‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 89 sur 156 · DRE · texte numérisé non relu

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serent pas. ce disme a paier. Il n’y eust celle qui ne le payÿa a son tour, de la plus haulte jusques a la maindre ; mesmes la dame du seigneur n’en fust pas excusée. Ainsi furent toutes les femmes de la ville appaties a ces vaillans moynes. Et n’y avoit celuy d’eulz qui n’eust a sa part de XV a XVI femmes le disme a recevoir: Et a ceste occasion, Dieu scet les presens qu’ilz avoient d’elles, tout soubz umbre de devocion. Ceste maniere de faire dura beaucop et longuement sans qu'elle venist a la cognoissance de ceulx qui se fussent bien passez de ceste disme nouvelle. Elle fut toutesfoiz en la fin descouverte en la maniere qui s’ensuyt. Ung jeune homme nouvellement marié fut prié de soupper a l’ostel d’un de ses parens, et luy et sa femme. Et comme ilz retournoient de ce convi{vle, passans par devant l’eglise des bons cordeliers desus ditz, la cloche de l’Ave Maria sonna tout à ce coup, et le bon homme s’enclina sur la terre pour dire ses devocions. Et sa femme luy dist : « S’il vous plaisoit, j'entreroye voluntiers dedans ceste eglise pour dire ung Pater noster et ung Ave Maria. — Que ferez vous la dedans a ceste heure ? dist le mary ; vous y reviendrez bien quand il sera jour, demain ou [une] aultre foiz. — Je vous requier, dit elle, que je y aïlle ; par ma foy, je retourneray tantost. — Nostre Dame, dist il, vous n'y entrerez ja maintenant. — Par ma foy, dit elle, c’est force, il m’y convient aller. Je ne demoureray rien ; si vous avez haste d’aller a l’ostel, allez tousjours devant, je vous suyvray tout a ceste heure. — Picquez, picquez devant, dit il, vous n'y avez pas tant a faire. Si vous voulez dire Pater noster ne Ave Maria, il y a assez place a l’ostel, et vous vauldra autant la le dire que maintenant en ce moustier, ou l’on ne voit goutte. — À dya! dit elle, vous direz ce qu’il vous plaira ; maïs, par ma foy, il fault necessairement que j'entre ung petit dedans. — Et pourquoy? dit il ; voulez vous aller coucher avecques les freres de leens ? » Elle, qui cuidoit a la verité que son mary sceust bien qu’elle payoit le disme, luy respondit : « Nenny, je n’y veil pas aller coucher mais je veil aller payer. — Quoy paier ? dit il. — Vous le savez bien, dit elle, et si le demandez. — Que scay je bien ? dit il ; je ne me mesle pas de voz debtes. __ Au mains, dit elle, savez vous bien qu’il me fault paier le disme. — Quel disme ? — [Allors, dit elle, c’est ung jamès ; et le disme de nuyt de vous et de moy ? Vous avez bon temps, il fault que je le paye pour nous deux. — Et a qui le payez vous? dit il. — À frere Eustace. Allez tousjours a l’ostel ; si m'y laissez aller que j'en soye quitte. C’est si grant peché que de ne le point paier que je ne suis jamais aise quand je luy doy rien. — Il est meshuy trop tard, dit il, il est couché passé une heure. — Ma foy, ce dit elle, je y ay esté ceste année beaucop plus tard ; puis qu’on veult paier on y entre a toutes heures. — Allons, allons, dit il, une nuyt n’y fait rien. » Ainsi s’en retournerent le mary et la femme mal contens tous deux, la femme qu’on ne l’a pas laissée paier son disme, et le mary, qui se voit ainsi deceu, estoit tout esprins dire et de maltalent, qui encores luy redoubloit sa peine qu’il ne l’osoit monstrer. À chef de piece toutesfoiz ilz se coucherent. Le mary, qui estoit subtil, interroga sa femme de longue main, si les aultres de la ville ne payoïent pas aussi bien ce disme qu’elle fait. « Quoy

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donc? dit elle ; par ma foy, si font. Quel privilege aroyent elles plus que moy ? Nous sommes encores seze ou vingt qui le payons a frere Eustace. Ha! il est tant devot ! et creez que ce luy est une grand peine et une bien meritoire pacience. Frere Bertholomeu en a autant ou plus, et, entre aultres, madame est de son nombre. Frere Jacques aussi en a beaucop, et frere Anthoine aussi. Il n’y a celuy d’eulx qui n’ayt son nombre. — Saint Jehan, dit le mary, ils n’ont pas œuvre laissée. Or cognois je bien qu’ilz sont beaucop plus devotz qu’ilz ne semblent. Et vrayement je les veil avoir ceans pour trestous l’un après l’autre les festoier et oyr leurs bonnes devises. Et pource que frere Eustace reçoit le disme de ceans, faictes que nous ayons demain bien a disner, car je l’amainray. — T'res voluntiers, dit elle ; au mains ne me fauldra il pas aller en sa chambre pour payer. Il le recevra bien ceans. — Vous dictes bien, dit 1l. Or dormons. » Mais creez qu’il n’en avoit garde, et si luy tardoit beaucop qu’il fust jour ; et en lieu de dormir il pensa tout a son aise ce qu’il vouloit a lendemain executer. Ce disner vint, et frere Eustace, qui ne savoit pas l’intencion de son hoste, fist assez bonne chere dessoubz son chaperon. Et quand il veoit son point, 1l prestoit ses yeulx a l’ostesse, sans espargner par dessoubs la table le gracieux jeu des piez, de quoy se percevoit et donnoit tres bien garde l’oste, sans en faire semblant, combien que ce fust a son prejudice. Après les graces, il appella frere Eustace et luy dist qu’il luy vouloit monstrer une ymage de Nostre Dame et une belle oroison qui estoit en sa chambre. Et il respondit qu’il la verroit voluntiers. IIz entrerent dedans, et l’oste ferma l’huys, et puis saisit une grande hache, et dist a nostre cordelier : « Par la mort bieu, beau pere, vous ne saulterez jamais d’icy sinon les piez devant, se vous ne confessez verité. — Helas! mon hoste, dist frere Eustace, je vous cry mercy, et que me demandez vous ? — Je vous demande, dit il, le disme de la disme que vous avez prins sur ma femme. » Quand le cordelier oyt parler du disme, il se pensa bien que ses besoignes n’estoient pas bonnes ; si ne sceut que respondre, sinon de crier mercy, et de s’excuser le plus beau qu’il povoit : « Or me dictes, dist l’oste, quel disme est ce que vous prenez sur ma femme et sur les autres ? » Le pouvre cordelier estoit tant effréé qu’il ne savoit parler, et ne respondit mot. « Dictes moy, dist l’oste, la chose comment elle va, par ma foy je vous lairray aller, et ne vous ferez ja mal ; si non je vous tueray tout roidde. » Quand l’autre se vit asseuré, il ayma mieulx confesser verité et son peché et celuy de ses compaignons et eschapper, que le celer et tenir clos et estre en dangier de perdre sa vie. Si dist : « Mon hoste, je vous cry mercy, je vous diray la verité. Il est vray que mes compaignons et moy avons fait acroire a toutes les femmes

de ceste ville qu’elles doivent le disme des foiz que vous couchez avec elles ; elles nous ont creuz. Si le payent et jeunes et vieilles ; puisqu'elles sont mariées,

il n’en y a pas une qui en soit excusée. Madame mesmes la paye comme les aultres, ses deux niepces aussi, et generalement nulle n’en est exemptée. — Ha dya, dist l'oste, puis que monseigneur et tant de gens de bien le payent, je n’en doy pas estre quicte, combien que je m'en passasse bien. Or vous en allez, beau pere, par

tel fin que vous me quicterez le disme que ma femme vous doit. » L'autre ne fut oncques si joyeux quand il se fut sauvé dehors ; si dist que jamais n’en demanderoit rien, comme non fist il, ainsi que vous orrez. Quand l’oste du cordelier fut bien informé de sa femme et de son dismeur de ceste nouvelle disme mise sus, il s’en vint a son seigneur et luy compta tout du long le cas du disme, comme il est touché sy dessus. Pensez qu'il fut bien esbahy et dist : « Oncques ne me pleurent ces papelars, et si me jugeoït bien le cueur qu’ilz n’estoient pas telz par dedans qu’ilz se monstroient par dehors. Ha, maudictes gens qu’ils sont! maudicte soit l’heure qu’onques monseigneur mon pere, a qui Dieu pardoint, les accoincta! Or sommes nous par eulx gastez et deshonorez. Et encore feront 1lz pis s'ils durent longuement. Qu'est 1l de faire ? — Par ma foy, monseigneur, dit l’autre, s’il vous plaist et semble bon, vous assemblerez tous vos subjects de cette ville : la chose leur touche, comme a vous ; si leur declarez ceste adventure, et puis arez advis avec eulx de pourveoir au remede, combien que ce soit tard. » Monseigneur le voult ; si manda tous ses subjectz mariez tant seullement, et ilz vindrent vers luy ; et en la grand sale de son hostel, il leur declara tout au long la cause pourquoy il les avoit assemblez. Si monseigneur fut bien esbahy de prinsault, quand il sceut premier ces nouvelles, aussi furent toutes ces bonnes gens qui la estoient. Les uns disoient : Il les faut tuer ; les aultres : Il les fault pendre ; les aultres : noyer. Les aultres disoient qu’ilz ne pourroient croire que ce fust verité, et qu’ilz sont trop devotz et de saincte vie. Ainsi dirent longuement Îles unz d’un et les aultres d’aultre. « Je vous diray, dist le seigneur : nous manderons icy nos femmes, et ung tel maistre Jehan, etc., lequel fera une petite collacion, laquelle enfin cherra a parler des dismes, et leur demandera au nom de nous tous s’elles s’en acquictent, car nous voulons qu’elles soient païées ; nous orrons leur response. » Et après advis sur cela, ilz s’accorderent tous au conseil et a l’oppinion de monseigneur. Si furent toutes les femmes mariées de la ville mandées. Si vindrent en la sale ou tous leurs mariz estoient. Monseigneur mesme fist venir madame, qui fut toute esbahie de veoir l’assemblée de ce peuple. Ung sergent de par monseigneur commenda faire silence. Et maistre Jehan se mist ung peu au dessus des aultres, et commença sa petite collacion comme il s’ensuyt : « Mes dames et mes damoiselles, j’ay la charge de par monseigneur qui cy est, et ceulx de son conseil, vous dire en bref la cause pourquoy vous estes icy mandées. Il est vray que monseigneur, son conseil et son peuple qui cy est, ont tenu a ceste heure ung petit chapitre du fait de leurs consciences ; la cause si est qu’ilz ont volunté, Dieu devant, dedans le bref temps de faire une belle procession et devote a la loange de Nostre Seigneur Jhesucrist et de sa glorieuse mere. Et a icelluy jour se mettre trestous en bon estat, affin qu’ilz soient mieulx exaulsez en leurs plus devotes prieres et que les œuvres qu’ils feront soient a celuy jour a Dieu plus agreables. Vous savez assez que, la mercy Dieu, nous n’avons eu nulles guerres de nostre temps, et nos voisins en ont esté terriblement persecutez de pestilence et de famine. Quand les aultres en ont esté examinez, nous avons

peu dire et encores disons que Dieu nous en a preservez. C’est bien raison que nous cognoissons que ce vient non pas de noz propres vertuz, mais de la seulle large et liberale grace de nostre benoïist redempteur, [qui] huche, appelle, et invite au son des devotes prieres qui se font en nostre eglise parochiale, et ou nous adjoustons tres grand foy et tenons ferme devocion. Le devot convent des cordeliers de ceste ville nous a beaucop valu et vault a la conservacion des biens dessus dictz. Au surplus nous voulons savoir de vous si vous acquictez a faire ce a quoy vous estez tenues. Et combien que nous tenons assez estre en vostre memoire l’obligacion qu’avez a l’eglise, il ne vous desplaira pas pour plus grand seureté si je vous en touche aucuns des plus gros poincts. Quatre foiz l’an, c’est assavoir a quatre nataulx, vous devez confesser [a vostre curé] du mains a quelque ung prestre ou religieux ayant sa puissance ; et si a chaqu’une foiz receviez vostre createur, ce seroit tresbien fait. Deux foiz ou une foiz l’an du mains, le devez vous faire. Allez a l’offrande tous les dimenches, et a chacune messe, celles qui en ont la puissance, paiez loyaument les dismes a Dieu, comme de fruiz de poulles, d’aigneaulx, de cochons, et aultres telz usages accoustumez. Vous devez aussi ung aultre disme aux devotz religieux du couvent de saint Françoys, [que] nous voulons expressement qu’il soit payé ; c’est celuy qui plus nous touche au cueur, et dont nous desirons plus l’entretenance ; et pourtant s’il a y nulles de vous qui en ait fait son devoir aultrement que bien, soit ou par sa negligence, ou par faulte de le demander, de le payer s’avance. Vous savez que ces bons religieux ne peuvent venir en voz hostelz querir leur disme, ce leur seroit trop grand peine et trop grand destourbier ; il doit bien souffire s’ilz prenent la peine de le recevoir [en leur couvent]. Veez la partie de ce que je vous ay a dire ; reste a savoir celles qui ont païé et celles qui doivent.» Maistre Jehan n’eut pas sitost finé son dire que plus de vingt femmes, toutes a une voix, commencerent a crier : « J’ay paié, moy, Jay paié, moy. Je ne doy rien. Ne moy. Ne moy! » D’aultre costé dirent ung cent d’aultres, et generalement toutes, qu’elles ne doivent rien. Mesmes saillirent avant quatre ou six belles jeunes femmes qui dirent qu’elles avoient si bien payé qu'on leur devoit sur le temps advenir, a l’une quatre foiz, a l’autre six, a l’autre dix. Il y avoit aussi d’autre costé je ne sçay quantes veïlles qui ne disoient mot. Et maistre Jehan leur demanda s’elles avoient bien payé leur disme, et elles respondirent qu’elles avoient faict traité avec les cordeliers. « Comment, dit il, ne paiez vous pas? vous devriez semondre et contraindre les aultres de ce faire, et vous mesmes faictes la faulte! — Dya, ce dit l’une, ce n’est pas par moy ; je me suis plusieurz foiz presentée de faire mon devoir, mais mon confesseur n’y veult Jamais entendre ; il dist tousjours qu’il n’a loisir. — Saint Jehan! dirent les aultres veilles, nous avons converty par traicté fait avec eulx le disme que devons en toille, en drap, en coussins, en bancquiers, en oreiïlliers, et en aultres telles bagues ; et ce par leur conseil et advertissement. Car nous amerions mieulx a paier comme les aultres. — Nostre Dame! dist maistre Jehan, il n’y a point de mal, c’est tresbien fait. — Elles s’en peuvent bien aller quand leur plaira, monseigneur, dist

maistre Jehan. Ne font pas ? — Oy, dit il ; mais quoy que ce soit, que ce disme ne soye pas oublyé. » Quand elles furent toutes hors de la sale, l’huis fut serré ; si n’y eut celuy des demourez qui ne regardast son compaignon. « Or ça, dist monseigneur, qu'est il de faire? Nous sommes acertenez de la traïson que ces ribaulx moynes nous ont faicte par l’un d’eulx et par noz femmes. Il ne nous fault plus de tesmoings. » Après pluseurs et diverses opinions, la finale et derreniere resolucion si fut, qu’ilz yront bouter le feu ou convent, et brulleront et moynes et moustier. Si descendirent en bas en la ville, et vindrent au monastere ; et osterent hors le Corpus Domini, et aucuns aultres reliquaires, et l’envoyerent en la parroisse ; et puis, sans plus enquerre, bouterent le feu en divers lieux leens, et ne s’en partirent tant que tout fut consumé, et moynes, et convef[nt], et eglise, et dorteur, et le surplus des edifices, dont il avoit foison leens. Ainsi acheterent bien cherement les pouvres cordeliers le disme non accoustumé qu’ilz misrent sus. Dieu mesmes, qui n’en povoit mais, en eut bien sa maison brullée.

LA XXXIITe NOUVELLE,

PAR

MONSEIGNEUR

Ung gentil chevalier des marches de Bourgoigne, sage, vaillant, et tres bien adrecié, digne d’avoir bruit et los, comme il eut tout son temps, entre les mieulx et plus renommez, se trouva tant et si bien en la grace d’une belle damoiselle qu’il en fut retenu serviteur. Et d’elle obtint a chef de piece tout ce que par honneur donner luy povoit ; et au surplus, par force d’armes ad ce la mena que refuser ne luy peut nullement ce que pluseurs devant et après ne peurent obtenir. Et de ce se print et donna tresbien garde ung tres gentil et gracieux seigneur, tresclervoyant dont je passe le nom et les vertuz, lesquelles, si en moy estoit de les racompter, n’y a celuy de vous qui tantost ne congneust de quoy ce compte se feroit ; ce que pas ne vouldroye. Ce gentil homme que je vous dy, qui se perceut des amours du chevalier dessus dit, quand il vit son point, luy demanda s’il n’estoit point amoureux d’une telle damoiselle, c’est assavoir de celle dessus dite. Et il luy respondit que non ; et l’autre, qui savoit bien le contraire, luy dist qu’il cognoissoit tresbien que si. Neantmains, quelque chose qu’il luy dist ou remonstrast, qu’il ne luy devoit pas celer ung tel cas, et que si il luy estoit advenu semblable, ou beaucop plus grand, il ne luy celeroit ja, si ne luy voult oncques confesser ce qu’il savoit certainement et bien. S[i] se pensa qu’en lieu d’aultre chose faire, et pour passer temps, s’il scet trouver voie ne fasson, en lieu que celuy [qui] luy est tant estrange et prend si peu de fiance en luy, il s’accointera de sa dame et se fera privé d'elle. À quoy il ne faillit pas, car en peu d’heure il fut vers elle

Ca

sitres bien venu, [comme] celuy qui le valoit, qu’il se povoit vanter d’en avoir aultant obtenu, sans faire gueres grand queste ne poursuite, que celuy qui mainte peine et foison de travaulx en soustint. Et si avoit ung bon point, [qu’lil n’en estoit en rien feru. Et l’aultre, qui ne pensoit point avoir compaignon, en avoit tout au long du bras ou autant qu’on en pourroit entasser a force ou cueur d’un amoureux. Et ne vous fault pas penser qu’il ne fust entretenu de la bonne gouge autant et mieulx que par avant, qui le faisoit plus avant bouter et entretenir en sa fole amour. Et affin que vous sachez que ceste vaillant gouge n'’estoit pas oiseuse, qui en avoit a entretenir deux du mains, lesquelz elle eust a grand regret perduz, et specialement le derrenier venu, car il estoit de plus haulte estoffe et trop mieulx soulier a son pié que le premier venu. Et elle leur bailloit et assignoit tousjours heure de venir vers elle l’un après l’aultre, comme l’un aujourd’huy et l’aultre demain. Et de ceste maniere de faire savoit bien l’occasion le derrenier venu, mais il n’en faisoit nul semblant ; et aussi a la vérité il ne luy en challoit gueres, si non que

ung pou luy desplaisoit la folie du premier venu, qui trop fort a son gré se boutoit

en chose de petite value. Et de fait se pensa qu’il l’en advertiroit tout du long, ce qu’il fist. Or savoit il bien que les jours que la gouge luy defendoit de venir vers elle, dont il faisoit trop bien le mal content, estoient gardez pour son compaignon le premier venu. Si fist le guet par pluseurs nuïz ; et le veoit entrer vers elle par le mesme lieu et a celle heure que es aultres ses jours faisoit. Si luy dist ung jour entre les aultres : « Vous m’avez beaucop celé les amours d’une telle et de vous ; et n’est serment que vous ne m’ayez fait au contraire, dont je m’esbahis bien que vous prenez si peu de fiance en moy, voire quand je sçay davantage et véritablement ce qui est entre vous et elle. Et affin que vous sachiez que je sçay qui en est, je vous ay veu entrer de vers elle par pluseurs foiz a telle heure et a telle ; et de fait hier, n’a pas plus loing, je teins sur vous, et d’un lieu ou j’estoye, je vous y vy entrer ; vous savez bien si je dy vray. » Le premier venu, quand il oyt si vives enseignes tant notoires, il ne sceut que dire ; si luy fut force de confesser ce qu’il eust tres volontiers celé, et qu’il cuidoit que ame ne sceust que luy. Et dist a son compaignon le derrenier venu que vrayement il ne luy peut plus ne veult celer qu’il en soit bien amoureux, mais 1l luy prie qu’il n’en soit nouvelle, « Et que diriez vous, dit l’autre, si vous aviez compaignon? — Compaignon!

dist il, quel compaignon ? En amours, je ne le pense pas, dit il. — Saint Jehan!

dist le derrenier venu, et je le sçay bien ; il ne fault ja aller de deux en trois, c’est moy. Et pour ce que je vous voy plus feru que la chose ne vaille, vous ay je pieça voulu advertir, mais vous n’y avez voulu entendre. Et si je n’avoie plus grant pitié de vous que vous mesmes n’avez, je vous lairroye en ceste folye ; mais je ne pourroye souffrir que une telle gouge se trompast et de vous et de moy si longuement. » Qui fut bien esbahy de ces nouvelles, ce fut le premier venu, car il cuidoit tant estre en grace que merveilles ; si ne savoit que dire ne penser. Au fort, quand il parla, il dist : « Nostre Dame! on m'a bien baillé de l’oye, et si ne m’en doubtoie gueres ; si en ay esté plus aisié a decevoir. Le dyable emporte la gouge quand elle

est telle! — Je vous diray, dit le derrenier venu, elle se cuide tromper de nous, et de fait elle a desja tresbien commencié, mais il la fault nous mesmes tromper. — Et je vous en prie, dist le premier venu, le feu de saint Anthoine l’arde quand oncques je l’accointay ! — Vous savez, dist le derrenier venu, que nous allons vers elle tour a tour. Il fault qu’a la premiere foiz que vous yrez, ou moy, ainsi qu’il viendra, que vous dictes que vous avez bien cogneu et apperceu que je suis amoureux d’elle, et que vous m'avez veu entrer et vers elle venir, a telle heure, et ainsi habillé ; et que par la mort bieu, si vous m’y trouvez plus, vous me tuerez tout roidde, quelque chose qui vous en doibve advenir. Et je diray pareillement de vous ; et nous verrons sur ce qu’elle fera et dira et arons advis du surplus. — C’est tres bien dit, et je le veil », dit le premier venu. Comme il fut dit il en fut fait. Car je ne sçay quans jours après, le derrenier venu eut son tour d’aller besoigner ; si se mist au chemin et vint au lieu assigné. Quand il se trouva seul avecques la gouge, qui le receut tres doulcement et de grand cueur, comme il sembloit, il faindit, comme bien le savoit faire, une sure et matte chere, et monstra semblant de courroux. Et elle, qui avoit accoustumé de le voir tout aultre, ne sceut que penser ; si luy demanda qu’il avoit et que sa maniere monstroit que son cueur n’estoit pas a son aise. — « Vrayement, madamoiselle, dist il, vous dictes vray, et j’ay bien cause d’estre mal content et desplaisant, la vostre mercy toutesfoiz qui le m’avez pourchassé. — Moy, dist elle. Helas! non ay, que je sache ; car vous estes le seul homme en ce monde a qui je vouldroye faire plus de plaisir, et de qui plus près me toucheroït l’ennuy et le desplaisir. — Il n’est pas damné qui ne le croit, dit il. Et pensez vous que je ne me soye bien apperceu que vous entretenez ung tel, c’est assavoir le premier venu. Si faiz, par ma foy, je l'ai trop bien veu parler a vous a part ; et que plus est, je l’ay espié et veu entrer ceans. Mais, par la mort bieu, si je l’y trouve jamais, son derrenier jour sera venu, quelque chose qu’il en doyve ou puisse advenir ; que je souffrisse ne peusse veoir qu’il me fist ce desplaisir, j'aymeroye mieulx a morir mille foiz, s’il m’estoit possiblel Et vous estes aussi bien desloyalle, qui savez certainement et de vray que, après Dieu, je n’ayme rien tant que vous, qui, a mon tres grant prejudice, le voulez entretenir. — Hal monseigneur, dit elle, et qui vous a fait ce rapport? Par ma foy, je veil bien que Dieu et vous sachez que la chose va tout aultrement, et de ce je le prens a tesmoignage qu’oncques en jour de ma vie je ne tins termes a cestuy dont vous parlez, ne a aultre, quel qui soit, tant que vous ayez tant soyt peu de cause d’en estre mal content. Je ne veil pas nyer que je n’aye parlé et parle a luy tous les jours, et a pluseurs aultres, mais qu’il y ait entretiennement, rien ; ains tiens que ce soit la maindre de ses pensées, et aussi, par Dieu, il se abuseroit. Ja Dieu ne me laisse tant vivre que aultruy que vous ait une part ne demye €n ce qui est tout entiere vostre. — Madamoiselle, dit il, vous le savez tres bien dire, mais je ne suis pas si beste de le croire. » Quelque malcontent qu'il y eust, il fist ce pourquoy il estoit venu, et au partir luy dist : « Je vous ay dit et de rechef vous faiz savoir que si je m’aperçoy jamais que l’aultre y vienne, je le mettraÿ

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ou feray mettre en tel point qu’il ne courroussera jamais ne moy ne aultre. — Ha! monseigneur, dit elle, par Dieu vous avez tort de prendre vostre ymaginacion sur luy. Et croiez que je suis seure qu’il n’y pense pas. » Ainsi departit nostre derrenier venu. Et au lendemain son compaignon, le premier venu, ne faillit pas a son lever pour savoir des nouvelles. Et il [uy en compta largement et bien au long le demené, comment il fist le courroucié, comment il la menasse de tuer, et les responses de la gouge. « Par mon serment, c’est bien joué. Or laissez moy avoir mon tour : si je ne fays bien mon personnage, je ne fuz oncques si esbahy. » À chef de piece son tour vint, et se tourna vers la gouge, qui ne luy fist pas mains de chere qu’elle avoit de coustume, et que le derrenier venu en avoit emporté nagueres. Si l’aultre son compaignon, le derrenier venu, avoit bien fait du mauvais cheval et en maintien et en parolles, encores en fist il plus ; et comme celuy qui sembloit plus courroucié qu’oncques homme ne fut joyeux, dist en telle maniere : « Je doy bien maudire l’heure et le jour qu’oncques j’eu vostre accointance ; car il n’est pas possible a Dieu ne au monde tous ensemble d’amasser plus de doleurs, regretz, et de amers desplaisirs au cueur d’un pouvre amoureux que j’en trouve aujourd’huy dont le mien est environné et assiegé. Helas! je vous avoye entre aultres choisie comme la non pareille en [bejaulté, genteté, et gracieuseté, et que je y trouveroye largement et a comble la tresnoble vertu de loyauté. Et a ceste cause m’estoye de mon cueur defait, et du tout l’avoye mis en vostre mercy, cuidant a la verité que plus noblement ne en meilleur lieu asseoir ne le pourroie. Mesmes m'avez ad ce mené que j’estoye prest et délibéré d’actendre la mort, ou plus, si possible eust esté, pour vostre honneur sauver. Et quand j’ay cuidié estre plus seur de vous, que je n’ay pas seullement sceu par estrange rapport, mais a mes yeulx mesmes perceu ung aultre venu de costé, qui me to[ujst et rompt tout l'espoir que j’avoye en vostre service d’estre de vous tout le plus cher tenu. — Mon amy, dist la gouge, je ne sçay qui vous a troublé, mais vostre maniere et voz parolles portent et jugent qu'il vous fault quelque chose, que je ne sarroie penser ne inferrer que ce peust estre, si vous n’en dictes plus avant, si non ung peu de jalousie qui vous tourmente, ce me semble, de laquelle, si vous estiez bien sage, n’ariez cause de vous accointer. Et la ou je saroye je ne vous en vouldroye pas baïller l’occasion. Et si vous pensez bien a tout, vous n'estes pas si peu accoinct de moy que je ne vous aye monstré la chose au monde qui plus vous en peut donner et bailler cause d’asseurance, a quoy vous me feriez tantost avoir regret, par me servir de telz parolles. — [Je ne suis pas homme, dit le premier venu, que vous doyez contenter de paroles], car excusance n’y vault rien. Vous ne povez nyer que ung tel, c’est asavoir le derrenier venu, ne soit de vous entretenu. Je le sçay bien, car je m’en suis donné garde, et si ay bien fait le guet que je l’ay veu venir vers vous hier, n’a pas plus loing ; il y vint a telle heure et ainsi habillé. Mais je voue a Dieu qu'il en a prins ses quaresmaux, car je tendray sur luy ; et fust il plus grand maistre cent foiz, si je l’y puis rencontrer je luy osteray la vie du corps, ou luy a moy, ce sera l’un des deux ;

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