu- \