‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 90 sur 156 · TI Z · texte numérisé non relu

TI Z

car je ne pourroie vivre voyant ung aultre joïr de vous. Et vous estes bien faulse et desloyale, qui m'avez en ce point deceu. Et non sans cause maudiz je l’heure qu’oncques vous accointay, car je sçay tout certainement que c’est ma mott, si l’aultre scet ma volunté, et espere que oy. Et par vous je sçay de vray que je suis mort ; et s’il me laisse vivre, il aguise le cousteau qui sans mercy a ses derrains jours le mainra. Et s’ainsi en advient, le monde n’est pas assez grand pour moy sauver que morir ne me faille, » La gouge n’avoit pas moyennement a penser pour trouver soudaine et suffisante excuse pour contenter celuy qui est si mal content. Toutesfoiz pas ne demoura qu’elle ne se mist en ses devoirs de l’oster hors de ceste melencolie. Et pour assiete en lieu de cresson, elle luy dist : « Mon amy, j'ay bien au long entendu vostre grand ratelée qui, a la verité dire, me baille a cognoistre que je n’ay pas esté si sage que je deusse, et que j’ay trop tost adjousté foy a voz semblans et decevables parolles, et qu’elles m’ont conclud et rendue en vostre obeissance ; vous en tenez a present trop mains de biens de moy. Aultre raison aussi vous meut, car vous savez et cognoissez de fait que je suis prinse et que amours m'ont ad ce menée que sans vostre presence je ne puis vivre ne durer. Et à ceste cause, et pluseurs aultres qu’il ne fault ja dire, vous me voulez tenir vostre subjecte et esclave, sans avoir loy de parler de deviser a nul autre que a vous. Puis qu’il vous plaist, au fort j’en suis contente, mais vous n’avez nulle cause de moy suspessonner en rien de personne qui vive, et si ne fault aussi ja que m'en excuse. Verité, qui] tout vaint, m’en defendra, si luy plaist. — Par Dieu, m’amye, dist le premier venu, la verité est telle que je vous ay dicte, qui vous sera quelque jour prouvée et cher vendue pour aultruy et pour moy, si aultre provision de par vous n’y est mise. » Après ces parolles et aultres trop longues a racompter, se partit le premier venu, qui pas n’oblya lendemain tout au long acrompter a son compaignon le derrain venu. Et Dieu scet les risées et joyeuses devises qu'a ceste cause [qu’Jilz eurent entre eulx deux. Et la gouge en ce lieu avoit bien des estouppes en sa quenoille, qui veoit et savoit tres bien que ceulx qu’elle entretenoit se doubtoient et percevoient chacun de son compaignon. Mais pourtant ne laissa pas de leur baïller tousjours audience, chacun a sa foiz, puis qu’ilz la requeroient, sans en donner a nul congié. Trop bien les advertissoit qu’ilz venissent bien secretement vers elle, affin qu’ilz ne fussent de quelque ung apperceuz. Mais vous devez savoir, quand le premier venu avoit son tour, qu’il n’oblioit pas a faire sa plaincte comme dessus ; et n’estoit rien de la vie de son compaignon, s’il le povoit rencontrer. Pareïllement le derrenier, le jour de son audience, s’efforçoit de monstrer semblant plus desplaisant que le cueur ne luy donnoit ; et ne valoïit son compaignon, qui oyoit son dire, gueres mieulx que mort, s’il le treuve en belles. Et la subtile et double damoiselle le cuidoit abuser de parolles, qu’elle avoit tant a main et si prestes, que ses bourdes sembloient autant veritables comme l’Euvangile. Et se cuidoit bien en son sens tant, quelque doubte ne suspicion qu’ilz eussent, que jamais la chose ne fust plus avant efforcée, et qu’elle estoit aussi bien femme pour les fournir tous deux

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et mieux trop que nesung d’eulx a part n’estoit pour la seulle servir a gré. La fin fut aultre. Car le derrenier venu, qu’elle craïignoït beaucop a perdre, quelque chose qu’il fust de l’autre, luy dist ung jour trop bien sa leçzon. Et de fait dit qu’il n’y retourneroit plus ; et aussi ne fist 1l grand piece après, dont elle fut tresdesplaisante et malcontente. Or ne fait pas a oublyer, affin qu’elle eust encores mieulx le feu, il envoya vers elle ung gentilhomme de son estroict conseil, affin de luy remonstrer bien au long le desplaisir qu’il avoit d’avoir compaignon en son service ; et bref et court, si elle ne luy donne congé il n’y reveindra jour qu’il vive. Comme vous avez oy dessus, elle n’eust pas voluntiers perdu son accointance : si n’estoit saint ne saincte qu’elle ne parjurast, soy excusant de l’entretenance du premier. Et enfin comme toute forcenée dit a l’escuier : « Et je monstreray a vostre maistre que je l’ayme ; et me baillez vostre cousteau. » Quand elle l'eut, elle se desatourna, et couppa tous ses cheveulx de ce cousteau, non pas bien a l’ung. L’aultre print ce present, qui bien savoit toutesfoiz la verité du cas, et s’offrit de faire le mieulx qu’il pourroit et du present faire devoir, ainsi qu’il fist. T'antost après, le derrenier venu receut ce present qu’il destroussa et trouva les cheveulx de sa dame, qui beaulx estoient et beaucop longs. Si ne fut gueres aise tant qu’il trouva son compaignon, au quel il ne cela pas l’ambassade qu’on a mise sus a luy envoyer, et les gros presens qu’on luy envoye, qui n’est pas pou de chose. Et lors monstra les beaulx cheveulx : « Je croy, dit il, que je suis bien en grace ; vous n’avez garde qu’on vous en face autant. — Saint Jehan, dit l’aultre, veez cy aultre nouvelle. Or voy je bien que je suis frict. C’est fait, vous avez bruyt tout seul. — Sur ma foy, fist le derrenier venu, je tien, moy, qu’il n’en est pas encores une telle ; je vous requier, pensons qu'il est de faire? Il luy fault monstrer a bon escient que nous la cognoissons telle qu’elle est. — Et je le veil », dit l’aultre. Tant penserent et contrepenserent qu’ilz s’arresterent a faire ce qui s’ensuyt. Le jour ensuyvant, ou tost après, les deux compaignons se trouverent en une chambre ensemble ou leur loyale dame avec pluseurs aultres estoit. Chacun s’assist et print sa place ou mieulx luy pleut, le premier venu auprès de la bonne damoiselle, a laquelle, tantost après pluseurs devises, il monstra les cheveux qu’elle avoit envoyez a son compaignon. Quelque chose qu’elle en pensast, elle n’en monstra nul semblant d’effroy ; mesme disoit qu’elle ne les cognoissoit et qu'ils ne venoient point d’elle. — « Comment, dist 1l, sont 1lz si tost changez et descogneuz ? — Je ne scay, dit elle, qu’ilz sont, mais je ne les cognois. » Et quand il vit ce, il se pensa qu’il estoit heure de jouer son jeu. Si fist maniere de vouloir mectre son chapperon, qui sur son espaule estoit, dessus sa teste ; et en ce faisant, tout au propos luy fist hurter si rudement a son atour qu’il l’envoya par terre, dont elle fut bien honteuse et malcontente ; et ceulx qui la estoient apperceurent bien que ses cheveulx estoient couppez, et assez lourdement. Elle saillit sus bien a haste, et si reprint son atour et s’en entra en une aultre chambre pour se aller ratourner, et il la suyt. Si la trouva toute marrie et courroucée, voire bien fort plorant de dueil qu’elle avoit [d’avoir] est[é] desatournée. Si luy demanda

qu’elle avoit a plorer, et a quel jeu elle avoit perdu ses cheveulx ? Elle ne savoit que respondre, tant estoit a celle heure prinse, soupprinse. Et il, qui ne se peut plus tenir de executer la conclusion prinse entre son compaignon et luy, luy dist : « Faulse et desloyale que vous estes, il n’a pas tenu a vous que ung tel et moy ne nous sommes entretuez et deshonorez! Et je tien, moy, que vous l’eussiez bien voulu, a ce que vous en avez monstré, pour en racointer deux aultres nouveaulx ; mais Dieu mercy, nous n’en avons garde. Et affin que vous sachez que je sçay son cas, et luy le mien, veez cy voz cheveulx que luy avez envoyez, dont il m’a fait present. Ne pensez pas que nous soyons si bestes que nous avez tenuz jusques cy. » Lors se part d’elle, et il appelle son compaignon, et il y vint : « J’ay rendu a ceste bonne damoiselle ses cheveulx, et si luy ay commencé a dire comment de sa grace elle nous a bien tous deux entretenuz ; et combien que a sa maniere de faire elle a bien monstré qu’il ne luy challoit se nous deshonnorions l’un l’autre, Dieu nous en a gardez. — Saint Jehan, ce a mon », dit il. Et alors adressa sa parolle mesmes a la gouge. Et Dieu scet s’il parla bien a elle, en luy remonstrant sa tres grand lascheté et desloyauté de cueur. Et ne pense pas que gueres oncques femme fust mieulx capitulée qu’elle fut pour adonc, puis de l’un puis de l’aultre. À quoy elle ne savoit que dire ne respondre, comme prinse en meffait evident, sinon de larmes, que point elle n’espargnoit. Et ne pense pas qu'elle eust oncques gueres plus de plaisir en les entretenant tous deux qu’elle avoit a ceste heure de desplaisir. La conclusion fut telle toutesfoiz qu'ilz ne l’abandonneroient point, mais par accord doresnavant chacun a son tour ira. Et s’ilz y viennent tous deux ensemble, l’un fera place a l’aultre, et [seront] bons amys comme devant, sans plus jamais parler de tuer et de batre. Ainsi en fut il fait. Et maintindrent les deux compaignons assez longuement ceste vie et plaisant passetemps, sans ce que la gouge les osast oncques desdire. Et quand l’un aloit a sa journée, il le disoit a l’aultre ; et quand d’adventure l’un esloignoit la marche, et le lieu demouroïit a l’aultre, tres bon faisoit oyr les recommendacions qu'il faisoit au partir. Mesmes firent de tres bons rondeaulx, et pluseurs chansonnettes, qu’ilz manderent et envoyerent l’un a l’autre, dont il est aujourduy bruyt,

servans au propos de leur matere dessus dicte, dont je cesseray le parler, et donneray fin au compte.

LA XXXIVe NOUVELLE,

MONSEIGNEUR DE LA ROCHE

J'ay congneu en mon temps une notable et vaillant femme, digne et de memoire et de recommendacion, car ses vertuz ne doivent estre cellées n’estainctes,

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mais en commune audience publicquement blasonnées. Vous orrez en bref, s’il vous plaist, en la deduction de ceste nouvelle, la chose de quoy j’entens amplier et accroistre sa treseureuse renommée, Ceste vaillante preude femme, par saint Denis, mariée a ung tout oultre noz amys, avoit pluseurs serviteurs en amours, pourchassans et desirans sa grace, qui n’estoit pas trop difficile de conquerre, tant estoit doulce et piteable celle qui la vouloit et povoit departir largement par tout ou bon et mieulx luy sembloit. Advint ung jour que les deux vindrent devers elle, comme ilz avoient de coustume, non sachans l’un de l’autre, demandans lieu de cuyre et leur tour d’audience. Elle, qui pour deux ne pour trois n’eust reculé ne desmarché, leur bailla jour et heure de se rendre vers elle, comme a lendemain, l’un a huyt heures du matin, et l’autre a neuf ensuyvant, chargeant a chacun par expres et bien acertes qu’il ne faille pas a son heure assignée. Ilz promisrent sur foy et honneur, s’ilz n’ont mortel exoine, qu’ilz se rendront au lieu au terme limité. Quand vint au lendemain, environ vj heures du matin, le mary de ceste vaillant femme se leve, habille, et mect en point ; et la huche et appelle pour [se] lever, maïs il ne fut pas obey, ains refusé tout plainement : « Ma foy, dit elle, il m’est prins ung tel mal de teste que je ne saroye tenir sur piez, si ne me pourroye encores lever pour morir, tant suis et foible et traveillée. Et que vous le sachez, je ne dormy ennuyt. Si vous prie que me laissez icy, espoir quand je seray seulle je prendray quelque pou de repos. » L’aultre, combien qu’il se doubtast, n’osa contredire ne replicquer, mais s’en alla, comme il avoit charge, besoigner en la ville, tantdiz que sa femme ne fut pas oiseuse à l’ostel. Car huit heures ne furent pas si tost sonnées que veez cy bon compaignon, du jour devant à ce point assigné, qui vint hurter a l’huys ; et elle le bouta dedans. Il eut tantost sa longue robe despoillié, et le surplus de ses habillemens, et puis vint faire compaignie a mademoiselle, affin qu’elle ne s’esp[oelntast. Tant furent entre eulx deux bras a braz et aultrement que le temps se coula et passa, et ne se donnerent garde qu’ilz oyrent assez rudement hurter a l’huys. « Ha, dist elle, par ma foy, veez cy mon mary, avancez vous bien tost, prenez vostre robe. — Vostre mary, dit il, et le cognoïissez vous a hurter? — Oy, dit elle, je sçay bien que c’est il ; abregez vous qu’il ne vous trouve 1cy. — Il faut bien, se c’est il, qu’il me voye ; je ne me saroye ou sauver. — Qu'il vous voye, dit elle, non fera, si Dieu plaist, car vous seriez mort, et moy aussi ; il est trop merveilleux. Montez en hault, en ce petit grenier, et vous tenez tout coy, sans mouvoir, qu’il ne vous voye. » L’autre monta, comme elle luy dist, et se vint trouver en ce petit garnier, qui estoit d’ancien edifice, tout desplanché, delaté et pertuisé en plusieurs lieux. Et mademoiselle le sentent tout la dessus, fait ung sault jusques a l’huys, tres bien sachant que ce n’estoit pas son mary ; et mist dedans celuy qui ce jour avoit a IX heures promis devers elle se rendre. Ilz vindrent en la chambre, ou pas ne furent longuement debout, mais tout de plat s’entreaccolerent et baiserent en la mesme ou semblable fasson que celuy du grenier avoit fait ; lequel par ung pertuis veoit a l’œil la compaignie, dont il n’estoit pas trop content. Et fut grant

piece en son courage, asavoir si bon estoit qu’il parlast ou si mieulx luy valoit le taire. Il conclud toutesfoiz tenir silence et nul mot dire jusques ad ce qu'il verra mieulx son point. Et pensez qu’il avoit belle patience! Tant actendit, tant regarda sa dame avecques le survenu, que bon mary vint a l’ostel pour savoir de l’estat et santé de sa tres bonne femme, ce qu’il estoit tresbien tenu de faire. Elle l’oyt tantost, si n’eut aultre loisir de faire subitement lever sa compaignfile. Et car elle ne savoit ou le sauver, pour ce que ou grenier ne l’eust jamais envoyé, elle le fist bouter en la ruelle du lit, et puis le couvrit de ses robes, et Iuy dist : « Je ne vous sçay ou mieulx loger, prenez en pacience! » Elle n’eut pas finé son dire que son mary entra dedans, qui aucunement ce luy sembloit avoit noise entreoye. Si trouva le lit tout defroissié et despoillié, la couverture mal honnye et d’estrange byhès ; et sembloit mieulx le lit d’une espousée que couche de femme malade. La doubte qu’il avoit auparavant, avecques l’apparence de present, luy fist sa femme appeller par son nom, et dist : « Paillarde, meschante que vous estes, je n’en pensoye pas mains huy matin, quand vous contrefeistes la malade! Ou est vostre houllier ? Je voue a Dieu, si je le trouve, [qu’lil aura mal finé, et vous aussi! » Et lors mist la main a la couverture, disant : « Veez cy pas bel appareil? il semble que les pourceaux y ayent couchié. — Et qu’avez vous, meschant yvroigne, ce dist elle, fault il que je compare le trop de vin que vostre gorge a entonné? Est ce la belle salutacion que vous me faictes de m'appeller paillarde ? Je veil bien que vous le sachez que je ne suis pas telle ; mais trop bonne et trop loyale pour ung tel paillard que vous estes ; et n’ay aultre regret que si bonne vous ay esté, car vous ne le valez pas. Et ne sçay qui me tient que je ne me leve et vous egratigne le visage par telle fasson qu’[a] tousjoursmés aurez memoire de m'avoir sans cause villennée. » Et qui me demanderoït comment elle osoit en ce point respondre, et a son mary parler, je y trouve deux raisons : la premiere si est le bon droit qu’elle avoit en la querelle, et l’aultre car elle se sentoit la plus forte en la place. Et fait assez a penser que, si la chose fust venue jusques aux horions, celuy du grenier et l’aultre de la ruelle l’eussent servy et secouru. Le pouvre mary ne savoit que dire, qui oyoit le dyable sa femme ainsi tonner. Et, pource qu’il veoit que hault parler ne fort t[an]cher n’avoit pas lors son lieu, il remist le proces tout en Dieu, qui est juste et droiturier. Et a chef de sa meditacion, entre aultres parolles, il dist : « Vous vous excusez beaucop de ce dont sçay tout le voir ; au fort, il ne m'en chault pas tant qu’on pourroit bien dire ; je n’en quier jamais faire noise ; celuy qui est la hault paiera tout. » Et par celuy de la hault il entendoit Dieu, comme s’il voulsist dire : « Dieu, qui rend a chacun ce qui luy est deu, vous paiera de vostre desserte. » Mais le galant qui estoit ou grenier, qui oyoit ces parolles, cuidoit a bon escient que l’aultre l’eust dit pour luy, et qu’il fust menacié de porter la paste au four pour le meffait d’aultruy. Si respondit tout en hault : « Comment, sire, il souffist bien que j'en paye la moitié ; celuy qui est en la ruelle peut bien paier l’autre! il ÿ est autant tenu que moy. » Qui fut bien esbahy, ce fut l’oste, Car il cuidoit que

Dieu parlast a luy. Et celuy de la ruelle ne savoit que penser, car il ne savoit rien de l’aultre. 11 se leva toutesfoiz, et l’aultre descendit, qui le congneut. Si se partirent ensemble, et laisserent la compaignie bien troublée et mal contente, dont gueres ne leur chaloit, et a bonne cause.

LA XXXVe NOUVELLE,

PAR

MONSEIGNEUR DE VILLIERS

Ung gentilhomme, chevalier de ce royaume, tresvertueux et de grand renom-

mée, grand voyagier et aux armes trespreu, devint amoureux d’une tresbelle

damoiselle. Et a chef de piece fut si avant en sa grace que rien ne luy fut escondit de ce qu’il osa demander. Advint, ne sçay combien après ceste alliance, que ce

bon chevalier, pour mieulx valoir et honneur acquerre et embrasser, se partit

de sa marche, tresbien en point et accompaigné, portant emprinse d’armes du congé de son maistre. Et s’en alla es Espaignes et en divers lieux, ou il se conduisit tellernent que a grand triumphe a son retour fut receu. Pendant ce temps, sa dame fut mariée a ung ancien chevalier, qui gracieux et sachant homme estoit, qui tout son temps avoit hanté a court, et pour vray dire estoit le vray registre d'honneur. Et n’estoit pas ung petit dommage qu’il n’estoit mieulx allyé, combien toutesfoiz qu’encores n’estoit pas descouverte l’encloueure de son infortune si avant que d’estre commune, comme elle fut depuis, ainsi comme vous orrez. Ce bon chevalier amoureux dessusdit, retournant d’accomplir ses armes, comme il passoit païs, arriva d’aventure 2 ung soir au chasteau ou sa dame demouroit. Et Dieu scet la bonne chere que monseigneur son mary et elle luy feirent, car de pieça avoit grand accointance et amytié entre eulx. Mais vous devez savoir que tantdiz que le seigneur de leens pensoit et s’efforçoit de faire finance de pluseurs choses pour festoyer son hoste, l’oste se devisoit a sa dame qui fut et s’efforçoit de la festoyer et conjoyr comme il avoit fait ainçois que monseigneur [fust son mary]. Elle, qui ne demandoit aultre chose, ne s’excusoit en rien sinon du lieu. « Mais

11 n’est pas possible qu’il se puisse trouver. — Ha! madame, dist il, par ma foy,

si vous voulez bien, il n’est maniere qu’on ne treuve. Et que scera vostre mary, quand il sera couché et endormy, si vous me venez veoir jusques en ma chambre ? ou si mieulx vous plaist et bon vous semble, je viendray bien vers vous. — I] ne se peut certes ainsi faire, ce dit elle, car le dangier y est trop grand. Car monseigneur est de trop legier somme, et ne s’esveille jamais qu’il ne taste après moy ; et s’il ne me trouvoit point, pensez que ce seroit! — Et quand il s’est en ce point trouvé, dit il, que vous fait 11? — Aultre chose, dit elle, point ; il se vire d’aultre costé. — Ma foy, dit-il, c’est ung tresmauvais mesnagier, il vous

est bien venu que je suis arrivé pour vous secourir, et luy aider a parfournir ce qui n’est pas bien en sa puissance d’achever. — Si m’aist Dieu, dit elle, quand il besoigne une foiz en ung moys, c’est au mieulx venir. Il ne fault ja que j'en face la petite bouche ; creez que je prendroye bien mieulx. — Ce n’est pas merveille, dit il, mais regardez comment nous ferons. — II n’est maniere que je voye, dit elle, comment il se puisse faire. — Et comment, dit il, n’avez vous femme ceens en qui vous osassiez fier de luy deceler nostre cas ? — J’en ay, par Dieu, une, dit elle, en qui j’ay bien tant de fiance que de luy dire la chose en ce monde que plus vouldroye estre celée, sans avoir suspicion ne doubte que jamais par elle fust descouverte. — Que nous fault il donc plus? dit il, regardez vous et elle du surplus. » La bonne dame, qui bien avoit la chose au cueur, appella ceste damoiselle et fuy dist : « M’amye, c’est force ennuyt que tu me serves, et que tu m'aydes a achever une des choses au monde qui plus au cueur me touche. — Madame, dist la damoiselle, je suis preste, et contente comme je doy, de vous servir et obeir en tout ce qui me sera possible ; commendez, je suis celle qui accompliray vostre commendement. — Et je te mercye, m’amye, dist madame, et soies seure que tu n’y perdras rien. Veez cy le cas. Ce chevalier, qui ceens est, est l’homme ou monde que je plus ayme ; et ne vouldroye pour rien qui fust qu’il se partit de moy sans aultrement avoir parlé a luy. Or ne me peut il bonnement dire ce qu’il a sur le cueur, sinon entre nous deux et a part ; et je ne m'y puis trouver si tu ne vas tenir ma place devers monseigneur. Il a de coustume, comme tu scez, de se virer par nuyt vers moy, et me taster ung peu, et puis me laisse et se rendort. — Je suis contente de faire vostre plaisir, madame ; il n’est rien qu'a vostre commendement ne face. — Or bien, m’amye, dit elle, tu te coucheras comme je faiz, assez loin de monseigneur ; et garde bien que, quelque chose qu'il face, que tu ne dies ung tout seul mot ; et quelque chose qu’il vouldra faire, seuffre tout. — À vostre plaisir, madame, et je le feray. » L’heure du soupper vint, et n’est ja mestier de vous compter du service. Ce seulement vous sufhise qu’on y fist tresbonne chere, et qu’il y avoit bien de quoy. Après le soupper, la compaignie s’en alla a l’esbat ; le chevalier estrangier tenant madame par le braz, et aucuns aultres gentilz hommes tenans le surplus des damoiselles de leens. Et le seigneur de l’ostel venoit derriere ; et enqueroït des voyages de son hoste a ung ancien gentil homme qui avoit conduit le fait de sa despense en son voyage. Madame n'oblya pas de dire a son amy que une telle de ses femmes tiendra ennuyt sa place, et elle viendra vers luy. Il en fut tresjoyeux, et largement la mercya, tresdesirant que l’heure fust venue. Il se misrent au retour et vindrent en la chambre a parer, ou monseigneur donna la bonne nuyt a son hoste, et madame aussi. Et le chevalier estrange s’en vint en sa chambre, qui estoit belle a bon escient, bien mise a point ; et estoit le beau buffet fourny d’espices, de confictures, et de bon vin de pluseurs façons. Il se fist tantost deshabiller, et beut une foiz ; puis fist boire ses gens et les envoya coucher, et demoura tout seul, actendant sa dame, laquelle estoit avec son mary, qui tous deux se despoilloient et se mec-

toient en point pour entrer ou lit. La damoiselle estoit en la ruelle, qui tantost que monseigneur fut couché, se vint mectre en la place de sa maistresse ; et elle qui aultre part avoit le cueur, ne fist que ung sault jusques a la chambre de celuy qui l’actendoit de pié coy. Or est chacun logé, monseigneur avec sa chambriere, et son hoste avec madame. Et fait a penser qu'ilz ne passerent pas toute la nuyt a dormir. Monseigneur, comme il avoit de coustume, une heure environ devant le jour, se reveilla, et vers sa chambriere se vira, cuidant estre sa femme, et au taster qu'il fist hurta sa main d’adventure a son tetin, qu’il sentit tresdur et poignant ; et tantost cogneut que ce n’estoit point celuy de sa femme, car il n'’estoit point si bien troussé: « Ha, dit il en soy mesme, je voy bien que c’est. On m'a joué d’un tour, et j'en baïlleray ung aultre. » Il se vire vers ceste belle fille, et a quelque meschef que ce fust, il rompit une seulle lance, mais elle le laissa faire sans dire ung seul mot, ne demy. Quand il eut ce fait, 1l commence a appeller tant qu’il peut celuy qui couchoit avecques sa femme : « Hau, monseigneur de tel lieu, ou estes vous ? parlez a moy. » L’aultre, qui se oyt appeller,

fut beaucop esbahy ; et la dame fut tant esperdue, qu’elle ne savoit sa maniere,

« Helas ! dit elle, nostre fait est descouvert, je suis femme perdue. » Et bon mary de rehucher : « Hau! monseigneur, hau, mon hoste, parlez a moy. » Et l’aultre s’adventura de respondre et dist : « Que vous plaist, monseigneur ? — Je vous feray tousjours ce change quand vous vouldrez. — Quel change? dist il. — D'une vieille ja toute passée, deshonneste et desloyale, a une belle, bonne, et fresche jeune fille ; ainsi m'avez vous party, la vostre mercy. » La compaignie ne sceut que respondre ; mesme [a pouvre chambriere estoit tant soupprinse : que s’elle fut a la mort condemnée, tant pour le deshonneur et desplaisir de sa maistresse que pour le sien mesmes qu’elle avoit meschamment perdu. Le chevalier estrange se departit de sa dame au plus toust qu’il sceut, sans mercier son hoste, et sans dire adieu. Et oncques puis ne s’i trouva, car il ne scet encores comme la chose se conduit puis avec son mary. Plus avant je ne vous en puis dire.

LA XXXVIe NOUVELLE,

PAR

MONSEIGNEUR DE LA ROCHE

Ung tresgracieux gentilhomme, desirant d’emploier son service et son temps en la tresnoble court d’Amours, soy sachant de dame improveu, pour bien choisir et son temps employer, donna cueur, corps et biens a une belle damoiselle et bonne, qui mieulx vault ; laquelle, faicte et duicte de façonner gens, l’entretint bel et bien assez longuement. Et trop bien luy sembloit qu’il estoit bien avant

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en sa grace ; et a dire la verité, si estoit il voire comme les aultres, dont elle avoit pluseurs. Advint ung jour que ce bon gentilhomme trouva sa dame d’adventure a la fenestre d’une chambre, ou mylieu d’un chevalier et d’un escuyer, auxquelx elle se devisoit par devises communes. Aucunesfoiz parloit a l’un a part, sans ce que l’aultre en oyst rien ; d’aultre costé faisoit a l’aultre la pareille, pour chacun contenter. Mais, quel que fust bien a son aise, le pouvre amoureux enrageoïit tout vif, qui n’osoit approucher la compaignie. Et si n’estoit en luy d’esloigner, tant fort desiroit la presence de celle qu’il amoit mieulx que le surplus des aultres. Trop bien luy jugeoit le cueur que ceste assemblée ne se departiroit point sans conclure ou procurer aucune chose a son prejudice ; dont il n’avoit pas tort de ce penser et dire. Et s’il n’eust eu les yeulx bandez et couvers, il povoit veoir appertement ce dont ung aultre a qui rien ne touchoit se perceut a l’œil. Et de fait luy monstra, et veez cy comment. Quand il congneut et perceut a la lettre que sa dame n’avoit loisir ne volunté de l’entretenir, il se bouta sur une couche et se coucha ; mais il n’avoit garde de dormir, tant estoient ses yeulx empeschez de veoir son contraire. Et comme il estoit en ce point, survint ung gentilhomme qui salua la compaignie, lequel voyant que la damoïiselle avoit sa charge, se tira devers l’escuyer, qui sur la couche n’estoit pas pour dormir. Et entre aultres devises luy dist l’escuyer : « Par ma foy, monseigneur, regardez a la fenestre, veez la gens bien aises. Et ne veez vous pas comment ilz se devisent plaisamment ? — Saint Jehan, tu diz voir, dist le chevalier. Encores font ilz bien aultre chose que deviser. — Et quoy ? dit l’autre. — Quoy ? dit il ; et ne voiz tu pas comment elle tient chacun d’eulx par la resne. — Par la resnel! dit il. — Voire vrayement pouvre beste, par la resne. Ou sont tes yeulx? Mais il y a bien choïis des deux, voire quant a la façon, car celle qu’elle tient de gauche n’est pas si longue ne si grande que celle qui emplist sa dextre main. — Ha! dit l’escuyer, par la mort bieu! vous dictes voir. Saint Anthoine arde la louve! » Et pensez qu'il n’estoit pas bien content. « Ne te chaille, dit le chevalier, porte ton mal le plus bel que tu peuz. Ce n’est pas icy que tu doiz dire ton courage, force est que tu faces de necessité vertuz. » Aussi fist il. Et veez cy bon chevalier qui s’approuchoit de la fenestre ou la galée estoit, si perceut d’adventure que le chevalier a la resne gauche se lieve en piez, et regardoit que faisoient et disoient la damoiselle gracieuse et l’escuier son compaignon. Si vint a luy et luy dist, en luy donnant ung petit coup sur le chapeau : « Entendez a vostre besoigne, de par le dyable, et ne vous soussyez des aultres. » L’aultre se retira et commença de rire. Et la damoiselle, qui n’estoit pas femme a effrayer de legier, ne s’en mua oncques. Trop bien tout doulcement laissa sa prinse, sans rougir ne changer coleur. Regret eut elle assez en soy mesmes d’abandonner de la main ce que aultre part luy eust bien servy ? Et fait assez a croire que par avant et depuis n’avoit celuy des deulx qui ne luy fist tres voluntiers service. Si eust bien fait, qui eust voulu, le dolent amoureux malade qui fut contraint d’estre notaire du plus grand desplaisir que au monde advenir luy pourroit, et dont la seule pensée en son pouvre

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cueur remirée estoit assez et trop puissante de le mettre en desespoir, si raison ne l’eust a ce besoing secouru, qui luy fist tout abandonner, et aultre part sa queste en amours commencer. La quelle il puisse aultrement achever, car de ceste cy on ne pourroit ung seul bon mot a son avantage compter.

LA XXXVIIe NOUVELLE,

PAR

MONSEIGNEUR DE LA ROCHE

Tantdiz que les aultres penseront et a leur memoire remainront aucuns cas advenuz et perpetrez, habilles et suffisans d’estre adjoustez a l’hystoire presente, je vous compteray, en brefz termes, en quelle façon fut deceu le plus jaloux de cest royaume pour son temps. Je croy assez qu'il n’a pas esté seul entaché de ce mal ; mais toutesfoiz, car il le fut oultre l’enseigne, je ne le saroïie passer sans vous faire savoir le gracieux tour qu’on luy fist. Ce bon jaloux, dont je vous compte, estoit tres grandhistorien et avoit beaucoup veu, leu et releu de diverses histoires ;: mais la fin principale a quoy tendoit son exercice et tout son estude estoit de savoir et cognoistre les façons et manieres e[n] quoy et comment femmes pevent decepvoir leurs mariz. Et car, la Dieu mercy, les histoires anciennes comme Matheolet, Juvenal, les Quinze Joyes de mariage, et aultres pluseurs dont je ne scay le compte, font mencion de diverses tromperies, cauteles, abusions et deceptions en cest estat advenues, nostre jaloux les avoit tousjours entre ses mains, et n’en estoit pas mains assotté q’un follastre de sa massue. Toutesfoiz lysoit, tousjours estudioit, et d’iceulx livres fist ung petit extraict pour luy, ou quel estoient emprinses, descriptes et notées pluseurs manieres de tromperies, au pourchaz et emprinses de femmes, et es personnes de leurs mariz executées, Et ce fist il tendant afin d’estre mieulx premuny et sur sa garde si sa femme a l’adventure vouloit user de telles querelles en son livre croniquées et registrées. Qu'il ne gardast sa femme d’aussi près comme ung jaloux Ytalien, si faisoit, et si n’estoit pas encores bien asseuré, tant estoit fort feru du maudit mal de jalousie. En cest estat et aise delectable fut ce bon homme trois ou quatre ans avecques sa femme, laquelle pour tout passetemps n’avoit aultre loisir d’estre hors de sa presence infernale, sinon allant et retournant de la messe, accompaignée d’une vieille serpente qui d’elle avoit la charge. Ung gentil compaignon, oyant la renommée de ce gouvernement, vint rencontrer ung jour ceste bonne damoiselle, qui gracieuse, belle [et amoureuse] a bon escient estoit, et luy dist le plus gracieusement que oncques peut le bon vouloir qu'il avoit de luy faire service, plaignant et souspirant pour l’amour d’elle sa maudicte fortune, d’estre allyée au plus jaloux que la terre soustienne, et disant au surplus qu’elle estoit la

seule en vie pour qui plus vouldroit faire, « Et pource que je ne vous puis par icy dire combien je suis a vous, et pluseurs aultres choses dont j'espere que ne serez que contente, s’il vous plaist, je le mettray par escript et demain le vous baïlleray, vous suppliant que mon petit service, partant de bon vouloir et entier, ne soit pas reffusé. » Elle l’escouta voluntiers ; mais, pour la presence du dangier, qui trop près estoit, gueres ne respondit ; toutesfoiz elle fut contente de veoir ses lettres quand elles viendront. L’amoureux print congé, assez joyeux et a bonne cause. Et la damoiselle, comme elle estoit doulce et gracieuse, le congya. Mais la vieille qui la suyvoit ne faillit pas de demander quel parlement avoit esté entre elle et celuy qui s’en va. « Il m'a, dit elle, apporté nouvelles de ma mere, dont je suis bien joyeuse, car elle est en bon point. » La vieille n’enquist plus avant ; si vindrent a l’ostel, L’aultre au lendemain, garny d’unes lettres Dieu scet comment dictées, vint rencontrer sa dame, et tant subitement et subtilement les luy baïlla que oncques le guet de la vieille serpente n’en eut la cognoissance. Ces lettres furent ouvertes par elle qui voluntiers les vit quand elle fut a part. Le contenu en gros estoit comment il estoit esprins de l’amour d’elle, et que jamais ung seul jour de bien n’aroit si temps et loisir prestez ne luy sont pour plus au long l’en advertir, requerant en conclusion qu'elle luy veille de sa grace jour et lieu assigner convenable a ce faire, ensemble et response a ce contenu. Elle fist unes lettres par lesquelles tres gracieusement s’excusoit de vouloir en amours entretenir aultre que celuy auquel elle doit et foy et loyauté. Neantmains toutesfoiz, pourtant qu'il est tant fort esprins d’amours a cause d’elle, qu’elle ne vouldroit pour rien qu’il n’en fust guerdonné, elle seroit tres contente d’oyr ce qu’il luy vouldroit dire, si nullement povoit ou savoit ; mais certes nenny, tant près la tient son mary, qu'il ne la laisse d’ung pas sinon a l’heure de la messe, qu’elle vient a l’eglise, gardé et plus que gardée par la plus pute veille qui jamais aultruy destourba. Ce gentil compaignon, tout aultrement habillé [et] en point que le jour precedent, vint rencontrer sa dame, qui tres bien le congneut ; et au passer qu’il fist assez près d’elle receut de sa main sa lettre dessus dicte. S'il avoit faim de veoir le contenu, ce n’estoit pas de merveille. IL se trouva en ung destour ou tout a son aise et beau loisir vit et cogneut l’estat de sa besoigne, qui luy sembloit estre en bon train. Si regarda qu’il ne luy fault que lieu pour venir au dessus et a chef de sa bonne entreprinse, pour laquelle achever il ne finoit ne nuyt ne jour de adviser et penser comment il se pourroit conduire. Il s’advisa d’un tresbon tour en la parfin, qui ne fait pas a oublier : car il s’en vint a une sienne bonne amye qui demouroit entre l’eglise ou sa dame alloit a la messe et l’ostel d’elle ; et luy compta sans rien celer le fait de ses amours, luy priant que a ce besoing luy veille aider et secourir. « Ce que je pourroye faire pour vous, dist elle, ne pensez pas que je ne m’y employe de tresbon cueur. — Je vous mercye, dit 1l ; et seriez vous contente qu’elle venist ceans parler a moy? — Ma foy, dit elle, pour l’amour de vous, il me plaist bien. — Et bien! dit il, s’il est en moy de vous faire autant de service, pensez que j’aray cognoissance de ceste

courtoisie. » Il ne fut onques aise tant qu’il eust rescript a sa dame et baïllé ses lettres, qui contenoient qu’il avoit tant fait a une telle « qui est ma tres grande amye, femme de bien, loyalle et secrete, et qui vous ame et cognoist bien, qu’elle nous baillera sa maison pour deviser. Et veezcy que j’ai advisé : je seray demain en la chambre d’en hault, qui descouvre sur la rue, et si auray emprès de moy ung grand seau d’eaue et de cendres entremeslées, dont je vous affubleray tout a coup que vous passerez. Et si seray en habit si descogneu que vostre veille ne ame du monde n’ara garde de moy cognoistre. Quand vous serez en ce point atournée, vous ferez bien de l’esbahie et vous sauverez en ceste maisons ; et par vostre dangier manderez querre une aultre robe ; et tantdiz qu’elle sera au chemin, nous parlerons ensemble. » Pour abreger, ces lettres furent baïllées, et la response fut rendue par celle qui fut contente. Or fut venu ce jour, et la damoiselle affublée par son serviteur du seau d’eaue et de cendres, voire par telle façon que son couvrechef, sa robe et le surplus de ses habillemens furent tous gastez et percez. Et Dieu scet qu’elle fist bien de l’esbahie et de la malcontente ; et comme elle estoit es[clollée, elle se bouta en l’ostel, ignorant d’y avoir cognoissance. Tantost qu’elle vit la dame, elle se plaindit de son meschef, et n’est pas a vous dire le dueil qu’elle menoïit de ceste adventure. Maintenant plaint sa robe, maintenant son couvrechef, et a l’aultre foiz son tixu. Bref, qui l’oyoit, il sembloit que le monde fust finé. Et Dangier sa meschine, qui enrageoit d’angaigne, avoit ung coulteau en sa main dont elle nestaioit sa robe le mieulx qu’elle savoit. « Nenny, nenny, m’amye, vous perdés vostre peine, ce n’est pas chose a nettoyer si en haste. Vous n’y sariez faire chose maintenant qui valust rien. Il fault que j’aye une aultre robe et ung aultre couvrechef. Il n’y a point d’aultre remede. Allez a l’ostel et les m’apportez, et vous avancez de retourner, que nous ne perdons la messe avecques tout nostre mal. » La vieille, voyant la chose estre necessaire, n’osa desdire sa maistresse. Si print et robe et couvrechef soubz son manteau, et a l’ostel s’en va. Elle n’eut pas si tost tourné les talons que sa maistresse ne fut guidée en la chambre ou son serviteur estoit, qui voluntiers la vit en cotte simple et en cheveulx. Et, tantdiz qu’ilz se deviserent, nous retournerons a parler de la vieille qui revint a l’ostel, ou elle trouva son maistre, qui n’attendit pas qu’elle parlast, mais demanda incontinent : « Qu’avez vous fait de ma femme, et ou est elle ?:— Je l’ay laissée, dit elle, chés une telle, et en tel lieu. — Et a quel propos ? » dit il. Lors elle luy monstra la robe et le couvrechef, et luy compta l’adventure de la tyne d’eaue et des cendres, disant qu’elle vient querir aultres habillemens, car en ce point sa maistresse n’osoit partir dont elle estoit. « Est ce cela ? dit il. Nostre Dame, ce tour n’estoit pas en mon livre! Allez, allez, je voy bien que c’est. » Il eust voluntiers dit qu'il estoit coux. Et creez que si estoit il a ceste heure, et ne l’en sceut oncques garder livre ne brevet ou pluseurs tours estoient enregistrez. Et fait assez a penser qu’il retint si bien ce derrenier qu’oncques depuis de sa memoire ne partit, et ne luy fut nesung besoing que a ceste cause il l’escripsist, tant en eut fresche souvenance le pou de bons jours qu’il vesquit.

LA XXXVIIIe NOUVELLE,

PAR

MONSEIGNEUR DE LOAN

Na gueres que ung marchant de Tours, pour festoyer son curé et aultres gens de bien, achatta une belle et grosse lemproye, et l’envoya a son hostel, et chargea tresbien sa femme de la mettre a point, ainsi qu’elle savoit bien faire. « Et faictes, dist il, que le disner soit prest a XII heures, car j'ameneray nostre curé, et aucuns aultres qu’il luy nomma. — Tout sera prest, dit elle, amenez qui vous vouldrez. » Elle mist a point ung grand tas de bon poisson. Et quand vint a la lemproie, elle la souhaicta aux Cordeliers, a son amy, et dist en soy mesmes : « Ha, frere Bernard, que n’estez vous cy! Par ma foy, vous n’en partiriez tant qu’auriez tasté de la lemproye, ou, se mieulx vous plaisoit, vous l’emporteriez en vostre chambrèe ; et je ne fauldroye pas de vous y faire compaignie. » À tresgrant regret mettoit ceste bonne femme la main a ceste lemproye, voire pour son mary, et ne faisoit que penser comment son cordelier la pourroit avoir. Tant pensa et advisa qu’elle conclud de luy envoyer par une vieille qui savoit de son secret. Ce qu’elle fist, et luy manda qu’elle viendroit ennuyt soupper et coucher avecques luy. Quand maistre cordelier vit celle belle lemproye et entendit la venue de sa dame, pensez qu’il fut joyeux et bien aise ; et dist bien a la vieille, s’il peut finer de bon vin, que la lemproye ne sera pas frustrée du droit qu’elle a, puis qu’on la mengeue. La vieille retourna de son message et dist sa charge. Environ XII heures, veez cy nostre marchant venir, le curé et aucuns aultres bons compaignons, pour devorer ceste lemproye, qui estoit bien hors de leur commendement. Quand ilz furent trestous en l’ostel du marchant, il les mena trestouz en la cuisine pour leur monstrer la grosse lemproye dont il les veult festoier. Et appella sa femme, et luy dist : « Monstrez nous nostre lemproye, je veil savoir a ces gens si j’ay eu bon marché. — Quelle lemproye ? dit elle. — La lemproye que je vous fiz baïller pour nostré disner, avecques cest aultre poisson. — Je n’aÿ point veu de lemproye, dit elle. Je cuide, moy, que vous songez. Veezcy une carpe, deux brochez et je ne scay quelx aultres poissons ; mais je ne viz aujourd'uy lemproye. — Comment, dit il, et pensez vous que je soye yvre? — Ma foy ouy, dirent lors et le curé et les aultres. Nous n’en pensasmes aujourduy mains ; vous estes ung peu trop chiche pour acheter lemproye maintenant. — Par Dieu, dist la femme, il se farse de vous, ou il a songé d’une lemproye. Car seurement je ne vy de cest an lemproye. » Et bon mary de soy courroucer, et dit : « Vous avez menty, paillarde, ou vous l’avez mengée, ou vous l’avez cachée quelque paït ; je vous promectz qu'’oncques si chere lemproye ne fut pour vous. » Puis se vira

vers le curé et les aultres, et juroit la mort bieu et ung cent de sermens qu’il avoit baillée à sa femme une lemproye qui luy cousta ung franc. Et ïlz, pour encores plus le tourmenter et faire enrager, faisoient semblant de le non croire, et tenoient termes comme s’ilz fussent mal contens, et disoient : « Nous estions priez de disner cheux ung tel et cheux ung tel, et si avons tout laissé pour venir icy, cuidans menger de la lemproye ; mais ad ce que nous voyons, elle ne nous fera ja mal.» L’oste, qui enrageoit tout vif, print ung baston et marchoit vers sa femme pour la tresbien frotter, si les aultres ne l’eussent tenu, qui l’emmenerent a force hors de son hostel, et misrent peine de le rappaiser le mieulx qu’ilz sceurent, quand ïilz le virent ainsi troublé. Puis qu’ilz eurent failly a la lemproye, le curé mist la table et firent la meilleure chere qu’ilz sceurent. La bonne damoiselle a la lemproye manda l’une de ses voisines qui vefve estoit, mais belle femme et en bon point, et la fist disner avec elle. Et, quand elle vit son point, elle dist : « Ma bonne voisine, il seroit bien en vous de me faire ung service et ung tressingulier plaisir. Et si tant vouliez faire pour moy, il vous seroit tellement par moy desservy que vous en devriez estre contente. — Et que vous plaist il que je face? dit l’aultre. — Je le vous diray, dit elle : mon mary est si tresrude a ses besoignes de nuyt que c’est grand merveille ; et de fait, la nuyt passée, il m’a tellement [retournée] que, par ma foy, je ne l’oseroye bonnement ennuyt attendre. Si vous prie que Vous veillez tenir ma place. Et si jamais puis rien faire pour vous, me trouverez preste de corps et de biens. » La bonne voisine, pour luy faire plaisir et service, fut contente de tenir son lieu, dont elle fut beaucop et largement mercyée. Or devez vous savoir que nostre marchant a la lemproye, quand il vint puis le disner, il fist tresgrande et grosse garnison de bonnes verges de boul qu’il apporta secretement [en] sa maison ; et auprès de son lit il les caicha, disant en soy mesmes que sa femme ennuyt en sera trop bien servie. Il ne sceut ce faire si celeement que sa femme ne s’en donna tresbien garde, qui n’en pensoit pas mains, cognoissant assez par longue experience la cruaulté de son may, lequel ne souppa pas a l’ostel, mais tarda tant dehors qu’il pensa bien qu'il la trouveroit nue et couchée. Mais il faillit a son emprinse. Car quand vint sur le soir et tard, elle fit despouiller sa voisine et coucher en sa place, en la chargeant expressement que elle ne responde mot a son mary quand il viendra, mais contreface la muette et la malade. Et si fist encores plus, car elle estaindit tout le feu de leens, tant en la cuisine comme en la chambre. Et ce fait, a sa voisine chargea que tantost que son mary sera levé le matin, qu’elle s’en voise en sa maison. Elle lui promist que si feroit elle. La voisine ainsi logée et couchée, aux Cordeliers s’en va la vaillant femme pour menger la lemproye et gaigner les pardons, comme assez avoit de coustume. Tantdiz qu’elle se festiera leens, nous dirons du marchant, qui après soupper s’en vint a son hostel, esprins d’ire et de maltalent a cause de la lemproye. Et pour executer ce qu’en son pardedans avoit conclud, il vint saisir les verges et en sa main les tient, cherchant par tout de la chandelle, dont il ne sceut oncques recouvrer ; mesmes en la cheminée faillit il au feu trouver,

Quand il vit ce, il se coucha sans dire mot; et dormit jusques sur le jour, qu'il se leva et s’abilla, et print ses verges et baptit tant la lieutenante de sa femme que a pou qu’il ne la cravanta, en luy ramentevant la lemproye ; et la mist en tel point qu’elle saignoit de tous costez, mesmes les draps du lit estoient tant sanglans qu’il sembloit que ung beuf y fut escorché ; mais la pouvre martire n’osoit pas dire ung mot ne monstrer le visage. Ses verges luy faillirent, et fut lassé. Si s’en alla hors de l’ostel. Et la pouvre femme, qui s’attendoit d’estre festoyée de l’amoureux jeu et gracieux passetemps, s’en alla tantost a sa maison plaindre son mal et son martire, non pas sans menacer et sa voisine bien maudire. Tantdiz que le mary estoit dehors, revint des Cordeliers sa bonne femme, qui trouva sa chambre de verges toute jonchée, son lit desrompu et desfroissié et ses draps tous ensanglantez. Si cogneut bien tantost que sa voisine avoit eu afaire de son corps, comme elle pensoit bien. Et sans tarder ne faire arrest refist son lit, d’aultres beaulx draps et frez le rempara et sa chambre nettoya, et puis vers sa voisine s’en alla, qu’elle trouva en piteux point ; et ne fault pas dire qu’elle ne trouva bien a qui parler. Au plus tost qu’elle peut en son hostel s’en retourna, et de tous poins se deshabilla, et ou beau lit qu’elle avoit mis a point se coucha, et dormit tresbien jusques ad ce que son mary retourna de la ville comme sa[n]chié de son courroux, pource qu’il s’en estoit vengé, et vint a sa femme, qu’il trouva ou lit faisant la dormeveille : « Et qu'est cecy, madamoiselle, dist il, n’est il pas temps de lever? — Emy, dit elle, et est il jour? Par mon serment, je ne vous ay pas oy lever. J’estoye entrée en ung songe qui m'a tenue ainsi longuement. — Je croy, dit il, que vous songiez de la lemproye, [ne] faisiez pas ? Ce ne seroit pas trop grand merveille, car je la vous ay bien ramantue a ce matin. —Par Dieu, dit elle, il ne me souvenoit de vous ne de vostre lemproye. — Comment, dit il, l'avez vous si tost oublyée? — Oublyée, dit elle, ung songe ne m'arreste rien. — Et a ce esté songe, dit il, de ceste poingnée de verges que j’ay usée sur VOUS n’a pas deux heures ? — Sur moy ? dit elle. — Voire vrayement, sur VOUS, dit il. Je sçay bien qu’il y appert largement, et aux draps de nostre lit avecques. — Par ma foy, beaulx amys, dit elle, je ne sçay que vous avez fait ou songé, mais quant à moy il me souvient tres bien qu’aujourd’uy, au matin, vous feistes de tresbon appetit le jeu d’amours. Aultre chose ne sçay je. Aussi bien povez VOUS avoir songé de m'avoir fait aultre chose, comme vous feistes hier de m'avoir baillé la lempr oye. — Ce seroit ung estrange songe, dit il ; monstrez vous ung Pé® que je vous voye. » Elle osta la couverture et renversa, et toute nue se montra, sans tache ne blesseure quelconque. Voit aussi les draps beaulx et blancs sans souilleure ne tache. Si fut plus esbahy qu’on ne vous saroit dire, et se print a muser et largement penser ; et en ce point longuement se contint. Mais toutesfoiz à chef de piece il dist : « Par mon serment, m’amye, je vous cuidoye a ce matin avoir tresfort jusques au sang batue, mais je voy bien qu’il n’en est rien. Si ne sçay qu’il m'est advenu. — Dya, dit elle, ostez vous hors d’ymaginacion de ceste baterie, car vous ne me touchastes oncques, vous le povez veoir ; faictes

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vostre compte, vous l’avez songé. — Je cognois, dist il lors, que vous dictes voir. Si vous requier qu’il me soit pardonné, car je sçay bien que j’euz hier tort de vous dire villannie devant les estrangiers que j’amenay ceans. — Îl vous est legierement pardonné, dit elle, mais toutesfoiz advisez bien que vous ne soyez plus si legier ne si hastif en vos affaires. — Non seray je, dit il, m’amye. » Ainsi qu’avez oy fut le marchant par sa femme trompé, cuidant avoir songé avoir acheté la lamproye et le surplus fait ou compte dessus

dit.

LA XXXIXe NOUVELLE,

PAR

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