MESSIRE MICHAULT DE CHAUGY
Il advint nagueres a Lille que ung grand clerc et prescheur de l’ordre saint Dominicque convertit, par sa sainte et doulce predicacion, la femme d’un bouchier, par telle et si bonne façon qu’elle l’amoit plus que tout le monde, et n’avoit Jamais au cueur ne en soy parfaicte liesse s’elle n’estoit emprès luy. Mais maistre
moyne en la parfin s’ennuya d’elle, et estoit sur son corps defendant, ce qu'il luy feist grand piece après, et eust tres bien voulu qu’elle se fust deportée de si souvent le visiter ; dont elle estoit tant mal contente que plus ne povoit. Mesmes le reboutement qu’il luy faisoit trop plus avant en son amour l’enracinoit. Damp moyne, ce voyant, luy defendit sa chambre, et chargea bien expressement a son clerc qu’il ne la souffrist plus entrer dedans, quelque chose qu’elle luy dye. S’elle fut plus mal contente que par avant, ce ne fut pas de merveille, car elle estoit ainsi que forcenée. Et si vous me demandez 2 quel propos damp moyne ce faisoit, je vous respons que ce n’estoit pas par devocion ne pour vouloir qu'il eust de devenir chaste ; mais la cause est qu’il en avoit racointée une plus belle, plus jeune beaucop, et plus riche, qui desja estoit tant privée qu’elle avoit la clef de sa chambre. Tant fist toutesfoiz que la bouchiere ne venoït plus vers luy comme elle avoit de coustume. Si avoit trop meilleur et plus seur loysir sa dame nouvelle de venir gaïgner les pardons en sa chambre et paier le disme, comme les femmes d’Osteleri[c], dont cy dessus est touché. Ung jour fut prest de faire bonne chere en la chambre de maistre moyne, après disner, ou sa dame promist de comparoir et faire apporter sa porcion, tant de vin comme de viande. Et car aucuns de ses freres de leens estoient assez de son mestier, il en invita deux ou troys tout secretement ; et Dieu scet la grand chere qu’on fist a ce disner, qui ne se passa point sans boire d’autant. Or devez vous savoir que nostre bouchiere cognoissoit assez les gens de ces prescheurs, qu’elle veoit passer devant sa maison, qui portoient puis du vin, puis des pastez, puis des tartres, et tant de choses que merveilles. Si ne se peut tenir de demander quelle feste on fait en leur hostel. Et il luy fut respondu que ces biens sont pour ung tel, c’est assavoir son moyne, qui a gens de bien au disner. « Et qui sont ilz? dit elle. — Ma foy je ne scay, dit il. Je porte mon vin jusques a l’huys tant seullement, et la vient nostre maistre qui me descharge. Je ne sçay qui y est. — Voire, dit elle, c’est la secrete compaignie. Or bien allez vous en et les servez bien. » T'antost [après] passa ung aultre serviteur qu’elle interrogea pareillement, qui luy dist comme son compaignon, mais plus avant, car il dit : « Je pense qu'il y a une damoiselle qui ne veult pas estre veue ne cogneue. » Elle pensa tantost ce qui estoit. Si cuida bien enrager, tant estoit mal contente, et disoit en soy mesmes qu’elle fera le guet sur celle qui luy fait tort de son amy, et qui luy a baïllé le bont, et s’elle la peut rencontrer, ce ne sera pas sans luy dire sa leçon, et egratigner le visage. SI se mist au chemin en intencion d’exceuter ce qu’elle avoit conclud. Quand elle fut venue au lieu desiré, moult luy tardoit de rencontrer celle qu’elle haÿt plus que personne. Si n’eut pas tant de constance que d’attendre qu’elle saillist de la chambre ou elle avoit fait maintes bonnes cheres, mais s’advisa de prendre une eschalle que ung couvreur avoit laissée lez son ouvrage tantdiz qu’il estoit allé disner. Elle dressa ceste echelle a l’endroit de la cheminée de la cuisine de l'ostel, ou elle vouloit estre pour saluer la compaignie. Car bien savoit que aultrement n’y pourroit entrer. Ceste eschelle mise a point comme elle Ia voulut
avoir, elle monta jusques à la cheminée, a l’entour de laquelle elle Iya tres bien une moyenne corde qu’elle trouva d’adventure. Et cela fait, tresbien, comme luy sembloit, elle se bouta dedans la dicte cheminée, et se commença a descendre et ung pou avaler ; mais le pis fut qu’elle demoura en chemin, sans se povoir ravoir, ne monter, ne avaler, quelque peine qu’elle y mist, et ce a l’occasion de son derriere qui estoit beaucop gros et pésant, et de sa corde qui rompit, par quoy ne se povoit ressourdre ; et si estoit, Dieu scet, en merveilleux desplaisir, et ne savoit que faire ne que dire. Si s’advisa qu’elle attendroit le couvreur et qu’elle se mettroit en sa mercy, et l’appellera quand il viendra querre son eschelle et sa corde. Elle fut bien trompée, car le couvreur ne vint a l’œuvre jusques au lendemain bien matin, pource qu’il fist trop grand pluye, dont elle eut bien sa part, car elle fut toute percée. Quand vint sur le soir, bien tart, nostre bouchiere oyt gens deviser en Îa cuisine. Si commença a hucher, dont 11z furent bien esbahiz et effraiez, et ne savoient qui les huchoit ne ou elle estoit. Toutesfoiz, quelque esbahiz qu’ilz fussent, il entendirent encores ung peu [si] oyrent la voix du par avant arriere hucher tres aigrement ; si cuiderent que ce fut ung esperit, et le vindrent annuncer a leur maistre, qui estoit en dortouer, et ne fut pas si vaillant d’y venir veoir que c’estoit, mais mist tout a demain. Pensez la belle patience que ceste bonne femme eut, qui fut toute la nuyt en ceste cheminée ; et de sa bonne adventure, [il] ne pleut long temps aussi fort, ne si bien [qu’il fist ceste nuyt]. Lendemain, assez matin, nostre couvreur revint à l’œuvre pour recouvrer la perte que Ia pluye luy fist le jour devant. Il fut tout esbahy de veoir son eschelle ailleurs qu’il ne la laissa, et la cheminée lyée de sa corde : si ne savoit qui ce avoit fait ne a quoy. Si s’advisa d’aller querre sa corde, et monta a mont son eschelle, et vint jJusques a la cheminée, et destach[a] sa corde ; et de bien venir, bouta sa teste dedans la cheminée, ou il vit nostre bouchiere plus simple qu’un chat baigné, dont il fut tres esbahy. « Et que faictes vous icy, dame ? dit il ; voulez vous desrober les pouvres religieux de ceans ? — Helas! mon amy, dist elle, par ma foy, nenny. Je vous requier, aidez moy a saillir d’icy, et je vous donneray ce que me vouldrez demander. — Je m’en garderay bien, dist le couvreur, si je ne sçay dont vous y venez. — Je le vous diray, puis qu’il vous plaist, dit elle ; mais je vous prie, qu’il n’en soit nouvelle. » Lors luy compta tout du long les amours d’elle et du moyne, et la cause dont elle venoit la. Le couvreur eut pitié d’elle, si fist tant, a quelque meschef que ce fut, moyennant sa corde, qu’il la tira dehors, et l’amena en bas. Et elle luy promist que, si tenoit bonne bouche, elle luy donneroit de 1a char [et de bœuf] et de mouton pour fournir son mesnage pour toute ceste année ; ce qu’elle fist. Et l’autre tint si secret son cas que chascun en fut adverty.
LA XLIe NOUVELLE,
PAR
MONSEIGNEUR DE LA ROCHE
Ung gentil chevalier de Haynau, sage, subtil et tresgrand voyageur, aprés la mort de sa tresbonne femme et sage, pour les biens qu'il avoit trouvez en mariage ne sceut passer son temps sans soy lyer comme il fut par avant. Car il espousa une tresbelle et gente damoïiselle, non pas des plus subtiles du monde ; car, a la verité dire, elle estoit ung peu lourde en la taille, et c’estoit en elle qui plus plaisoit a son mary, pource qu’il esperoit par ce point mieulx la duyre et tourner a la fasson qu’avoir la vouldroit. Il mist sa cure et son estude a là fassonner, et de fait elle luy obeissoit et complaisoit comme il le desiroit, si bien qu'il ne sceut mieulx demander. Et entre aultres en choses, toutesfoiz qu’il vouloit faire l’amoureux jeu, qui n’estoit pas si souvent qu’elle eust bien voulu, il luy faisoit vestir ung tres beau jaserant, dont elle estoit bien esbahie ; et de prinsault lui demanda bien a quel propos il la faisoit armer. Et il luy respondit qu'on ne se doit point trouver a l’assault amoureux sans armes. Et fut contente de vestir ce jaserant ; et n’avoit aultre regret que monseigneur n’avoit l’assault plus au cueur, combien que ce luy estoit assez grand peine s’aucun plaisir ne fust ensuy. Et si vous demandez a quel propos son seigneur ainsi la gouvernoit, je vous respons que la cause qui a ce faire le mouvoit estoit affin que madame ne desire pas tant l’assault amoureux, pour la peine et empeschement de ce jaserant. Mais combien qu’il fust bien sage, il s’abusoit de trop. Car si le jaserant a chacun assault luy eust cassé et doz et ventre, si n’eust elle pas refusé le vestir, tant luy estoit et doulx et plaisant ce qui s’ensuyvoit. Ceste maniere de faire dura beaucop, et tant que monseigneur fut mandé pour servir son prince en la guerre, et en aultre assault que le dessusdit. Si print congié de madame et s’en alla ou il fut mandé. Elle demoura a l’ostel en la garde et conduicte d’un ancien gentil homme et d’aucunes damoiselles qui la servoient. Or devez vous savoir qu’en cest hostel avoit gentil compaignon clerc, qui tresbien chantoit et jouoit de la harpe, et avoit la charge de la despense. Et après disner s’esbatoit voluntiers de la harpe. À quoy madame prenoit tresgrand plaisir, et se rendoit souvent vers luy au son de la harpe. Tant y alla et tant s’i trouva que le clerc la pria d’amours ; et elle, desirant de vestir son jaserant, ne l’escondit pas, ainçois luy dist : « Venez vers moy à telle heure et en telle chambre, et je vous feray response telle que vous serez content. » Elle fut beaucop merciée, et a l’heure assignée, nostre clerc ne faillit pas de venir hurter ou madame luy dist, qui l’attendoit de pié coy, fe bon jaserant en son doz. À l’ouvrir la chambre, le clerc la vit armée ; si cuida
que ce fust aultry qui fust embusché léens pour luy faire desplaisir ; dont il fut si treseffrayé que, de la grand paour qu'il eut, il cheut a la reverse et descompta ne sçay quants degrez si tresroiddement qu’a pou qu'il ne se rompit le col. Mais toutesfoiz il n’eut garde, tant bien luy aida Dieu et sa bonne querelle, Madame, qui le vit en ce point et dangier, fut tres desplaisante et mal contente. Si vint en bas et luy aida a sourdre, et luy demanda dont luy venoit ceste paour. Et il luy compta et dist que vrayement il cuydoit estre deceu. « Vous n'avez garde, dit elle, je ne suis pas armée pour vous faire mal. » Et en ce disant, monterent arriere les degrez, et entrerent en la chambre. « Madame, dit le clerc, je vous pry, dictes moy, s’il vous plaist, qui vous meut de vestir ce jaserant. » Et elle, comme ung peu faisant la honteuse, luy respondit : « Et vous le savez bien. — Par ma foy, sauf vostre grace, madame, dit il, se je le sceusse je ne le demandasse pas. — Monseigneur, dit elle, quand il me veult baiser et parler d’amours me fait en ce point habiller. Et je sçay bien que vous venez 1cy a ceste cause ; et pour ce me suys mise en point. — Madame, dit il, vous avez raison ; et aussi vous me faictes souvenir que c’est la maniere des chevaliers d’en ce point faire adouber leurs dames. Mais les clercs. ont tout aultre maniere de faire, qui a mon advis est trop plus belle et plus aisée. — Et quelle est elle, dist la dame, je vous prie? — Je la vous monstreray », dit il. Lors la fist despoiller de son jaserant et du surplus de ses habillemens jusques a la belle chemise, et il pareillement se deshabilla, et misrent a point le beau lit qui la estoit, et se coucherent tout dedans et se desarmerent de leurs chemises et passerent temps deux ou trois heures bien plaisamment. Et avant partir, le gentil clerc monstra a madame la coustume des clercs, qu’elle beaucop loa et trop plus que celle des chevaliers. Assez et souvent se rencontrerent depuis en la fasson dessusdicte, sans qu’il en fust nouvelle, quoy que madame fust [pou] subtille. À chef de piece, monseigneur retourna de la guerre, dont madame ne fut pas trop joyeuse en son pardedans, quelque semblant qu’elle montrast au pardehors. Et a l'heure de disner, et car el savoit sa venue, 1l fut servy, Dieu scet comment. Ce disner se passa. Et quant vint a dire graces, monseigneur se mist en son reng, et madame print son quartier, Tantost que graces furent achevées et dictes, monseigneur, pour faire du mesnagier et du gentil compaignon, dist a madame : « Allez tost en nostre chambre et vestez vostre jaserant. » Et elle, recordant du bon temps qu’elle avoit eu avec son clerc, respondit tout subit : « Ha! monseigneur, la coustume des clercs vault mieulx. — La coustume des clercs! dit il. Et savez vous leur coustume ? » Si se commença a fumer, et coleur changer, et se doubta de ce qui estoit, combien qu’il n’en sceut oncques rien, car il fut tout a coup mis hors de sa doubte. Madame ne fut pas si beste [qu’elle n’aperceust] bien que monseigneur n’estoit pas content de ce qu’elle avoit dit. Si s’advisa de trouver le verfs] : « Monseigneur, je vous ay dit que la coustume des clercs vault mieulx, et cncores le vous dy je. — Et quelle est [elle? dit il. — Ilz boivent après graces. — Voire dya, dit il, saint Jehan! vous dictes vray, c’est leur coustume voirement, qui n’est pas
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mauvaise ; et pource que vous la prisez tant, nous la tiendrons doresneavant. » Si firent apporter du vin et beurent; et puis madame alla vestir son jaserant, dont elle se fust bien passée. Car le gentil clerc luy avoit monstré aultre fasson de faire qui trop mieulx luy plaisoit. Comme vous avez oy fut monseigneur par madame en sa response abusé. Et fault dire que le sens subit qui luy vint a memoire a ce coup luy descendit en la vertu du clerc, qui depuis luy monstra foison d’aultres tours, dont monseigneur en la parfin se trouva noz amis.
LA XLIIe NOUVELLE,
PAR
MERIADECH.
L'an cinquante dernier passé, le clerc d’un village du (dit) diocese de Noyon, pour impetrer et gaigner les pardons que furent a Romme, qui sont tels que chascun sçait, se mist a chemin, en la compaignie de pluseurs gens de bien de Noyon, de Compiegne, et des lieux voisins. Mais avant son departement disposa de ses besoignes bien et surement. Premierement de sa femme et de son mesnage, et le fait de sa coustrerie recommenda a ung jeune gentil clerc pour la deservir jusques a son retour. En assez bref temps il vint a Romme, lui et sa compaignie, et firent chacun leur devocion et pelerinage le mains mal qu’ilz sceurent. Mais vous devez savoir que nostre clerc trouva d’adventure a Romme ung de ses compaignons d’escole du temps passé, qui estoit ou service d’un grand cardinal, et en grand autorité, qui fut tresjoieux de l’avoir trouvé, pour l’accointance qu’il avoit a luy. Et luy demanda de son estat. Et l’autre luy compta tout du long. Tout premier comment il estoit, helas! marÿé, son nombre d’enfans, et comment il estoit clerc d’une parroïiehe. « Ha! dit son compaignon, par mon createur, il me desplaist bien que vous estes maryé. — Pourquoy ? dit l’autre. — Je le vous diray, dit il. Ung tel cardinal m’a chargé expressement que je luy trouve un serviteur pour estre son notaire, qui soit de nostre marche. Et croiez que ce seroit tresbien vostre fait, pour estre tost et largement pourveu, se ne ce fust vostre mariage, qui vous fera rapatrier, et espoir plus grans bien perdre que vous n’y arez. — Par ma foy, dit le clerc, mon mariage n’y fait rien, mon compaignon ; car, a vous dire verité, je me suis party de nostre païs soubz umbre du pardon qui est a present icy. Mais creez que ce n’a pas esté ma principale intencion. Car j'ay conclud d’aller jouer deux ou trois ans par pays. Et pendant ce temps, si Dieu vouloit prendre ma famme, jamais ne fu si eureux. Et pourtant je vous requier que vous soyez mon moyen vers ce cardinal que je le serve ; et, par ma foy, je feray tant que vous n’arez ja reprouche pour moy. Et s’ainsi le faictes, vous me fairez le plus grand service que jamais compaignon fist a autre. — Puis que
vous avez ceste volunté, dist son compaignon, je vous servir[ay] a ceste heure, et vous logeray pour avoir bon temps, se a vous ne tient. — Et, mon amy, je vous mercie », dit l’autre. Pour abreger, nostre clerc fut logié avecques ce cardinal, laquelle chose il manda à sa femme ensemble et son intencion, que n’est pas de retourner pardela si tost qu’il luy dist au partir. Elle se conforta, et luy rescripst qu’elle fera le mieulx qu’elle pourra. Ou service de ce cardinal se maintint et conduisit gentement nostre bon clerc. Et fist tant a chef de piece qu’il gaigna son maistre, lequel n’avoit pas pou de regret qu’il n’estoit habile a tenir benefices, car largement l’en eust pourveu. Pendant le temps que nostre dit clerc estoit ainsi en grace que dit est, le curé de son village alla de vie a mort, et ainsi vaca son benefice, qui estoit ou mois du pape, dont le coustre, tenant le lieu de son compaignon estant a Romme, se pensa qu’au plus tost il pourroit il courroit a Romme et feroit tant a l’ayde de son compaignon qu’il auroit ceste cure. Il ne dormit pas, car en pou de jours, après maintes peines et travaulx, tant fist qu'il se trouva a Romme, et n’eut oncques bien tant qu’il eust trouvé son compaignon, le clerc servant le cardinal. Après grosses recognoissances et d’un costé et d’autre, le clerc demanda de sa femme ; et l’aultre, esperant de luy faire ung tresgrand plaisir, et affin que la besoigne dont il le veult requerre en vaille mieulx, luy respondit qu’elle estoit morte, dont il mentoit. Car je tien qu'a ceste heure elle saroit bien tanser son mary. « Dictes vous doncques que ma femme est morte, dit le clerc, et je prie a Dieu qu'il luy pardonne ses pechez. — Oy vrayement, dit l’autre, la pestilence de l’année passée avecques aultres pluseurs l’emporta. » Or faindoit il ceste bourde, qui depuis luy fut cher vendue, pource qu’il savoit que le clerc ne s’estoit party de son païs qu'a l’occasion de sa femme, qui estoit trop peu paisible, et que plus plaisant nouvelle d’elle ne luy pourroit on apporter que de sa mort. Et a la verité ainsi en estoit il, mais le rapport fut faulx. « Et qui vous amaine en ce païs ? dist il, après pluseurs et diverses devises. — Je le vous diray, mon compaignon et mon amy. Il est vrai que le curé de nostre ville est trespassé ; si vien vers vous pour [que] par vostre bon moien [je puisse] parvenir a son benefice. Si vous prie tant que puis que me veillez aider a ce besoing. Je sçay bien qu'il est en vous de le me faire avoir, a l’aide de monseigneur vostre maistre. » Le clerc, pensant sa femme estre morte et la cure de sa ville vacquer, conclud en soy mesmes que il happera ce benefice, et aultres encores, s’il y peut parvenir. Mais toutesfoiz il ne le dit pas a son compaignon, ainçois luy dist qu’il ne tiendroit pas a luy qu’il ne soit curé de leur ville, dont il fut beaucop mercyé. Tout aultrement alla. Car au lendemain nostre saint pere, a la requeste du cardinal maistre de nostre clerc, luy donna ceste cure. Si s’en vint ce clerc a son compaignon, quand il sceut ces nouvelles, et luy dist : « Ha! mon amy, par ma foy, vostre fait est rompu, dont me desplaist bien. — Et comment? dit l’aultre. — La cure de nostre ville est donnée, dit il, maïs je ne sçay a qui. Monseigneur mon maistre vous a cuidé aider, mais il n’a pas esté en sa puissance de faire vostre fait. » Qui fut bien mal
content, ce fut celuy qui estoit venu de si loing perdre sa peine et despendre son argent, dont ce ne fut pas [petit] dommage. Si print congié bien piteux de son compaignon, et s’en retourna en son païs, sans soy vanter de la bourde qu’il a semée. Or retournons a nostre clerc, qui estoit plus gay que une mitaine de la mort de sa femme, et de la cure de leur ville que nostre saint Pere, a la requeste de son maistre, luy avoit donnée pour recompense ; et disons comment 1l devint prestre a Romme, et y chanta sa bien devote premiere messe. Et print congié de son maistre pour ung espace de temps, a venir par deça a leur ville prendre possession de sa cure. À l’entrée qu'il fist de leur ville, de son bon eur la premiere personne qu’il rencontra ce fut sa femme, dont il fut bien esbahy, je vous en asseure, et encores beaucop plus courroucé. « Et qu’est ce cy, dist il, m’amye ? et on m'avoit dit que vous estiez trespassée. — Je m'en suis bien gardée, dit elle. Vous le dictes, ce croy je, pource que [vous] l’eussez bien voulu ; et vous l’avez bien monstré, qui m'avez laissée l’espace de cinq ans a tout ung grant tas de petiz enfans. — M'amye, dit 1l, je suis bien joyeux de vous veoir en bon point, et en loe Dieu de tout mon cueur. Maudit soit qui m’en apporta aultres nouvelles! — Ainsi soit, dit elle. — Or je vous diray, m’amye. Je ne puis arrester pour maintenant. Force est que je m'en aille hastivement devers monseigneur de Noyon, pour une besoigne qui luy touche ; mais au plus bref que je pourray je vous verray. » Il se partit de sa femme et prend son chemin devers Noyon. Mais Dieu scet s’il pensa [en] chemin a son pouvre fait : « Helas! dit il. Or suis je homme deffait et deshonoré : prestre, clerc, et maryé! Je croy que je suis le premier maleureux de cest estat. » Il vint devers monseigneur de Noyon, qui fut bien esbahy d’oyr son cas, et ne le sceut conseiller. Si le renvoya a Romme. Quand il y fut venu, il compta a son maistre, du long et du lé, toute la verité de son adventure, qui en fut tresamerement desplaisant. Au lendemain il compta a nostre saint Pere, en la presence du colliege des cardinaux et de tout le consëil, l’adventure de son homme qu'il avoit fait curé. Si fut ordonné qu’il demourra prestre et maryé et curé aussi. Et demourra avec sa femme en la façon que ung homme maryé honorablement et sans reprouche et seront ses enfans legitimez et non bastards, ja soit que le pere soit prestre. Mais au surplus, s’il est trouvé qu’il aille aultre part que a sa femme, il perdra son benefice. Ainsi qu’avez oy fut le galant puny par faulx donner a entendre de son compaignon ; et fut contraint de venir demourer sur son benefice, et qui plus et pis est, avecques sa femme, dont il se fust bien passé si l’eglise ne l’eust ordonné.
LA XLIIIe NOUVELLE,
PAR
MONSEIGNEUR DE FIENNES
N'a gueres que ung bon homme, laboureur et marchant et tenant sa residence en ung bon village de la chastellenie de Lille, trouva façon et maniere, au pourchaz de luy et de ses bons amis, d’avoir a femme une tresbelle jeune fille qui n'estoit pas des plus riches ; et aussi n’estoit son mary, mais tresconvoiteux estoit et homme de grand diligence, et qui fort tiroit d’acquerre et gaigner. Et elle d’aultre part mettoit peine d’entretenir le mesnage selon le desirier de son mary, qui a ceste cause l’avoit beaucop en grace, lequel a mains de regret alloit souvent es affaires de sa marchandise, sans avoir doubte ne suspicion qu’elle feist aultre chose que bien. Mais le pouvre homme sur ceste fiance tant y alla et tant la laissa seule que ung gentil compaignon s’approucha ; et pour abreger fist tant en pou de jours qu’il fut son lieutenant, dont gueres ne se doubtoit celuy qui cuidoit avoir du monde la meilleure femme, et qui plus pensast a l’accroissement de son honneur et de sa chevance. Ainsi n’estoit pas. Car elle abandonna tost l’amour qu'elle luy devoit, et ne luy challut du prouffit ne du dommage. Ce seulement luy suffisoit qu’elle se trouvast avecques son amy, dont il en advint ung jour ce qui s’ensuyt. Nostre bon marchant dessusdit estant dehors, comme il avoit de coustume, sa femme le fist tantost savoir a son amy, qui n’eust pas failly voluntiers à son mandement, mais vint tout incontinent. Et affin qu’il ne perdist temps, au plustost qu’oncques peut ne sceust s’approucha de sa dame, et luy mist en terme pluseurs et divers propos amoureux. Et pour conclusion, le desiré plaisir ne luy fut pas escondit neant plus que autresfoiz, dont le nombre n’estoit pas petit. De mal venir, tout a ce beau cop que ses amours se faisoient, veez bon mary d'arriver, qui trouve la compagnie en besoigne, dont il fut bien esbahy, car il n’eust pas pensé que sa femme fust telle. « Qu’est ce cy ? dist il. Par la mort bieu, ribauld, je vous tueray tout roidde. » Et l’aultre, qui se trouve surprins et en meffait present achopé, ne savoit sa contenance ; mais car il le savoit diseteux et fort souffreteux, il luy dist tout subit : « Ha! Jehan, mon amy, je vous cry mercy, pardonnez moy si je vous ay rien meffait, et par ma foy je vous donray six rasieres de blé. — Par Dieu, dit il, je n’en feray rien ; vous passerez par mes mains et auray la vie de vostre corps, si je n’en ay douze rasieres.» Et la bonne femme, qui oyoit ce debat, pour y mettre le bien comme elle estoit tenue, s’advança de parler et dist a son mary : « Et Jehan, beau sire, laissez luy achever ce qu’il a commencé, je vous requier, et vous aurez VIII rasieres. N’ara pas ? dit elle, en se virant vers son amy. — J'en suis content, dit il, mais, par ma foy,
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c'est trop, ad ce que le blé est cher. — Est ce trop? dist le vaillant homme ; et par la mort bieu, je me repens bien que je n’ay dit plus hault, car vous avez forfait une emende, s’il venoïit a la cognoissance de la justice, qui vous seroit beaucop plus tauxée ; pourtant faictes vostre compte, j'en aray XII rasieres ou vous passerez par la. — Et vrayement, [dit sa femme], Jehan, vous avez tort de me desdire. Ii me semble que vous devez estre content, de ces huit rasieres et pensez y
que c’est ung grand tas de blé. — Ne m'en parlez plus, dit il, j'en auray douze,
ou je le tueray, et vous aussi! — À dya, dit le compaignon, vous estes ung fort
marchant ; et au mains, puis qu'il fault que vous aiez tout a vostre dit, J'aray terme de paier. — Cela veil je bien, mais j’aray mes douze rasieres. » La noise s’appaisa, et fut prins jour de paier a deux termes, les six rasieres au lendemain, et les aultres a la Saint Remy prouchainement venant, et ce par l'ordonnance de sa femme comme moien, qui dist a son mary : « Or ça, vous estes content, n’est ce pas, de recevoir vostre blé, comme j’ay dit. — Oy, vrayement, dit il. — Or vous en allez, dit elle, tant qu'il ayt achevé ce qu’il avoit encommencé quand vous sourvenistes : aultrement son marché seroit nul, que vous l’entendez. Car je l’ay mis en devis, s’il vous en soubvient. — Saint Jehan! il est ainsi, dit le bon compaignon. Je n'yray pas a l'encontre de mon mot, dist le bon marchand. Ja Dieu ne veille que en marché que je face on me trouve trompeur ne mensongier. Vous acheverez ce qu’avez entreprins, et j'aray mes XII rasieres de blé aux termes dessusdictz. Veez la nostre marchié, n’est pas? — Oy, vrayement, dit sa femme, — Et adieu donc, dist il ; mais toutesfoiz qu'il n’y ait pas faulte que je n’aye demain six rasieres de blé. — Ne vous doubtez, dit l’aultre, je vous
tiendray promesse. » Ainsi se partit le vaillant homme de sa maison, joyeux en
son courage, pour ces douze rasieres de blé qu'il doit avoir. Et sa femme et son amy recommencerent de plus belle. Du payer soit a l’adventure, combien toustefoiz qu’il me fut dit depuis que le blé fut payé et délivré au jour et terme dessus dictz.
LA XLIITIe NOUVELLE,
PAR
MONSEIGNEUR DE LA ROCHE
Comme il est aujourduy largement de prestres et curez qui sont si gentilz compaignons que nulles des folies que font et commettent les gens laiz ne leur sont impossibles ne difficiles, avoit nagueres en ung bon village de Picardie ung maistre curé qui faisoit rage d’amer par amours. Et entre les autres femmes et belles filles de sa parroiche, il choisit et enoeïlla une tresbelle jeune et gente fille a marier ; et ne fut pas si peu hardy qu’il ne luy comptast tout du long son
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cas. De fait, son bel et asseuré langage, cent mille promesses et autretant de bourdes, la menerent ad ce qu’elle estoit assez comme contente d’obeyr a ce curé, qui n’eust pas esté ung petit dommage, tant estoit belle et gente et de plaisans manieres ; et n’avoit en elle que une faulte, c’estoit qu’elle n’estoit pas des plus subtiles du monde. Toutesfoiz je ne sçay dont luy vint cest advis ne maniere de respondre. Elle dist ung jour a son curé, qui chaudement poursuyvoit sa besogne, qu’elle n’estoit pas conseillée de faire ce qu’il requeroit tant qu’elle fust a marier. Car si par adventure, comme il advient chacun jour, elle faisoit ung enfant, elle seroit a tousjoursmès femme deshonorée et reprouchée de son pere, de sa mere, [de] ses freres et de tout son lignage. Laquelle chose elle ne pourroit
- souffrir, et n’a pas cueur pour soustenir et porter le desplaisir et ennuy qu’endu-
rer luy conviendroit a ceste occasion. « Et pourtant hors de ce propos, si je suis quelque jour mariée, parlez a moy, je feray ce que je pourray pour vous, et non aultrement ; affin que vous ne vous y actendez point, je vous le dy, et m’en creez une fois pour toutes. » Monseigneur le curé ne fut pas trop joyeux de ceste response absolue ; et ne scet penser de quel courage, ne a quel propos elle part. Toutesfoiz, luy [qui] estoit prins ou las d’amours et feru bien a bon escient, ne veult pas pourtant sa queste abandonner. Si dit a sa dame : « Or ça, m’amye, estez vous en ce fermée et conclue que de riens faire pour moy si vous n’estes mariée ? — Certes oy, dit elle. — Et si vous estiez mariée, dit il, et j’en estoie le moïen et la cause, en ariez vous après cognoissance, en moy tenant loyaument sans faulseté ce que m'avez promis ? — Par ma foy, dit elle, oy, et de rechef le vous promectz. — Or bien grant mercy, dit il, faictes bonne chere, et je vous promectz seurement qu'il ne demourra pas a mon pourchaz ne a ma chevance que vous ne le soiez, et bref. Car je suis seur que vous ne le desirez pas tant que je faiz. Et affin que vous voiez a l’œil que je suis celuy qui veil emploier et corps et biens en vostre service, vous verrez comment je me conduiray en ceste besoigne. — Or bien, dit elle, monseigneur le curé, l’on verra comment vous ferez. » Sur ce se fist la despartie. Et bon curé, qui avoit le feu d’amours, ne fut depuis gueres aise tant qu’il eut trouvé le pere de sa dame et se mist en langage avecques luy de pluseurs et diverses materes. Et en la fin il vint et cheut a parler de sa fille, et luy va dire bon curé : « Mon voisin, je me donne grand merveille, si font aussi pluseurs voz voisins et amys, que vous ne mariez vostre fille, et a quel propos vous la tenez tant d’emprès vous. Et si savez toutesfoiz que la garde est perilleuse. Non pas, Dieu me veille garder, que je dye ou voulsisse dire qu’elle ne soit toute bonne ; mais vous en voiez tous les jours mesadvenir puis qu’on les tient oultre le terme deu. Pardonnez moy toutesfoiz que si fiablement vous ouvre et descouvre mon courage. Car l’amour que je vous porte, la foy aussy que je vous doy, en tant que je suis vostre pasteur indigne, me semonnent et obligent de ce faire. — Par Dieu! monseigneur le curé, dist le bon homme, vous ne dictes chose que je ne cognoisse estre vraye ; et tant que je puis vous mercye ; et ne pensez pas ce que je la tiens si longuement avecques moy, c’est malgré moy. Car quand son bien viendra,
par ma foy, je me traveilleray pour elle, comme je doy. Vous ne voulez pas que je luy pourchasse ung mary. Mais s’il en vient ung qui soit homme de bien, je feray comme ung bon pere doit faire. — Vous dictes tresbien, dit le curé, et par ma foy, vous ne povez mieulx faire que de vous en despescher, car c’est grand chose de veoir ses enfans allyez en sa plaine vie. Et que diriez vous d’un tel, le filz d’un tel, vostre voisin ? par ma foy, il me semble bon homme, bon mesnagier, et ung grand laboureur. — Saint Jehan, dit le bon homme, je n’en dy que tout bien. Quant a moy je le cognois pour ung bon jeune homme et bon laboureur ; son pere et sa mere et tous ses parens sont gens de bien. Et quand ilz feroient cest honneur a ma fille que de la requerre a mariage pour luy, je leur en respondroye tellement qu’ilz devroient estre contens par raison. — Ainsi m'aist Dieu, dit le curé, l’on ne dist jamais mieulx ; et pleust a Dieu que la chose en fust ores bien faicte, ainsi comme je le desire. Et pource que je sçay a la verité que ceste allyance seroit le bien des parties, je m’y veil emploier ; et sur ce adieu vous dy. » Gi se maistre curé avoit bien fait son personnage au pere de sa dame, il ne le fist pas mains mal au pere du jeune homme qu’il avoit mis en bouche a son beau pere qui sera s’il peut. Et luy va faire ung grand premisse, que son filz estoit en eage de marier, et qu'il le deust pieça estre. Et cent mille raisons luy amene par lesquelles il dit et veult conclure que le monde est perdu si son filz n'est tantost marié. « Monseigneur le curé, dit ce segond bon homme, je scay que vous dictes au plusprès de verité ; et en ma conscience, si je fusse aussi bien a l’avantage que j’ay esté puis ne sçay quants ans, il ne fust pas encores a marier ; Car c’est une des choses en ce monde que plus je desire ; mais faulte d’argent l'en a retardé, et est force qu'il ait encores pacience jusques adce que Nostre Seigneur nous envoye plus de bien que encores n'avons. — À dya, dit le curé, je vous entens bien, il ne vous fault que de l'argent. — Par ma foy non, dit il. Si j'en eusse comme aultresfoiz ay eu, je luy querroye tantost une femme. — J’ay regardé en moy, dit le curé, pource que je vouldroye le bien et avancement de vostre filz, que la fille d’un tel (c’est assavoir sa dame) seroït trop bien sa charge ; elle est belle et bonne, et a son pere bien de quoy, et tant en sçay je il luy veult tresbien aider, et qui n’est pas pou de chose ; c'est ung sages homs, de bon conseil, et bon amy, et a qui vous et vostre filz ariez ung grand recour et tresbon secours. Qu’en dictes vous? — Certainement, dit le bon homme, pleust a Dieu que mon filz fust si eureux que d’avoir allyance en si bon hostel. Et certes si je pensoye en aucuré fasson qu’il y peust parvenir, et je fusse fourny d’argent aussi bien que je ne suis mye, Je ÿ emploiroye tous mes amis. Car je sçay tout de vray qu'il ne saroit en ceste marche mieulx trouver. — Je n’ay pas donc, dit le curé, mal choisy. Et que diriez vous se je parloie de ceste besoigne au pere, et je la conduisoie tellement qu’elle sortist effect desiré. Et je vous faisoie encores, avecques ce, le plaisir que de vous prester jusques a vingt frans jusques a ung terme que nous deviserons ? — Par ma foy, dit le bon homme, monseigneur le curé, vous m'offrez plus de biens que je ne vaulx ne qu’en moy n’est du deservir. Mais s’ainsi le
faisiez, vous m'’obligeriez a tousjoursmès a vostre service. — Et vrayement, dit le curé, je ne vous ay dit chose que je ne face. Et faictes bonne chere, car j'espere bien ceste besoigne mener a fin. » Pour abreger, maistre curé, esperant de joir de sa dame quand elle seroit mariée, conduisit les besoignes en tel estat, et par le moien des vingt francs qu’il presta, ce mariage fut fait et passé, et vint le jour des nopces. Or est il de coustume que l’espousé et l’espousée se confessent a tel jour. Si vint l’espousé premier, et se confessa a ce curé ; et quand ïl eut fait, il se tire ung petit arriere de luy, disant ses oroisons et paternostres. Et veezcy l’espousée qui se mect a genoux devant le curé et se confesse. Quand elle eut tout dit, il parla voire si hault que l’espousé, qui n’estoit pas loing, l’entendit tout du long, et dist : « M’amye, je vous prie qu’il vous souvienne maintenant, car il est heure, de la promesse que me feistes n’a gueres ; vous me promistes que quand vous seriez mariée que je vous chevaucheroye ; or l’estes vous, Dieu mercy, par [mon] moien et pourchaz, et moÿennant mon argent que j’ay presté. — Monseigneur le curé, dit elle, je vous tiendray ce que je vous ay promis, si Dieu plaist, n’en faictes nulle doubte. — Je vous en mercie », dit 11. Puis luy baïlla l’absolucion, après ceste devote confession, et la laissa courre. Mais l’espousé, qui avoit oy ces parolles, n’estoit pas bien a son aise. Toutesfoiz il n’estoit pas heure de faire le courroucié. Après que toutes les solennitez de l’eglise furent passées, et que tout fut retourné a l’ostel, et que l’heure du coucher approuchoit, l’espousé vint a ung sien compaignon qu’il amoit tresbien, et luy pria qu’il luy feist garnison d’une grosse poignée de verges, et qu’il la mist secretement soubz le chevet de son lit, et l’autre le fist. Quand il fut heure, [l’espousée] fut couchée, comme ïl est de coustume, et tint le coing du lit, sans mot dire. L’espousé vint assez tost après, et se mect a l’autre bort du lit, sans l’approucher ne mot dire. Et a lendemain se leve sans aultre chose faire, et caiche ses verges dessoubz son lit. Quand il fut hors de la chambre, veezcy bonnes matrones qui viennent, et trouvent l’espousée au lit, et ne fut pas sans demander comment c’est portée la nuyt, et qu’il luy semble de son mary. « Ma foy, dit elle, veezla sa place, la loing », monstrant le bord du lit, «et veezcy la mienne. I] n’approucha ennuyt de plus près et aussi n’ay je de luy.» Elles furent bien esbahies et plus y penserent les unes que les aultres. Toutesfoiz elles s’accorderent ad ce qu'il l’a laissié par devocion, et n’en fut plus parlé pour ceste foiz. La deuxiesme nuyt vint, et se coucha l’espousée en sa place du jour devant, et le mary arriere en la sienne, fourny de ses verges, et ne luy fist aultre chose, dont elle n’estoit pas contente. Et ne faillit pas de le dire au lendemain a ses matrones, qui ne scevent que penser. Les aucunes disoient : « Espoir qu’il n’est pas homme. Il le fault esprouver, car jusques a la xIIJ nuyt il a continué ceste maniere. Si fault dire qu’il y ait a dire en son fait. Pourtant si la nuyt qui vient il ne vous fait aultre chose, dirent elles a l’espousée, [tirez] vers luy, si l’accolez et le baisez, et luy demandez si on ne fait aultre chose en mariage. Et s’il vous demande quelle chose vous voulez qu’il vous face, dictes luy que vous vou-
lez qu’il vous chevauche, et vous orrez qu'il vous dira. — Je le feray », dit elle. Elle ne faillit pas. Car quand elle fut couchée en sa place de tousjours, le mary reprint son quartier et ne s’avançoit aultrement qu’il avoit fait les nuiz passées. Si se vira tost vers luy et le print a bon braz de corps et luy commence a dire : « Et venez ça, mon mary, est ce la bonne chere que vous me ferez ? Veezcy ja la cinquiesme nuyt que Je suis avecques vous, et si ne m'avez daigné approucher. Et par ma foy, si je ne cuidasse qu’on feist aultre chose en mariage, je ne m'y fusse ja boutée. — Et quelle chose, dist lors, vous a l’on dit que l’on face en ma-
triage? — On m'a dit, dit elle, qu’on y chevauche l’un l’autre ; si vous prie que
vous me chevauchez. — Chevaucher, dit il, cela ne vouldroye je pas faire encores, ne suis je pas si mal gracieux. — Helas, je vous prie que vous si facez, car on le fait en mariage. — Le voulez vous ? dit 1l. — Je vous en requier, dit elle ; et en ce disant le baisa tresdoulcement. — Par ma foy, dit il, je le faiz a grand regret. Mais puis que vous le voulez le feray, mais je sçay bien que vous ne vous en loerez ja. » Lors prend, sans plus mot dire, ses verges de garnison, et descouvre madamoiselle et l’en battit tresbien et dos et ventre, jambes et cuisses, tant que le sang en sailloit de tous costez. Elle crie, elle plore, elle se demaine, c’est grant pitié que de la veoir. Elle maudit qui oncques luy fist requerre d’estre chevauchée : « Je le vous disoye bien », dit lors son mary. Après la prend entre ses braz, et la roncina tresbien, qui luy fist oublier la doleur des verges. « Et comment appelle on, dit elle, ce que vous m’avez maintenant fait ? — On l'appelle, dit il, souffle en cul. — Souffle en cul! dit elle, le nom n’est pas si beau que de chevaucher ; mais la maniere du faire vault trop mieux d’assez, et puisque je le sçay, je sceray bien doresnavant dequel je vous doy requerre. » Or devez savoir savoir que monseigneur le curé tendoit tousjours l’oreille quand sa nouvelle mariée viendroit a l’eglise, pour luy ramantevoir ses besoïgnes, et luy [faire] souvenir de sa promesse. Le jour qu’elle y vint, se pourmenoit et se tenoit près du benoistier. Et quand elle fut près, 1l luy baïlla de l’eaue beneite, et luy dist assez bas : — « M’amye, vous m'avez promis que je vous chevaucheroïie quand vous seriez mariée. Vous l’estes, Dieu mercy, si seroit heure de penser quand ce pourroit estre. — Chevaucher ? dit elle, j’aymeroie par Dieu mieulx que vous fussez noyé, voire pendu ; ne me parlez point de chevaucher. Mais je suis contente que vous me soufflez ou cul, si vous voulez. — Et je feray, dit le curé, voz fievres quartaines, paillarde que vous estes, qui tant estes et orde et sale et malhonneste! Ay je tant fait pour vous que d’estre guerdonné pour vous souffler au cul? » Ainsi mal content se partit monseigneur le curé de la nouvelle mariée, qui se va mettre en son siege pour oyr la devote messe que le bon curé vouldra dire. En la fasson qu’avez oy dessus perdit monseigneur le curé son adventure de joir de sa dame, dont il fut cause et non aultre, pource qu’il parla trop hault a elle le jour qu’il la confessa. Car son mary qui l’oyt l’empescha en la fasson que dessus, par faire acroire a sa femme que la fasson de roncyner s’appelle souffle en cul.
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LA XLVe NOUVELLE,
PAR
MONSEIGNEUR DE LA ROCHE
Combien que nulle des histoires precedentes n’aye touché ou racompté aucun cas advenu es marches d’Ytalie, mais seullement face mencion des advenues en France, Alemaigne, Angleterre, Flandres et Brabant, si s’estendra elle toutesfoiz, a cause de la fresche advenue, a ung cas a Romme nagueres advenu et connus, qui fut tel. À Romme avoit ung Escossois de l’eage d'environ vingt a XXI] ans, lequel par l’espace de xIIIJ ans se maintint et conduisit en l’estat et habillement de femme, sans ce que dedans le dit terme il fust venu a la cognoissance publicque qu’il fust homme ; et se faisoit appeler donne Margarite. Et n’y avoit gueres bon hostel en la ville de Romme a rate de temps ou il n’eust son tour et cognoissance, et specialement estoit il bien venu des femmes, comme entre les chambrieres, meschines de bas estat, et aussi des aucunes des plus grandes de Romme. Et affin de vous descouvrir l’industrie de ce bon Escossois, il trouva fasson d’apprendre a blanchir les draps linges, et s’appeloit la lavendiere. Et soubz cest umbre, hantoit, comme dessus est dit, par tout es bonnes maisons de Romme, car il n’y avoit femme qui sceust l’art de blanchir draps comme il faisoit. Mais vous devez savoir qu’encores savoit il bien plus. Car puis qu’il se trouvoit en quelque part a descouvert avecques quelque belle fille, il Iuy monstroit qu’il estoit homme. Il demouroit bien souvent [au coucher], a cause de faire la buée, ung jour et deux jours, es maisons dessus dictes ; et le faisoit on coucher avecques la chambriere et aucunes foiz avecques la fille. Et bien souvent et le plus, la maistresse, si son mary n’y estoit, vouloit bien avoir sa compaignie. Et Dieu scet s’il avoit bien le temps, et moyennant le labour de son corps, il estoit bien venu par tout ; et n’y avoit bien souvent meschine ne chambriere qui ne se combatist pour luy bailler la moitié de son lit. Les bourgois mesmes de Romme, a la relacion de leurs femmes, le v{eloient tres voluntiers en leurs maisons. Et s’ilz alloient quelque part dehors, tresbien leur plaisoit que donne Mar-
. garite aidast a garder le mesnage avecques leurs femmes ; et qui plus est la fai-
soient coucher avecques elles, tant la sentoient bonne et honeste, comme dessus est dit. Par l’espace de xI11J ans continua donne Margarite sa maniere de faire. Mais fortune bailla la cognoissance de l’abus de son estat dessus dit par la bouche d’une jeune fille, qui dist a son pere qu’elle avoit couché avec elle, et luy dist qu’elle l’avoit assaillie, et luy dist veritablement qu'elle estoit homme. Ce pere feist preuve a la relacion de sa fille de donne Margarite. Elle fut regardée par ceulx de la justice, qui trouverent qu’elle avoit tous telz membres et oustilz
que les hommes portent, et que vrayement elle estoit homme, et non pas femme. Si ordonnerent qu’on le mectroit sur ung chariot et qu'on le mainroit par la ville de Romme, de quarrefour en quarrefour, et la monstreroït on, voyant chacun, ses genitoires. Ainsi en fut fait. Et Dieu scet que la pouvre donne Margarite estoit honteuse et soupprinsel Mais vous devez savoir que comme le chariot venist en ung quarrefour, et qu’on faisoit ostension des denrées de donne Margarite, ung Rommain qui le vist dit tout hault : « Regardez quel galioffe : il a couché plus de vingt nuiz avecques ma femme. » Et le dirent aussi pluseurs aultres comme luy. Pluseurs ne le dirent point qui bien le savoient, mais pour leur honneur ilz s’en teurent. En la fasson que vous oyez fut puny nostre pouvre Escossois qui la femme contrefist. Et après ceste punicion il fut banny de Romme, dont les femmes furent bien desplaisantes. Car oncques si bonne lavendiere ne fut, et avoyent bien grand regret que si meschantement l’avoient perdu.
LA XLVIe NOUVELLE,
PAR