MONSEIGNEUR DE SAINT POL
Ung gentil chevalier des marches de Haynau, riche, puissant, vaillant, et tresbeau compaignon, fut amoureux d’une tresbelle dame assez et longuement ; fut aussi tant en sa grace, et si privé d’elle, que toutesfoiz que bon luy sembloit se rendoit en ung lieu de son hostel a part et destourné, ou elle luy venoit faire compaignie ; et la devisoient tout a leur beau loisir de leurs gracieuses amours. Et n'estoient ame qui rien sceust de leur tresplaisant passe temps, si non une damoiselle qui servoit ceste dame, qui bonne bouche treslonguement porta. Et tant les servoit a gré en tous leurs affaires qu’elle estoit digne d’ung grand guerdon en recevoir. Elle avoit aussi tant de vertu que non pas seulement sa maistresse avoit gaignée par la servir comme dit est, et aultrement, mais le mary de sa dame ne l’amoit pas mains que sa femme, tant la trouvoit loyalle, bonne et diligente. Advint ung jour que ceste dame sentent son serviteur le chevalier dessusdit en son hostel, devers lequel elle ne povoit aller si tost qu’elle eust bien voulu, a cause de son mary qui les destournoit, dont elle estoit bien desplaisante, s’advisa de luy mander par la damoiselle qu’il eust encores ung peu de pacience, et que au plustost qu’elle saroit se desarmer de son mary qu’elle viendra vers luy. Ceste damoiselle vint vers le chevalier qui sa dame attendoit, et dist sa charge. Et il, qui gracieux estoit, la mercya beaucop de ce messaige, et la fist seoir auprès de luy, puis la baisa deux ou trois foiz tres doulcement ; elle l’endura voluntiers, qui bailla courage au chevalier de proceder au surplus, dont il ne fut pas reffusé. Cela fait, elle revint a sa maistresse, et luy dist que son amy n’attendoit qu’elle : « Helas! dit elle, je sçay qu’il est vray, mais monseigneur ne se veult coucher. Ilz sont cy je ne sçay quelz gens que je ne puis laisser. Dieu les maudyel j’aymasse mieulx estre vers luy. Il Iuy ennuye bien, fait pas, d’estre ainsi seul ? — Par ma foy, creez que oy, dit elle, mais l’espoir de vostre venue le conforte, et attend tant plus aise, — Je vous en croy, mais toutesfoiz 1l est la seul, et sans
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chandelle, et sont plus de deux heures qu’il y est. Il ne peut estre qu'il ne soit beaucop ennuyé. Si vous prie, m'amye, que vous retournez encores Vers luy une foiz pour m'excuser, et luy faictes compaignie ung espace ; et entretant, si Dieu plaist, le dyable emportera ces gens qui nous tiennent cy. — Je feray ce qu’il vous plaira, madame ; mais il me semble qu’il est si content de vous qu'il ne vous [fault] ja excuser, et aussi si je y alloye vous demourriez icy toute seule de femmes, et pourroit monseigneur demander pour moy, et l’on ne me saroit ou trouver. — Ne vous chaille de cela, dist elle, j’en feray bien s'il vous mande. Il me desplaist que mon amy est seul. Allez veoir qu’il fait, je vous en prie. — Je y vois, puis qu’il vous plaist », dist elle. S’elle fut bien joyeuse de ceste ambassade, il ne le fault ja demander ; mais pour couvrir sa volunté, elle en fist l’excusance et le refus a sa maistresse. Elle fust tantost vers le chevalier attendant, qui la receut joieusement ; si lui dist : — « Monseigneur, madame m'envoie encores icy s’excuser devers vous pource que tant vous fait attendre, et creez qu'elle en est la plus courroucée. — Vous luy direz, dit il, qu’elle face tout a loisir, et qu’elle ne se haste de rien pour moy, car vous tiendrez son lieu. » Lors de rechef la baise et accole, et ne la souffrit partir tant qu’il eut besoigné deux foiz, qui gueres ne luy cousterent ; car alors il estoit frez et jeune et homme fort a cela. Ceste damoiselle print bien en pacience sa bonne adventure, et eust bien voulu avoir souvent une telle rencontre, sans le prejudice de sa maistresse. Et quand vint au partir, elle pria au chevalier que sa maistresse n’en sceust rien. « Vous n'avez garde, dit il. — Je vous en requier », dist elle. Et puis s’en vint a sa maistresse, qui demanda tantost que fait son amy. « Il est la, dit elle, et vous attend. — Voire, dit elle, et est il point mal content ? — Nénny, dit elle, puis qu'il a compaignie. Il vous scet tresbon gré que vous m'y avez envoyée. Et si ceste attente estoit souvent a faire, il seroit content m'avoir pour deviser et passer temps. Et par ma foy je y voys voluntiers, car c’est le plus plaisant homme de jamais. Et Dieu scet qu’il le fait bon oyr maudire ces gens qui vous retiennent, excepté monseigneur : a luy ne vouldroit il toucher. — Saint Jehan! dit elle, je voudroye que luy et la compaignie fussent en la riviere, et je fusse dont vous venez. ? Tant se passa le temps que monseigneur, Dieu mercy, se deffist de ses gens, vint en sa chambre, se deshabilla et coucha. Madame se mist en cotte simple, print son attour de nuyt et ses heures en sa main, et commence devotement, Dieu le scet, a dire sept pseaulmes et paternostres. Mais monseigneur, qui estoit plus esveillé qu'un rat, avoit grand fain de deviser ; si vouloit que madame laissast ses orolsons jusques a demain, et qu’elle parle a luy : « Ha! monseigneur, dit elle, pardonnez moy. Je ne puis vous entretenir maintenant. Dieu va devant, vous le SONO Je n’aroye meshuy bien, ne de sepmaine, si je n’avoie dit le tant pou de service que je luy sçay faire ; et encores de mal venir je n’eu piéça tant a dire que J'ay maintenant. » Alors dist monseigneur : « Vous m’affolez bien de ceste bigoterie. Et est ce a faire a vous de dire tant d’heures ? Ostez, ostez, laissez les dire aux prestres. Dy je pas bien, Jehannette ? » dist il a la damoiselle dessus dicte.
— « Monseigneur, dit elle, je n’en sçay que dire, sinon, puis que madame est accoustumée de servir Dieu, qu’elle parface. — À dya, dit madame, monseigneur, je voy bien que vous estes avoyé de plaider, et j’ay volunté d’achever mes heures ; si ne sommes pas bien d’un accord. Si vous lairray Jehannette qui vous entretiendra, et je m’en iray en ma chambrette la derriere tancer a Dieu. » Monseigneur fut content ; si s’en alla madame les grans galotz vers le chevalier son amy, qui la receut Dieu scet en grand liesse et reverence, car l’onneur qu’il luy fist n’estoit pas maindre qu’a genouz ployez et enclinez jusques a terre. Mais vous devez savoir que tantdiz que madame achevoit ses heures avec son amy, monseigneur son mary, ne sçay de quoy il lui sourvint, prya Jehannette, qui luy faisoit compaignie, d’amours a bon escient. Et pour abreger, tant fist par promesses et par beau langage, qu’elle fut contente d’obeyr. Mais le pis fut que madame, au retour de son amy, qui l’accola deux foiz a bon escient avant son partir, trouva monseigneur son mary et Jehannette sa chambriere en tel ouvrage et semblable qu’elle venoit de faire, dont elle fut bien esbahye, et encores plus monseigneur et Jehannette, qui se trouverent ainsi sourprins. Quand madame vit ce, Dieu scet comment elle salua la compaignie, jasoit qu’elle eust bien cause de se taire. Et se print a la pouvre Jehannette par si tres grant courroux qu’il sembloit bien qu’elle eust ung dyable ou ventre, tant luy disoit de villainnes parolles. Encores fist elle plus et pis. Car elle print ung grant baston et l’en chargea tresbien le doz. Voyant [ce] monseigneur, qui en fut mal content et desplaisant, se leva sur piez et battit tant madame qu’elle ne se povoit sourdre. Et quant elle vit qu’elle n’avoit puissance que de sa langue, Dieu scet s’elle la mist en œuvre, mais adressoit la plus part de ses motz venimeux sur la pouvre Jehannette, qui n’en peut plus souffrir. Si dit a monseigneur le gouvernement de madame, et dont elle venoit a ceste heure de dire ses oroisons, et avec quy. Si fut la compaignie bien troublée, monseigneur tout le premier, qui se doubtoit assez, et madame, qui se trouve affolée et batue et de sa chambriere accusée. Le surplus du gouvernement du mesnaige bien troublé demoure en la bouche de ceulx qui le scevent. Si n’en fault ja plus avant enquerir.
LA XLe NOUVELLE,
PAR